‹ En voyage (volume 2)Chapitre 1 sur 107 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

A Sallanches, on quitte sa voiture. De ce bourg au prieuré de Chamonix, le trajet se fait dans des chars à bancs, attelés de mulets, et formés d'une seule banquette transversale où l'on est assis de côté sous une façon de petit dais en cuir, dont les quatre pans peuvent se baisser en cas d'orage.

Cette nouvelle manière de voyager vous avertit que vous passez, en quelque sorte, d'une nature à une autre. Voici que vous pénétrez dans la montagne. Le sabot rond et plat des chevaux ne convient plus, à ces chemins âpres, escarpés et glissants. La roue des voitures ordinaires se briserait dans ces sentiers étroits, à tout moment déchirés par des pointes de rocs et rompus par les torrents. Il faut des chariots légers et solides qui puissent se démonter dans les passages difficiles, et les traverser avec vous sur les épaules des guides et des muletiers. Jusqu'ici vous n'avez fait que voir les Alpes 3 maintenant vous commencez à les sentir.

Plus tard, plus loin, plus haut, il faudra quitter jusqu'à ces frêles équipages j le sol indomptable des Alpes les repoussera. Le pas sûr et hardi des mulets vous portera quelque temps encore dans ces hautes régions où il n'y a plus de route tracée que celle du torrent qui se précipite, c'est-à-dire le chemin le plus court du sommet de la montagne au fond de l'abîme. \bus avancerez encore, et alors le vertige, ou quelque autre invincible obstacle, vous forcera de descendre de vos montures et de continuer à pied votre voyage hasardeux, jusqu'à ce qu'enfin vous ayez atteint ces lieux où l'homme lui-même est contraint de reculer, ces solitudes de glace, de granit et de brouillards, où le chamois, poursuivi par le chasseur, se réfugie audacieusement entre des précipices prêts à s'ouvrir'^' et des avalanches prêtes à tomber.

"' Le plub yrand danger peut-être des ex- une légère croûte de neige congelée, >|ui se

cursions alpestres est la rencontre fréquente de dérobe sous les pas du voyageur et l'en-

ces précipices sans fond, cachés à l'œil par gloutit. \Note de J^iftor Hugo.)

C'est en méditant sur les dangers dont cette nature sauvage assiège les pas du simple curieux, qu'on est tenté d'admirer, comme des récits fabuleux, les histoires qui nous montrent, dans l'antiquité, les machines de guerre carthaginoises, et, de nos jours, les canons français, traversant les Alpes. On se demande avec effroi, et presque avec incrédulité, comment le lourd attirail d'une armée a pu voyager par des routes qui semblent souvent refuser de l'espace et de la solidité aux pieds aériens du chamois, et comment il a réussi à doubler deux fois ces hauts promontoires qui baignent dans les nuages et plongent si profondément dans le ciel. L'explication de ceci est dans la puissance que Dieu a donnée à l'intelligence de l'homme. Ces choses merveilleuses se sont faites pour montrer en quelque sorte combien l'homme est roi de la nature physique. A l'aspect des Alpes, il semblerait qu'une armée de géants seule pourrait franch?r ces colosses. Ne faut-il pas admirer que, pour accomplir ce miracle et le renouveler de nos jours, il ait suffi, pour les deux armées, de deux géants de volonté et de génie, Annibal et Napoléon.'^

Je m'aperçois que ma pensée va plus vite que nos rapides chariots. Nous quittons à peine Sallanches, et déjà je cherche à démêler sur les crêtes étincelantes des vieilles Alpes les traces que n'y ont pas laissées les deux grands envahisseurs de l'Italie. C'est qu'en effet il est difficile de ne point éprouver quelque profonde émotion lorsque, par une belle matinée d'août, en descendant la pente sur laquelle Sallanches est assise, on voit se dérouler devant soi cet immense amphithéâtre de montagnes toutes diverses de couleur, de forme, de hauteur et d'attitude, masses énormes, tour à tour éclatantes et sombres, vertes et blanches, distinctes et confuses, dont un large rayon du soleil, encore oblique, inonde chaque intervalle, et au-dessus desquelles, comme la pierre du serment dans un cercle druidique, le mont Blanc s'élève royalement avec sa tiare de glace et son manteau de neige.

