‹ En voyage (volume 2)Chapitre 60 sur 107 · LE CHARNIER · texte numérisé non relu

LE CHARNIER

pieds de hautj c'est maintenant une tour de l'aspect le plus étrange et le plus original.

Pour qui ignore que la foudre a frappé cette flèche en 1768 et l'a fait crouler dans un incendie qui a dévoré en même temps la charpente de l'église, il y a tout un problème dans cette énorme tour, qui semble à la fois militaire et ecclésiastique, rude comme un donjon et ornée comme un clocher. Il n'|' a plus d' abat-vent aux baies supérieures. Plus de cloches, ni de carillons, ni de timbres, ni de marteaux, ni d'horloge. La tour, quoique couronnée encore d'un bloc à huit pans et à huit pignons, est fruste et tronquée à son sommet.

On sent qu'elle est décapitée et morte. Le vent et le jourpassent à travers ses longues ogives sans fenestrages et sans meneaux comme à travers de grands ossements. Ce n'est plus un clocher j c'est le squelette d'un clocher.

J'étais donc seul dans la cour, plantée de quelques arbres, où s'élève ce campanile isolé. Cette cour estl'ancien cimetière.

iir.-:mje>

Bordeaux, 20 juillet. Campanile de Saint-Michel.

Je contemplais, quoiqu'un peu gêne par le soleil, cette morne et magnifique masure, et je cherchais à lire son histoire dans son architecture et ses malheurs dans ses plaies. Vous savez qu'un édifice m'intéresse presque comme un homme. C'est pour moi en quelque sorte une personne dont je tâche de savoir les aventures.

J'étais là fort rêveur, quand tout à coup j'entends dire à quelques pas de moi: Monsieur! monsieur! Je regarde, j'écoute. Personne. La cour était déserte. Quelques passereaux jasaient dans les vieux arbres du cimetière. Une voix pourtant m'avait appelé, voix faible, douce et cassée, qui résonnait encore dans mon oreille.

Je fais quelques pas, et j'entends la voix de nouveau : — Monsieur! Cette fois je me retourne vivement, et j'aperçois, à l'angle de la cour, près de la porte, une figure de vieille sortant d'une lucarne. Cette lucarne, affreusement délabrée, laissait entrevoir l'intérieur d'une chambre misérable.

Près de la vieille il y avait un vieux.

Je n'ai de ma vie rien vu de plus décrépit que ce bouge, si ce n'est ce couple. L'intérieur de la masure était blanchi de ce blanc de chaux qui rappelle le linceul, et je n'y voyais d'autres meubles que les deux escabeaux où étaient assises, me regardant avec leurs petits yeux gris, ces deux figures tannées, ridées, éraillées, qui étaient comme enduites de bistre et de bitume et paraissaient enveloppées, plutôt que vêtues, de vieux suaires raccommodés.

Je ne suis pas comme Salvator Rosa qui disait :

Me figitrn il septilcro in ogni loco.

Pourtant, même en plein jour, à midi, sous ce chaud et vivant soleil, l'apparition me surprit un moment, et il me sembla que je m'entendais appeler du fond d'une crypte antédiluvienne par deux spectres âgés de quatre mille ans.

Après quelques secondes de réflexion , je leur donnai quinze sous. C'étaient tout simplement le portier et la portière du cimetière. Philémon et Baucis.

Philémon, ébloui de la pièce de quinze sous, fit une effroyable grimace d'étonnement et de joie, et mit cette monnaie dans une façon de vieille poche de cuir clouée au mur, autre injure des ans, comme dirait La Fontaine; et Baucis me dit, avec un sourire aimable : — Voulez-vous voir le charnier.^

Ce mot, le charnier, réveilla dans mon esprit je ne sais quel vague

souvenir ci'unc chose qu'en effet je croyais savoir, et je répondis : — Avec plaisir, madame. — • Je le pensais bien, reprit la vieille. Et elle ajouta : — Tenez, voici le sonneur qui vous le montrera; c'est fort beau à voir. — En parlant ainsi, elle posait amicalement sur ma main sa main rousse, diaphane, palpitante, velue et froide comme l'aile d'une chauvesouris.

Le nouveau personnage qui venait d'apparaître et qui avait senti sans doute l'odeur de la pièce de quinze sous, le sonneur, se tenait debout à quelques pas sur l'escalier extérieur de la tour, dont il avait entr'ouvert la porte.

C'était un gaillard d'environ trente-six ans, trapu, robuste, gras, rose et frais, ayant tout l'air d'un bon vivant, comme il sied à celui qui vit aux dépens des morts. Mes deux spectres se complétaient d'un vampire.

La vieille me présenta au sonneur avec une certaine pompe : — Voilà un monsieur anglais qui désire voir le charnier.

Le vampire, sans dire un mot, remonta les quelques pas qu'il avait descendus, poussa la porte de la tour et me fit signe de le suivre. J'entrai.

Toujours silencieux, il referma la porte derrière moi. Nous nous trouvâmes dans une obscurité profonde. Cependant il y avait une veilleuse dans le coin d'une marche derrière un gros pavé. A la lueur de cette veilleuse, je vis le sonneur se courber et allumer une lampe. La lampe allumée, il se mit à descendre les degrés d'une étroite vis de Saint-Gilles ; je fis comme lui.

