PROMENADE MANQUÉE
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Je ne réponds pas qu'à neut heures du soir, au moment de partir, sur le port même, vous ne trouverez point en travers de votre fantaisie Jocrisse maire de village, Jocrisse pacha enguirlandé d'un chiffon tricolore qui, nonobstant passeports, visas et autres paperasses officielles, vous prendra, selon le sexe, pour madame la duchesse de Berry déguisée en homme ou pour Robespierre travesti en femme, et, son gendarme au poing, en présence d'une trentaine de pauvres serfs abrutis qu'il appelle ses administrés, vous interdira, quoi? le droit d'aller vous promener.
Vous l'enverrez promener lui-même, sans aucun doute. Mais vous n'en resterez pas moins là, le patron territié vous refusera sa barque, le garde champêtre prêtera main-forte au maire, et vous resterez là, vous dis-je, stupéfait et indigné, devant la force bête et triomphante, obligé de renoncer à votre droit, à votre plaisir, à votre embarcation si joyeusement soulevée par la houle, aux poissons et aux hlets embrasés de phosphore, à cette nuit si belle, au coucher de la lune, au lever du soleil, spectacles si magnifiques en mer, à tout ce que vous aviez rêvé, arrangé et pavé, sans autre consolation que de dire à ce visage de maire qu'il est un imbécile. Alaigre dédommagement.
Je déclare que j'ai trouvé un endroit de ce genre en Normandie, que cet endroit s'appelle Barfieur, et que ce Barileur est plus près de Constantinople que de Paris. Et que ferez-vous.^ Vous plaindre .'' A qui.'' Aux tribunaux.' ils vous renverront au conseil d'état. Au conseil d'état.' il est présidé par un ministre, et tout ministre s'admire respectueusement dans ses préfets, souspréfets et maires comme dans autant de petits miroirs coquettement disposés qui lui renvoient sa propre image. A l'opinion .'^ A la presse.' Aux journaux.'' Mais le moment sera-t-il propice à la plainte.^ Mais le maire écrira aussi, mais le gendarme écrira aussi, et irez-vous vous colleter dans le carrefour des journaux avec les fautes d'orthographe du gendarme et les fautes de français du maire .^ Si vous avez quelque souci de votre propreté littéraire, irez-vous vous blanchir au meunier ou vous noircir au charbonnier.'' Ne reculerez- vous pas devant tout ce style de campagne prêt à vous foudroyer ?
Que faire donc.^ Rire. C'est fort bien. Mais ces vexations sont intolérables. Ce maire est un niais, d'accord, mais c'est aussi un tyran. Petit tyran, j'en conviens, mais tyran. L'homme est bouffon, mais l'acte est
sérieux. Que faire donc.^ Rien. Nous sommes tous sujets au gendarme, au douanier, au maire de village, aux tracasseries de police, de passeports et d'octroi. Je sais bien qu'il en est ainsi pour tout le monde, et que cela s'appelle l'égalité. Je voudrais bien savoir si cela s'appelle aussi la liberté.
En général, en France on abandonne trop volontiers la liberté, qui est la réalité, pour courir après l'égalité, qui est la chimère. C'est assez la manie française de lâcher le corps pour l'ombre.
Qu'entendez-vous par égalité, je vous prie.''
Coursciillc>., 7 juillet.
Je continue, chère amie, l'espèce de journal tel quel que je te fais de mon voyage. En quittant Barneville, cette affreuse auberge où je n'ai trouvé que du lait et des puces, la route était horrible, la plus horrible que j'aie vue; aucun moyen de transport jusqu'aux Pieux où je devais trouver un coucou pour Cherbourg. Quatre lieues {de pays!) à faire à pied par une chaleur des tropiques. Heureusement, ayant dirigé mes quelques nippes sur Cherbourg, je n'avais pas de paquet à porter. Il était six heures du matin. Je me suis mis bravement en route.
Au-dessus de Barneville, je me suis retourné. La vue s'étend à dix lieues. Le ciel, la terre et la mer étaient superbes. On voit de là un assez large golfe qui forme deux caps aux deux pointes opposées desquels apparaissaient dans la brume le clocher de Port-Bail et le clocher de Barneville, comme deux grands clous aux deux extrémités d'un fer à cheval. Une grosse brume rousse, où entraient des barques de pêcheurs, roulait lourdement sur l'océan et allait s'échouer au fond du golfe d'où il s'en détachait un long convoi de nuages déjà engagé fort avant dans les terres. Vous avez dû avoir une partie de mon paysage en pluie le lendemain.
