‹ En voyage (volume 2)Chapitre 16 sur 107 · OSTENDE. — FURNES. — BRUGES · texte numérisé non relu

OSTENDE. — FURNES. — BRUGES

faite. Il faut convenir que les Hamands tripotent mieux la brique que les bretons ne tripotent le granit. Je veux toujours parler des vieux architectes, car à présent on ne tire parti de rien; en brique comme en granit on ne fait que des sottises.

Il y a aussi à Bruges force belles maisons à pignons; mais toujours hideusement badigeonnées. Il en est de même de l'intérieur des églises; tout y est blanc dur et noir cru, le tout pour la jubilation des curés, sacristains et vicaires. Il y a longtemps que je l'ai dit, le premier ennemi des églises, c'est le prêtre.

Par exemple, ils ont une sublime statue de Michel-Ange, un des prodiges de l'art; ils la cachent derrière un énorme crucifix. Pour trente sous j'ai fait ôter le crucifix, car pour trente sous on fait bien des choses chez ces braves bedeaux belges, et le crucifix n'a peut-être pas d'autre but.

C'est un chef-d'œuvre miraculeux que cette statue. La tête de la Vierge est ineffable. Elle regarde son enfant avec une douleur fière que je n'ai vue qu'à cette tête et à ce regard. Quant à l'enfant, avec son grand front, ses yeux profonds et la puissante moue que font ses petites lèvres, c'est bien le plus divin enfant qui soit. Napoléon, qui avait dû ressembler à cet enfantlà, l'avait fait transporter à Paris. On l'a repris en 1815, et dans le trajet on a cassé, je devrais dire déchiré, un coin du voile de la Vierge.

Michel- Ange est dans cette église. Rubens, Van Dyck et Porbus y sont aussi. Ils ont laissé là, l'un une Adoration des Mages, l'autre un Mariage niystique de Saiiite-Kosalie, le troisième une Sainte-Qne. Je suis resté longtemps comme agenouillé devant ces chefs-d'œuvre. Je crois que c'est là ce que les protestants appellent de l'idolâtrie. Idolâtrie, soit.

Ce n'est pas tout, car cette église est riche, et je n'ai pas gardé le moindre pour la fin. Le tombeau de Charles le Téméraire et celui de sa fille Marie de Bourgogne sont là, dans une chapelle. Figure-toi deux monuments en airain doré et en pierre de touche. La pierre de touche ressemble au plus beau marbre noir, avec quelque chose de plus souple à l'œil et de plus harmonieux. Chaque tombeau a sa statue couchée qui paraît toute d'or, et sur les quatre faces des blasons, des figures et des arabesques sans nombre. La tombe de la duchesse Marie est du quinzième siècle, celle de Charles est du seizième. Le corps du duc fut transporté de Nancy à Bruges par Charles-Quint, cet empereur prudent, fils de Jeanne la Folle et petitneveu de Charles le Téméraire.

Rien de plus magnifique que ces deux tombes, celle de Marie surtout. Ce sont d'énormes bijoux. Les blasons sont en émail. Aux pieds du duc il y a un lion, aux pieds de Marie deux chiens dont l'un semble gronder de ce qu'on approche sa maîtresse. C'est une chose surprenante, aux quatre faces

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du monument, que cette foret d'arabesques d'or sur fond noir avec des anges pour oiseaux et des blasons pour fruits et pour fleurs.

Napoléon a visite ces tombes. Il a donné dix mille francs pour les restaurer et mille francs à l'honnête bourgeois qui les avait enterrées et sauvées pendant la Révolution. Il paraît qu'il est resté longtemps, pefisif, m'a dit le vieux sacristain, dans cette chapelle. C'était en 1811. Il a pu lire sur le devant du tombeau de Charles de Bourgogne sa devise : Je l'ai empris, bien en avienne-, et au revers, dans l'épitaphe, il a pu lire aussi cette phrase : «Lequel prospéra longtems en haultes entreprises, batailles et victoires... jusques à ce que fortune lui tournant le doz l'oppressa la nuist des Roys 1476, devant Nancy. » L'empereur rêvait alors Moscou.

