II
cclar ils vous rcponJcnt : c'elî l'écho, et tendent la main. — ( )ii est la poésie?
Nous laissons derrière nous les jeunes mendiants, le porte-voix, le foyer de l'écho, et nous nous enfonçons dans la gorge de plus en plus étroite et sauvage. Depuis quelques instants, un brouillard gris et terne nous cache le ciel. Nous montons, il descend. Nous le voyons remplir successivement tous les intervalles des crêtes opposées. Ses bords, qui se dilatent et s'effilent en quelque sorte, ressemblent à la frange d'un réseau. De blanchâtres lambeaux des vapeurs de l'Arve s'élèvent lentement et le rejoignent. 11 touche à la haute lisière des sapins, la baigne, gagne d'arbre en arbre, et tout à coup il se ferme sur nous, et nous voile les montagnes du fond comme une toile qui s'abaisse sur une décoration de théâtre.
Nous étions à l'endroit le plus horrible et le plus beau du chemin, au point le plus élevé de ces montées. On distinguait encore à travers la brume l'escarpement opposé, tout hérissé de sapins presque couchés sur le sol, tant la pente est perpendiculaire! Les rangs de la forêt sont quelquefois éclaircis par de grands arbres morts, qui pourriront où ils sont tombés, et qui n'ont pu être couchés que par la foudre du ciel ou par l'avalanche, cette foudre des montagnes. Devant nous, au fond du noir précipice, on voyait blanchir l'Arve à une profondeur si prodigieuse que son mugissement terrible ne nous arrivait plus que comme un murmure. En ce moment le nuage se déchira au-dessus de nous, et cette crevasse nous découvrit, au lieu de ciel, un chalet, un pré vert et quelques chèvres imperceptibles qui paissaient plus haut que les nuées. Je n'ai jamais éprouvé rien d'aussi singulier. A nos pieds, on eût dit un fleuve de l'enfer 5 sur nos têtes, une île du paradis.
Il est inutile de peindre cette impression à ceux qui ne l'ont pas sentie; elle tenait à la fois du rêve et du vertige.
La vallée de Chamonix se présente dans sa longueur à l'œil du voyageur qui arrive de Sallanches. L'Arve tortueuse la traverse de part en part. Les trois paroisses qui s'en partagent le territoire, les Ouches, Chamonix, Argentière, montrent de loin à loin, dans l'étroite plaine, leurs clochers d'ardoises luisantes. A gauche, au-dessus d'un amphithéâtre bariolé de jardins, de chalets et de champs cultivés, le Bréven élève presque à pic sa foret de sapins et ses pitons autour desquels le vent roule et déroule les nuées comme le fil sur un fuseau. A droite, c'est le mont Blanc, dont le sommet fait vivement briller l'arête de ses contours sur le bleu foncé du ciel, au-dessus du haut glacier de Taconay et de l'Aiguille du Midi, qui se dresse avec ses mille pointes ainsi qu'une hydre à plusieurs têtes. Plus bas, à l'extrémité d'un immense manteau bleuâtre que le mont Blanc laisse traîner jusque
12 l'RAGMKNT Dl^N \'r)YAC;E AUX ALPi:S.
dans la verdure de Chamonix, se dessine le profil découpé du glacier des Hùssoiis (buissons), dont la merveilleuse structure semble d'abord offrir au regard je ne sais quoi d'incroyable et d'impossible. C'est quelque chose de plus riche, sans contredit, et peut-être même de plus singulier que cet étrange monument celtique de Carnac, dont les trois mille pierres, bizarrement rangées dans la plaine, ne sont plus simplement des pierres et ne sont pas des édifices. Qu'on se figure d'énormes prismes de glace, blancs, verts, violets, azurés, selon le rayon de soleil qui les frappe, étroitement liés les uns aux autres, affectant une foule d'attitudes variées, ceux-là inclinés, ceux-ci debout, et détachant leurs cônes éblouissants sur un fond de sombres mélèzes. On dirait une ville d'obélisques, de cippes, de colonnes et de pyramides, une cité de temples et de sépulcres, un palais bâti par des fées pour des âmes et des esprits 5 et je ne m'étonne pas que les primitifs habitants de ces contrées aient souvent cru voir des êtres surnaturels voltiger entre les flèches de ce glacier à l'heure où le jour vient rendre son éclat à l'albâtre de leurs frontons et ses couleurs à la nacre de leurs pilastres.
