‹ En voyage (volume 2)Chapitre 64 sur 107 · ECRIT EN MARCHANT · texte numérisé non relu

ECRIT EN MARCHANT

3 août. — 3 heures après midi.

En me promenant dans la rade, j'ai aperçu une espèce de ruine au haut d'une montagne. Cette ruine n'a en aucune façon le profil d'une ruine ancienne. C'est une démolition moderne et probablement récente. Les anglais pendant leur séjour à Pasages, les carlistes et les cristinos pendant la dernière guerre, ont bâti des forts sur les hauteurs; c'est sans doute un de ces forts q^u'on aura jeté bas depuis. Je vais le visiter.

Je gravis la montagne. Il y a apparemment un sentier, mais je ne le connais pas. Je vais à l'aventure à travers les genêts. L'ascension est longue, presque à pic, assez pénible. A mi-côte, je m'assieds dans les grès.

L'horizon s'est élevé, la mer reparaît là-bas. Les grelots des chèvres qui broutent dans le précipice viennent jusqu'à mioi. Je vois près de mon pied un beau bupreste vert semé de taches d'or.

Je reprends l'escalade du mont; le sommet se courbe et s'arrondit; elle devient plus facile.

J'arrive à la ruine. Une cheminée de pierre, noire de fumée, se dresse au-dessus de la muraille.

Immense tas de pierres de taille démolies. Fossé plein de décombres. J'escalade les pierres. Elles sont mêlées de tuiles et de briques cassées. Je suis sur le plateau.

Voie à rouler les canons, dallée, toute neuve et qu'on dirait faite d'hier. L'herbe croît pourtant dans les intervalles des dalles.

J'entre dans la première masure. — Chambre carrée en pierre. — Gros mur épais. — Trois meurtrières sur les maisons de Pasages. — Au milieu une énorme cheminée en pierre et en brique, celle dont j'apercevais le tuyau, toute démolie, d'un aspect étrange. — Plusieurs compartiments en briques, cubiques et circulaires; probablement un four à rougir les boulets.

L'intérieur n'est qu'un amas de décombres. Aucun bruit humain ne parvient ici. On n'entend que le vent et la mer. 11 commence à pleuvoir. Les pierres roulent sous mes pieds. Je sors avec peine.

Deuxième chambre carrée d'environ dix pieds dans tous les sens 5 pareille à la première. Trois meurtrières sur le village. Une fenêtre sur la mer. Reste d'une poutre dans une embrasure j elle est pourrie j j'en prends un morceau. Deux autres petites chambres sans fenêtre j l'une toute noircie de fumée. J'en fais le plan, accoudé sur le haut du mur. Bois brûlé mêlé aux décombres. Les trois chambres n'ont plus de toitj il n'en reste même pas de vestiges.

J'entre dans la deuxième masure. Une grande chambre, moins encombrée de ruines, avec une petite cheminée au fond. A côté, une chambre moins grande; toutes deux carrées. Tout est arraché, détruit, écroulé. Des insectes hideux fuient sous les pierres que je soulève du bout de ma canne. La pluie redouble. Le brouillard couvre la mer et la montagne. Je vais redescendre.

Je me décide à gravir le reste de la ruine. Monceau de pierres qui a dû être un troisième corps de logis. Derrière ce monceau, un petit champ cultivé de douze pieds carrés couvert de tronçons de bois brûlé. Le fossé borde le champ et entoure les trois masures. — Il pleut à verse. Une espèce de nuit se forme. La brume s'épaissit de plus en plus. Tout disparaît autour de moi. Je ne vois plus que les masures, la voie dallée et le plateau. — Je ne pourrai reconnaître mon chemin et je me perdrai dans les escarpements. A la garde de Dieu!

Un magnifique papillon chassé par la pluie vient se réfugier derrière moi , sur une pierre. Il a moins peur de moi que de l'orage. Il a raison j je le laisse en paix. Je redescends au hasard.