Après quelques instants d'admiration et de repos, je suis reparti, causant çà et là avec des pêcheurs qui me prenaient pour un propriétaire riverain, et longeant, à cause de la chaleur, les buissons et les mares de très près, au risque de marcher dans les canards.
Or les quatre lieues faisaient huit lieues. A cinq heures du soir j'étais aux Pieux. Depuis la veille onze heures du matin, excepté ma tasse de lait de Barneville, je n'avais rien pris. Trente heures sans manger et une douzaine de lieues à pied, en additionnant celles de la veille avec celles du jour, voilà ma prouesse de la Haie-du-Puits aux Pieux.
Aux Pieux, il y avait une jolie petite hôtesse toute ronde que j'ai aidée à écosser les pois de son jardin, et à qui j'ai dit mille galanteries, tout en sueur que j'étais. Enfin j'ai dîné, et à sept heures je roulais vers Cherbourg dans un coucou dont les roues faisaient entre elles des angles bizarres.
Je roulais depuis deux heures. Il était nuit noire. Tout à coup je lève ou plutôt je baisse les yeux. Il y avait devant nous un immense gouffre d'ombre où la mer faisait de larges échancrures blanchâtres. A droite, sous nos pieds, au tond, brillaient quelques vingtaines de lanternes alignées avec quelques vitres éclairées çà et là dans im tas informe de toits noirs. Au loin
68 uri-:tagne et Normandie.
cclataient deux phares. A gauche, au-dessus de nous, les ormes de la route, qui ont des profils si étranges la nuit, se détachaient sur un ciel crépusculaire. La spirale indécise du chemin se perdait à mi-cote. On entendait le bruit mystérieux de la mer. J'arrivais à Cherbourg.
Il est difficile, n'est-ce pas, de mieux arriver dans une ville. N'en rien voir que quelques lumières dans un amas d'ombre, n'en rien entendre dans la rumeur de l'océan, c'est admirable, on la suppose comme on veut. - — ■ Le lendemain, j'étais tout désappointé. Excepté l'église, qui a quelques curieuses ciselures, Cherbourg est une plate ville.
.l'ai fait là une promenade en mer avec Nanteuil. Nous avons visité le port, la digue, etc. Décidément je fais peu de cas des grands ports de mer. Je déteste toutes ces maçonneries dont on caparaçonne la mer. Dans ce labyrinthe de jetées, de môles, de digues, de musoirs, l'océan disparaît comme un cheval sous le harnais. Vive Étretat et le Tréport! Plus le port est petit, plus la mer est grande.
A huit heures du soir, nous quittions Cherbourg. Nous montions tous les deux à pied lentement la côte de Tourlaville. Derrière nous la mer s'étalait sur l'immense horizon, unie et comme cirée.
Du point où nous étions on voyait trois golfes. La magnifique croupe de granit d'où l'on extrait la digue faisait un bloc sévère au-dessus de Cherbourg qui se voilait de ses fumées. Un canot qui traversait la rade laissait derrière lui un long sillage d'argent qui allait distinctement jusqu'à Cherbourg, quoique l'embarcation en fût à plus d'une lieue. Le crépuscule simplifiait les lignes déjà fort belles des collines et de la mer. L'eau était nacrée par endroits, et tout au fond, au milieu de l'océan mat et sans reflets, on voyait s'éteindre le soleil sur lequel s'abaissait une paupière de nuages.
Du reste Cherbourg n'en avait pas moins une figure médiocre j mais, quand le ciel et la mer font une sauce à une ville quelconque, c'est toujours beau.
Il faut bien que je m'arrête ici, c'est tout au plus si j'ai une plume. 11 n'y a pas de poudre pour sécher mon papier, et je suis force de me servir pour cela d'un numéro du Constitutionnel. Pauvre ConHitutioiiinl, force de boire ma littérature!
Tro.inc, g juillet 1836.
Mon Adèle, je veux t'écrirc tout de suite un mot par la poste qui va partir. Il y a une longue lettre que j'avais commencée et que je n'aurais pas le temps d'achever. Tu l'auras la prochaine fois, c'est la suite du compte rendu de mon voyage.
J'ai eu tes deux bonnes lettres et celles des cliers petits. Mon Adèle, je ne veux pas que tu sois triste, entends-tu.'' Je ne puis être heureux si tu n'es heureuse. Si ces voyages t'attristent, je n'en ferai plus. Après tout comme avant tout, tu es mon Adèle toujours bien-aiméc.