Au bout d'une dizaine de marches, je crois que je me baissai pour franchir une porte basse et que je montai, toujours conduit par le sonneur, deux ou trois degrés; je n'ai plus ces détails présents à l'esprit; j'étais plongé dans une sorte de rêverie qui me faisait marcher comme dans le sommeil. A un certain moment le sonneur me tendit sa grosse main osseuse, je sentis que nos pas résonnaient sur un plancher; nous étions dans un lieu très sombre, une sorte de caveau obscur.

Je n'oublierai jamais ce que je vis alors.

Le sonneur, muet et immobile, se tenait debout au milieu du caveau, appuyé à un poteau enfoncé dans le plancher, et, de la main gauche, il élevait sa lampe au-dessus de sa tête. Je regardai autour de nous. Une lueur brumeuse et diffuse éclairait vaguement le caveau, j'en distinguais la voûte ogive.

Tout à coup , en fixant mes yeux sur la muraille, je vis que nous n'étions pas seuls.

Des figures étranges, debout et adossées au mur, nous entouraient de

toutes parts. A la clarté de la lampe, je les entrevoyais confusément à travers ce brouillard qui remplit les lieux bas et ténébreux.

Imaginez un cercle de visages effrayants, au centre duquel j'étais. Les corps noirâtres et nus s'enfonçaient et se perdaient dans la nuit; mais je voyais distinctement saillir hors de l'ombre et se pencher en quelque sorte vers moi, pressées les unes contre les autres, une foule de têtes sinistres ou terribles qui semblaient m'appeler avec des bouches toutes grandes ouvertes, mais sans voix, et qui me regardaient avec des orbites sans yeux.

Qujétait-ce que ces figures.'^ Des statues sans doute. Je pris la lampe des mains du sonneur, et je m'approchai. C'étaient des cadavres.

En 1793, pendant qu'on violait le cimetière des rois à Saint- Denis, on viola le cimetière du peuple à Bordeaux. La royauté et le peuple sont deux souverainetés; la populace les insulta en même temps. Ce qui prouve, soit dit en passant aux gens qui ne savent pas cette grammaire, que peuple et populace ne sont point synonymes.

Le cimetière de Saint-Michel de Bordeaux fut dévasté comme les autres. On arracha les cercueils du sol, on jeta au vent toute cette poussière. Quand la pioche arriva près des fondations de la tour, on fut surpris de ne plus rencontrer ni bières pourries, ni vertèbres rompues, mais des corps entiers, desséchés et conservés par l'argile qui les recouvrait depuis tant d'années. Cela inspira la création d'un musée-charnier. L'idée convenait à l'époque.

Les petits enfants de la rue Montfaucon et du chemin de Bègles jouaient aux osselets avec les débris épars du cimetière. On les leur reprit des mains j on recueillit tout ce qu'on put retrouver, et l'on entassa ces ossements dans le caveau inférieur du campanile Saint-Michel. Cela fît un monceau de dix-sept pieds de profondeur sur lequel on ajusta un plancher avec balustrade.

On couronna le tout avec les cadavres si étrangement intacts qu'on venait de déterrer. Il y en avait soixante-dix. On les plaça debout contre le m.ur dans l'espace circulaire réservé entre la balustrade et la muraille. C'est ce plancher qui résonnait sous mes pieds ; c'est sur ces ossements que je marchais; ce sont ces cadavres qui me regardaient.

Quand le sonneur eut produit son effet, car cet artiste met la chose en scène comme un mélodrame, il s'approcha de moi, et daigna me parler. Il m'expliqua ses morts. Le vampire se fit cicérone. Je croyais entendre jaser un livret de musée. Par moments c'était la faconde d'un montreur d'ours.

— Regardez celui-ci, monsieur, c'est le numéro un. Il a toutes ses dents.

— Vovcz comme le numéro deux est bien conservé; il a pourtant près de quatre cents ans. - — Quant au numéro trois, on dirait qu'il respire et qu'il nous entend. Ce n'est pas étonnant. Il n'y a guère que soixante ans qu'il est mort. C'est un des plus jeunes d'ici. Je sais des personnes de la ville qui l'ont connu.

11 continua ainsi sa tournée, passant avec grâce d'un spectre à l'autre, et débitant sa leçon avec une mémoire imperturbable. Quand je l'interrompais par une question au milieu d'une phrase, il me répondait de sa voix naturelle, puis reprenait sa phrase à l'endroit même où je l'avais coupée. Par instants il frappait sur les cadavres avec une baguette qu'il tenait à la main, et cela sonnait le cuir comme une valise vide. Qu'est-ce en effet que le corps de l'homme quand la pensée n'y est plus, sinon une valise vide.^

Je ne sache pas plus effroyable revue. Dante et Orcagna n'ont rien rêvé de plus lugubre. Les danses macabres du pont de Lucerne et du Campo- Santo de Pise ne sont que l'ombre de cette réahté.