En sortant de Sallanches, la route de Chamonix traverse une vaste plaine qui vous laisse tout le temps d'admirer ce grand et immuable spectacle. Cette plaine, d'environ deux lieues de largeur, n'était la veille qu'une mer. Jl avait plu, et l'Arve, qui la divise dans sa longueur, l'avait prise tout entière pour lit, comme il arrive toujours dans les temps d'orage. Mais il avait suffi de vingt-quatre heures pour faire rentrer le torrent dans les limites qu'il viole si souvent j et la route, encore fangeuse à notre passage, n'était plus que rarement coupée par des mares et des courants d'eau jaunâtre, qui • lavaient de temps en temps les pieds des mulets et les roues basses des chars à bancs.

A travers la riche verdure dont on est de toutes parts environné, le trajet de cette plaine serait infiniment agréable, si l'on n'était impatient d'aborder

les montagnes, cr i\c i.]uirtcr la plaine et la verdure. y\.ussi, lorscui'aprcs plusieurs heures de course monotone, le guide vous montre, de l'autre côté de l'Arve, à une assez grande hauteur sur le revers des montagnes, les toits du village de Chède, presque enseveli dans les arbres, on approche avec ravissement du pont de bois rouge qui mène à cette autre rive, où l'on commencera enfin à monterl

Il V a un grand charme à s'arrêter un moment sur ce pont, pendant qu'il tremble, ébranlé à la fois par le roulement des chars à bancs et par le mugissement de l'Arve, blanche d'écume et bondissant sous son arche unique entre des blocs de granit. Le dos tourné au mont Blanc, on n'a plus sous les yeux que des objets riants et tranquilles, qui sont plus doux à considérer du milieu de ce fracas. A gauche, un amphithéâtre gracieux de bois, de chalets et de champs cultivésj devant soi, à l'extrémité de la plaine, Sallanches, avec ses maisons blanches et son clocher poli comme l'étain, au pied d'une haute montagne verte couronnée par de larges pans de roche qui figurent une vieille forteresse de titans; à droite enfin, la magnifique cascade de Chcde, qui jaillit à mi-côte dans une sorte de conque naturelle d'où sa nappe retombe plus large et plus arrondie, et qui s'environne de son arc-en-ciel comme d'une auréole.

Après avoir gravi péniblement un chemin encombré de pierres roulantes, qui sonnent sous le pied des mulets, on traverse le village de Chède, et on laisse la belle cascade derrière soi, pour s'enfoncer dans la montagne. La route est ici quelque temps ombragée de grands chênes, de bouleaux, de hauts mélèzes, qui entremêlent leurs branches et emprisonnent la vue sous un toit de verdure. Tout à coup le taillis s'ouvre et s'écarte comme à plaisir, un spectacle rempli d'un charme inattendu est devant vos yeux. C'est un petit lac, que l'on nomme, je crois, le hac Vert, à cause du gazon épais qui en tapisse tous les bords et le fait ressembler à un miroir de cristal bordé de velours vert. Ce lac, dont le flot conserve une inaltérable limpidité, a, dans la fraîcheur de son aspect, dans la grâce de ses contours, quelque chose qui contraste d'une manière délicieuse avec la sombre sévérité des montagnes au milieu desquelles il est jeté. On se croirait magiquement transporté dans une autre contrée, sous un autre ciel, si le mont Blanc n'était pas debout, à l'horizon, avec ses dômes de neige, ses glaciers, ses formidables aiguilles, et ne venait, comme jaloux des impressions douces qui osent naître si près de lui, projeter son image menaçante jusque dans l'eau paisible du Lac Vert,

J'ignore par quel fil invisible, par quel conducteur électrique les choses de la nature touchent aux choses de l'art; mais à l'instant même me revinrent à l'esprit ces grandes créations du vieux Shakespeare, où toujours domine une haute et sombre figure qui, dans un coin du drame, se reflète

dans une ûme limpide, transparente et purc; œuvres complètes comme la nature, où il y a toujours une Ophélia pour Hamlet, une Desdemona pour Othello, un Lac Vert pour le mont Blanc.