Au delà du glacier des Bossons, vis-à-vis le prieuré de Chamonix, s'arrondit la croupe boisée du Montanvert; et, plus haut, sur le même plan, apparaissent les deux pics des Pèlerins et des Charmoz, qui ont l'aspect de ces magnifiques cathédrales du moyen -âge, toutes chargées de tours et de tourelles, de lanternes, d'aiguilles, de flèches, de clochers et de clochetons, et entre lesquels le glacier des Pèlerins répand ses ondulations, pareilles à des boucles de cheveux blancs sur la tête grise du mont.
Le fond du tableau complète dignement ce magnifique ensemble. L'œil, qui ne peut se lasser de se promener sur tous les étages du vaste édifice de ces montagnes, rencontre partout des sujets d'admiration. C'est d'abord une forêt de gigantesques mélèzes qui tapisse le bout opposé de la vallée. Audessus de cette forêt, l'extrémité de la Mer de Glace, dépassant le Montanvert comme un bras qui se recourbe, penche et précipite ses blocs marmoréens, ses lames énormes, ses tours de cristal, ses dolmens d'acier, ses collines de diamant, dresse à pic ses murailles d'argent, et ouvre dans la plaine cette bouche effrayante, d'où l'Arveyron naît comme un fleuve, pour mourir un mille plus loin comme un torrent.
Derrière la Mer de Glace, dominant tout ce qui l'environne, s'élève le Dru, pyramide de granit, d'un seul bloc de quinze cents toises de hauteur. L'horizon, dans lequel on distingue à peine le col de Balme et les rochers de la Tête-Noire, est couronné par une dentelure de sommets couverts de neige, sur la blancheur desquels ressort, isolé et grisâtre, cet obélisque prodigieux du Dru. Quand le ciel est pur, à sa forme effilée, à sa couleur sombre, on le prendrait pour le clocher solitaire de quelque église
ccrciulcc; et Ton dirait cjue les avalanches qui se détachent de temps en temps de ses parois sont des colombes qui viennent s'abattre sur ses frises désertes. Un jour de pluie, lorsqu'on l'aperçoit confusément à travers le brouillard, on pense voir le cyclope de Virgile assis dans la montagne, et les blanches vagues de la Mer de Glace sont les troupeaux qu'il compte pendant qu'ils passent à ses pieds.
Ajoutez à l'ensemble de ce paysage de merveilles l'éternelle présence du mont Blanc, l'une des trois plus hautes montagnes du globe, et ce caractère de grandeur que toute grande chose imprime à ce qui l'environne^ méditez sur ce sommet, qui est bien véritablement, pour me servir de la fabuleuse expression des poètes, une des extrémitts de la terre-, songez à cette frappante accumulation, dans un cercle si restreint, de tant d'objets uniques à voir, et vous croirez, en pénétrant dans la vallée de Chamonix, entrer, si je puis me permettre une expression triviale qui rend un peu mon idée, dans le cabinet de curiosités de la nature, dans une sorte de laboratoire divin où la providence tient en réserve un échantillon de tous les phénomènes de la création, ou plutôt dans un mystérieux sanctuaire où reposent les éléments du monde visible.
Le jour où nous y arrivâmes, c'était le 15 août, fête de l'Assomption. Nous descendions rapidement le revers de la montagne, les yeux fixés comme magiquement sur le magnifique tableau de cette vallée, enfin ouverte à nos regards. Tout à coup un détour du chemin nous fit voir un autre spectacle. A nos pieds, dans la verte plaine, sur la pente de la colline qui élève l'église des Ouches au-dessus de son village, se développaient en serpentant deux files de villageois les mains jointes, de jeunes filles voilées, et d'enfants, précédés de quelques prêtres et d'une croix. C'était une procession qui revenait du Prieuré aux Ouches en répétant les litanies de sainte Marie, mère de Dieu. Le vent nous apportait de temps à autre un écho entrecoupé de leurs chants. Je ne saurais dire quelle impression profonde vint sceller en quelque sorte les impressions qui m'accablaient et les rendre ineffaçables. J'aurai ce souvenir présent toute ma vie. En ce moment-là, tous les bruits des Alpes se déployaient dans la vallée j l'Arve bouillonnait sur sa couche de rochers, les torrents grondaient, les cascades pluviales frémissaient en se brisant au fond des précipices, l'ouragan tourmentait les nuages dans un angle du Bréven, l'avalanche tonnait du haut des solitudes du mont Blanc j mais, pour mon âme, aucune de ces formidables voix des montagnes ne parlait aussi haut que la voix de ces pauvres pâtres implorant le nom d'une vierge.
