LE CODICILLE DE MAITRE MOSER
A MON AMI E. GOT, DE LA COMED lE- FRANC AISE.
Gérardmer, 1880.
c £h bien, maître Moser, on ne va donc pas mieux?... >
Le vieillard reconnut les voix, ouvrit les yeux,
£1 sourit. Il voyait ses amis du village,
Ceux que le sol avait enchaînés, ceux que l'âge
Avait soumis de force au major allemand,
Mais qu'on savait toujours Français — mentalement.
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Ils venaient partager une suprême étreinte Avec l'aîné d'entre eux, une âme droite et sainte,
— Un homme enfin, — le seul de son nom qui restât : Son dernier fils, sous Metz, étant mort en soldat.
— « Bon I dit-il, vous voulez que ce vieux corps guérisse ? Depuis mil huit cent trois je n'ai plus de nourrice,
Et j'ai, depuis dix ans, connu de tels chagrins, Que ce n'est pas l'adieu ni la mort que je crains I Soyez les bienvenus. Causons. J'en ai la force : Il court un peu de sève encore sous l'écorce. Ne pouvant plus agir, je puis du moins parler. Et régler le départ avant de m'en aller. »
Redressé dans son lit et reprenant haleine.
Il leur tendit les mains, sous son tricot de laine, El dit : < Vous êtes tous ici des amis sûrs?
On peut parler d'espoir sans redouter les murs?
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En fait de testament, chacan a sa manière ;
Je veux vous confier ma volonté dernière :
Puis-je compter sur vous? » Tous, d'an geste empressé»
— Gomme aatant de soldats, autour d*un chef blessé,
Recaeillent gravement les ordres de sa bouche, —
Ils en firent serment, groupés près de sa couche.
D'ailleurs, ce n'était pas encor pour aujourd'hui ;
La récolte d'automne avait besoin de lui;
Il vivrait! Le vieillard, triste, hocha la tête :
« Pour les choses^ d'argent la paperasse est prête;
Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Mes neveux
Sont en France : ils auront mon bien. » >- « Si tu le veux,
Moser, — nos bras sont forts et nos volontés promptes, —
Nous soignerons les champs, nous réglerons tes comptes;
Puis, nous te bâtirons une tombe à ton gré :
On y lira pourquoi tu n'as pas émigré.
Après tes enfants morts et l'Alsace perdue.
Et la France par toi jusqu'au bout défendue.
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Sont-ce là tes désirs?... » — « Non, mes amis^ merci 1 De ces misères-là n'ayez point de soaci.
Je veax être couché dans an coin : de la terre, Et rien de pins; mon nom tracé, sans commentaire ; Pas de flears sar le sol qai dgit me recouvrir : Le tombeau des vaincus n'est pas fait pour fleurir!
Mais voici... » — reprit-il, se faisant violence
Pour maîtriser son cœur, dans le profond silence: —
« Plus d'un me survivra parmi vous, et longtemps;
Il en est qui vivront cinq ans, dix ans, vingt ans.
Et plus! Ceux-là verront la fin de ce martyre,
Ce que vous savez bien, ce qu'on ne peut pas dire,
Ce que nous rêvons tous dans nos nuits sans sommeil ;
Ils verront, un matin, se lever ce soleil,
Et des Vosges au Rhin resplendir sa lumière!
Or, écoutez-moi bien. Je veux que vers la pierre
Sous laquelle bientôt vous coucherez mon corps.