‹ En voyage (volume 2)Chapitre 29 sur 107 · BERNE. — LE RIGI · texte numérisé non relu

BERNE. — LE RIGI

artîche de danseurs de corde orncc d'une gravure et collée sur la muraille, et je suis retombé du haut de mon rêve chinois dans Berne, capitale du plus grand des vingt-deux cantons, chef- lieu de trois cent quatrevingt dix-neuf mille habitants, résidence des ambassadeurs, ville située par les 46"57'i4" de latitude septentrionale et par les ifj'^' de longitude, à dix-sept cent huit pieds au-dessus du niveau de la mer.

Un peu remis de cette chute, j'ai continué ma route, et me voici maintenant dans l'hôtel des Gent'ihhoninies. — Ce qui est une autre chute, car l'hôtel des Gentilshommes me fait l'effet d'une auberge délabrée ; les chambres sentent le moisi, les rideaux blancs sont dorés par les années, les cuivres des commodes sont vert-de-grisés, l'encre est une bourbe noire j bref, l'hôtel des Gentilshommes a son originalité j rien de plus inattendu que cette oasis de saleté bretonne au milieu de la propreté suisse.

11 faut maintenant que je te conte ma promenade au Rigi.

Ce n'était pas le Rigi que je voulais en restant à Lucerne, c'était le Pilate. Le Pilate est un mont abrupt, sauvage, empreint de merveilleux, d'une approche difficile, abandonné par les touristes j il me tentait fort. Le Rigi est moins haut que le Pilate de quatorze cents pieds, se laisse gravir à cheval, n'a des escarpements que ce qu'il en faut aux bourgeois, et se couvre tous les jours d'une peuplade de visiteurs. Le Rigi est la prouesse de tout le monde. Aussi ne m'inspirait-il qu'un médiocre appétit. Cependant le temps défavorable à l'ascension du Pilate s'est obstiné; Odiy, un guide au nez camard, ainsi surnommé par des voyageurs français, s'est refusé à me conduire; il a fallu que je me contentasse du Rigi. En somme, je ne me plains pas du Rigi, mais j'aurais voulu le Pilate.

Après ma barbe faite chez cet horrible écorcheur appelé Frau Nezer, j'ai quitté Lucerne pour le Rigi le 12 à huit heures du matin; à neuf heures, le bateau à vapeur la ViUe-de-hucerne me débarquait à Weggis, joli petit village au bord du lac, où j'ai passablement déjeuné; à dix heures, je quittais le gasthof de Weggis et je commençais à gravir la montagne; j'avais un guide pour la forme et ma canne pour tout bagage.

En route, j'ai rencontré deux ou trois caravanes avec chevaux, mulets, ânes, sacs de provisions, bâtons ferrés, guides pour mener les bêtes, guides pour expliquer les sites, etc. Il y a des voyageurs qui traitent le Rigi comme le Mont-Blanc ; des espèces de don Quichottes des montagnes qui sont déterminés ?l faire une iisceiision , et qui escaladent cette butte avec tout l'attirail de Cachat-le-Géant, — Or le Rigi est très beau, mais on peut y monter et en descendre sa canne à la main. Tu te souviens, mon Adèle, de notre excursion au Montanvert; le Rii^i n'a qu'une hauteur double; le

Montanvert a environ deux mille cinq cents pieds, le Rigi environ cinq mille.

L'ascension du Rigi par Weggis dure trois heures et peut se diviser en quatre zones.

D'abord un chemin sous des bois, dont les branches basses accrochent les dentelles des voyageuses anglaises, et où de jolies petites filles, pieds nus, vous offrent des poires et des pêches. Ces bois sont mêlés de vergersj de temps en temps, le bleu du lac perce le vert des arbres, et, entre deux prunes, on voit une barque. Puis un sentier, fort âpre par endroits, qui gravit cet escarpement qu'ont presque toutes les montagnes entre leur base et leur sommet j puis une pente de gazon où le chemin s'élargit à l'aise et qui sépare la maison dite les bains jroids de la maison dite le pétige; puis, du péage jusqu'au sommet [kiil/n), un sentier, assez rude çà et là, d'où l'on revoit Lucerne et que borde un précipice au fond duquel est Kûssnacht.

Le trajet de chacune des deux premières zones dure à peu près une heure 5 le trajet de chacune des dernières dure une demi-heure.

La première zone n'est qu'une promenade agréable, la seconde est assez pénible. Il faisait très beau, le soleil chauffait à plomb les parois blanches de la montagne le long desquelles grimpait le sentier, soutenu de place en place par des échafaudages et des maçonneries. La vieille muraille diluvienne est égrenée par les pluies et les torrents, les cailloux roulés couvrent le chemin, et j'avançais assez lentement sur les têtes de clous de la brèche. De temps en temps je rencontrais une méchante peinture accrochée au mur de roche et représentant une des stations de la voie douloureuse.

