‹ En voyage (volume 2)Chapitre 14 sur 107 · TOURNAI. — YPRES · texte numérisé non relu

TOURNAI. — YPRES

Renaissance. On m'a conté leurs aventures. Ces tiambeaux étaient dans la cathédrale de Saint-Paul de Londres avant l'incendie de 1666. Ils ont appartenu à Charles F'', Cromwell les a vendus à un évêque de Gand. Que de réflexions là dedans! Leur église est brûlée, leur maître est mort, leur vendeur est mort, leur acheteur est mortj eux ils sont restés parce qu'ils sont beaux, et on ne les remarque que pour leur beauté. L'histoire passe, l'art reste.

L'art est comme la nature, simple et profond, un et divers. Fouillez et refouillez une cathédrale, c'est touffu comme un bois. Sous la forêt d'arbres il y a la forêt d'arbustes, sous la forêt d'arbustes la forêt d'herbes, sous la forêt d'herbes la forêt de mousses j à toutes les profondeurs vous trouvez des beautés, et vous admirez l'architecte, le poëte, le Dieu.

Et puis pour l'art rien n'est laid, rien n'est impur, c'est ce qu'on n'a pas encore voulu comprendre de nos jours. Les objets de la nature les plus repoussants lui donnent des motifs admirables. Nous estimons une araignée chose hideuse, et nous sommes ravis de retrouver sa toile en rosace sur les façades des cathédrales, et son corps et ses pattes en clef de voûte dans les chapelles.

Gand est plein de maisons du plus beau goût. La plus remarquable est sur un quai. C'est une maison gothique de la dernière époque qui marque la transition du quinzième au seizième siècle. Un navire du temps est sculpté sur la porte. Ainsi on peut retrouver sur l'église de Tournai la serrurerie du onzième siècle, sur la maison de Gand la marine du seizième. L'art conserve tout.

En sortant de la ville par la porte d'Anvers, au milieu de quelques bastions de brique ruinés qui sont l'ancienne citadelle espagnole, on trouve les décombres de l'abbaye de Saint-Bavon. C'est un curieux débris, du quinzième et même du dix-huitième siècle par un bout, roman et presque romain par l'autre. Il y a dans le mur de véritable opus retiadattm à l'état barbare. Pardon, mon Adèle, demande ce que veut dire ce latin à ton père, qui sait tant de choses et qui les sait si bien. Chariot ne t'expliquerait pas ceci.

En creusant dans la salle derrière le cloître, on a mis à nu un fort beau pavé en mosaïque de terre cuite. J'y ai distingué des aigles, des coqs, des cerfs, des lions, force rinceaux byzantins, des hommes à cheval et jusqu a des fleurs de lys, quelques-unes du temps de Charles VII, d'autres plus anciennes. - — Du reste, pas de tombeaux. — Il pousse dans l'enclos que font ces vieux murs écroulés des coquelicots doubles qui m'ont paru des fleurs bien civilisées pour un lieu si sauvage. J'en ai cueilli un que je t'envoie, mon Adèle bien-aimée.

IIO BELGIQUE.

Sais-tu qui :i acheté ce cloître à la Révolution ? Sais-tu qui l'a revendu pierre à pierre, morceau à morceau, plomb, fer, bois et brique? Sais-tu qui a dévasté, ruiné, démantelé, volé et dépouillé sous le ciel cette magnifique abbaye? C'est Macs, ce même vieux Macs dont je te parlais dans ma dernière lettre, cet homme assassiné il y a deux ans pour ses richesses, pour ses richesses mal acquises, ce vieil avare qui en amassant son trésor mal gagné amassait son châtiment. Mon guide, un homme quelconque qui demeure par là et qui exploite l'abbaye, m'avait dit en entrant que c'était ce Macs qui avait fait cette ruine. J'ai parcouru toute la dévastation en silence, sans répondre un mot au concierge, et puis tout à coup, après plus d'une heure d'examen, je me suis levé d'une pierre où je m'étais assis et je n'ai pu m'empêcher de dire à haute voix : «La providence est juste!» Mon guide, qui ne m'a entendu prononcer que ces quatre mots, a dû me prendre pour un fou.

Il y avait en 93 deux espèces de monstres, les uns tuaient les hommes, les autres tuaient les monuments^ les uns voulaient du sang, les autres de l'or. Les premiers étaient féroces et souvent désintéressés, les seconds étaient cupides et toujours lâches. Ce Macs était de cette dernière espèce, la plus méprisable à mon gré.

Ainsi ce misérable nous a pris à tous ce beau couvent pour se donner à lui, imbécile et inutile, la maison dont je t'ai parlé et que le maître lui a rudement reprise. Dieu soit loué! il a écrasé cet homme sous son or.