Il s'est fait une éclaircie. La pluie diminue, le jour revient. — J'aperçois la petite rade. — Elle est peuplée de nacelles de pêcheurs à quatre rames qui courent sur l'eau. De la hauteur où je suis, la rade pleine de ces nacelles figure une mare couverte d'araignées d'eau.

4 août. — 2 h. 1/2, sur la montagne.

Nature désolée. — Vent violent. — Petite baie étroitement resserrée entre les deux caps de Pasages. — La mer brise avec fureur sur un banc de rochers qui ferme la baie à moitié. La haute mer est sombre et agitée. Ciel de plomb. Le soleil et l'ombre errent sur les flots.

Au loin, une trincadourc de Fontarabie lutte, ses deux voiles au vent, pour entrer dans la baie. Elle met le cap sur la passe. Le flot la secoue d'avant en arrière. Tout à l'heure, un pâtre me disait dans la montagne : Imraldia gai'^oa''^'. — Voici la barque j elle touche presque les rochers que la mer couvre d'écume. Elle passe. Elle a passé. — Une cigale chante dans l'herbe à côté de moi.

3 heures, sur la pente du précipice.

Rochers décharnés comme des têtes de mort. Bruyères. Je pique ma canne dans la lande où elle se tient debout. Des fleurs partout, et des sauterelles de mille couleurs, et les plus beaux papillons du monde. J'entends

rire dans l'abîme des jeunes filles que je ne vois pas.

L'un des rochers devant moi a un profil. Je le dessine. La joue semble avoir été dévorée, ainsi que l'œil et l'oreille, et l'on croirait voir à nu l'intérieur du pavillon de la trompe.

Devant ce rocher, un autre représente un chien. On dirait qu'il aboie à la haute mer.

5 heures.

Je suis sur une pointe de rocher à l'extrémité d'un cap. J'ai tourné autour de la roche en gravissant l'escarpement. Je mettais mes mains et mes pieds pour grimper dans ces trous étranges dont la roche de ce rivage est criblée et qui ressemblent à des empreintes de semelles énormes. Je suis parvenu ainsi jusqu'à une espèce de console avec dossier qui fait saillie sur l'abime. Je m'y assieds j mes pieds pendent dans le vide.

La mer, rien que la mer. — Magnifique et éternel spectacle! Elle blanchit là, en bas, sur des roches noires. L'horizon est brumeux, quoique le soleil me brûle. Toujours grand vent. — Un goéland passe majestueusement dans l'abîme à cent toises au-dessous de mon regard. — Le bruit est continu et grave. De temps en temps, on entend des éclats soudains, des espèces de chutes brusques et lointaines, comme si quelque chose s'écrou-

('' En basque, mauvais temps.

lait; puis ce sont des rumeurs qui ressemblent à une multitude de voix humainesj on croirait entendre une foule parler.

Une frange d'argent, mince et éclatante, serpente à perte de vue au bas de la côte. — Derrière moi, un grand rocher debout figure un aigle immense qui se baisse vers son nid, ses deux grijffes posées sur la montagne. Sombre et superbe sculpture de l'océan.

6 heures.

Me voici à la pointe même d'une haute montagne, sur le sommet le plus élevé que j'aie atteint dans la journée. Là encore il m'a fallu escalader avec les mains et les genoux.

Je découvre un immense horizon. Toutes les montagnes jusqu'à Roncevaux. Toute la mer de Bilbao à gauche, toute la mer de Bayonne à droite. J'écris ceci accoudé sur un bloc en forme de crête de coq qui fait l'arête extrême de la montagne. Sur ce rocher, on a gravé profondément avec le pic trois lettres à gauche :

et deux lettres à droite :

Autour de ce rocher, il y a un petit plateau triangulaire couvert de landes desséchées et entouré d'une espèce de fossé fort âpre. J'aperçois pourtant dans une crevasse une jolie petite bruyère rose en fleur. Je la cueille.

7 heures.