Quelle puissance que celle qui fait sortir, le même jour, à la même heure, le pape et l'éclatante légion des cardinaux des portes dorées de Saint-Pierre de Rome, le cortège royal du riche portail de Notre-Dame de Paris, et de
14 FRAGMENT D'UN VOYACiE AUX ALPES.
leur indigent presbytère, oublié dans sa vallée, l'humble procession des montagnards de Cliamonix! Quelle intelligence que celle qui peut, au inême instant, donner la même pensée à tout un monde!
Les vallées des Alpes ont cela de remarquable, qu'elles sont en quelque sorte complètes. Chacune d'elles présente, souvent dans l'espace le plus borné, une espèce d'univers à part. Elles ont toutes leur aspect, leur forme, leur lumière, leurs bruits particuliers. On pourrait presque toujours résumer d'un mot l'effet général de leur physionomie. La vallée de Sallanches est un théâtre i la vallée de Servoz est un tombeau; la vallée de Chamonix est un temple.
FRANCE ET BELGIQUE
McLilan, 1-, juillet. — 8 h. l'z du matin.
La fantaisie a tourné, mon Adèle, je suis à Meulan, charmante petite ville du bord de la Seine, pleine de ruines et de vieilles femmes. Il y a deux belles églises, l'une est la Halle au blé, l'autre le grenier à sel. Il y a aussi le fort d'Olivier-le-Daim, mais sans tours et sans portes, et tout déshonoré par les restaurations. C'est égal. L'ensemble de la ville est ravissant, la situation délicieuse au bord de l'eau, dans les îles, les arbres et les galiotes. Je te voudrais là, avec moi, mon pauvre ange!
La diligence de Rouen passe à dix heures. Si j'y trouve une place, je la prendrai. Dans ce cas-là, je ne serais à Paris que vendredi dans la journée. Tu sais quelle rage j'ai de voir Rouen.
Quant à la Roche-Guyon, à Montlhéry et à Soissons, ce sera pour une autre occasion. A vendredi donc au plus tard, embrasse pour moi toute la petite couvée. Je pense que l'hospitalité des Roches aura toujours été excellente pour toi. A bientôt donc, pense à moi qui t'aime et aime-moi. Tu es ma joie.
Ton Victor.
'' Pour ce voyage et les suivants, les notes J'albums sont nïêlécs aux lettres, les unissent et les complètent.
l8 BRETAGNE ET NORMANDIE.
Èvreux, 25 juillet.
Il m'a été impossible d'aborder Rouen. Les routes sont couvertes de gens peureux que les fêtes de juillet chassent de Paris et de gens curieux qu'elles y attirent. Après mille traverses que je te conterai et qui t'amuseront, mon pauvre ange, me voici à Evreux. Je voulais repartir ce matin pour Paris par la diligence de Cherbourg qui passe à huit heures. Mais pas une place là comme ailleurs. Je suis donc réduit aux petites voitures qui sont bien lentes, mais tu sais que j'aime cette manière de voyager qui laisse tout voir. Cependant je m'en plains aujourd'hui qu'elle retarde la joie de te voir et de t'embrasser.
J'ai trouvé déjà d'admirables choses qui me serviront beaucoup. J'en vais revoir d'autres aujourd'hui, la cathédrale et Saint -Taurins, deux merveilles. Je pense que je repartirai à quatre heures par la voiture de Rolleboise et que je serai à Paris demain samedi vers sept heures pour dîner.
A demain donc. Mille baisers.
Rennes, 7 août, jeudi, 5 h. 1/2 du matin.
Je t'écris vite quatre hgnes. Je suis arrivé ici au point du jour avec les jeunes filles de Bernard qui sont charmantes de tout point. A part quelques vieilles maisons, la ville ne signifie pas grand'chose. Verneuil, Mortagne, Mayenne, Laval, sont des villes ravissantes. J'ai passé à Vitré à minuit. Dis cela à ton père^ il comprendra mes regrets.
A Saint -Brieuc, les demoiselles Bernard me quitteront. Donne de leurs bonnes nouvelles à leur père. Dis-lui que je suis son ami.
Je t'écrirai de Brest où je serai demain à pareille heure.
Adieu, mon Adèle. Je t'aime. A bientôt. Écris-moi long et souvent. Tu es la joie et l'honneur de ma vie. Je baise ton beau front et tes beaux yeux.
Ici un mot pour Didine. Baise notre Toto pour moi.
Brest, 8 août.