11 y avait une négresse suspendue à un clou par une corde passée sous les aisselles qui me riait d'un rire hideux. Dans un coin se groupait toute une famille qui mourut, dit- on, empoisonnée par des champignons 3 ils étaient quatre. La mère, la tête baissée, semblait encore chercher à calmer son plus jeune enfant qui agonisait entre ses genoux3 le fils aîné, dont le profil avait gardé quelque chose de juvénile, appuyait son front à l'épaule de son père. Une femme morte d'un cancer au sein repliait étrangement le bras comme pour montrer sa plaie élargie par l'horrible travail de la mort. A côté d'elle se dressait un portefaix gigantesque, lequel paria un jour qu'il porterait de la porte Caillau aux Chartrons deux mille livres. Il les porta, gagna son pari, et mourut. L'homme tué par un pari était coudoyé par un homme tué en duel. Le trou de l'épée par où la mort est entrée était encore visible à droite sur cette poitrine décharnée.

A quelques pas se tordait un pauvre enfant de quinze ans qui fut, dit-on, enterré vivant. C'est là le comble de l'épouvante. Ce spectre souffre. Il lutte encore après six cents ans contre son cercueil disparu. Il soulève le couvercle du crâne et du genou j il presse la planche de chêne du talon et du coude; il brise aux parois ses ongles désespérés; la poitrine se dilate; les muscles du cou se gonflent d'une manière affreuse; il crie. On n'entend plus ce cri, mais on le voit. C'est horrible.

Le dernier des soixante-dix est le plus ancien. 11 date de huit cents ans. Le sonneur me fît remarquer avec quelque coquetterie ses dents et ses cheveux. A côté est un petit enfant.

3o6 PYRÉNÉES.

Comme je revenais sur mes pas, je remarquai un de ces fantômes assis à terre près de la porte. Il avait le cou tendu, la tête levée, la bouche lamentable, la main ouverte, un pagne au milieu du corps, une jambe et un pied nus, et de son autre cuisse sortait un tibia dénudé posé sur une pierre comme une jambe de bois. Il semblait me demander l'aumône.

Rien de plus étrange et de plus mystérieux qu'un pareil mendiant à une pareille porte.

Que lui donner.-^ Quelle aumône lui faire .-^ Quel est le sou qu'il faut aux morts .^ Je restai longtemps immobile devant cette apparition, et ma rêverie devint peu à peu une prière.

Quand on se dit que toutes ces larves, aujourd'hui enchaînées dans ce silence glacé et dans ces attitudes navrantes, ont vécu, ont palpité, ont souffert, ont aimé 3 quand on se dit qu'elles ont eu le spectacle de la nature, les arbres, la campagne, les fleurs, le soleil, et la voûte bleue du ciel au lieu de cette voûte livide; quand on se dit qu'elles ont eu la jeunesse, la vie, la beauté, la joie, le plaisir, et qu'elles ont poussé comme nous dans les fêtes de ces longs éclats de rire pleins d'imprudence et d'oubli; quand on se dit qu'elles ont été ce que nous sommes et que nous serons ce qu'elles sont; quand on se trouve ainsi, hélas! face à face avec son avenir, une morne pensée vous vient au cœur, on cherche en vain à se retenir aux choses humaines qu'on possède et qui toutes successivement s'écroulent sous vos mains comme du sable, et l'on se sent tomber dans un abîme.

Pour qui regarde ces débris humains avec l'oeil de la chair, rien n'est plus hideux. Des linceuls en haillons les cachent à peine. Les côtes apparaissent à nu à travers les diaphragmes déchirés; les dents sont jaunes, les ongles noirs, les cheveux rares et crépus; la peau est une basane fauve qui sécrète une poussière grisâtre; les muscles, qui ont perdu toute saillie, les viscères et les intestins se résolvent en une sorte de filasse roussâtre d'où pendent d'horribles fils que dévide silencieusement dans ces ténèbres l'invisible quenouille de la mort. Au fond du ventre ouvert on aperçoit la colonne vertébrale.

— A'ionsieur, me disait l'homme, comme ils sont bien conservés!

Pour qui regarde cela avec l'œil de l'esprit, rien n'est plus formidable.

Le sonneur, voyant se prolonger ma rêverie, était sorti à pas de loup et m'avait laissé seul. La lampe était restée posée à terre. Quand cet homme ne fut plus là, il me sembla que quelque chose qui me gênait avait disparu. Je me sentis, pour ainsi dire, en communication directe et intime avec les mornes habitants de ce caveau.

Je regardais avec une sorte de vertige cette ronde qui m'environnait, im-

mobile et convulsivc à la fois. Les uns laissent pendre leurs bras, les autres les tordent; quelques-uns joignent les mains. Il est certain qu'ime expression de terreur et d'angoisse est sur toutes ces faces qui ont vu l'intérieur du sépulcre. De quelque façon que le tombeau le traite, le corps des morts est terrible.

Pour moi, comme vous avez déjà pu l'entrevoir, ce n'étaient pas des momies j c'étaient des fantômes. Je voyais toutes ces têtes tournées les unes vers les autres, toutes ces oreilles qui paraissent écouter penchées vers toutes ces bouches qui paraissent chuchoter, et il me semblait que ces morts arrachés à la terre et condamnés à la durée vivaient dans cette nuit d'une vie affreuse et éternelle, qu'ils se parlaient dans la brume épaisse de leur cachot, qu'ils se racontaient les sombres aventures de l'âme dans la tombe , et qu'ils se disaient tout bas des choses inexprimables.

