A YVETOT
(^e le passant te raille !
Qii'en voyant ta muraille
Le voyageur s'en aille Sur son cheval rétif!
Que, sans entrer, le coche A ta porte s'accroche !
Que le diable à la broche Mette ton roi chétif !
Que toujours un blé maigre.
Qu'un raisin à vinaigre Emplisse tes paniers!
Yvetot la normande, Où l'on est à l'amende Chez tous les taverniers !
Logis peuplé de singes , Où l'on voit d'affreux linges Pendre aux trous des greniers !
Où le poing d'un bélître Croit casser une vitre Et crève un vieux papier ! Où l'on a pour salade Ce qu'un lapin malade Laisse dans son clapier !
Ville bâtie en briques !
Triste amas de fabriques Qui sentent le ranci !
Qui n'as que des bourriques Et du cidre en barriques Sur ton pavé moisi !
Groupe d'informes bouges.
Où les maisons sont rouges Et les filles aussi !
Enfin je m'en retourne à Paris, et, retiens bien ceci, voici le solennel épiphonème qui jaillit de mon voyage : la nature est belle et l'homme est laid.
En effet si d'une part les routes sont couvertes de lleurs, d'arbres, d'oiseaux, de rayons de soleil, d'autre part elles sont encombrées d'affreux paysans en jaquette, de paysannes en bonnets de coton, de marmots immondes dont la bouche suce le nez. Il y a les cathédrales, mais il y a les auberges. Or, sais-tu ce que c'est que les auberges? Ce sont les anciennes cavernes de voleurs, civilisées, perfectionnées et abonnées au Confîitutionnel.
Je t'assure, mon Adèle, que j'ai le cœur bien content de revenir. A Gisors, j'aurai tes lettres. A Fourqueux, j'aurai toi. J'embrasse Didine, j'embrasse Chariot, j'embrasse Toto, j'embrasse Dédé. Vous êtes tous ma joie et ma vie. Je t'embrasse et je t'aime, mon Adèle. — - Mes amitiés à ton père, à Martine, à nos amis.
CRFJL.
Amiens, ii août, 9 heures du .si)ir.
Je t'écris bien vite quelques lignes d'Amiens, chère amie. J'arrive et je n'ai que de l'encre blanche sur le marbre d'une commode et ce papier que voici. Je t'aime, mon Adèle, sois-en bien sûre. Je t'écrirai plus au long la prochaine fois.
La route de Paris ici est un grand jardin. Il y a beaucoup d'églises vraiment charmantes. Creil est une jolie ville avec de vieux beaux édifices, un pont coupé par une île et des eaux où tout cela se reflète. 11 y a à Breteuil un petit châtelet exquis du quinzième siècle qui sert d'hôtel des postes. C'est comme à Verneuil.
Et puis un charmant clocher qui m'a paru tenir à une belle église.
Je t'écris tout cela dans un bruit afl-reux, et le cœur fort triste. Je songe à la joie que j'aurai de vous revoir tous, mon Adèle chérie. Il est bien bête de quitter la maison où l'on est si bien pour venir dîner dans des assiettes d'auberge où l'on lit les chansons de Béranger à travers sa soupe. Mais que veux-tu.'* il faut bien changer l'attitude de son esprit, et les voyages servent à cela.
Adieu, mon pauvre ange, à bientôt. Embrasse pour moi ma Didine que j'aime tant, et Chariot, et Toto, et Dédé, embrasse-les huit fois sur leurs huit joues. — Je t'aime, ma Didine, je t'aime, mon Adèle. Mille baisers.
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