J'arrive. Je suis encore tout étourdi de trois nuits de malle-poste, sans compter les jours. Trois nuits à grands coups de fouet, à franc étrier, sans boire, ni manger, ni respirer à peine, avec quatre diablesses de roues qui mangent les lieues vraiment quatre à quatre qu'elles sont. Je t'assure, ma pauvre amie bien-aimée, que la tête est lasse quand, par une aube de vent et de brume, on descend au grand galop dans Brest, sans rien voir que la vitre abaissée sur vos yeux contre la pluie.
Mais ce qui n'est pas las, ce qui est toujours prêt à t'écrire, à penser à toi et à t'aimer, c'est le cœur de ton pauvre vieux mari qui a été enfant avec toi, quoique tu sois restée bien plus jeune que lui, de cœur, d'âme et de visage.
Je n'ai encore rien vu de Brest. Point de monuments, qu'une grande vilaine église du Louis XV le plus Saint-Sulpice qui soit. Pas de vieilles maisons sculptées. Je crois qu'il faudra se résigner au bagne et aux vaisseaux de ligne.
A Saint-Brieuc, M^*' Bernard m'ont quitté. Elles ont été remplacées dans la malle-poste par un officier de marine, homme distingué, M. Esnonne. Il a une fort jolie femme et deux jolis enfants. Il est fort littéraire, sa femme et ses enfants fort poétiques. Leur poésie et la mienne visiteront le bagne ensemble. M. Esnonne m'y fera entrer sans que j'aie à trahir mon incognito.
Dès que j'aurai une minute, je t'écrirai. J'irai sans doute voir Karnac. J'ai déjà mouillé mes pieds dans l'océan.
Comment va mon Toto.^ et toi? et tous? Écris-moi bien au long. Tu vois et tu sais comme je t'aime.
Mille cordialités aux habitants des Roches.
Brest, 9 août, 8 heures du soir.
Cette nuit à quatre heures je partirai pour Auray sur l'impériale de la diligence.
Je vais voir Quiberon et Karnac. De là je compte remonter la Loire par Nantes jusqu'à Tours par le bateau à vapeur, puis de Tours à Paris. Là je te reverrai, mon Adèle toujours bien aimée, là je retrouverai ton beau front si pur et si doux pour tout ce qui t'entoure.
Je n'ai pas trouvé ici de lettres de toi. J'en espérais pourtant. Ecris-moi désormais à Tours, poste restante, mets sur l'adresse M. le b"" Hugo. Cela me fait un excellent incognito.
J'ai visité aujourd'hui le port de Brest, un vaisseau de ligne [Y Algésiras ) et le bagne. Tout cela est plein de curiosité et d'émotions de toutes sortes. J'ai acheté aux forçats plusieurs petits ouvrages.
Toutes mes journées maintenant, mon Adèle, vont être prises jusqu'à la dernière minute, car puisque j'y suis, il faut que je voie tout. Je ne pourrai peut-être plus t'écrire aussi souvent. Songe que je pense à toi et à vous tous.
Mille bons souvenirs aux Roches.
Vannes, r2 août.
Me voici à Vannes. Je suis allé hier à Karnac dans un affreux cabriolet par d'affreuses routes, et à Lokmariaker à pied. Cela m'a fait huit bonnes lieues de marche qui ont crevé mes semelles j mais j'ai amassé bien des idées et bien des sujets, chère amie, pour nos conversations de cet hiver.
Tu ne peux te figurer comme les monuments celtiques sont étranges et sinistres. A Karnac, j'ai eu presque un moment de désespoir^ figure-toi que ces prodigieuses pierres de Karnac, dont tu m'as si souvent entendu parler, ont presque toutes été jetées bas par les imbéciles paysans, qui en font des murs et des cabanes. Tous les dolmens, un excepté qui porte une croix, sont à terre. Il n'y a plus que des peulvens. Te rappelles-tu.? un peulven, c'est une pierre debout comme nous en avons vu une ensemble à Autun dans ce doux et charmant voyage de 1825.
Les peulvens de Karnac font un effet immense. Ils sont innombrables et rangés en longues avenues. Le monument tout entier, avec ses cromlechs qui sont effacés et ses dolmens qui sont détruits, couvrait une plaine de plus de deux lieues. Maintenant on n'en voit plus que la ruine. C'était une chose unique qui n'est plus. Pays stupide! peuple stupide! gouvernement stupide!