Autre castillo beaucoup plus grand que celui d'hier. Mille insectes m'importunent. Je suis dans l'enceinte, après avoir escaladé le fossé. Grand carré de murailles de pierre surmontées d'une muraille de terre, encore debout çà et là, et que l'herbe recouvre. Quatre pâtres basques, en béret et en veste rouge, dorment à l'ombre dans le fossé. Un gros chien blanc dort sur le haut du mur.

Restes de chambres. Dans l'une d'elles, arrachements d'une cheminée encore visibles. Au milieu de la grande enceinte, une plus petite, dont un angle est brûlé et noir de fumée. Derrière cette petite enceinte, une terrasse où conduit un escalier de quatre marches.

Un des pâtres s'est réveillé et s'est approché de moi. Je lui ai dit d'un air grave : Jaincoa berorrecrequin^^\ Il s'éloigne étonné. — Il a été réveiller les

''' Dieu avec vous.

autrcsj — je les vois par les embrasures qui me regardent d'un air singulier. — Est-ce un air inquiet.^ est-ce un air menaçant.^ je ne sais; peut-être les deux. Je suis sans autre arme que ma canne. Le chien s'est réveillé aussi et gronde.

Un merveilleux tapis de gazon vert, épais comme une fourrure, semé d'un million de pâquerettes ou de camomilles en fleur, emplit toute la ruine jusque dans les derniers recoins. Je vais monter sur la terrasse.

M'y voici. Je suis assis en haut du mur de briques sèches. Derrière moi la mer, devant moi un cirque de montagnes. A ma gauche, j'aperçois au loin sur une croupe qui touche aux nuages le fort démoli que j'ai visité hier; à ma droite plus loin encore, le fort Wellington et l'ancienne tour du phare au delà de Saint-Sébastien. Dans un enfoncement, la vallée de Loyola; dans un autre enfoncement, la vallée de Ernani.

Un des pâtres vient de s'approcher encore de moi; je l'ai regardé fixement; il s'est enfui en criant : — Ahuatlacouata! ahuatlacouata!

Je vais redescendre.

En redescendant.

Spectacle le plus étrange du monde. Un petit triangle d'eau dans un énorme cercle de montagnes; dans cette eau quelques pucerons. Cette eau, c'est la baie; ces pucerons, ce sont les navires.

<»yi^c

5 août, miiii.

En suivant toujours la route à mi-côte, après avoir passé le castillo, sa guérite et sa sentinelle, je rencontre un lavoir.

Ce lavoir est la plus charmante caverne qu'il y ait. Une roche énorme, qui est une des arêtes vives de la montagne et qui se prolonge assez audessus de ma tête, forme là une sorte de grotte naturelle. Cette grotte distille une source dont l'eau tombe abondamment, quoique goutte à goutte, de toutes les fentes de la voûte. On dirait une pluie de perles. L'entrée de la grotte est tapissée d'une végétation si riche et si épaisse que c'est comme un énorme porche de verdure. Toute cette verdure est pleine de fleurs. Au milieu des branches et des feuilles, un long brin d'herbe forme une sorte d'aqueduc microscopique et sert de conduit à un petit filet d'eau qui le parcourt dans toute sa longueur et tombe par son extrémité, en s'arrondissant sur le fond obscur de la grotte, comme un filet d'argent. Une nappe d'eau limpide que resserre un parapet remplit toute la grotte. Les pierres non cimentées donnent issue à l'eau qui s'enfuit dans les cailloux.

Le sentier passe à quelque distance du parapet, dont il est séparé par une large et fraîche pelouse de cresson. On voit l'eau à travers les feuilles et l'on entend murmurer la source sous la verdure. Si l'on se retourne, on aperçoit la baie du Passage et à l'horizon la pleine mer.

