LUCERNE
Le
Thun à midi. — Délicieuse approche de la ville. Le vieux château. — Visite. — C'est une prison. — Ces exquises tourelles sont des cachots. — Soldat entrevu dans l'un, mélancoliquement tourné vers le lac. C'eff un îijeurtrier. — Autre cachot qu'on n'ouvre pas. Grand brigand, dit le sergent en baragouin. — Vue ravissante des tourelles. — Belle charpente et grand toit. — Chant du grand brigand. Doux et grave.
Lac de Thun. — Mont Niesen. — Château de Chadow, admirable.
Le vieil Olibrius, important et sot, accompagné de deux femmes qui paraissent souffrir.
Il aimait Voltaire pour les préjugés qu'il a combattus et la philosophie qu'il a propagée. Il estimait les Jésuites parce qu'ils ont bâti un beau séminaire à Fribourg ( vilaine caserne neuve et blanche, par parenthèse, que j'ai vue le lendemain et qui gâte l'aspect gothique et charmant de la ville) j il adorait Don Carlos parce qu'il défend les vrais principes j il détestait les jacobins j il exécrait BuonapartCj il abominait les romantiques^ il avait horreur de la France parce qu'elle est le pays de tout cela. Tout cet ensemble, soudé par un solide ciment d'idées absurdes, se tenait parfaitement dans la tête de ce bonhomme et poussait des saillies dans sa conversation. Il était du reste patriote suisse, tout en se déclarant lettré classique français, et je l'avais vu écrire cette phrase textuelle sur le livre des voyageurs à l'hôtel de Bellevue : que Dieu conserve notre patrie par tom les ans des pièges périculeuses !
Musique d'omnibus dans le bateau. — Anglais, allemands, suisses.
Ranz des vaches.
Valse allemande.
God save the queen.
Rien pour la France. L'Olibrius le remarque avec satisfaction, puis il se met à déclamer sur Don Carlos en style de Galette de France avec force hori'^ns politiques , vaisseau de l'Etat j etc., et cela en présence du Niesen qui, vu de flanc et faisant un majestueux obstacle au soleil, redoublait de magnificence en ce moment même.
Ce que voyant, j'allai à l'homme cic la musique et je lui demandai la Marseillaise.
Pour quinze sous j'eus la Marseillaise.
Après avoir enfoncé cette flèche barbelée dans le cœur de mon homme, je vins me rasseoir à ma place et je me remis à dessiner d'un air indifférent.
Lac très beau. — Grotte d'un ermite. — Cascade. — Village au haut de la montagne.
Entre Langnau et Thun, tombeau : grosse statue de bois peint en armure Louis XIV. Epitaphe :
R 0 B E R T L' S ET A L B Ji R T US DE W'A T W Y L L GENERALISSIMl S IN FRANCIA COLONELLUS, NIVEUS HELVETI.4:: FLOS NOBILITATIS
Le 17 au soir.
Berne. — Ville à arcades comme Turin. La cathédrale, tour et portail,
belle masse. Figures remarquables sous les voussures. Assez belle boiserie
dans l'église. — 4 lancettes sur 6 conservées, fort belles. — Beaux fonts
__ ^ baptismaux en marbre noir. Autel primitif en granit
noir.
Fontaines innombrables et toutes charmantes. — Jeune fille qui verse de l'eau. — L'ours de Berne armé de pied en cap. — Berger jouant de la flûte. Une troupe d'enfants danse sur le bas-relief autour de la colonne.
La tour de l'horloge avec les figures peintes qui entrent et sortent pour marquer les heures.
La tour de S'-Christophe. Un gn^nd soldat de bois peint dans une immense ogive.
Les ours dans leur cave. Les galériens. Pluie. Sur un des vitraux au-dessous
d'un blason qui représente une roue de moulin avec ses aubes, remarqué
cette inscription :
PL KA iME MOVENT
BRRNi:. — LE RIGI.
Berne, 17 septembre, minuit.
Partout où j'arrive, mon Adèle, mon premier soin est de t'écrire. A peine installé, je me fais apporter une table et un encrier, et je me remets à causer avec toi, avec vous tous, mes enfants bien-aimés. Prenez tous votre part de ma pensée comme vous avez votre part de mon cœur.