A Lokmariaker, où j'ai eu beaucoup de peine à parvenir avec les pieds ensanglantés par les bruyères, il n'y a plus que deux dolmens, mais beaux. L'un, couvert d'une pierre énorme, a été frappé par la foudre, qui a brisé la pierre en trois morceaux. Tu ne peux te figurer quelle ligne sauvage ces monuments-là font dans un paysage.
J'ai couché à Auray, chez la mère Seauneau, excellente auberge, et je suis venu ce matin à Vannes. J'ai mille choses à y voir, puis je partirai demain pour Nantes. Je compte toujours passer à Tours ; tu peux m'y adresser tes lettres. Ecris-moi souvent et beaucoup, n'est-ce pas, mon pauvre ange.?
Je serai à Paris vers le 20. Embrasse bien tous nos anges pour moi, pauvre diable. Dis à M"" Louise que je ne puis penser sans attendrissement à toute sa bonté pour Toto. Dis à Martine mille bonnes amitiés. Tu es encore sans doute aux Roches au moment ou je t'écris. Je t'y adresse cette lettre. A bientôt, mon Adèle, je t'aime plus que jamais.
Il BRETAGNE ET NORMANDIE.
Nantc;, 14 août.
Je suis arrivé ce matin à 3 heures à Nantes j j'ai dormi quelques heures, puis j'ai été voir toute la ville, et me voici prêt à me coucher pour quelques lieures encore et à repartir pour Tours par le bateau à vapeur demain à 6 heures du matin.
J'ai vu à Nantes beaucoup de vieilles belles maisons, la cathédrale, édifice tronqué de toutes époques, qui contient une admirable chose, le tombeau de François II. Parles-en à ton père. Le château de Nantes a dû être magnifique. Ce qui en reste est d'une grande beauté, bien féodale et bien sévère. Je suis monté au moment où le soleil se couchait sur le clocher de la cathédrale et de là j'ai vu toute la ville, les quatre bras de la Loire, l'Erdre dont les bords sont charmants, le canal, tous les vieux toits, et la prairie de Mauves. C'est beau. Pas assez de clochers pourtant. En général, la Bretagne, si pieuse, ne brille pas par les églises. Je serai à Tours samedi matin, après une nuit passée en diligence, ce qui est dur. Voilà la cinquième depuis Paris.
J'espère qu'à Tours je trouverai des lettres de toi. Voilà dix jours que je n'ai eu de tes nouvelles.
Je présume que tu n'es plus aux Roches. Je t'adresse cette lettre à Paris.
Adieu. A bientôt.
Ton Victor.
Tmirs, 16 août, to heures 1/2 Ju soir.
Juge (Je mon désappointement! Je suis arrivé à Tours ce matin à dix heures, après une affreuse nuit passée dans la rotonde d'une diligence. La rotonde d'une diligence, c'est évidemment le purgatoire. C'est égal, j'étais affamé de vos nouvelles à tous, affamé d'une lettre de toi. Je débarque, je cours à la poste. Rien! Je m'attendais à dix lettres! Le moment a été dur. Et puis je me suis mis à calculer. En effet, il n'y a pas de ta faute. Ma lettre de Brest n'a du t'arriver que mercredi ou jeudi, et ta réponse ne pouvait être à Tours samedi matin. Je ne partirai que demain soir et j'irai coucher à Amboise. On me promet des lettres peut-être pour demain. Oh! j'ai besoin de savoir où vous en êtes tous, et si tu m'aimes, et si tu penses toujours à moi!
Je suis venu de Nantes à Angers par le bateau à vapeur. Les fameux bords de la Loire sont plats et nuls, à cela près d'Oudon, d'Ancenis, de Saint-Florent et de quelques rochers çà et là. L'abord d'Angers est charmant, mais il appartient à la Mayenne. Le bateau à vapeur est sale, puant et incommode. Entre autres incommodités, j'y ai rencontré M""' de Féraudy, tu sais.^ l'ancienne M""' de Féraudy, et il m'a fallu faire l'aimable. C'était diabolique. Pour comble, arrivé à Angers, comme j'allais voir la cathédrale, beau portail. et beaux vitraux, elle s'est pendue à mon bras et force m'a été de lui servir de cornac. Je rentrais assez piteux en cette compagnie à l'hôtel du Faisan, quand voilà, pour dernier coup, le duc d'Abrantès qui m'accoste, non pas le duc chevelu et barbu que tu connais, mais un petit duc rouge et joufflu, rasé et cheveux courts, qui s'en va à Cholet, avec une feuille de route de soldat qu'il est, prendre la capote bleue et monter la garde dans les bruyères. J'ai donc dîné entre cette dame et ce monsieur. A huit heures du soir, je suis remonté par bonheur en voiture, dans la rotonde en question, et je suis débarqué ce matin, moulu, à Tours, où il n'y a pas une lettre de toi pour me remettre l'âme et le corps. Plainsmoi.