Trois femmes, les jambes dans l'eau jusqu'aux genoux, lavent leur linge dans le lavoir. On ne peut pas dire qu'elles le battent, mais qu'elles le frappent. Leur procédé consiste à fouetter violemment, du linge qu'elles tiennent dans la main, la pierre du parapet. L'une est une vieille femme. Les deux autres sont deux jeunes filles. Elles s'arrêtent quelques instants, me regardent, puis se remettent à la besogne.

Après quelques moments de silence : — Monsieur, me dit la vieille en mauvais français, vous venez de la montagne.'^ Je lui réponds en basque médiocre : — B/^y, hicho iiecjuesa'^\ Les jeunes filles se regardent en dessous et se mettent à rire.

L'une est blonde, l'autre est brune. La blonde est la plus jeune et la plus jolie. Ses cheveux nattés en une seule queue par derrière, selon la mode du pays, prennent sur le sommet de la tête une teinte fauve, comme

'"' Oui, chemin difficile.

CCS tresses de soie qu'on a laissées exposées à l'air et dont la couleur a passé. Du reste, la jeune laveuse est pleine de grâce avec son jupon rouge et son corset bleu, les deux couleurs favorites des basques.

Je m'approche d'elle, et je lie la conversation en espagnol :

— Comment vous appelez-vous .f*

— Maria-Juana, pour vous servir, cavalier.

— Quel âge avez-vous ?

— Dix-sept ans.

— Vous êtes de ce pays .''

— Oui, seigneur.

— Fille de bourgeois.?

— Non, seigneur, je suis batelera.

— Batelera! et vous n'êtes pas à la mer.?

— La marée est basse j et puis il faut bien laver son linge. Ici la jeune fille s'enhardit et continue d'elle-même :

— J'étais sur le rivage l'autre jour, cavalier, quand vous êtes arrivé. Je vous ai vu. Vous aviez d'abord pris Pepa pour vous passer; mais, comme vous étiez avec le seigneur Léon, comme le seigneur était déjà embarqué et que Manuela la catalane est sa batelière, vous avez passé avec Manuela. Cette pauvre Pepa! Mais vous lui avez donné une piécette. — Te rappelles-tu, dit-elle en se tournant vers sa compagne, te rappelles-tu, Maria Andrès.? le seigneur cavalier avait choisi d'abord Pepa.

— Et pourquoi l'avais-je choisie ?

La jeune fille m'a regardé avec ses grands yeux naïfs et a répondu sans hésiter :

— Parce qu'elle est la plus jolie.

Puis elle s'est remise à frapper son linge. La vieille, qui avait fini sa tâche et qui s'en allait, a dit en passant près de moi :

— La muchacha a raison, seigneur.

Et en disant cela, elle a posé sa corbeille à terre et s'est assise sur le rebord du sentier, fixant sur les deux jeunes filles et sur moi ses petits yeux gris, percés comme avec une vrille au milieu des rides.

— Voulez- vous, lui ai-je dit, que je vous aide à remettre ce panier sur votre tête.?

— Mille grâces, cavaher! personne ne m'a aidée hier, personne ne m'aidera demain; il vaut mieux que personne ne m'aide aujourd'hui.

— Comment nommez-vous cette herbe en espagnol.? ai-je dit en désignant le cresson du bout de ma canne.

— Verros, seigneur.

— Et en basque.?

AUTOUR DP. PASAGES. 363

Elle m'a rcpondu un mot très long dont je ne me souviens pas assez pour l'écrire.

Je me suis tourné vers les jeunes filles :

— Maria Juana, comment s'appelle votre qucrido?

— Je n'en ai pas.

— Et Maria Andrès ?

— Maria Andrès en a un.

La jeune fille dit cela délibérément, sans hésiter, sans paraître surprise de la question ni embarrassée de la réponse.

— Comment s'appelle le querido de Maria Andrès ?

— Oh! c'est un pêcheur, un pauvre mozzo. Il est très jaloux. Tenez, il est là dans la baie; on le voit d'ici dans son bateau.

