ANO
Cette église est maussade j le vieux Pasages est triste. Rien n'est moins d'accord. La maussaderie est la tristesse de ce qui est petit. Le vieux Pasages
a de la grandeur.
Vous voyez, mon ami, que ma promenade du matin n'est pas inoccupée. Cette promenade faite, je rentre, je déjeune, et je m'en vais par les chemins des rochers. Je donne le matin à la ville et le jour à la montagne.
Je monte dans la montagne par des escaliers perpendiculaires, aux marches très hautes et très étroites, solidement maçonnés dans l'escarpement et mêlés à la rude végétation du rocher. Quand on est au haut d'un escalier, on en trouve un autre. Ils s'ajoutent ainsi bout à bout et s'en vont vers le ciel, comme ces effrayantes échelles qu'on voit trembler dans les architectures impossibles et mystérieuses de Piranèse. Cependant les échelles de Piranèse s'enfoncent dans l'infini, et les escaliers de Pasages ont une fin.
Quand je suis au haut des escaliers, je trouve d'ordinaire une corniche, un sentier de chèvres, une manière de gouttière pratiquée par les torrents et
les pluies et qui fait un rebord k la montagne. Je m'en vais parla, au risque de choir sur les toits du village, de tomber par une cheminée dans une marmite, et de m'ajouter comme un ingrédient de plus à quelque ollapodrida.
Les sommets des montagnes sont pour nous des espèces de mondes inconnus. Là végète, fleurit et palpite une nature réfugiée qui vit à part. Là s'accouplent, dans une sorte d'hymen mystérieux, le farouche et le charmant, le sauvage et le paisible. L'homme est loin, la nature est tranquille. Une sorte de confiance, inconnue dans les plaines où la bête entend les pas humains, modifie et apaise l'instinct des animaux. Ce n'est plus la nature effarée et inquiète des campagnes. Le papillon ne s'enfuit pas; la sauterelle se laisse prendre ^ le lézard, qui est aux pierres ce que l'oiseau est aux feuilles, sort de son trou et vous regarde passer. Pas d'autre bruit que le vent, pas d'autre mouvement que l'herbe en bas et le nuage en haut. Sur la montagne l'âme s'élève, le cœur s'assainit 5 la pensée prend sa part de cette paix profonde. On croit sentir l'œil de Jéhovah tout près ouvert.
Les montagnes de Pasages ont pour moi deux attraits particuliers. Le premier, c'est qu'elles touchent à la mer qui à chaque instant fait de leurs vallées des golfes et de leurs croupes des promontoires. Le second, c'est qu'elles sont en grès.
Le grès est assez dédaigné des géologues qui le classent, je crois, parmi les parasites du règne minéral. Quant à moi, je fais grand cas du grès.
Vous savez, mon ami, que, pour les esprits pensifs, toutes les parties de la nature, même les plus disparates au premier coup d'œil, se rattachent entre elles par une foule d'harmonies secrètes, fils invisibles de la création que le contemplateur aperçoit, qui font du grand tout un inextricable réseau vivant d'une seule vie, nourri d'une seule sève, un dans la variété, et qui sont, pour ainsi parler, les racines mêmes de l'être. Ainsi, pour moi, il y a une harmonie entre le chêne et le granit, qui éveillent, l'un dans l'ordre végétal, l'autre dans la région minérale, les mêmes idées que le lion et l'aigle entre les animaux, puissance, grandeur, force, excellence.
11 y a une autre harmonie, plus cachée encore, mais pour moi aussi évidente, entre l'orme et le grès.
Le grès est la pierre la plus amusante et la plus étrangement pétrie qu'il y ait. Il est parmi les rochers ce que l'orme est parmi les arbres. Pas d'apparence qu'il ne prenne j pas de caprice qu'il n'ait; pas de rêve qu'il ne réalise; il a toutes les figures, il fait toutes les grimaces. Il semble animé d'une âme multiple. Pardonnez-moi ce mot à propos de cette chose.
Dans le grand drame du paysage, il joue le rôle fantasque; quelquefois grand et sévère, quelquefois bouffon; il se penche comme un lutteur,
il se pelotonne comme un clown^ il est éponge, pudding, tente, cabane, souche d'arbre j il apparaît dans un champ parmi l'herbe à fleur du sol par petites bosses fauves et floconneuses, et il imite un troupeau de moutons endormi j il a des visages qui rient, des yeux qui regardent, des mâchoires qui semblent mordre et brouter la fougère j il saisit les broussailles comme un poing de géant qui sort de terre brusquement. L'antiquité, qui aimait les allégories complètes, aurait dû faire en grès la statue de Protée.
Une plaine semée d'ormes n'est jamais ennuyeuse^ une montagne de grès est toujours pleine de surprise et d'intérêt. Toutes les fois que la nature morte semble vivre, elle nous émeut d'une émotion étrange.
C'est le soir surtout, à l'heure inquiétante du crépuscule, que commence à prendre forme cette partie de la création qui se fait fantôme. Sombre et mystérieuse transfiguration!
