‹ En voyage (volume 2)Chapitre 30 sur 107 · BERNE. — LE RIGI. I · texte numérisé non relu

BERNE. — LE RIGI. I

l'.iniigncc, comme faisaient les Heurs (ce qui a paru la Hattcr, soit dit en passant, car elle a été admirable d'audace et d'agilité tant qu'elle m'a vu là ), j'ai avisé un couloir étroit à l'extrémité du ravin, et, ce couloir franchi, la scène a brusquement changé.

J'étais sur une étroite esplanade de roche et de gazon accrochée comme un balcon au mur démesuré du Rigi. J'avais devant moi dans tout leur développement le Biirgen, le Buochserhorn et le Pilatej sous moi, à une profondeur immense, le lac de Lucerne, morcelé par les nases et les golfes, où se miraient ces faces de géants comme dans un miroir cassé. Au-dessus du Piiate, au fond de l'horizon, resplendissaient vingt cimes de neige j l'ombre et la verdure recouvraient les muscles puissants des collines, le soleil faisait saillir l'ostéologie colossale des Alpesj les granits ridés se plissaient dans les lointains comme des fronts soucieux j les rayons pleuvant des nuées donnaient un aspect ravissant à ces belles vallées que remplissent à de certaines heures les bruits effrayants de la montagne 5 deux ou trois barques microscopiques couraient sur le lac, traînant après elles un grand sillage ouvert comme une queue d'argent j je voyais les toits des villages avec leurs fumées qui montent et les rochers avec leurs cascades pareilles à des fumées qui tombent.

C'était un ensemble prodigieux de choses harmonieuses et magnifiques pleines de la grandeur de Dieu. Je me suis retourné, me demandant à quel être supérieur et choisi la nature servait ce merveilleux festin de montagnes, de nuages et de soleil, et cherchant un témoin sublime à ce sublime paysage.

Il y avait un témoin en effet, un seul, car du reste l'esplanade était sauvage, abrupte et déserte. Je n'oublierai cela de ma vie. Dans une anfractuosité du rocher, assis les jambes pendantes sur une grosse pierre, un idiot, un goitreux, à corps grêle et à face énorme, riait d'un rire stupide, le visage en plein soleil, et regardait au hasard devant lui. O abîme! les Alpes étaient le spectacle, le spectateur était un crétin.

Je me suis perdu dans cette effrayante antithèse : l'homme opposé à la nature 5 la nature dans son attitude la plus superbe, l'homme dans sa posture la plus misérable. Quel peut être le sens de ce mystérieux contraste ? A quoi bon cette ironie dans une solitude.? Dois-je croire que le paysage était destiné à lui crétin, et l'ironie à moi passant.?

Du reste, le goîtreux n'a fait aucune attention à moi. Il tenait à la main un gros morceau de pain noir dans lequel il mordait de temps en temps. C'est un crétin qu'on nourrit à l'hospice des capucins situé de l'autre côte du Rigi. Le pauvre idiot était venu là chercher le soleil de midi.

Un quart d'heure après j'avais repris le sentier^ et les bains froids et la chapelle et le ravin et le goîtreux avaient disparu derrière moi dans une des ampoules que fait la pente méridionale du Rigi.

Apres avoir passé le péage, où l'on demande aux voyageurs six batz (dixhuit sous) par cheval, je me suis assis au bord du précipice, et, de même que le crétin, j'ai laissé pendre mes pieds sur le donjon ruiné de Gessler, enfoui dans les ronces à sept cents toises au-dessous de moi.

A quelques pas derrière moi riaient et jasaient, en se roulant sur l'herbe, trois marmots anglais fort jolis et fort empanachés, jouant avec leur bonne en tablier blanc, comme au Luxembourg, et me disant bonjour en français.

Le Kigi est fort sauvage en cet endroit, le voisinage du sommet se fait sentir; quelques chalets groupés en village s'enfoncent dans un haut ravin qui balafre le faîte du mont, et, du côté de Kûssnacht, dans l'abîme, je voyais grimper en foule vers moi ces hauts sapins qui seront un jour des mâts de navires et qui n'auront eu que deux destinées, la montagne et l'océan.

Du point où j'étais, on aperçoit le sommet, il semble tout près, on croit y atteindre en trois enjambées, il est à une demi-lieue.

A deux heures, après une marche de quatre heures, fort coupée de stations et de caprices dans le sens étymologique du mot, j'étais sur le Rigi- Kulm.