Quels effrayants dialogues! que peuvent- ils se dire.^ O gouffres où se perd la pensée! Ils savent ce qu'il y a derrière la vie. Ils connaissent le secret du voyage. Ils ont doublé le promontoire. Le grand nuage s'est déchiré pour eux. Nous sommes encore, nous, dans le pays des conjectures, des espérances, des ambitions j des passions, de toutes les folies que nous appelons sagesses, de toutes les chimères que nous nommons vérités. Eux, ils sont entrés dans la région de l'infini, de l'immuable, de la réalité. Ils connaissent les choses qui sont et les seules choses qui soient. Toutes les questions qui nous occupent nuit et jour, nous rêveurs, nous philosophes, tous les sujets de nos méditations sans fin, but de la vie, objet de la création, persistance du moi, état ultérieur de l'âme, ils en savent le fond 5 toutes nos énigmes, ils en savent le mot. Ils connaissent la fin de tous nos commencements. Pourquoi ont-ils cet air terrible. ^^ Qui leur fait cette figure désespérée et redoutable.''

Si nos oreilles n'étaient pas trop grossières pour entendre leur parole, si Dieu n'avait pas mis entre eux et nous le mur infranchissable de la chair et de la vie, que nous diraient-ils.'^ Quelles révélations nous feraient-ils .'' Quels conseils nous donneraient-ils. ^^ Sortirions-nous de leurs mains sages ou fous.f^ Que rapportent-ils du tombeau .'*

Ce serait de l'épouvante, s'il fallait en croire l'apparence de ces spectres. Mais ce n'est qu'une apparence, et il serait insensé d'y croire. Quoi que nous fassions, nous rêveurs, nous n'entamons la surface des choses qu'à une certaine profondeur. La sphère de l'infini ne se laisse pas plus traverser par la pensée que le globe terrestre par la sonde.

Les diverses philosophies ne sont que des puits artésiens j elles font toutes jaillir du même sol la même eau, la même vérité mêlée de boue humaine et échauffée de la chaleur de Dieu. Mais aucun puits, aucune philosophie

3o8 PYRÉNÉES.

n'atteint le centre des choses. Le génie lui-même, qui est de toutes les sondes la plus puissante, ne saurait toucher le noyau de flamme, l'être, le point géométrique et mystique, milieu ineffable de la vérité. Nous ne ferons jamais rien sortir du rocher que tantôt une goutte d'eau, tantôt une étincelle de feu.

Méditons cependant. Frappons le rocher, creusons le sol. C'est accomplir une loi. Il faut que les uns méditent comme il faut que les autres labourent.

Et puis résignons-nous. Le secret que veut arracher la philosophie est gardé par la nature Or, qui pourra jamais te vaincre, ô nature.'^

Nous ne voyons qu'un côté des choses j Dieu voit l'autre.

La dépouille humaine nous effraie quand nous la contemplonsj mais ce n'est qu'une dépouille, quelque chose de vide et de vain et d'inhabité. Il nous semble que cette ruine nous révèle des choses horribles. Non. Elle nous effraie, et rien de plus. Voyons-nous l'intelligence.'^ Voyons-nous l'âme .^ Voyons-nous l'esprit.^' Savons-nous ce que nous dirait l'esprit des morts, s'il nous était donné de l'entrevoir dans son glorieux rayonnement.'' N'en croyons donc pas le corps qui se désorganise avec horreur, et qui répugne à sa destruction j n'en croyons pas le cadavre, ni le squelette, ni la momie, et songeons que, s'il y a une nuit dans le sépulcre, il y a aussi une lumière. Cette lumière, l'âme y est allée pendant que le corps restait dans la nuitj cette lumière, l'âme la contemple. Qu'importe que le corps grimace, si l'âme sourit ?

J'étais plongé dans ce chaos de pensées. Ces morts qui s'entretenaient entre eux ne m'inspiraient plus d'effroij je me sentais presque à l'aise parmi eux. Tout à coup, je ne sais comment il me revint à l'esprit qu'en ce moment-là même, au haut de cette tour de Saint-Michel, à deux cents pieds sur ma tête, au-dessus de ces spectres qui échangent dans la nuit je ne sais quelles communications mystérieuses, un télégraphe, pauvre machine de bois menée par une ficelle, s'agitait dans la nuée, et jetait l'une après l'autre à travers l'espace, dans la langue mystérieuse qu'il a lui aussi, toutes ces choses imperceptibles qui demain seront le journal.

.Jamais je n'ai mieux senti que dans ce moment-là la vanité de tout ce qui nous passionne. Quel poëme que cette tour de Saint-Michel ! quel contraste et quel enseignement! Sur son faîte, dans la lumière et dans le soleil, au milieu de l'azur du ciel, aux yeux de la foule affairée qui fourmille dans les rues, un télégraphe, qui gesticule et se démène comme Pasquin sur son tréteau, dit et détaille minutieusement toutes les pauvretés de l'histoire du jour et de la politique du quart d'heure, Espartero qui tombe, Narvaez qui surgit, Lopez qui chasse Mendizabal, les grands événements microscopiques, les infusoires qui se font dictateurs, les volvoces qui se font tribuns, les vibrions

qui se font tyrans, toutes les petitesses dont se composent l'homme qui passe et l'instant qui fuit, et pendant ce temps-là, à sa base, au milieu du massif sur lequel la tour s'appuie, dans une crypte où n'arrive ni un rayon ni un bruit, un concile de spectres, assis en cercle dans les ténèbres, parle tout bas de la tombe et de l'éternité.