Je suis arrivé à Berne de nuit comme à Lucerne, comme à Zurich. Je ne hais pas cette façon d'arriver dans les villes. Il y a dans une ville qu'on aborde la nuit un mélange de ténèbres et de rayonnem.ents, de lumières qui vous montrent les choses et d'ombres qui vous les cachent, d'où il résulte je ne sais quel aspect exagéré et chimérique qui a son charme. C'est une combinaison de connu et d'inconnu où l'esprit fait les rêves qu'il veut. Beaucoup d'objets qui ne sont que de la prose le jour prennent dans l'ombre une certaine poésie. La nuit, les profils des choses se dilatent; le jour, ils s'aplatissent.
Il était huit heures du soir; j'avais quitté Thun à cinq heures. Depuis deux heures le soleil était couché, et la lune, qui est dans son premier quartier, s'était levée derrière moi dans les hautes crêtes déchirées du Stockhorn. Mon cabriolet à quatre roues trottait sur une route excellente. — J'ai toujours mon cabriolet, qui a seulement changé de cocher, je ne sais par quel arrangement.
Mon cocher d'à présent est assez pittoresque; c'est un grand piémontais à favoris noirs et à large chapeau verni, enfoui dans un immense carrick de cocher de fiacre, en cuir fauve doublé de peau de mouton noire et orné au dehors de morceaux de peau, rouge, bleue, verte, qui sont appliqués sur le fond jaune et qui y dessinent des fleurs fantastiques. Quand le carrick s'entr'ouvre, il laisse voir une veste de velours olive, une culotte et des guêtres de cuir, le tout rehaussé par une breloque faite d'une pièce de quarante sous à l'effigie de l'empereur, dans l'épaisseur de laquelle on a visse une clef de montre.
Donc j'avais devant moi le ciel blanc du crépuscule et derrière moi le ciel gris du clair de lune. Le paysage, vu à ce double reflet, était ravissant. Par intervalles j'apercevais, à ma gauche, l'Aar faisant des coudes d'argent au fond d'un ravin noir. Les maisons, qui ont toutes forme de chalets, et qui sont de petits édifices de bois les plus ouvragés qui soient, montraient
des deux cotes de la route leurs façades faiblement animées par le clair de lune, avec leur grand toit rabattu sur leurs fenêtres rougeâtres.
Note, en passant, que le toit des cabanes est immense dans ce pays d'averses et d'ondées. Le toit se développe sous la pluie : en Suisse, il envahit presque toute la maison j en Italie, il s'efface3 en orient, il disparaît.
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Je reprends. — Je regardais les contours des arbres, ce qui m'amuse toujours, et je venais d'admirer la touffe énorme d'un noyer dans une prairie à cent pas de la route, quand le cocher est descendu pour enrayer. C'est bon signe quand on enraie j c'est le sifflet du machiniste. Le décor va changer.
En effet la route s'est abaissée comme une croupe, et à ma gauche, à travers la rangée d'arbres qui borde le chemin, aux rayons de la lune, au fond d'une vallée confusément entrevue, une ville, une apparition, un tableau éblouissant, a surgi tout à coup.
C'était Berne et sa vallée.
J'aurais plutôt cru voir une ville chinoise, la nuit de la fête des lanternes. Non que les toits eussent des faîtes très découpés et très fantasques j mais il y avait tant de lumières allumées dans ce chaos vivant de maisons, tant de chandelles, tant de falots, tant de lampes, tant d'étoiles à toutes les croisées; une sorte de grande rue blanchâtre traçait au milieu de ces constellations développées sur le sol une voie lactée si étrange j deux tours, celle-ci carrée et trapue, celle-là svelte et pointue, marquaient si bizarrement les deux extrémités de la ville, l'une sur la croupe, l'autre dans le creux; l'Aar, courbée en fer à cheval au pied des murs, détachait si singulièrement de la terre, comme une faucille qui entame un bloc, cet amas de vagues édifices piques de trous lumineux j le croissant posé au fond du ciel juste en face, comme le flambeau de ce spectacle, jetait sur tout cet ensemble une clarté si douce, si pâle, si harmonieuse, si ineffable, que ce n'était plus une ville que je voyais, c'était une ombre, le fantôme d'une cité, une île impossible de l'air à l'ancre dans une vallée de la terre et illuminée par des esprits.
En descendant, les belles silhouettes de la ville se sont décomposées et recomposées plusieurs fois, et la vision s'est dissipée à demi.
Puis ma carriole a passé un pont et s'est arrêtée sous une porte ogive; un vieux bonhomme, accosté de deux soldats en uniforme vert, est venu me demander mon passeport; à la lueur du réverbère, j'ai aperçu une