Ici, la vieille a repris la parole :

— Et heureusement il ne vous voit pas, vous autres! Il serait content s'il voyait Maria Andrès rire et causer avec ce seigneur! Parler avec un français, doux Jésus! Mieux vaudrait jaser avec les quatre démons du levant et du couchant, du nord et du midi.

Un soldat a passé; j'ai fait aux jeunes filles un salut de la mainj elles me l'ont rendu avec le sourire, et j'ai poursuivi mon chemin.

6 ;ioiit. - 3 heures.

J'entendais un jeune coq chanter dans l'éloignement, et je continuai à marcher. Je suis arrivé ici, par une route très âpre taillée dans le roc pour les chariots à bœufs, jusqu'à un ravin étrangement sauvage. Les rochers qui sortent des bruyères sur la pente escarpée de la montagne figurent presque tous des têtes gigantesques; il y a des têtes de mort, des profils égyptiens, des silènes barbus qui rient dans l'herbe, de mornes chevaliers au masque sévère. Tout y est jusqu'à Odry, qui ricane sous une perruque de broussailles.

Par la brisure des deux montagnes, à droite, j'aperçois un bras de mer, trois villages, deux ruines, dont un couvent, une admirable vallée, une chaîne de hauts sommets couverts de nuages.

Le village de Leso, qui est le plus près des trois villages, a une belle église gothique d'une masse simple et grande; on dirait une forteresse. Dieu lui-même habite des citadelles dans ce pays où la guerre ne s'éteint jamais à un coin de l'horizon sans se rallumer à l'autre.

j heures 1/2.

Ici le spectacle est d'une magnificence formidable. L'horizon est en deux morceaux, mer et montagne. Le rivage se prolonge devant moi à perte de vue. Il a l'angle et la forme de l'immense escarpe d'un immense retranchement que la bruyère gazonne. Un précipice qui a le même angle forme la contrescarpe.

Du côté de la terre, la mer assiège avec rage et brise ce retranchement, sur l'arête duquel la nature a posé un parapet qu'on dirait bâti avec l'équerre. Le retranchement s'écroule çà et là par grandes lames qui tombent d'un seul bloc dans l'océan. Figurez-vous des ardoises de quatrevingts pieds de long. Où je suis, l'assaut a été furieux, le ravage est terrible. Il s'est fait une brèche monstrueuse.

Je suis assis à la pointe extrême du rocher en surplomb qui domine cette brèche. Une forêt de fougères remplit le haut de l'écroulement. Une foule de chênes-nains, que le vent de mer fauche à la hauteur d'un gazon, croissent autour de moi. Je cueille une jolie feuille rouge.

D'imperceptibles bateaux pêcheurs nagent au fond du gouffre à mes pieds j les maquereaux, les lubines et les sardines brillent au soleil dans le fond des barques comme des tas d'étoiles. Les nuages donnent à la mer des reflets d'airain.

7 heures.

Le soleil se couche. Je redescends. Un enfant chante dans la montagne. Je le vois qui passe au fond d'un chemin creux, chassant six vaches devant lui. Les créneaux de la montagne découpent leurs larges ombres sur un champ roux où paissent des moutons.

La mer est d'un vert de chrysoprase. Elle devient plus sombre. Le ciel s'éteint.

8 août.

J'avais depuis plusieurs jours remarqué dans la montagne un village d'un aspect étrange et sévère. Ce village s'appelle, je crois, Leso. Il est situé à l'extrémité du bras de mer de Pasages, à un endroit que la marée laisse à sec en se retirant. Hier, comme le soleil déclinait, j'ai pris à mi-côte une route à bœufs qui y conduit.

Cette route est souvent fort âpre, pavée par places de dalles de grès et de dalles de marbre, et coupée çà et là par des espèces d'escaliers abrupts que font les dalles en s'écroulant. Du reste, elle court sur la pente de deux montagnes que les bruyères violettes et les genêts jaunes couvrent en ce moment d'une immense chape de fleurs.