25 juillet.

Vous connaissez, mon ami, les trois points de la cote normande qui m'agréent le mieux, le Bourg-d'Ault, leTréport et Étretat; Etretat avec ses arches immenses taillées par la vague dans la falaise, le Tréport avec sa vieille église, sa vieille croix de pierre et son vieux port où fourmillent les bateaux pêcheurs, le Bourg-d'Ault avec sa grande rue gothique qui aboutit brusquement à la haute mer. Eh bien, rangez désormais Biarritz avec le Tréport, Etretat et le Bourg-d'Ault parmi les lieux que je choisirais poulie plaisir de wesjetix, comme parle Fénelon.

Je ne sache point d'endroit plus charmant et plus magnifique que Biarritz. Il n'y a pas d'arbres, disent les gens qui critiquent tout, même le bon Dieu dans ce qu'il a fait de plus beau. Mais il faut savoir choisir : ou l'océan, ou la forêt. Le vent de mer rase les arbres.

Biarritz est un village blanc à toits roux et à contrevents verts posé sur des croupes de gazon et de bruyère, dont il suit les ondulations. On sort du village, on ciescend la dune, le sable s'écroule sous vos talons, et tout à coup on se trouve sur une grève douce et unie au milieu d'un labyrinthe inextricable de rochers, de chambres, d'arcades, de grottes et de cavernes, étrange architecture jetée pêle-mêle au milieu des flots, que le ciel remplit

d'azur, le soleil de lumière et d'ombre, la mer d'écume, le vent de bruit.

Je n'ai vu nulle part le vieux Neptune ruiner la vieille Cybèle avec plus de puissance, de gaieté et de grandeur. Toute cette côte est pleine de rumeurs. La mer de Gascogne la ronge et la déchire, et prolonCTc dans les récifs ses immenses

Souvenir Je Biarritz. 27 juillet. r> > • • • /

murmures. Pourtant je n ai jamais erre sur cette grève déserte, à quelque heure que ce fût, sans qu'une grande paix me montât au cœur. Les tumultes de la nature ne troublent pas la solitude.

Vous ne sauriez vous figurer tout ce qui vit, palpite et végète dans ce désordre apparent d'un rivage écroulé. Une croûte de coquillages vivants recouvre les roches 5 les zoophytes et les mollusques nagent et flottent, transparents eux-mêmes, dans la transparence de la vague. L'eau filtre goutte à goutte et pleut en larges perles de la voûte des grottes ^ les crabes et les limaces rampent parmi les varechs et les goëmons, lesquels dessinent sur le sable mouillé la forme des lames qui les ont apportés. Au-dessus des

cavernes croît toute une botanique curieuse et presque inédite, l'astragale de Bayonne, l'œillet gaulois, le lin de mer, le rosier à feuilles de pimprenelle, le muflier à feuilles de thym.

Il y a des anses étroites où de pauvres pêcheurs, accroupis autour d'une vieille chaloupe, dépècent et vident, au bruit assourdissant de la marée qui monte ou descend dans les écueils, le poisson qu'ils ont péché la nuit. Les jeunes filles, pieds nus, vont laver dans la vague les peaux des chiens de mer, et, chaque fois que la mer blanche d'écume monte brusquement jusqu'à elles, comme un lion qui s'irrite et se retourne, elles relèvent leur jupe et reculent avec de grands éclats de rire.

On se baigne à Biarritz comme à Dieppe, comme au Havre, comme au Tréportj mais avec je ne sais quelle liberté que ce beau ciel inspire et que ce doux climat tolère. Des femmes, coiffées du derniei chapeau venu de Paris, enveloppées d'un grand châle de la tête aux pieds, un voile de dentelle sur le visage, entrent en baissant les yeux dans une de ces baraques de toile dont la grève est semée j un moment après, elles en sortent, jambes nues, vêtues d'une simple chemise de laine brune qui souvent descend à peine au-dessous du genou, et elles courent en riant se jeter à la mer. Cette liberté, mêlée de la joie de l'homme et de la grandeur du ciel, a sa grâce.

Les filles du village et les jolies grisettes de Bayonne se baignent avec des chemises de serge, souvent fort trouées, sans trop se soucier de ce que les trous montrent et de ce que les chemises cachent.

Le second jour que j'allai à Biarritz, comme je me promenais à la marée

basse au milieu des grottes, cherchant des coquillages et effarouchant les

crabes qui fuyaient obliquement et s'enfonçaient dans le sable, j'entendis une

voix qui sortait de derrière un rocher et qui chantait le couplet que voici

en patoisant quelque peu, mais pas assez pour m'empêcher de distinguer

les paroles :

Gastibelza, l'homme à la carabine,

Chantait ainsi :

Quelqu'un a-t-il connu dona Sabine,

Quelqu'un d'ici .'' Dansez, chantez, villageois, la nuit gagne

Le mont Falù.

Le vent qui vient à travers la montagne

Me rendra fou.

