OSTENDE. — FURNES. — BRUGES
.le ne cherchais pas de transition, mais puisqu'en voici une, je la prends. Hier au soir, chère amie, j'ai vu une tempête, ou, pour mieux dire, un gros orage, car, nous autres gens de la terre ferme, nous ne nous figurons pas une tempête sans navire en détresse et sans naufrage. Quoi qu'il en soit, tempête ou orage, c'était admirable. J'étais rentré pour dîner à l'hôtel du Lion d'Or, où l'on dîne mal par parenthèse, quand j'ai entendu un bruit de tonnerre éloigné. Alors j'ai jeté là ma serviette, et j'ai couru à la mer.
Au moment où j'arrivais sur la levée, quoiqu'il ne fût pas sept heures du soir, il y faisait nuit. En quelques instants une nuée énorme, que de temps en temps un coup de tonnerre faisait voir comme doublée de cuivre rouge, avait rempli le ciel. Je m'avançai fort loin sur la levée. J'étais seul, le phare s'allumait silencieusement derrière moi, quelques gouttes de pluie commençaient à tomber, le vent soufflait si furieusement que parfois j'avais peine à marcher. Je songeais à deux voiles que j'avais longtemps suivies des yeux deux heures auparavant. Ces deux voiles m'avaient paru alors une chose charmante, elles me paraissaient maintenant une chose terrible.
Au bout de quelques moments, je m'arrêtai, je ne sais pourquoi, car il n'y avait aucun danger, mais je n'étais pas sans une secrète épouvante. La pluie tombait alors par tourbillons, le vent soufflait comme par sanglots, tantôt baissant, tantôt redoublant. Je ne voyais plus rien devant moi, sous mes pieds et sur ma tête, qu'un gouffre d'un noir d'encre d'où sortait un bruit effrayant. Dans ce gouffre resplendissait par moments, tout à coup, une mer de feu qui dessinait vivement de son écume de braise toutes les échancrures d'une côte sombre et déchirée. Cette vision apparaissait et disparaissait comme un éclair^ c'était un éclair en effet.
En ces instants-là, j'entendais au-dessus de moi le tonnerre crouler de nuée en nuée comme une poutre qui tomberait du toit du ciel à travers les mille étages d'une charpente gigantesque.
Comme mes yeux sont malades, je tournais le dos aux éclairs. Une fois pourtant, je me suis retourné, et j'ai vu distinctement la flèche livide de la foudre.
Il n'y avait plus rien pour moi dans cet immense tumulte qui rappelât le souvenir du ciel et de la terre que nous voyons et de la vie réelle, si ce n'est la ligne froide et géométrique de la jetée vaguement éclairée par ce reflet blafard et sinistre propre aux grandes pluies, et tout à côté de moi un grand poteau indicateur sur lequel chaque éclair me faisait lire cette inscription : Bai/i il es dames.
J'ai cherché mes deux voiles dans ce chaos, mais heureusement je ne les ai revues dans aucun éclair.
KN VOYVC.K. II.
La nuce a passé sur la ville pendant une heure, puis elle s'est enfoncée à l'horizon et le ciel blanc du crépuscule a reparu. J'ai regardé quelque temps encore courir rapidement sur ce fond livide de grands nuages noirs, mais déchargés, qui allaient échouer sur la grosse nuée comme sur un écueil.
Ce matin, le ciel, qui me fait fête comme tu vois, m'a redonné le soleil et je me suis promené sur les dunes, que l'on croirait au premier coup d'oeil couvertes de bléj on regarde, ce n'est que de l'ivraie en pleine prospérité, imitant le blé comme le singe imite l'homme, comme le frelon imite l'abeille, comme la parodie imite l'œuvre, comme le critique imite le poëte, comme l'hypocrite imite le juste. C'est une loi éternelle : ce qui cherche à vous nuire cherche aussi à vous ressembler.
Je t'ai dit qu'on dînait mal au Lion d'Or. Si vous voulez manger du veau, allez dans les ports de mer. Pas de poisson àOstende, pas de crevettes, surtout pas d'huîtres, bien entendu. Au demeurant les huîtres d'Ostende ne sont que des huîtres anglaises qu'on apporte à Ostende pour les y engraisser, comme on porte à Marennes les huîtres de Cancale. A Ostende il n'y a pas de bancs d'huîtres, il n'y a que des parcs.
Vers midi, comme il faisait beau, on se baignait quand j'étais sur la levée. Les hommes et les femmes se baignaient pêle-mêle, les hommes en caleçon , les femmes en peignoir. Ce peignoir est une simple chemise d'étoffe de laine fort légère qui descend jusqu'à la cheville, mais qui, mouillée, est tort collante, et que la vague relève souvent. Il y avait une jeune femme qui était fort belle ainsi, trop belle peut-être. Par moments c'était comme une de ces statues antiques de bronze avec une tunique à petits plis. Ainsi entourée d'écume, cette belle créature était tout à fait mythologique.
Bruges, où j'ai passé un jour avant d'arriver à Ostende, est une superbe ville, moitié allemande, moitié espagnole. On l'appelle Bruges à cause de ses ponts {Bn/g, en flamand) comme on appelle la ville de ton père Nantes à cause de ses cours d'eau (les cent bras de la Loire) , fiant en celte. T'en souviens-tu, chère amie.^^ nous avons retrouvé ce mot bas-breton en Suisse. On ne dit pas un torrent, on dit un nant.
Les gens de Bruges sont en train de fort malmener leur clocher, qui est un obélisque de brique du quatorzième siècle, du plus grand style par conséquent. Ils ont déjà coupé la pointe qu'ils ont remplacée par un hideux petit toit, rond, plat et bête. Suppose un pape à qui l'on a ôté sa tiare pour lui mettre une casquette. Voilà le clocher de Bruges maintenant.
En revanche, la tour du beffroi est complète. Elle est du même temps, et admirable, mi-partie en brique et en pierre. La brique a parfois des tons rouilles qui sont magnifiques. Ils en tirent grand parti en Flandre. Ils font en brique jusqu'à des coquilles, jusqu'à des meneaux d'une délicatesse par-