Gand est encore tout plein de Charles-Quint. Ce don Carlos était fort libertin dans sa jeunesse, n'en déplaise aux contradicteurs de Hernani. Il paraît qu'il aimait particulièrement les jolies bouchères, car à Gand on appelle encore les bouchers les enfants du prince. C'est du reste toute une histoire. Quatre familles seules avaient de père en fils le droit de boucherie à Gand, les familles Van Melle, Vanloo, Minne et Deynoodt. Elles tenaient ce droit de Charles-Quint qui croyait avoir des rejetons dans ces familles. C'est une curieuse chose qu'un roi qui fait de ses bâtards des bouchers. Quelle bonne page bête et pâteuse Dulaure eût fait là-dessus!

Ce matin j'ai quitté Courtrai, qui en flamand s'appelle Kortrik. La route jusqu'à Gand est, comme toutes les routes de la Belgique occidentale, une promenade en plaine avec un horizon de velours vert à droite et à gauche.

Entre Menin et Ypres on rencontre par intervalles des tas de briques qui rompent l'uniformité de la prairie et ont un certain air de ruines babyloniennes. Je ne les ai plus retrouvés sur la route de Gand. En revanche, dans ces environs-ci, les propriétaires des maisons de campagne font un énorme abus de bustes de magistrats du temps de Louis XIV. Ils les juchent

TOURNAT. — YPRES. III

sur les piliers de leurs portes en guise de lions. Remplacer des crinières par des perruques, c'est bien Hamand. Cela se fait pourtant ailleurs qu'en Flandre.

J'ai trouvé ici des journaux. J'ai voulu les lire; ce sont les journaux du cru, ils sont tout tapissés de vers néerlandais. Cela est fort agréable à l'œil. On croirait voir des dessins de cailloux et de rocailles dans une grotte rococo. La grotte, c'est le Messager de Gaiid.

Voici une lettre interminable, n'est-ce pas.^ Écris-m'en de pareilles, et je serai heureux. Il faut pourtant finir, la poste part à neuf heures du soir. Adieu, mon Adèle bien-aimée, adieu, ma Didine, mon Chariot, et les autres, tous mes petits enfants bien-aimés. Je vous embrasse tous et je prie Dieu pour vous. Mes plus tendres amitiés à ton père.

Ton Victor.

Parle de moi à nos amis, à Louis, à Robelin, à Gautier, à Granier, Masson, Brindeau, à tous.

Je serai ciemain à Bruges.

OSTKNDl':. — FURNES. — BRUGES.

Fumes. - 31 août. — 7 heures 1/2 du soir.

J'ai sous les yeux en commençant cette lettre, chère amie, une des plus jolies places que j'aie encore vues^ vis-à-vis de moi un noble hôtel de ville de la Renaissance dont le beffroi est gothique, quoique gâté à son sommet par une balustrade à mollets j à gauche plusieurs logis de divers styles fort bien contrastés; en face, à côté de l'hôtel de ville, quatre ou cinq gracieux pignons du seizième siècle au-dessus desquels se découpe dans le crépuscule le profil d'une nef gothique ; enfin, à droite, une belle embouchure de rue ourlée d'un côté d'un petit châtelet fort sévère et fort curieux, de l'autre d'un élégant fronton espagnol à rocailles accouplé à plusieurs autres; le tout dominé par une superbe flèche toute en briques qui est d'une ligne magnifique. Ajoute à ces trois façades mon côté que je ne vois pas et qui les complète, mets au milieu un fort beau pavé à compartiments de couleur, immense mosaïque qui tient toute la place, et tu comprendras, mon Adèle, que si tu y étais, et les enfants avec toi, la place de Furnes n'aurait rien à envier à la place Royale.

J'arrive d'Ostende. Il n'y a rien à Ostende , pas même des huîtres. C'està-dire, il y a la mer, et je suis un ingrat de parler d'Ostende comme je fais. Je suis d'autant plus ingrat que j'ai été à Ostende l'objet de toutes sortes de faveurs spéciales de la part de la mer et de la part du ciel. D'abord, comme j'entrais à Ostende, il avait plu toute la matinée, la pluie a brusquement cessé, les nuages se sont envolés, le soleil s'est mis à sécher la grève en diligence, et j'ai pu me promener deux bonnes heures au bord de la mer à la marée descendante. — Hélas! pas un pauvre coquillage, mon Toto! Rien que le sable le plus doux et le plus fin du monde.

Je suis charmé d'avoir vu les dunes. C'est moins beau que les granits de Bretagne et que les falaises de Normandie, mais c'est fort beau encore. La mer ici n'est plus furieuse, elle est triste. C'est une autre espèce de grandeur. Le soir, les dunes font à l'horizon une silhouette tourmentée et pourtant sévère. C'est, à côté des vagues éternellement remuées, une barrière éternelle de vagues immobiles.

C'est en se promenant sur les dunes qu'on sent bien l'harmonie profonde qui lie jusque dans la forme la terre à l'océan; l'océan est une plaine, en effet, et la terre est une mer. Les collines et les vallons ondulent comme des vagues, et les chaînes de montagnes sont des tempêtes pétrifiées.

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