‹ En voyage (volume 2)Chapitre 57 sur 107 · DE BORDEAUX A RAYONNE · texte numérisé non relu

DE BORDEAUX A RAYONNE

parties les plus désertes de cette forêt par de longues lanières d'écorce enlevées au tronc des pins pour l'écoulement de la résine.

Point de villages 3 mais d'intervalles en intervalles deux ou trois maisons à arands toits, couvertes de tuiles creuses à la mode d'Espagne et abritées sous des bouquets de chênes et de châtaigniers. Parfois le pays devient plus âpre, les pins se perdent à l'horizon, tout est bruyère ou sable 3 quelques chaumières basses, enfouies sous une sorte de fourrure de fougères sèches appliquées au mur, apparaissent çà et là, puis on ne les voit plus, et l'on ne rencontre plus rien au bord de la route que la hutte de terre d'un cantonnier, et par instants un large cercle de gazon brûlé et de cendre noire indiquant la place d'un feu nocturne.

Toutes sortes de troupeaux paissent dans ces bruyères, troupeaux d'oies et de porcs conduits par des enfants, troupeaux de moutons noirs et roux conduits par des femmes, troupeaux de bœufs à grandes cornes conduits par des hommes à cheval. Tel troupeau, tel berger.

Sans m'en apercevoir, en croyant ne peindre qu'un désert, je viens d'écrire une maxime d'état.

Et à ce propos, croirez-vous qu'au moment où je traversais les Landes, tout y parlait politique.^ Cela ne va guère à un pareil paysage, n'est-ce pas.? Un souffle de révolution semblait agiter ces vieux pins.

C'était l'instant précis où Espartero s'écroulait en Espagne. On ne savait encore rien, et l'on pressentait tout. Les postillons, en montant sur leur siège, disaient au conducteur : — Il elfà Cadix. — No», il s' eH embarqué. — Oui, pour l' Angleterre. — Non, pour la France. — Il ne veut ni de la France ni de r Angleterre. Il va dans une colonie e^agnole. — Bah!

Les deux bossus mêlaient leur politique à la politique du postillon, et le bossu par devant disait avec grâce : Espartero a pris Lafuite et Gaillard.

A mesure que nous approchions de Mont-de-Marsan, les routes se couvraient d'espagnols, à pied, à cheval, en voiture, voyageant par bandes ou isolément. Sur une charrette chargée d'hommes en guenilles, j'ai vu une jeune paysanne, vêtue d'une mode gracieuse, et qui avait sur sa jolie tête grave et douce le chapeau le plus exquis qu'on pût voirj quelque chose de noir bordé de quelque chose de rouge, c'était charmant. Qu'est-ce que c'est donc qu'une politique qui a des coups de vent capables de chasser de son pays une pauvre joHe fille si bien coiffée.'^

Pendant que de nouveaux réfugiés arrivent, les anciens réfugies s'en vont. Dans deux berlines de poste qui galopaient en sens inverse et qui avaient dû se croiser, j'ai rencontré M""' la duchesse de Gor qui s'en allait vers ALadrid et M"" la duchesse de San Fernando qui s'en allait vers Paris. Deux diligences pleines d'espagnols se sont croisées à moitié chemin entre

Captieux et les Traverses et, suivant une habitude des postillons en pareil cas , ont échangé leurs attelages. Les mêmes chevaux qui venaient de ramener vers la patrie les proscrits d'hier ont remmené vers l'exil les proscrits d'aujourd'hui.

Du reste, quelle que fût la nouvelle révolution qui s'accomplissait si près de nous, elle ne troublait qu'à la surface cette nature sévère et tranquille. Ce vent qui déplace les puissances et qui remue les trônes ne faisait pas tomber plus vite de l'arbre la pomme de pin qui tremble au bout de la branche. Les chariots attelés de bœufs passaient avec leur gravité antique à travers ces chaises de poste en fuite et ces diligences effarées.

Rien de plus étrange, pour le dire en passant, que ces attelages de bœufs. Le chariot est en bois, à quatre roues égales, ce qui indique qu'il ne tourne jamais sur lui-même et va toujours droit devant lui. Les bœufs sont entièrement couverts d'une grande toile blanche qui traîne à terrej ils ont, entre les cornes, une sorte de perruque faite d'une peau de mouton, et sur le mufle un filet blanc à franges qui parodie à merveille une barbe. Quelques branches de chêne roulées autour de leur tête complètent l'accoutrement. Les bœufs, ainsi accommodés, ont un faux air de grands prêtres de tragédie; ils ressemblent, à s'y méprendre, aux comparses du Théâtre-Français déguisés en flamines et en druides.

A Bazas, comme nous avions mis pied à terre, un de ces bœufs passa auprès de moi d'une allure si majestueuse et si pontificale que je fus tenté de lui dire :

Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense.

Je crois même le lui avoir dit. Je dois ajouter, pour être exact, qu'il ne m'a mugi aucune réplique.

Au delà de Roquefort, les landes sont égayées par des tuileries qu'on rencontre de temps à autre; les unes abandonnées et fort anciennes, remontant jusqu'à Louis XIII, ce qu'atteste le maître claveau de leurs archivoltes; les autres en plein travail et en plein rapport, et fumant de toutes parts comme un fagot de bois vert sur un grand feu.

Il y a trente ans, étant tout enfant, j'ai voyagé dans ce pays. Je me rappelle que les voitures marchaient au pas, les roues ayant du sable jusqu'au moyeu. Il n'y avait pas de voie tracée. De temps en temps on trouvait un bout de chemin formé de troncs de pins juxtaposés et noués ensemble comme le tablier des ponts rustiques. Aujourd'hui ces sables sont traversés, de Bordeaux à Bayonne, par une large chaussée, bordée de peupliers, qui a presque la beauté d'un empierrement romain.

Dans un temps donné cette chaussée, effort d'industrie et de persévérance.

Page 1