Didine, Toto et Dédé m'ont écrit de bien gentilles lettres, mais j'attends celle de mon Chariot. Ecris-moi désormais à Gisors. J'y ferai revenir tes lettres qui pourraient arriver à Gaen, comme j'ai fait pour Cherbourg.
J'ai vu avec bien de la joie que notre cher petit va mieux. Il faut qu'il soit bien courageux comme un homme, et qu'il se soigne et qu'il se laisse soigner. Je l'aimerai bien. Dis-lui cela. — Entends-tu, mon Toto.^
. Je suis charmé aussi que la fête de ton père ait été gaie. J'espère qu:, l'année prochaine, j'en serai. Je songe beaucoup à lui au milieu des belles choses que je vois, car je sais qu'il en jouirait comme moi.
Dis à ma Didine et à Dcdé que j'ai pensé aujourd'hui à elles dans la chapelle de Notre-Dame-de-la-Délivrande. Il y avait de pauvres femmes de marins qui priaient à genoux pour leurs maris risqués sur la mer. J'ai prié aussi moi, à la vérité sans m'agenouiller et sans joindre les mains, avec l'orgueil- bcte de notre temps, mais du plus profond du cœur j'ai prié pour mes pauvres chers enfants embarqués vers l'avenir que nul de nous ne connaît. — Il y a des moments où la prière me vient. Je la laisse venir et j'en remercie Dieu.
On m'avertit que la boîte va se fermer. Je n'ai que le temps de t'embrasser et tout ce qui t'entoure, et cela aussi du plm profond du cœur.
Du 15 au 18 je serai à Paris.
Pont-Audemcr, 12 juillet.
Je ne t'écrirai encore, mon Adèle, que quatre lignes aujourd'hui. Ma pauvre lettre est toujours là, inachevée. Je ne sais plus comment je ferai pour te conter tout ce que je vois. Je n'ai pas le temps de respirer entre la cathédrale et l'océan. On me dit que la poste va partir et je me hâte d'y jeter ce mot. Je ne veux pas que tu sois sans lettre de moi.
J'espère que tout va toujours bien là-bas et que je vous trouverai tous bien portants et bien contents à mon retour qui est prochain.
Je crains bien de n'avoir pas le temps de t'écrire tout ce que je vois, mais j'en garderai une partie pour nos bonnes causeries de Fourqueux.
Embrasse pour moi nos chers petits. Mille amitiés à -Martine et aux amis. Serre les mains de ma part à ton père, et toi je te garde pour la bonne bouche. La bonne bouche c'est la tienne, à laquelle j'envoie bien des baisers.
Ton Victor.
Yvetot, 13 juillet.
Il faut, chère amie, que je renonce à continuer mon immense journal. Les incidents se pressent tellement dans mon voyage que cela ferait des volumes, et plus j'ai de choses à voir, et moins j'ai le temps de les conter.
J'ai vu toutes les belles villes du littoral de la Manche; Bayeux, qui a une admirable cathédrale, Caen, où j'ai compté en arrivant quinze clochers. A tout moment, dans le moindre village du bord de la mer, on rencontre des flèches de pierre admirables qui sortent, chose étrange, d'une toute petite église, comme ces belles fleurs des champs haut juchées sur une vilaine plante. Le soir, nous nous promenons, Nanteuil et moi, dans les villes, nous nous enfonçons dans les rues tortues, et nous n'avons qu'à lever les yeux pour retrouver à chaque pas les hauts clochers des cathédrales qui font des cheminées magnifiques à des toits misérables.
Quant à notre manière de voyager, elle ne serait commode que pour nous qui voulons tout voir, et qui achetons volontiers un beau paysage au prix d'un mauvais gîte. Nous allons de patache en coucou, nous nous juchons comme nous pouvons sur les impériales, dans les rotondes, n'importe où. Souvent nous avons des voisins bavards avec lesquels il faut causer. Moi je travaille et je fais des vers, ce qui ne m'empêche pas de me mêler par moments à la conversation. Je parle d'un côté et je pense de l'autre.
Nous voici en ce moment à Yvetot. Nous n'avons pu résister au désir de revoir la mer encore une fois et nous allons à Fécamp.
Yvetot est une sotte ville où les maisons sont rouges et les filles aussi.