Il ne faut pas quitter le lac sans jeter quelques pièces de monnaie aux petits enfants de Chède et de Passy, qui viennent offrir aux passants des verres de cette eau si fraîche et si belle. J'ai entendu des voyageurs se plaindre souvent des importunités de ce peuple qui, pour ainsi dire, vous vend en détail les beautés du pays qu'il habite. Ils avaient ton-, ces mallicurcux n'ont que leurs Alpes pour vivre.

La scène change; le sol est dépouillé, la verdure disparaît autour de nous. La route, obstruée de roches, tourne, et se replie, comme un long serpent, sur le flanc d'une montagne aride et toute bouleversée. Nous arrivons au Nant NwV^''.

Dans une ravine profonde, où toute végétation semble morte, entre deux escarpements de terre ferrugineuse, parmi des quartiers de granit que l'on prendrait pour des blocs d'ébène, roule, avec un bruit effrayant, une eau noire, que son écume même ne blanchit pas. C'est le Torrent Noir, ainsi nommé à cause de la couleur sombre que donnent à ses flots les ardoises qu'il charrie, et sans doute aussi parce qu'il est extrêmement dangereux à traverser, quand il est grossi par l'orage. Tout ici est lugubre et désolé. Des crêtes nues, des rochers en surplomb; les échos qui se répètent le hurlement furieux du torrent; pas un arbre, si ce n'est le voile de sombres pins que déploient les montagnes de l'horizon. Il y a pour la pensée un monde d'intervalle entre le Lac Vert et le Nant Noir.

On conte dans le pays beaucoup de traditions étranges touchant ce hideux torrent. C'est, dit-on, sur ses rives que les esprits des Montagnes Maudites tenaient leur sabbat, dans les nuits d'hiver. Ce sont eux qui ont remué toute la montagne pour y cacher leurs trésors. Leur vol tumultueux a brisé tous les arbres qui croissaient autrefois dans ce lieu funèbre. C'est en y dansant qu'ils ont brûlé cette terre; c'est en s'y baignant qu'ils ont noirci cette eau. Il y a aussi un démon du Nant Noir, qui pousse les voyageurs dans son gouffre, et rit de les voir tomber. Ses prunelles sont deux globes de

C Les gens du pavs donnent aux torrents le nom de nants. 11 est remarquable que ce mot appartient à la langue celtique (Nant, aiiiAt d'eaUj eau courante j torrent ou fleuve), et a donné son nom à la capitale {Nantes j ville divisée en effet parles mille bras de la Loire) de cette Bretagne qui fut FArmorique. Voici que nous le rencontrons aux Alpes, et dans toute la pureté de son acception première !

Ainsi Cl retrouve toujours par places dans l'Europe actuelle quelque vestige de cette vieille langue celte, base première et inconnue de tous nos idiomes, à peu près comme on voit souvent paraître à la surface du sol, en dépit des couches calcaires et argileuses qui la recouvrent, de larges bancs de ce granit primitif qui est, pour ainsi dire, l'ossement du globe. {Note de Viflor Hugo.)

teu; et plus d'un hardi chasseur de chamois, égare la nuit dans la montagne, a entendu sa voix rauquc et sonore répondant, du fond de l'abîme, à la voix de son torrent.

J'avouerai cette infirmité de mon esprit, il aurait manqué pour moi quelque chose à l'horrible beauté de ce site sauvage, si quelque tradition populaire ne lui eût empreint un caractère merveilleux. Je me suis arrêté avec complaisance sur ces détails, parce que j'aime les superstitions : elles sont filles de la religion et mères de la poésie.

Ce torrent traversé, les nants deviennent plus fréquents; les ondulations de la route sont plus brusques et plus rapides; le cône du mont sur lequel elle court a été en quelque sorte cannelé par les cataractes pluviales, les éboulements et les avalanches de pierres. Cependant une végétation vive et fraîche reparaît autour du chemin, et voile aux yeux l'Arve, que l'on entend bruire au fond du ravin.