J'ai laissé à ma droite une grande ferme bâtie en pierre à porte ogive, puis à ma gauche une gorge très sauvage, où un torrent se fait jour de la façon la plus furieuse et la plus étrange à travers une masure qui a été une maison. J'ai passé ce torrent sur un petit pont d'une arche, et j'ai gravi la pente de la montagne opposée.

Des femmes chantaient 5 des enfants se baignaient dans des flaques d'eau j des ouvriers français venus de Bayonne, qui construisent en ce moment un bâtiment dans la baie, passaient dans un ravin, portant à sept une longue charpente; j'entendais la clochette des bœufs et le frémissement des arbres; le paysage était d'une gaîté magnifique; le vent faisait tout vivre; le soleil dorait tout.

Puis j'ai rencontré une ruine à droite, une ruine à gauche, une autre en core, puis un groupe de trois ou quatre derrière un bouquet de pommiers, et je me suis trouvé brusquement à quelques pas du village.

Je me sers ici à tort du mot ruine; je ne devrais jamais employer que le mot masure. Ces « ruines » se composent ordinairement de quatre murailles sans toit percées de quelques fenêtres, la plupart bouchées d'un tablier de briques et converties en meurtrières, avec des traces d'incendie partout, et dans l'intérieur une vache ou une chèvre qui broute paisiblement l'herbe du pavé et le lierre du mur. Ces masures sont les œuvres de la dernière guerre.

Comme j'entrais au village, une mendiante solennelle, pour le moins centenaire, s'est levée à l'angle d'un mur, et m'a demandé l'aumône avec un geste de protection formidable. J'ai donné un sou à ce siècle.

Je suis entré dans une rue lugubre, bordée** de grandes maisons noires.

toutes en pierre, quelques-unes avec des balcons de fer massif d'un travail ancien, quelques autres avec d'énormes blasons sculptés en ronde-bosse au milieu de la façade.

Des faces livides, et qui semblaient éveillées en sursaut, apparaissaient sur les seuils à mon passage. Presque toutes les fenêtres avaient, au lieu de rideaux, dévastes toiles d'araignées. Par ces fenêtres longues et étroites, je regardais dans les maisons, et je voyais des intérieurs de sépulcres.

En un instant il y eut une tête à chaque fenêtre, mais une tête plus vieille encore que la fenêtre. Toutes ces têtes mornes, cadavéreuses, comme éblouies par un jour trop vif, s'agitaient, se penchaient, chuchotaient. Ma venue avait mis cette fourmilière de spectres en rumeur. Il me semblait être dans un village de larves et de lamies, et toutes ces ombres regardaient avec colère et terreur un vivant.

La rue où j'entrais était tortueuse et coupée, pour ainsi dire, en deux étages. Le côté droit s'adossait à la montagne, le côté gauche s'enfonçait dans la vallée.

Il y avait beaucoup de maisons du quinzième siècle, avec deux grandes portes j sur le maître-claveau de la première porte était sculpté, de la manière la plus délicate et la plus élégante, le numéro de la maison mêlé de quelque signe religieux, une croix, une colombe, une branche de lys 3 sur le maître- claveau de la seconde étaient ciselés les attributs du métier de l'habitant, une roue pour un charron, une cognée pour un bûcheron. Dans ce village, tout avait une sombre et singulière grandeur. Une enseigne était un bas-relief.

C'était une misère profonde, mais ce n'était pas une misère vulgaire. C'était une misère dans des maisons de pierre de taille j une misère qui avait des balcons de fer ouvré comme le Louvre et des armoiries sur lames de marbre comme l'Escurial. Une peuplade de gentilshommes en haillons dans des cabanes de granit.

Je ne voyais pas un jeune visage, excepté quelques enfants déguenillés qui me suivaient de loin, et qui, dès que je me retournais, reculaient sans fuir comme de jeunes loups effarouchés.

De deux en deux maisons il y avait une ruine, la plupart du temps couverte de lierre et obstruée de broussailles, quelquefois ancienne, le plus souvent récente.