C'était une voix de femme. Je tournai le rocher. La chanteuse était une baigneuse. Une belle jeune fille qui nageait vêtue d'une chemise blanche et d'un jupon court dans une petite crique fermée par deux écueils à l'entrée d'une grotte. Ses habits de paysanne gisaient sur le sable au fond de la grotte. En m'apercevant, elle sortit à moitié de l'eau et se mit à chanter sa

seconde stance, et, voyant que je l'ccoutais immobile et debout sur le rocher, elle me dit en souriant dans un jargon mêlé de français et d'espagnol :

— Senor estrangero, conoce usted cette chanson ?

— Je crois que oui, lui dis-je. Un peu.

Puis je m'éloignai, mais elle ne me renvoyait pas.

Est-ce que vous ne trouvez pas dans ceci je ne sais quel air d'Ulysse écoutant la sirène? La nature nous rejette et nous redonne sans cesse, en les rajeunissant, les thèmes et les motifs innombrables sur lesquels l'imagination des hommes a construit toutes les vieilles poésies et toutes les vieilles mythologies.

Somme toute, avec sa population cordiale, ses jolies maisons blanches, ses larges dunes, son sable fin, ses grottes énormes, sa mer superbe, Biarritz est un lieu admirable.

Je n'ai qu'une peur, c'est qu'il ne devienne à la mode. Déjà on y vient de Madrid, bientôt on y viendra de Paris.

Alors Biarritz, ce village si agreste, si rustique et si honnête encore, sera pris du mauvais appétit de l'argentj sacra famés. Biarritz mettra des peupliers sur ses mornes, des rampes à ses dunes, des escaliers à ses précipices, des kiosques à ses rochers, des bancs à ses grottes, des pantalons à ses baigneuses. Biarritz deviendra pudique et rapace. La pruderie, qui n'a dans tout le corps de chaHe que les oreilles, comme dit Molière, remplacera la libre et innocente familiarité de ces jeunes femmes qui jouent avec la mer. Et puis il y aura cabinet de lecture et théâtre. On lira la gazette à Biarritzj on jouera le mélodrame et la tragédie à Biarritz. O Zaïre, que me veux-tu.? Le soir on ira au concert, car il y aura concert tous les soirs, et un chanteur en i, un rossignol pansu d'une cinquantaine d'années, chantera des cavatines de soprano à quelques pas de ce vieil océan qui chante la musique éternelle des marées, des ouragans et des tempêtes.

Alors Biarritz ne sera plus Biarritz. Ce sera quelque chose de décoloré et de bâtard comme Dieppe et Ostende.

Rien n'est plus grand qu'un hameau de pêcheurs, plein des mœurs antiques et naïves, assis au bord de l'océan j rien n'est plus grand qu'une ville qui semble avoir la fonction auguste de penser pour le genre humain tout entier et de proposer au monde les nouveautés, souvent difficiles et redoutables, que la civilisation réclame. Rien n'est plus petit, plus mesquin et plus ridicule qu'un faux Paris.

Les villes que baigne la mer devraient conserver précieusement la physionomie que leur situation leur donne. L'océan a toutes les grâces, toutes les beautés, toutes les grandeurs. Quand on a l'océan, à quoi bon copier Paris. f'

Déjà quelques symptômes semblent annoncer cette prochaine transformation de Biarritz. Il y a dix ans on y venait de Bayonne en cacoletj il y a deux ans on y venait en coucou; maintenant on y vient en omnibus. Il y a cent ans, il y a vingt ans, on se baignait au port vieux, petite baie que dominent deux anciennes tours démantelées. Aujourd'hui, on se baigne au port nouveau. Il y a dix ans, il y avait à peine une auberge à Biarritz^ aujourd'hui, il y a trois ou quatre «hôtels».

Ce n'est pas que je blâme les omnibus, ni le port nouveau où la lame brise plus largement que dans le port vieux et où le bain est par conséquent plus efficace, ni les «hôtels» qui n'ont d'autre tort que de n'avoir pas de fenêtres sur la mer j mais je crains les autres perfectionnements possibles, et je voudrais que Biarritz restât Biarritz. Jusqu'ici tout est bien, mais demeurons-en là.

Du reste l'omnibus de Bayonne à Biarritz ne s'établit pas sans résistance. Le coucou se débat contre l'omnibus, comrhe sans doute, il y a dix ans, le cacolet a lutté contre le coucou. Tous les voituriers de la ville se révoltent contre deux selliers, Castex et Anatol, qui ont imaginé les omnibus. Il y a ligue, concurrence, coalition. C'est une iliade de cochers de fiacre qui expose la bourse du voyageur à des soubresauts bizarres.

Le lendemain de mon arrivée à Bayonne, je voulus aller à Biarritz. Ne sachant pas le chemin, je m'adressai à un passant, paysan navarrais qui avait un beau costume, un large pantalon de velours olive, une ceinture rouge, une chemise à grand col rabattu rattachée d'un anneau d'argent, une veste de gros drap chocolat toute brodée de soie brune, et un petit chapeau à la Henri II bordé de velours et rehaussé d'une plume d'autruche noire et frisée. Je demandai à ce magnifique passant le chemin de Biarritz.

— Prenez la rue du Pont-Mayour, me dit-il, et suivez-la jusqu'à la porte d'Espagne.