Une vallée d'un aspect sévère et triste se présente. Au milieu s'élève un clocher, autour duquel se groupent quelques cabanes. Voilà Servo%. De toutes parts encaissée par de hautes montagnes, cette vallée paraît comme ensevelie dans un blanc suaire de neige, sous un noir linceul de sapins. Ce qui ajoute à l'impression singulièrement mélancolique qu'elle produit sur l'esprit, c'est de la voir dominée, ou plutôt menacée, par les débris gigantesques d'une montagne qui s'écroula, je crois, en 1741. On dit que la chute de ce mont, qui écrasa des forêts, combla des vallées, ouvrit des abîmes, fut accompagnée d'un tel déluge de cendre et de poussière, que, durant trois jours, une nuit complète couvrit le pays à plusieurs lieues à la ronde. Les savants déclarèrent que c'était un volcan. Ils se trompaient. Les ignorants se trompèrent aussi; ils crurent que c'était la fin du monde. Erreur pour erreur, je préfère celle des ignorants : elle est plus naïve.

Cette montagne ruinée effraye le regard et la pensée. Je ne sais, et nul ne peut dire, comment se déplaça le centre où reposait l'équilibre de ce grand corps ; quelle cause mina la base sur laquelle posaient ses immenses terrasses, ses plateaux, ses dômes, ses pentes, ses aiguilles. Est-ce une convulsion intérieure du globe .^^ Est-ce une goutte d'eau lentement distillée depuis des siècles }... Félix qui potuit. , .

Cependant il est difficile de ne pas se livrer à d'inutiles méditations sur ce grand mystère, en présence d'un si prodigieux bouleversement. Les terres, les neiges, les forêts, en se précipitant dans les vallées environnantes, ont mis à découvert ce qu'on pourrait appeler le squelette du mont. Ces blocs de marbre noir veiné de blanc sont ses pieds monstrueux, encore à demi cachés par des masses pyramidales de terres éboulées; voilà ses osse-

8 FRAC;MEN'r D'UN VOYAGE AUX ALPES.

mcnts de silex, ses bras de granit qui se dressent encore^ et, là haut, audessus des nuages, cette large zone de roche calcaire, qui montre à nu ses couches horizontales, c'est le front ridé du géant.

Combien les monuments de l'homme semblent peu de chose près de ces édifices merveilleux qu'une main puissante éleva sur la surface de la terre, et dans lesquels il y a pour l'âme comme une nouvelle manifestation de Dieu! Ils ont beau, avec la fuite des années, changer de forme et d'aspect; leur architecture, sans cesse rajeunie, garde éternellement son type primitif. A ces rochers qui surplombent et se dégradent, succéderont d'autres rochers qui déchireront les nues5 de nouveaux arbres croîtront sans culture où gisent ces troncs morts de vieillesse ^ ces torrents s'écoulent, d'autres cataractes s'ouvriront. Depuis des siècles, la physionomie des Alpes n'a pas varié. Les détails passent, l'ensemble reste.

Heureux le peuple qui, comme les fils de Guillaume Tell et deW^inckelried, peut confier à de tels monuments tous ses souvenirs de gloire, de religion et de liberté! Comment pourraient s'effacer ces saintes traditions, quand rien de ce qui les rappelle ne peut périr .^ Ces subhmes édifices n'ont à craindre ni Tignoble badigeon qui a souillé Notre-Dame de Reims, Notre-Dame de Paris, Saint-Germain-des-Prés, la vieille abbaye romane; ni le grattoir qui a mutilé les frontons de la cour du Louvre; ni le marteau qui allait démolir Chambord après avoir détruit les manoirs de Montmorency et de Bayard. Encore un peu, et tous les monuments de France ne seront plus que des ruines; encore un peu, et toutes ces illustres ruines ne seront plus que des pierres, et ces pierres ne seront plus que de la poussière. Ici, tout se transforme, rien ne meurt. Une ruine de montagne est encore une montagne. Le colosse a changé d'attitude, voilà tout. C'est qu'il y a dans toutes les parties de la création un souffle qui les anime. Les ouvrages de Dieu vivent, ceux de l'homme durent; et que durent-ils!