Avez-vous remarqué, à la tombée de la nuit, sur nos grandes routes des environs de Paris, les profils monstrueux et surnaturels de tous les ormes que le galop de la voiture fait successivement paraître et disparaître devant vous.f^ Les uns bâillent, les autres se tordent vers le ciel et ouvrent une gueule qui hurle afl^reusement; il y en a qui rient d'un rire farouche et hideux, propre aux ténèbres j le vent les agite j ils se renversent en arrière avec des contorsions de damnés, ou se penchent les uns vers les autres et se disent tout bas dans leurs vastes oreilles de feuillages des paroles dont vous entendez en passant je ne sais quelles syllabes bizarres. Il y en a qui ont des sourcils démesurés, des nez ridicules, des coiffures ébouriffées, des perruques formidables J cela n'ôte rien à ce qu'a de redoutable et de lugubre leur réalité fantastique j ce sont des caricatures, mais ce sont des spectres } quelques-uns sont grotesques, tous sont terribles. Le rêveur croit voir se ranger au bord de sa route en files menaçantes et difformes et se pencher sur son passage les larves inconnues et possibles de la nuit.
On est tenté de se demander si ce ne sont pas là les êtres mystérieux qui ont pour milieu l'obscurité, et qui se composent d'ombre comme le crocodile se compose de pierre, comme le colibri se compose d'air et de soleil.
Tous les penseurs sont rêveurs j la rêverie est la pensée à l'état fluide et flottant. Il n'est pas un grand esprit que n'aient obsédé, charmé, effrayé, ou au moins étonné, les visions qui sortent de la nature. Quelques-uns en ont parlé et ont, pour ainsi dire, déposé dans leurs œuvres, pour y vivre à jamais de la vie immortelle de leur style et de leur pensée, les formes extraordinaires et fugitives, les choses sans nom qu'ils avaient entrevues «dans l'obscur de la nuit». Visa suh ohscurum no£iis. Cicéron les nomme imagines, Cassius ^eBra, Quintilien figura, Lucrèce effigies, Virgile simulacra, Charle-
magne iiiasca^'^\ Dans Shakespeare, Hamlet en parle à Horatio. Gassendi s'en préoccupait, et Lagrange y rêvait après avoir traduit Lucrèce et médité Gassendi.
Je pense avec vous tout haut, mon ami. Une idée me mène à l'autre. Je me laisse aller. Vous êtes bon et sympathique et indulgent. Vous êtes accoutumé à mon allure et vous me laissez penser la bride sur le cou. Me voici pourtant assez loin du grès, en apparence du moins. J'y reviens.
Les aspects que présente le grès, les copies singuhères qu'il fait de mille choses ont cela de particulier que la clarté du jour ne les dissipe pas et ne les fait pas évanouir. Ici, à Pasages, la montagne, sculptée et travaillée par les pluies, la mer et le vent, est peuplée par le grès d'une foule d'habitants de pierre, muets, immobiles, éternels, presque effrayants. C'est un ermite encapuchonné, assis à l'entrée de la baie, au sommet d'un roc inaccessible, les bras étendus, qui, selon que le ciel est bleu ou orageux, semble bénir la mer ou avertir les matelots. Ce sont des nains à becs d'oiseau, des monstres à forme humaine et à deux têtes dont l'une rit et l'autre pleure, tout près du ciel, sur un plateau désert, dans la nuée, là où rien ne fait rire et où rien ne fait pleurer. Ce sont des membres de géant, disjeHi meinhra gigantù ; ici le genou, là le torse et l'omoplate, la tête plus loin. C'est une idole ventrue, à mufle de bœuf avec des colliers au cou et deux paires de gros bras courts, derrière laquelle de grandes broussailles s'agitent comme des chassemouches. C'est un crapaud gigantesque accroupi au sommet d'une haute colline, marbré par les lichens de taches jaunes et livides, qui ouvre une bouche horrible et semble souffler la tempête sur l'océan.
''' Strjga uel masca.
— NOTES
Posâmes. Le soir, danses, rires, guitares. Tout à coup une sonnette passe et une voix dit -.paralme aimas del purgaterio. Tout le monde tombe à genoux.
Le dimanche musique payée par la ville. Deux ménétriers en haillons et l'air triste jouent du violon et cognent du tambour de basque. Toujours la même cadence; la danse des ours. A cette musique dansent avec un bonheur grave et profond les plus belles filles du monde. Pepa et Pépita, les deux batelières, les deux soeurs, belles; toutes deux ont quelque chose de pur et de noble. L'aînée a l'air chaste, la cadette a l'air virginal. On croirait voir une madone danser vis-à-vis d'une diane.
Beaux pâtres; beaux pêcheurs; bruns, basanés, robustes. Respectueux et tendres dans leurs gestes avec ces filles pudiques. Cette danse pourtant ressemble à nos danses défendues.
Les enfants dansent aussi ; marmots de deux ans qui chaloupent de façon à effaroucher des sergents de ville parisiens.
Ces paysans dansant ainsi avec leurs costumes pittoresques, chemises blanches, ceintures rouges, bérets bleus, vestes sur l'épaule, sont beaux, nobles, gracieux, presque antiques.
Des gnomes ventrus à faces larges et plates, en redingotes et en chapeaux tromblons, les regardent d'un air dédaigneux. Ce sont les bourgeois.