— Est-il aisé, ajoutai-je, de trouver des voitures pour aller à Biarritz.^ Le navarrais me regarda, souriant d'un sourire grave, et me dit, avec

l'accent de son pays, cette parole mémorable dont je ne compris que plus tard toute la profondeur :

— Monsieur, il est facile d'y aller, mais difficile d'en revenir. Je pris la rue du Pont-Mayour.

Tout en la montant, je rencontrai plusieurs affiches de couleurs variées par lesquelles des voituriers offraient des voitures au public pour Biarritz à divers prix honnêtes; je remarquai, mais fort négligemment, que toutes ces affiches se terminaient par l'invariable protocole que voici : Les prix relieront ainsi fixés jmqii a huit heures du soir.

J'arrivai à la porte d'Espagne. Là se groupaient et s'entassaient pêle-mêle une foule de voitures de toutes sortes, chars à bancs, cabriolets, coucous,

314 PYRENEKS.

gondoles, calèches, coupés, omnibus. J'avais à peine jeté un coup ci'œil sur cette cohue d'attelages qu'une autre cohue m'entourait déjà. C'étaient les cochers. En un moment je fus assourdi. Toutes les voix, tous les accents, tous les patois, tous les jurons et toutes les offres à la fois. L'un me prit le bras droit :

— Monsieur, je suis le cocher de monsieur Castex; montez dans le coupé; une place pour quinze sous. L'autre me prit le bras gauche : — Monsieur, je suis Ruspil; j'ai aussi un coupé; une place pour douze sous. Un troisième me barra le chemin : — Monsieur, c'est moi Anatol. Voilà ma calèche; je vous mène pour dix sous.

Un quatrième me parlait dans les oreilles :

— Monsieur, venez avec Momus; je suis Momus; ventre à terre à Biarritz pour six sous!

— Cinq sous! criaient d'autres têtes autour de moi.

■ — - Voyez, monsieur, la jolie voiture : la Sultane de Biarritz! une place pour cinq sous!

Le premier qui m'avait parlé et qui me tenait le bras droit domina enfin tout ce vacarme :

— Monsieur, c'est moi qui vous ai parlé le premier. Je vous demande la préférence.

— Il vous demande quinze sous! crièrent les autres cochers.

— ■ Monsieur, reprit l'homme froidement, je vous demande trois sous. Il se fit un grand silence.

— J'ai parlé à monsieur le premier, ajouta l'homme.

Puis, profitant de la stupeur des autres combattants, il ouvrit vivement la portière de son coupé, m'y poussa avant que j'eusse le temps de me reconnaître, referma le coupé, monta sur son siège, et partit au galop. Son omnibus était plein. Il semblait qu'il n'attendît plus que moi.

La voiture était toute neuve et fort bonne; les chevaux excellents. En moins d'une demi-heure, nous étions à Biarritz.

Arrivé là, ne voulant pas abuser de ma position, je tirai quinze sous de ma bourse et je les donnai au cocher. J'allais m'éloigner. Il me retint par le bras :

— Monsieur, me dit-il, ce n'est que trois sous.

— Bah ! repris-je, vous m'avez dit quinze sous d'abord. Ce sera quinze sous.

— Non pas, monsieur, j'ai dit que je vous mènerais pour trois sous. C'est trois sous.

Il me rendit le surplus et me força presque de le recevoir.

— Pardieu, disais-je en m'en allant, voilà un honnête homme. Les autres voyageurs n'avaient, comme moi, donné que trois sous. Après m'être promené tout le jour sur la plage, le soir venu, je songeai

;\ regagner Rayonne. J'étais las, et je ne pensais pas sans quelque plaisir à l'excellente voiture et au vertueux cocher qui m'avaient amené. Huit heures sonnaient aux lointaines horloges de la plaine comme je remontais l'escarpement c^u port-vieux. Je ne pris pas garde à une foule de promeneurs qui accouraient de tous les points et semblaient se hâter vers l'entrée du village où s'arrêtent les voituriers.

La soirée était superbe } quelques étoiles commençaient à piquer le ciel clair du crépuscule^ la mer, à peine émue, avait le miroitement opaque et lourd d'une immense nappe d'huile.

Un phare à feu tournant venait de s'allumer à ma droite sur un cap voisin j il brillait, puis s'éteignait, puis se ravivait tout à coup et jetait brusquement une éclatante lumière, comme s'il cherchait à lutter avec l'éternel Sirius qui resplendissait dans la brume à l'autre bout de l'horizon. Je m'arrêtai, et je considérai quelque temps ce mélancolique spectacle, qui était pour moi comme la figure de l'effort humain en présence du pouvoir divin.

Cependant la nuit s'épaississait, et, à un certain moment, l'idée de Bayonne et de mon auberge traversa subitement ma contemplation. Je me remis en marche et j'atteignis la place des voitures. Il n'y en avait plus qu'une seule j un falot posé à terre me la montra. C'était une calèche à quatre places^ trois places étaient déjà occupées. Comme j'approchais :

— Hé, monsieur, venez donc, me cria une voix, c'est la dernière place, et nous sommes la dernière voiture.

Je reconnus la voix de mon cocher du matin. Je retrouvais cet homme antique. Le hasard me parut providentiel. Je louai Dieu. Un moment plus tard, j'étais forcé de faire la route à pied, une bonne lieue de pays.

— Pardieu, lui dis-je, vous êtes un brave cocher, et je suis aise de vous revoir.