Nous quittons Servoz, où l'on prend quelque rafraîchissement, et qui marque le milieu du trajet de Sallanches à Chamonix. Voici que le chemin fait comme vient de faire mon espritj nous passons d'une montagne écroulée à un château ruiné. Depuis un quart d'heure nous côtoyons de très près l'Arve, qui coule presque de niveau avec la route. Tout à coup le muletier nous montre à droite, sur une espèce de haut promontoire que la montagne voisine pousse au milieu de la rivière, quelques pans de murailles démantelées, avec un débris de tours, et d'étroites ogives façonnées par la main des hommes, et de larges crevasses faites par le temps. C'est le manoir de Saint -Michel, vieille forteresse des comtes de Genève, célèbre dans la

contrée, comme le Nanr Noir, par les dénions (.|iii l'IiaMtent et les trésors matjiciLies qu'il recèle.

Le redoutable palais, l'ancienne citadelle d'Aymon et de Gérold est là, solitaire et lugubre comme le corbeau qui croasse joyeusement sur sa ruine. Les remparts noirâtres, inégalement rompus par les ans, s'élèvent à peine au-dessus des touffes de houx, de genêts, de ronces, qui obstruent le fossé et l'avenue; des rideaux de lierre usurpent la place des lourds ponts-levis et des herses de fer. Au-dessus monte à perte de vue une forêt de mélèzes et de sapins ; au-dessous bouillonne l'Arve tout embarrassée d'éclats de granit, tombés du rocher qui porte le château de Saint-Michel. L'un de ces rocs, arrondi par la lutte des eaux, arrête plus longtemps et domine de plus haut que tous les autres le cours du torrent.

De temps en temps l'Arve l'investit de vagues furieuses, les presse, les roule, les gonfle, les amoncelle, surmonte enfin le rocher qui reste quelque temps inondé de tous ces flots dorés comme d'une chevelure blonde, puis tout retombe, et, pendant que l'Arve grondant recommence un nouvel assaut, le front du roc reparaît chauve et nu.

Un pont se présente. Nous reprenons la rive gauche de l'Arve; et, tandis que nos chars à bancs nous suivent péniblement, nous commençons à gravir à pied les montées. C'est un chemin étroit et rapide, laborieusement tracé le long d'un escarpement effrayant, auquel rien ne peut se comparer, si ce n'est la pente de la montagne qui borde l'Arve de l'autre cote.

Ce passage, tantôt creusé dans le roc vif, tantôt suspendu en saillie sur un abîme, commiïnique de la vallée de Servoz à la vallée de Chamonix. On y glisse à chaque instant sur de larges dalles de granit qui font étinceler le fer des mulets. A droite, on voit pendre sur sa tête la racine des grands mélèzes déchaussés par les pluies; à gauche, on peut pousser du pied leur tête effilée comme l'aiguille d'un rocher. Une vieille femme, idiote et infirme, assise dans une sorte de niche roulante, est à l'entrée de cette route hasardeuse, et sollicite la pitié des passants. Il me sembla voir une de ces fées mendiantes des contes bleus, qui attendaient un aventurier au bord du chemin, et décidaient sa perte sur un refus ou son bonheur sur une aumône.

A peine a-t-on quitté la mendiante, qu'on rencontre une croix dressée au bord du gouffre, il faut passer vite devant cette croix; elle signale un malheur et un danger.