En revanche nous avons vu Isigny, où nous avons passé la nuit en mer dans une barque de pêcheurs; Honfleur qui est un port ravissant plein de mâts et de voiles, couronné de collines vertes, entouré de maisons étroites plus hautes que Nanteuil; la Bouille où la Seine fait un superbe croissant; et puis Pont-l'Évêque où il y a toutes sortes de jolies maisons; et puis Pont-Audemer, qui a une charmante église inachevée avec de très beaux vitraux du plus grand caractère. Mais tout cela, mon Adèle, ne vaut pas Fourqueux, où il y a une vilaine église neuve, mais où tu es, toi, où vous êtes tous.
Je compte être à Paris le 19. Je t'écrirai d'ici là.
Du reste je t'apprendrai que je suis tout à fait à l'épreuve du mal de mer. J'ai fait sans accident plusieurs excursions en mer, une entre autres à
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Barfleur, par une belle mer houleuse qui emplissait le chasse-marée d'écume, .le m'étais cramponné aux cordages, j'étais monté debout sur le bord du petit navire, c'est une des impressions les plus charmantes que j'aie eues
de ma vie.
Voilà, j'espère, mon Adèle, un gros paquet de griffonnages. Je me dépêche de le finir en embrassant Didine, Toto, Chariot, Dédé, et toi d'abord, et toi après. Je vous aime tous plus tendrement que jamais. Encore cinq jours, et je vous reverrai!
Yvctot, 16 juillet.
Chcre amie, nous crions revenus jusqu'à Yvetot, mais voici qu'une tempête se déclare, il fait un vent affreux, nous allons aller observer la mer à Saint -Valery-en-Caux, ce qui retardera notre retour d'un jour ou deux. Ne m'attends donc que le 21. Je tâcherai pourtant d'être à Paris le 20. Je t'écrirai à temps le jour précis. Écris-moi toujours à Gisors. Voici ma lettre d'hier que je n'avais pas encore eu le temps de mettre à la poste.
Il ne faut rien moins qu'une tempête, chose que je n'ai pas encore vue, pour retarder mon retour, tant j'ai besoin de te revoir. Je t'embrasse bien tendrement.
BRliTAGNlî liT NORMAND JE.
Rarentin , 17 juillet.
Je commence par l'essentiel. Je serai à Paris, mon Adèle, le 20 au soir ou le 21 au matin, selon le bon plaisir de la diligence de Gisors. Comme je veux repartir tout de suite pour aller vous embrasser tous à Fourqueux, fais en sorte que je trouve, en arrivant place Royale, la clef chez le portier, et ma redingote, avec ce qu'il me faut pour m'habiller dans ma chambre. Je te remercierai de ce soin comme de tous ceux que tu as pour moi.
Je viens d'ailleurs de voir un merveilleux spectacle. L'ouragan, qui avait fait rage toute la nuit, était tombé quand je suis arrivé, toujours avec notre bon Nanteuil, à Saint- Valery-en-Caux. Mais la mer était encore émue et toute palpitante de colère. Nous avons passé huit heures à la regarder, courant à la jetée, grimpant aux falaises, crevant nos souliers aux galets de la plage i ceci est à la lettre, tu verras mes souliers de castor. Nanteuil marche sur ses vrais pieds, sans intermédiaire quelconque.
La mer était vraiment belle. Ce n'était, à perte de vue, que longues nappes d'écume déployées comme de grandes ailes blanches sur le fond vert et vitreux de l'eau. Le tout bondissait avec rage, le vert et le blanc pêlemêle, et hurlait affreusement. Le vent était tel que nous nous tenions aux parapets du musoir. De moment en moment des troupeaux de vagues blondes, d'une hauteur énorme, qui venaient du fond de la mer, débouchaient sous le vent de l'extrémité de la jetée et accouraient éperdument vers nous, le long du mur, comme des cavaleries furieuses qu'on ramène de la charge, puis elles se brisaient aux galets, redescendaient en râlant et se dissolvaient en larges flaques de bave savonneuse. Après chaque assaut de la vague, tous les trous du vieux mur lézardé de la jetée ruisselaient comme des fontaines. Au-dessous de nous, sur un grand banc de rochers, un immense haillon d'écume blanche se déchirait en cent façons aux pointes noires du granit. Pas une voile en mer tant la bourrasque était violente. Le jour était sombre, avec un rayon blafard de temps en temps. A nos pieds, sur nos têtes, tout était tumulte, le ciel plein de nuages, la mer pleine de vagues.
Yvetot est un gîte affreux. J'ai pris une ligne de l'avant-dernière lettre que je t'ai écrite et j'en ai aiguisé l'imprécation que voici, dont j'ai regale ladite ville en partant :