Tours, que j'ai visité aujourd'hui et où je suis l'objet de toutes sortes de persécutions admiratrices, Tours, où j'ai trouvé Lucrèce Borgia affichée en pleine foire, et le collège en émoi de mon arrivée. Tours est une belle ville. Force vieilles maisons, surtout en pierre, deux belles tours romanes, une superbe église romane qui sert d'écurie à l'hôtel de l'Europe, une ravissante fontaine de la Renaissance, de beaux débris de fortifications, et la cathé-
24 lUlllTAGN'i: KT NORMANDIE.
dralc, qui est admirable, admirable d'architecture et de vitraux. X^oilà tout ce c[ue j'ai vu de Tours aujourd'hui. Je continuerai demain.
Je n'ai fait qu'entrevoir Angers dans le crépuscule. Les vitraux et le portail de la cathédrale sont merveilleux, le vieux château est très beau, toute la ville est pittoresque. Je trouve que notre bon Pavie ne l'admire pas assez. Dis-le-lui de ma part.
Demain je verrai Amboise, et je tâcherai de t'ccrire. Écris-moi, toi, bien long. Si je reçois demain avant mon départ une lettre de toi, je clorai joyeusement celle-ci.
17 août, II heures du soir.
Pas de lettres encore aujourd'hui! J'ai quitté Tours bien triste, en recommandant qu'on m'envoyât mes lettres à Orléans. Je suis à Amboise dont je visiterai le château demain. Je t'aime, mon Adèle. Baise pour moi Didine, Toto, Chariot et Dédé, mes bijoux.
Étampcs, 22 août.
Merci, mon Adèle, de ta bonne petite lettre du 19. Elle m'a fait plus de plaisir que je ne puis te dire. Un verre d'eau à un altéré. Il me tarde d'avoir toutes les autres, mais je crains que ce bonheur ne soit pour Paris, avec la joie de t'embrasser. Je à\?> je crains, parce qu'il serait encore possible que mon arrivée fût retardée de trente-six heures. Je suis à Etampes, j'y ai trouvé une espèce d'antiquaire, ancien officier de la garde, ami de Paul Lacroix, nommé M. Grandmaison, à qui appartient ce fameux donjon d'Étampes que tu connais, et qui veut me montrer toutes les ruines des alentours. Elles sont assez nombreuses et fort belles. Nous devons aller voir demain le temple, ancien monastère écroulé sur la montagne. Il y a ici de belles églises romanes. Une (Saint-Martin) a une tour penchée comme Pise. Il serait possible que j'allasse de là à Fontainebleau voir le château, s'il se présente une bonne occasion j mais les vacances rendent les voitures chères et rares. — Écris-moi toujours à Melun.
J'ai passé hier une admirable journée à Pithiviers et aux environs, Yèvresle-Châtel, qui est à deux lieues et où je suis allé à pied avec mes souliers percés, contient à lui seul un couvent et un château, ruinés, mais complets. C'est magnifique. Je dessine tout ce que je vois. Tu en jugeras.
Mon Adèle, ma pauvre amie, si tu savais quelle joie j'aurais de t'avoir près de moi dans ces moments-là. Oh! certes, nous ferons un voyage ensemble.
Embrasse pour moi Martine, ma bonne Martine, et nos quatre charmants joujoux. Si vous saviez comme je vous aime tous!
Cette lettre est probablement la dernière que je t'écrirai. Je la suivrai de
près. Je t'embrasse et je t'aime.
Ici une lettre pour Poupée. Toto va-t-il bien.^ Se plaît-il là-bas.^
Marines (près Gisors), 26 août, 9 heures du soir.
Je suis triste, mon Adèle, mais je ne suis pas fâché. Je t'ai écrit avanthier 24, de Montlhéry. La lettre a dû t'arriver le même jour; je te priais de
26 BRRTAGNE ET NORMANDIE.
m'écrire poste restante à Pontoise. Le lendemain une lettre aurait pu être à Pontoise. Je viens d'y passer aujourd'hui (le surlendemain). Rien. Si tu savais quel besoin j'ai de tes lettres, tu ne m'aurais pas laissé ainsi passer dans cette vilaine ville qui a été déserte et ennuyeuse pour moi. Ceci n'est cependant pas une gronderie, c'est une simple peine que je te confie à toi si bonne et si parfaite en tout. Écris-moi maintenant pour me dédommager une bien bien bien longue et bonne lettre, poste restante, à Versailles, où je compte repasser, car j'ai vraiment le mal du pays 5 une absence de vingt-cinq jours est plus que je ne puis porter. Je n'irai certainement pas jusqu'à Soissons. Tu me reverras tout d'un coup, bien heureux et bien joyeux de t'embrasser. A bientôt donc. A toi toujours et partout.