A mi-côte, il y a une chapelle ornée d'un mendiant, et, deux cents pas plus haut, un grand rocher détaché de la montagne qu'ils appellent X^i pierretour et sous lequel passe la route. Beaucoup d'ombre froide et un peu d'eau fraîche tombe de cette voûte sur le passant trempé de sueur j on a mis là un banc traître sur lequel les pleurésies sont assises.

La pierre-tour est du reste curieuse à voir. Elle est couronnée d'une plate-forme inaccessible sur laquelle de hauts sapins ont poussé paisiblement. A quelques pas de là tombe dans le précipice une belle cascade qui rugit en avril et que l'été réduit à quelques cheveux d'argent.

Arrivé au sommet de l'escarpement, j'étais essoufflé; je me suis assis quelques instants sur l'herbe; de gros nuages sombres avaient caché le soleil, toute habitation humaine avait disparu, l'ombre qui tombait du ciel donnait à cet immense paysage désert je ne sais quoi de sinistre; le lac était sous mes pieds avec ses montagnes et ses caps, dont je distinguais nettement les hanches, les côtes et les longs cous, et je croyais voir un troupeau énorme

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Je monstres poilus, groupe autour de cet abreuvoir bleu, boire à plat ventre, les museaux allongés dans le lac.

Un peu reposé, je me suis remis à monter. . .

18, 6 heures du matin.

J'interromps cette lettre ici, mon Adèle, pour te l'envoyer tout de suite. Le temps devient affreux, il pleut à verse, il faut que je change mon itinéraire. Impossible de rebrousser chemin vers le nord, je vais descendre au midi afin d'aller retrouver le ciel bleu et le soleil. Je me hâte de t'en prévenir. Écris-moi à Marseille {pofîe reliante toujours sans prénom). Comme j'ai soif de vos nouvelles à tous, écris -moi sitôt cette lettre reçue, mon Adèle, et toi aussi, ma Didine. Dites-moi tout ce que vous faites et si vous vous amusez bien, comme je l'espère.

Mon Chariot, mon Toto, ma Dédé, écrivez-moi aussi. — Je vais m'occuper de faite revenir les lettres qui sont à Cologne'". — Je ferme cette lettre pour qu'elle parte tout de suite; je t'embrasse, mon Adèle toujours aimée, et vous tous. — Au prochain courrier la suite du Rigi.

Ton Victor.

Je pars pour Lausanne.

'•' Lettres adressées par M""" Victor Hugo à son mari pendant le voyage de 1831). (Lf Kbi//.)

[surri': de L/V PROMJ-:NADii au \uc.\.\

J'ai donc continué ma route. J'avais franchi les deux premières zonesj j'entrais dans la troisième et j'apercevais à une certaine hauteur, à mi-côte, sur un phm incliné recouvert de gazon, la maison de bois qu'on appelle les bains froids. En cinq minutes j'y étais parvenu.

La maison n'a rien de remarquable; elle est revêtue de petites planchettes taillées en écailles qui imitent l'écorce des sapins. Note en passant que la nature donne des écailles à tout ce qui doit lutter contre l'eau, aux sapins dans la pluie comme aux poissons dans la vague. Quelques anglaises en toilette étaient assises devant la maison.

Je me suis écarté de la route, et au milieu de quelques grosses roches éboulées j'ai trouvé la petite source claire et joyeuse qui a fait éclore là, à deux mille pieds au-dessus du sol, d'abord une chapelle, puis une maison de santé. C'est la marche ordinaire des choses dans ce pays que ses grandes montagnes rendent religieux; d'abord l'âme, ensuite le corps. La source tombe d'une fente de rochers en longs filandres de cristal, j'ai détaché de son clou rouillé la vieille écuelle de fer des pèlerins, et j'ai bu de cette eau excellente, puis je suis entré dans la chapelle qui touche la source.

Un autel encombré d'un luxe catholique assez délabré, une madone, force fleurs fanées, force vases dédorés, une collection d'ex-voto où il y a de tout, des jambes de cire, des mains de fer-blanc, des tableaux-enseignes figurant des naufrages sur le lac, des effigies d'enfants accordés ou sauvés, des carcans de galériens avec leurs chaînes, et jusqu'à des bandages herniaires; voilà l'intérieur de la chapelle.

Rien ne me pressait; j'ai fait une promenade aux environs de la source, pendant que mon guide se reposait et buvait quelque kirsch dans la maison.

Le soleil avait reparu. Un bruit vague de grelots m'attirait. Je suis arrivé ainsi au bord d'un ravin très encaissé. Quelques chèvres y broutaient sur l'escarpement, pendues aux broussailles. J'y suis descendu, un peu à quatre pattes comme elles.

Là, tout était petit et charmant; le gazon était fin et doux; de belles fleurs bleues à long corsage se mettaient aux fenêtres à travers les ronces, et semblaient admirer une jolie araignée jaune et noire qui exécutait des voltiges, comme un saltimbanque, sur un fil imperceptible tendu d'une broussaille à l'autre.

Le ravin paraissait fermé comme une chambre. Après avoir regardé

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