Il n'a pas fait porter ces tombes à Paris.

Ces tombeaux sont traités comme Michel-Ange. La fiibriquc les a fait couvrir d'une ignoble boiserie qui imite le catafalque du Père-Lachaise et dont M. Godde le parisien serait jaloux. Vous voulez voir les tombes, payez. C'est pour l'entretien, c'est-à-dire le badigeonnage de l'église. Pauvre éghse! ainsi, ces tombes, son joyau, ces tombes qui devraient la parer magnifiquement, servent à l'enlaidir. — O marguilliers!

C'est dans cette église que Philippe le Bon institua la Toison d'or. Ils montrent une ravissante tribune du quinzième siècle, affreusement engluée comme le reste, d'où furent déclarés, disent-ils, les premiers chevaliers. J'en doute, car le style fleuri de cette tribune la fait contemporaine de notre Charles VIII. Et en Flandre ils ont toujours été plutôt en retard qu'en avant. Ils faisaient encore des ogives au temps de Henri IV.

Maintenant, chère amie, quand je t'aurai dit que la dorure de chacune des deux tombes a coûté vingt-quatre mille ducats d'or, somme énorme pour le temps, et que le carillon du beffroi passe pour le plus beau carillon de la Belgique, j'aurai épuisé tout ce que j'ai à te dire de Bruges. Il y a encore une vieille abbaye en ruines, mais je n'ai pas eu le temps de la visiter. Ce sera pour le jour où nous verrons tout cela ensemble, mon Adèle.

Du reste, à partir du dix-septième siècle, l'architecture et la sculpture prennent en Flandre quelque chose de plus massif que partout ailleurs. Les volutes sont lourdes, les statues ont du ventre, les anges ne sont pas joufilus, ils sont bouffis. Tout cela a bu de la bière.

OSTENDE. — FURNES. — BRUGES. uj

i'''" septembre, 9 heures du matin.

Je me dépêche d'achever ma lettre. C'est aujourd'hui que je rentre en France, je serai à Dunkerque, j'aurai tes lettres. Ce sera une vive joie, car j'espère que vous êtes tous bien portants et heureux.

C'est aussi aujourd'hui que je verrai ce qui adviendra du petit volume contrefait que j'emporte traîtreusement dans mon portefeuille. Je t'informerai de l'aventure.

Je t'ai peu parlé de la contrefaçon, parce que c'est ennuyeux, mais ce n'en est pas moins déplorable. Seulement en regardant aux vitres des boutiques, j'ai compté cinq contrefaçons différentes des Vo/x intêriaires : une en grand in-8", sur deux colonnes, deux in-i8, l'une publiée par Méline, l'autre par la société dite pour la propagation des bons livres, deux in-32, dont l'édition de Laurent que j'emporte. Au demeurant, Bruxelles est bien la ville de la contrefaçon. Il y a dcsgawins comme à Paris j le fronton grec de sa chambre des états ressemble au fronton grec de notre chambre des députés j le ruban amarante de Léopold est une contrefaçon de la légion d'honneur j les deux tours carrées de Sainte-Gudule, belles d'ailleurs, ont un faux air de Notre- Dame. Enfin, par un malencontreux hasard, la petite rivière qui passe à Bruxelles s'appelle, pas tout à fait la Seine, mais la Senne.

Voilà encore cette fois un volume, chère amie. Pardonne-le-moi et aimemoi. Dis à ma Didine que je compte lui écrire la prochaine fois. Serre la main de ma part à notre père et embrasse nos chers petits qui doivent s'amuser maintenant, j'espère. Fais aussi toutes mes amitiés à notre bon Châtillon que je crois avoir oublié dans ma dernière lettre.

Je t'embrasse mille fois.

A propos, je n'ai pas vu à Bruges une seule circassienne.

Tt8 BELGIQUE.

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