30 août, Saint-Germain, ii heures du soir.
Cette fois, c'est pour de vrai. A tout à l'heure, mon Adèle. J'arriverai peut-être avant cette lettre.
J'ai vu la tour de Gisors et la cathédrale de Beauvais, j'ai admiré ce que j'ai vu, mais j'aime ce que je vais revoir.
Du fond du cœur à toi.
Ce dimanche 51, 5 heures du soir.
Mon Adèle bien-aimée, je suis à Versailles dans le plus grand embarras. C'est aujourd'hui la fête des Loges à Saint-Germain. Pas de voiture nulle part, ni de place aux Gondoles depuis huit jours, me dit-on. Je suis venu de Saint-Germain à Versailles à pied, ne trouvant aucun moyen de transport, chercher ta bonne lettre qui m'a ravi. Je crains bien d'être obligé de passer la nuit ici et je t'écris en hâte.
Demain je t'embrasserai, dussé-je aller à Paris sur la tête. Si je n'étais pas si fatigué ce soir, je laisserais ma malle à l'hôtel et je partirais. J'ai bien soif de te revoir et les petits. Mon Dieu! que ce retard est encore triste.
Ton Victor.
Je t'écris ceci au crayon sur le bureau des Gondoles. Je vais essayer d'aller jusqu'à Jouyj peut-être trouverai-je une voiture. J'irais bien demander l'hospitalité aux Roches, mais je suis trop sale.
Montereau, 26 juillet. — 6 heures 1/2 du soir.
Bonjour, mon pauvre ange. Bonjour, mon Adèle. Comment as-tu fait le voyage.'' Tu es arrivée et déjà, j'espère, quelque peu reposée au moment où je t'écris. Moi, voici où j'en suis.
Je suis parti hier matin à sept heures par le bateau à vapeur, et je suis arrivé à Montereau hier à sept heures du soir. J'y suis encore à l'heure où je t'écris, fort contrarié de ne pas trouver de voiture, et ne sachant pas encore en ce moment-ci si je partirai dans une heure pour Sens par la diligence ou demain matin en cabriolet pour Provins. Par Sens le détour est plus grand, mais je verrai Troyes et Châlons-sur-Marne. Autrement, je passerai par Provins, Coulommiers et Château-Thierry, J'ai affaire à d'affreux loueurs de voitures qui font tout ce qu'ils peuvent pour me rançonner. Mais je me défends.
Et toi, penses-tu un peu à ton pauvre mari,'* Comment va notre Didine.'* Baise-la mille fois pour moi. Serre la main de ma part à ton excellent père. J'ai quitté hier matin nos chers petits endormis, et je les ai bien baisés pour nous deux. Toto a passé la nuit avec moi, couché tout nu à mon côté. Il était, charmant ainsi endormi quand je l'ai quitté.
A bientôt. Écris-moi. Je t'écrirai du premier séjour que je ferai. En attendant, je t'embrasse. Je t'aime bien, va, mon Adèle.
Mille amitiés à Pavie et à son père et à son frère. Je les aime tous comme tu sais.
Coiilommiers, zH juillet, mlJi.
Me voici à Coulommiers, mon Adèle, depuis hier soir. C'est une ville assez insignifiante, avec une église telle quelle, quelques ogives et une tour rococo. Les environs paraissent jolis. On est dans un bassin d'arbres.
J'ai déjà vu Montereau, d'où je t'ai écrit, Bray et Provins. Montereau est une ville assez pittoresque, assise sur une espèce d'Y que forme le confluent de l'Yonne et de la Seine. Cela produit un pont tortu, d'où l'église est charmante à voir. Il a passé toutes sortes d'hommes sur ce pont-là, depuis Jean sans Peur jusqu'à Napoléon.
J'ai visité sur la montagne qui domine le pont la place où Napoléon a braqué lui-même son canon en 1814. J'y ai cueilli une fleur de laurier-rose. Car c'est maintenant un jardin de plaisance. La vue de là est belle. L'i mmense Y des deux rivières s'y développe largement dans un paysage magnifique.