En enjambant les pans de mur, je suis arrivé jusqu'à une maison qui paraissait inhabitée. Toute la façade sur ce qui avait été la rue avait cet air morne d'un logis sans maîtres, portes soigneusement closes, aux fenêtres des volets verts d'une boiserie du temps de Louis XIII fermés partout. J'ai escaladé une petite clôture pour tourner autour de cette maison, et de

l'autre côté je l'ai trouvée ouverte, mais ouverte affreusement, ouverte de haut en bas par l'arrachement entier d'une façade dont la muraille gisait à terre d'un seul morceau dans un champ de maïs écrasé. J'ai marché sur cette muraille comme sur un pavé, et je suis entré dans la maison.

Quelle désolation! Je voyais d'un seul coup d'oeil les quatre étages éventrés. L'escalier a été brûlé j la cage de l'escalier n'est plus qu'un large trou où toutes les chambres viennent aboutir. Les murs, roux et hideux, montrent partout les marques de la flamme.

Je n'ai pu parcourir que le rez-de-chaussée, l'escalier manquant.

Cette maison était très grande et très haute ; elle n'est plus portée que par quelques piliers et quelques poutres amincies par le feu. Je la voyais pendre et trembler au-dessus de ma tête^ de temps en temps une pierre, une brique, un plâtras se détachait et tombait à mes pieds, ce qui faisait un bruit de vie sinistre dans cette maison morte. Au troisième étage, une planche à demi brûlée est restée suspendue à un clou; le vent l'agite et la fait grincer tristement. Je revoyais dans les chambres les volets solidement verrouillés. Il y a quelques lambeaux de papier sur les murs. Une chambre est peinte en rose. Dans la cuisine, à un endroit maintenant inaccessible, j'ai remarqué, sur le chambranle blanc de la haute cheminée, un petit navire dessiné au charbon par une main d'enfant.

D'une ruine séculaire on sort l'âme agrandie et dilatée. D'une ruine d'hier on sort le cœur serré. Dans la ruine antique, je me figure le fantôme 5 dans la ruine récente, je me représente le propriétaire. Le fantôme est moins triste.

Une église haute, énorme, granitique, lugubre, domine ce village farouche.

De loin ce n'est pas une église, c'est un bloc. En approchant, on distingue quelques trous dans la muraille, et à l'abside trois ou quatre ogives du quinzième siècle. Comme on a trouvé sans doute que cela donnait trop de jour dans cette boîte de pierre, on a muré ces ogives, et on n'a laissé au centre de chacune d'elles qu'un étroit ceil-de-bœuf. La muraille est rousse, âpre, rongée de lichen.

La façade est un grand mur coupé carrément, sans rosace, sans fenêtre, sans baie, et n'offrant à l'oeil d'autre ouverture que le portail, qui est bas et triste, avec deux colonnes frustes et un fronton nu. Deux longs arrachements de pierres noires balafrent cette façade du haut en bas. Elle est accostée à droite d'une longue et étroite tour, laquelle dépasse à peine le faîte de l'édifice.

Sept ou huit vieilles hideuses étaient accroupies solitairement de distance en distance autour de l'église. Je ne sais si cet arrangement était l'effet du

hasard, mais chacune de ces vieilles paraissait s'accoupler à une gargouille qui tendait le cou au-dessus de sa tête, au bord du toit. Par instants, les vieilles levaient les yeux au ciel et semblaient échanger de tendres regards avec les gargouilles.

Une de ces mendiantes sauvages attachait sur moi un œil plus fixe et plus fauve que les autres. Je suis allé droit à elle, ce qui a paru l'étonner j puis je lui ai montré l'église et je lui ai dit : Guilt'^^ ce qui signifie en basque : la clef. La gargouille vivante, apprivoisée par ce mot magique et par ime demi-piécette que j'ai jetée dans son tablier, s'est dressée debout et m'a dit : Boy, c'est-à-dire : oui. Elle a disparu derrière l'église.