Au sommet du Rigi, il n'y a que trois choses : une auberge, un observatoire fait de quelques planches clouées sur quelques solives, et une croix. C'est tout ce qu'il lautj l'estomac, l'œil et l'âme ont un triple besoin. Il est satisfait.

L'auberge s'appelle V hôtel du Kigi-Kuhii et m'a paru suffisante. La croix est suffisante aussi 3 elle est de bois, avec cette date : 1838.

Le sommet du Rigi est une large croupe de gazon. Quand j'y suis arrivé, j'étais seul sur la montagne. J'ai cueilli, au bord d'un précipice de quatre mille pieds, en pensant à toi, chère amie, et à toi, ma Didine, cette jolie petite fleur. Je vous l'envoie.

Le Rigi a neuf fois la hauteur du clocher de Strasbourg^ le Mont-Blanc n'a que trois fois la hauteur du Rigi.

Sur des sommets comme le Rigi-Kulm, il faut regarder, mais il ne faut plus peindre. Est-ce beau ou est-ce horrible .f* Je ne sais vraiment. C'est horrible et c'est beau tout à la fois. Ce ne sont plus des paysages, ce sont des aspects monstrueux. L'horizon est invraisemblable, la perspective est impossible 3 c'est un chaos d'exagérations absurdes et d'amoindrissements effrayants.

Des montagnes de huit cents pieds sont des verrues misérables; des forêts de sapins sont des touffes de bruyères; le lac de Zug est une cuvette pleine d'eau ; la vallée de Goldau, cette dévastation de six lieues carrées, est une pelletée de boue; le Bergfall, cette muraille de sept cents pieds le long de

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l.iciucllc ;i glisse l'énorme écroulement qui ;i englouti Goldau , est l;i rainure d'une montagne russes les routes, où peuvent se croiser trois diligences, sont des fils d'araignée; les villes de Kûssnacht et d'Art avec leurs clochers enluminés sont des villages-joujoux à mettre dans une boîte et à donner en étrennes aux petits enfants ^ l'homme, le bœuf, le cheval, ne sont même plus des pucerons; ils se sont évanouis.

A cette hauteur la convexité du globe se mêle jusqu'à un certain point à toutes les lignes et les dérange. Les montagnes prennent des postures extraordinaires. La pointe du Rothhorn flotte sur le lac de Sarnenj le lac de Constance monte sur le sommet du Rossberg; le paysage est fou.

En présence de ce spectacle inexprimable, on comprend les crétins dont pullulent la Suisse et la Savoie. Les Alpes font beaucoup d'idiots. Il n'est pas donné à toutes les intelligences de faire ménage avec de telles merveilles et de promener du matin au soir sans éblouissement et sans stupeur un rayon visuel terrestre de cinquante lieues sur une circonférence de trois cents.

Après une heure passée sur le Rigi-Kulm, on devient statue, on prend racine à un point quelconque du sommet. L'émotion est immense. C'est que la mémoire n'est pas moins occupée que le regard, c'est que la pensée n'est pas moins occupée que la mémoire. Ce n'est pas seulement un segment du globe qu'on a sous les yeux, c'est aussi un segment de l'histoire. Le touriste y vient chercher un point de vue; le penseur y trouve un livre immense où chaque rocher est une lettre, où chaque lac est une phrase, où chaque village est un accent, et d'où sortent pêle-mêle comme une fumée deux mille ans de souvenirs. Le géologue y peut scruter la formation d'une chaîne de montagnes, le philosophe y peut étudier la formation d'une de ces chaînes d'hommes, de races et d'idées qu'on appelle des nations. Etude plus profonde encore peut-être que l'autre.

Du point où j'étais, je voyais onze lacs (les habiles en voient quatorze ), et ces onze lacs, c'était toute l'histoire de la Suisse. C'était Sarnen, qui a vu tomber Landerberg, comme le lac de Lucerne a vu tomber Gessler^ Lungern, où la beauté suisse habite parmi les peuplades du Hasli; Scmpach, où Winckelried a embrassé les piques, où l'avoyer Gundoldingen s'est fait tuer sur la bannière de sa ville; Heideck, qui reflète un tronçon du château de Waldeck arraché de sa roche en 1386 par les gens de Lucerne; Hallwyll, qu'ont désolé les guerres civiles de Berne et des cantons catholiques et les deux déplorables batailles de Wilmorgen; Egeri, rayonnant du souvenir de Morgarten et dominé par les gigantesques figures de ses cinquante paysans écrasant une armée à coups de pierres; Constance, avec son concile, avec les deux sièges où s'asseyaient le pape et l'empereur, avec son cap qu'on

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