— Montez vite, monsieur, reprit l'homme. Je m'installai en hâte dans la calèche.

Quand je fus assis, le cocher, la main sur la clef de la portière, me dit :

— Monsieur sait que l'heure est passée ? — - Quelle heure.'' lui dis-je.

— Huit heures.

— C'est vrai, j'ai entendu sonner quelque chose comme cela.

— Monsieur sait, repartit l'homme, que passé huit heures du soir le prix change. Nous venons chercher ici les voyageurs pour les obliger. L'usage est de payer avant de partir.

— A merveille, répondis-je en tirant ma bourse. Combien est-ce.^ L'homme reprit avec douceur :

— ■ Monsieur, c'est douze francs.

3l6 PYRÉNÉES.

Je compris siir-lc-champ l'opcration. Le matin on annonce qu'on mènera les curieux à Biarritz pour trois sous par personne : il y a foulej le soir, on remmène cette foule à Bayonne pour douze francs par tête.

J'avais éprouve le matin même la rigidité stoïque de mon cocher j je ne répliquai pas un mot, et je payai.

Tout en regagnant Bayonne au galop, la belle maxime du paysan navarrais me revint à l'esprit, et j'eti fis, pour l'enseignement des voyageurs, cette traduction en langue vulgaire : Voitures pour Biarritz. Prix, par personne, pour aller : Trois som; pour revenir : Douze fi-a/ics. — Ne trouvezvous pas que c'est là une belle oscillation.^

A quelque distance de Bayonne, un de mes compagnons de route me montra dans l'ombre sur une colline le château de Marrac, ou du moins ce qui en reste aujourd'hui.

Le château de Marrac est célèbre pour avoir été, en 1808, le logis de l'empereur, à l'époque de l'entrevue de Bayonne. Napoléon avait en cette occasion une grande pensée; mais la providence ne l'accepta pas; et, quoique Joseph P' ait gouverné les Castilles comme un bon et sage prince, l'idée, si utile pourtant à l'Europe, à la France, à l'Espagne et à la civilisation, de donner une dynastie neuve à l'Espagne fut funeste à Napoléon comme elle l'avait été à Louis XIV.

Joséphine, qui était créole et superstitieuse, accompagnait l'empereur à Bayonne. Elle semblait avoir je ne sais quels pressentiments, et, coinme Nuiiez Saledo dans la romance espagnole, elle répétait souvent : // arrivera malheur de ceci. Aujourd'hui qu'on voit le revers de ces événements déjà enfoncés dans l'histoire à une distance de trente années, on distingue, dans les moindres détails, tout ce qu'ils ont eu de sinistre, et il semble que la fatalité en ait tenu tous les fils.

En voici une particularité tout à fiiit inconnue et qui mérite d'être recueillie. Pendant son séjour à Bayonne, l'empereur voulut visiter les travaux qu'il faisait exécuter au Boucaut. Les bayonnais qui avaient alors âge d'homme se souviennent que l'empereur, un matin, traversa à pied les allées marines pour aller gagner le brigantin mouillé dans le port qui devait le transporter à l'embouchure de l'Adour.

Il donnait le bras à Joséphine. Comme partout il avait là sa suite de rois, et, dans cette conjoncture, c'étaient les princes du midi et les Bourbons d'Espagne qui lui faisaient cortège; le vieux roi Charles IV et sa femme; le prince des Asturies, qui depuis a été roi et s'est appelé Ferdinand VII; don Carlos, aujourd'hui prétendant sous le nom de Charles V.

Toute la population de Bayonne était dans les allées marines et entourait l'empereur, qui marchait sans gardes. Bientôt la foule devint si nom-

breuse et si importune dans sa curiosité méridionale que Napoléon doubla le pas. Les pauvres Bourbons essoufflés le suivaient à grand'peine.

L'empereur arriva au canot du brigantin d'une marche si précipitée qu'en y entrant Joséphine, voulant saisir en hâte la main que lui tendait le capitaine du navire, tomba dans l'eau jusqu'aux genoux. En toute autre circonstance elle n'aurait fait qu'en rire. — C'ciit été pour elle, me disait en me contant la chose M"" la duchesse de C***, une occasion de montrer sa jambe, quelle avait charmante. Cette fois, on remarqua qu'elle secoua la tète tristement. Le présage était mauvais.

Tout ce qui assistait à cette aventure a fait une triste fin. Napoléon est mort proscrit; Joséphine est morte répudiée; Charles IV et sa femme sont morts détrônés. Quant à ceux qui étaient alors de jeunes princes, l'un est mort, Ferdinand VII; l'autre, don Carlos, est prisonnier. Le brigantin qu'avait monté l'empereur s'est perdu deux ans après, corps et biens, sous le cap Ferrer dans la baie d'Arcachon ; le capitaine qui avait donné la main à l'impératrice, et qui s'appelait Lafon, a été condamné à mort pour ce fait, et fusillé. Enfin le château de Marrac , où Napoléon avait logé, transformé successivement en caserne et en séminaire, a disparu dans un incendie. En 1820, pendant une nuit d'orage, une main, restée inconnue, y mit le feu aux quatre coins.

Bayonne. Le château-vieux.

26 juillet, 2 heures après-midi. Ciel gris.

3l8 PYRÉNÉES.

Page 1