Un peu plus loin, on s'arrête. Il y a là un écho extraordinaire. Autrefois, avant que le docteur Pococke ei^'it de nouveau découvert les merveilles de cette vallée de Chamonix, concédée dans le xi" siècle par Aymon,

lO

comte de Genève, h Dieu et a saint- Michel archange'^'^\ avant que l'homme eut tracé aucun sentier sur la croupe de cette montagne, si quelquefois le chasseur de chamois, entraîne par l'ardeur de sa poursuite jusque dans cette gorge formidable, arrivait au point même où nous sommes, il embouchait avec un tremblement d'horreur la corne à bouquin suspendue à sa ceinture, et faisait entendre trois fois l'appel magique : hil ha! ho! Trois fois, une voix hii rapportait distinctement des profondeurs de l'horizon la triple adjuration hi! ha! ho! Alors il s'enfuyait plein d'épouvante, et allait conter dans les vallées qu'un chamois-fée l'avait attiré par delà le château de Saint-Michel, et qu'il avait entendu la voix de l'Esprit des Montagnes Maudites.

Aujourd'hui, dans ce même lieu, des voyageurs élégants, des femmes parées descendent de leurs chars à bancs sur une route assez bien nivelée. De petits garçons déguenillés accourent avec un long porte-voix. Ils en tirent des sons aigus qui ressemblent encore à l'ancienne adjuration du chasseur. Une voix des montagnes les répète encore distinctement sur un ton plus faible et plus lointain. Et puis, si vous demandez à ces enfants : qu'est

'' Un savant, originaire de ces montagnes mêmes, a bien voulu communiquer à l'auteur la pièce suivante, qui nous semble assez curieuse, et qui était à peu près inconnue.

Foiiiiiitioi/ du prieuré de Chamonix par Aymon, comte de Genève.

« In nomine sanctx et individux Trinitatis.

« Ego , Ajmo , cornes Gebennensis , et filius « meus Geroldus, damus et concedimus Dort mino Deo Salvatori nostro, et sancto Mi- « chaeli Archangelo, de Clusâ omnem cam- « pum munitum cum appenditiis suis, ex « aquâ qu£c vocatur Dionsa, et rupe qux vo- « catur Alba, usque ad Balmas, sicut ex inte- « gro ad comitatum meum pertinere videtur; « id est, terras, sylvas, alpes, venationes, om- (( nia placita et banna; et monachi Deo et « Archangelo servientes hoc totum habeant « et teneant sine contradictione alicujus ho- (( minis, et nihil nobis nisi eleemosynas et ora- « tiones pro animabus nostris et parentum « nostrorum retinemus, ut sanctus Michael (( Archangelus perducat nos et illos in para- « disum exulta tionis. Si quis autem, quod V( absit, hoc donum confringere voluerit, in (( anarhemate et maledictione sit, sicut Datan « et Abiron, quousque resipiscat et satisfaciat. «Ex istis ergo donis sunt legltimi testes, ute- « rini fratres comitis Willelmus Fulciniacus.

«et Amedeus, et Thurumbertus de Nan- «giaco, et Albertiis miles, et Agueldrandus « presbjter, et Silico.

«Ego Andréas, comitis capellanus, hanc « cartam prxcepto ipsius comitis scripsi, et « tradidi feriâ septimû lun.î 27°, papa Urbano « régnante. »

Au bas de cet acte pend le sceau du comte en cire blanche, et, quoiqu'il soit sans date, on conjecture, par le règne du pape (Urbain II, qui siégea depuis l'an 1088 jusqu'en 1099), qu'il fut passé environ l'an 1090, époque à laquelle ce même comte, conjointement avec Gérard son fils, fit une donation assez considérable au monastère de Saint- Oyen de .loux. Le prieuré de Chamonix, fondé par Aymon, comte de Genève, du temps du pape Urbain II, avant 1099, dépendait de l'abbaye de Saint-Michel de la Cluse. Guillaume de la Ravoyre, qui en fut le dernier prieur, en procura l'union à la collégiale de Sallanches. Guifrey, qui en était prieur avant 1229, fut présent, le 12 des calendes de mai, à la cession qu' Aymon, seigneur de Faucigny, fit de Chamonix à Guillaume, comte de Genève; Guillaume de Villette fut prieur en 1319. Aux nones de juillet, Hugues, dauphin, seigneur de Faucigny, lui confirma la juridiction du prieuré Je Chamonix et de ses dépendances.

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