A Bray, petite ville puante, j'ai écrit ce quatrain, en m'éveillant, sur le mur de l'auberge :
Au diable! auberge immonde! Hôtel de la pimaise ! Où la peau le matin se couvre de rougeurs; Où la cuisine pue, où Ton dort mal à l'aise. Où l'on entend chanter les commis-voyageurs!
(Au moment où je t'écris, voici une charmante petite poule qui vient becqueter je ne sais quoi à mes pieds dans un rayon de soleil.)
Quant à Provins, c'est différent, non l'auberge, mais la ville. Il y a quatre églises, une porte de ville fort belle, un donjon avec quatre tourelles en contreforts, et une enceinte de murailles et de tours ruinées, le tout répandu de la façon la plus charmante sur deux collines baignées jusqu'à mi-côte dans les arbres. Et puis, force vieilles maisons encore pittoresques. J'ai dessiné le donjon que je te montrerai. Je l'ai visité. Il me servira beaucoup.
Il me reste à peine assez de place pour te dire que je veux que tu t'amuses, que tu penses à moi et que tu m'aimes. C'est aujourd'hui le jour de bonheur pour notre excellent Pavie. Je lui souhaite une femme comme toi. Après cela, qu'il remercie Dieu.
Je t'embrasse, et je t'embrasse encore, ainsi que notre Didine. Je vais déjeuner. Dans une demi-heure, je pars pour Château-Thierry.
Je t'aime, mon Adèle.
La Fcrc, 1" août, midi.
Je pense avec bien de la joie, mon Adèle, que dans deux jours j'aurai de tes nouvelles à AbbeviUe. J'espère que tu te seras bien amusée, et que tu auras trouvé nos excellents amis plus excellents que jamais. Quant à moi , j'ai trouvé les auberges plus exécrables qu'en aucun temps et qu'en aucun pays jusqu'à ce jour.
Je voyage fort au hasard, faisant quelquefois de bons bouts de route à pied et trouvant des voitures à grand'peine. Je vois chemin faisant d'admirables choses, ce qui me console. J'ai vu Château -Thierry et la maison de La Fontaine, qui est à vendre. Un vieux président nommé M. Tribert qui l'habite m'en a fait les honneurs.
A Soissons, j'ai visité les belles ruines de Saint- Jean avec la famille du commandant d'artillerie, M. de Bonneau. Famille aimable et très hospitalière.
A deux lieues de Soissons, dans une charmante vallée repliée loin de toute route, il y a un admirable châtelet du quinzième siècle encore parfaitement habitable. Cela s'appelle Septmonts. J'ai prié M. de Bonneau de me donner avis si jamais on voulait vendre ce château une dizaine de mille francs. Je te l'achèterais, mon Adèle. C'est la plus ravissante habitation que tu puisses te figurer. Une ancienne maison de plaisance des évêques de Soissons.
Tu ne peux t'imaginer la beauté de la vallée de Soissons quand on monte la côte vers Coucy, je l'ai montée à reculons tant c'était beau. Les deux flèches à jour de Saint-Jean, la cathédrale, la ville pleine de vieilles tours et de pignons taillés, de superbes horizons verts et bleus, une charmante rivière qui se noue et se dénoue à tous les angles du paysage, juge! Je t'aurais bien voulue là, mon pauvre ange, mais j'aurais plaint tes pauvres pieds obligés de faire quatre lieues de montagnes dans les cailloux jusqu'à Coucy.
Je renonce à te peindre Coucy. Je t'en parlerai. C'est une ville du moyenâge sur une colline, presque intacte, avec un admirable donjon au bout, comme l'ongle au bout du doigt. Tout cela dans une plaine magnifique, coupée de rizières, de routes jaunes, de cours d'eau et de chemins bordés de pommiers bas qui peignent les charrettes de foin au passage.
De Coucy à Laon, il y a un M. de Coutoul qui mystifie les voyageurs avec une espèce de tour factice en gothique d'horloger, cachée dans les arbres, laquelle m'a coûté trente sous donnés au laquais qui me l'a montrée. Que le diable l'emporte!
J'ai quitté Laon ce matin, vieille ville avec une cathédrale qui est une autre ville, dedans; une immense cathédrale qui devait porter six tours et qui en a quatre, quatre tours presque byzantines à jour comme des flèches du seizième siècle. Tout est beau à Laon, les églises, les maisons, les environs, tout, excepté l'horrible auberge de la Hure où j'ai couché et sur le mur cie laquelle j'ai écrit ce petit adieu :