‹ En voyage (volume 2)Chapitre 58 sur 107 · DE BORDEAUX A BAYONNE. 29I · texte numérisé non relu

DE BORDEAUX A BAYONNE. 29I

descendra au niveau dessables, puis disparaîtra. Le sol tend à s'enfoncer sous elle et à l'engloutir comme il a englouti la voie militaire faite par Brutus qui allait du cap Breton, Caput Briiti, à Boïos, aujourd'hui Buch, et l'autre voie, ouvrage de César, qui traversait Gamarde, Saint-Géours et Saint- Michel de Jouarare.

Je note en passant que ces deux mots, Jovis ara, ara Jovis, ont engendré bien des noms de villes, lesquels, bien qu'ayant la même origine, ne se ressemblent guère aujourd'hui, depuis Jouarre en Champagne et Jouarare dans les Landes jusqu'à Aranjuez en Espagne.

De Roquefort à Tartas, les pins font place à une foule d'autres arbres. Une végétation variée et puissante s'empare des plaines et des collines, et la route court à travers un jardin ravissant. On passe, à chaque instant, sur de vieux ponts à arches ogives, de charmantes rivières. D'abord la Douze, puis le Midou, puis la Midouze, formée, comme le nom l'indique, de la Douze et du Midou, puis l'Adour. La syllabe dour ou dou, qui se retrouve dans tous ces noms, vient évidemment du mot celte our qui signifie cours d'eau.

Toutes ces rivières sont profondément encaissées, limpides, vertes, gaies. Les jeunes filles battent le linge au bord de l'eau ; les chardonnerets chantent dans les buissons j une vie heureuse respire dans cette douce nature.

Cependant, par moments, entre deux branches d'arbre que le vent écarte joyeusement, on aperçoit au loin à l'horizon les bruyères et les pinadas voilées par les rougeurs du couchant, et l'on se souvient qu'on est dans les Landes. On songe qu'au delà de ce riant jardin, semé de toutes ces jolies villes, Roquefort, Mont -de -Marsan, Tartas, coupé de toutes ces fraîches rivières, l'Adour, la Douze, le Midou, à quelques heures de marche, est la foret, puis au delà de la forêt la bruyère, la lande, le désert, sombre solitude où la cigale chante, où l'oiseau se tait, où toute habitation humaine disparaît, et que traversent silencieusement, à de longs intervalles, des caravanes de grands bœufs vêtus de linceuls blancs j on se dit qu'au delà de ces solitudes de sable sont les étangs, solitudes d'eau, Sanguinet, Parentis, Mimizan, Léon, Biscarosse, avec leur fauve population de loups, de putois, de sangliers et d'écureuils, avec leur végétation inextricable, surier, laurier franc, robinier, cyste à feuilles de sauge, houx énormes, aubépines gigantesques, ajoncs de vingt pieds de haut, avec leurs forêts vierges où l'on ne peut s'aventurer sans une hache et une boussole j on se représente au milieu de ces bois immenses le grand Cassou, ce chêne mystérieux dont le branchage hideux secoue sur toute la contrée les superstitions et les terreurs. On pense qu'au delà des étangs il y a les dunes, montagnes de sable qui marchent, qui chassent les étangs devant elles, qui engloutissent les pinadas,

les villages et les clochers, et dont les ouragans changent la formej et l'on se dit qu'au delà des dunes il y a l'océan. Les dunes dévorent les étangs; l'océan dévore les dunes.

Ainsi, les landes, les étangs, les dunes, la mer, voilà les quatre zones que la pensée traverse. On se les figure l'une après l'autre, toutes plus farouches les unes que les autres. On voit les vautours voler au-dessus des landes, les grues au-dessus des lagunes, et les goélands au-dessus de la mer. On regarde ramper sur les dunes les tortues et les serpents. Le spectre d'une nature morne vous apparaît. La rêverie emplit l'esprit. Des paysages inconnus et fantastiques tremblent et miroitent devant vos yeux. Des hommes appuyés sur un long bâton et montés sur des échasses passent dans les brumes de l'horizon sur la crête des collines comme de grandes araignées j on croit voir se dresser dans les ondulations des dunes les pyramides énigmatiques de Mimizan, et l'on prête l'oreille comme si l'on entendait le chant sauvage et doux des paysannes de Parentis, et l'on regarde au loin comme si l'on voyait marcher pieds nus dans les vagues les belles hlles de Biscarosse coiffées d'immortelles de mer.

Car la pensée a ses mirages. Les voyages que la diligence Dotézac ne fait pas, l'imagination les fait.

Cependant on atteint Tartas, l'ancien chef-lieu des Tarusates, qui est une jolie ville sur la Midouze. C'était au moyen-âge une des quatre sénéchaussées du duché d'Albret. Les trois autres étaient Nérac, Castel-Moron et Castel- Jaloux. En passant, j'ai salué à gauche de la route un pan encore debout de la vénérable muraille qui résista, en 1440, au redoutable captai de Buch et donna à Charles VII le temps d'arriver. Les gens de Tartas font des auberges et des guinguettes avec ce mur qui leur a fait une patrie.

Comme nous sortions de Tartas, un lièvre énorme sortit d'un taillis voisin et traversa la chaussée, puis s'arrêta à une portée de pistolet dans une prairie et regarda hardiment la diligence. Cette bravoure des lièvres dans ce pays tient sans doute à ce qu'ils savent que ce sont eux qui ont donné leur nom à la maison d'Albret. La fierté les a pris, et ils se comportent, le cas échéant, en lièvres gentilshommes.

Cependant la nuit tombait. Le soir, qui a fourni à Virgile tant de beaux vers, tous pareils par l'idée, tous différents par la forme, versait l'ombre sur le paysage et le sommeil sur les paupières des voyageurs. A mesure que les ténèbres s'épaississaient et estompaient les informes silhouettes de l'horizon , il me semblait — était-ce une illusion de la nuit.^ — que le pays devenait plus sauvage et plus rude, que les piiïadas et les clairières reparaissaient, et que nous faisions en réalité, dans une obscurité profonde, ce voyage des

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