Je suis resté seul devant le porche. Les autres vieilles s'étaient toutes levées et s'étaient groupées à un angle d'où elles me regardaient.

Quelques moments après, celle qui s'était éloignée a reparu tenant une clef. Elle a ouvert la porte de l'église, et j'y suis entré.

Était-ce l'heure, la nuit qui s'approchait.^ la disposition de mon esprit ou l'émanation même de l'édifice } jamais je n'ai ressenti impression plus glaçante qu'en pénétrant dans cette église.

C'était une haute nef, nue au dedans comme elle l'était au dehors, sombre, froide, misérable et grande, à peine éclairée par les reflets blafards et terreux d'un jour crépusculaire.

Au fond, derrière le tabernacle, sur une estrade de pierre, se développait du pavé à la voûte un immense dessus d'autel, chargé de statues et de basreliefs, jadis doré, maintenant rouillé, étageant sur une surface de soixante pieds de haut les formidables saints de l'Inquisition mêlés à l'architecture tragique et sinistre de Phihppe II. Cet autel, entrevu dans cette ombre, avait je ne sais quoi d'impitoyable et de terrible.

La vieille avait allumé un lumignon, qui scintillait dans une grande lampe de fer blanc estampé, d'un beau goût, suspendue devant l'autel. Ce lumignon n'ôtait rien à l'obscurité et ajoutait quelque chose à l'horreur.

Le prêtre monte à cet autel par un large degré qu'encaisse une rampe de pierre massive admirablement ouvrée dans ce goût sombre et élégant de Charles-Quint, qui répond à ce que nous nommons en France le style François \", et à ce qu'on nomme en Angleterre l'architecture Tudor.

J'ai monté cet escalier, et de là j'ai regardé l'église, qui est vraiment majestueuse et funèbre.

La vieille était je ne sais où dans quelque coin ténébreux. La porte était restée entr'ouverte, et je voyais au loin la campagne déjà couverte d'ombre, le ciel assombri, le bras de mer, vaste grève à sec en ce moment; sur le premier plan, une ruine qui était une cabane; sur le second

plan, une ruine qui était une maison d'alcade j au fond, une ruine qui était un couvent. La cabane ruinée, la maison ruinée, le couvent ruiné, ce ciel d'où le jour s'en va, cette plage d'où la mer se retire, n'était-ce pas un symbole complet? Il me semblait que, du fond de cette mystérieuse église, je voyais, non une campagne quelconque, mais la figure de l'Espagne.

En ce moment, im bruit singulier est venu jusqu'à moi. J'ai écouté, ne pouvant en croire mes oreilles, et écouté encore. Chose surprenante et qui annonce combien est déjà profonde la révolution qui se fait en ce pays : la bande d'enfants qui m'avait suivi de loin avait vu l'église ouverte j elle s'était installée sous le porche, et là elle chantait à tue-tête, et avec dérision et avec de longs éclats de rire, la messe et les vêpres, parodiant le prêtre à l'autel et les chantres dans le chœur.

Vous le dirai-je, ami.^ en ce moment-là, je me suis senti dans l'âme une pitié infinie pour ces pauvres enfants à qui la religion va manquer avant qu'on leur ait donné la civilisation.

Et puis, des enfants ma pitié est allée à cette pauvre vieille nef du saintoffice, obligée de subir cet affront en silence. Quel châtiment! quelle réaction! des enfants raillent ce qui a si longtemps fait trembler les hommes! Oh! si les pierres ont des entrailles, si l'âme des institutions se communique aux édifices qu'elles construisent, quelle morne et inexprimable colère devait en ce moment-là remuer jusqu'en leurs fondements ces austères et formidables murailles ! Et songer que ceci se passait auprès du berceau de saint-Ignace, à deux lieues de la vallée de Loyola! — A mesure que les enfants chantaient, la nef devenait plus sombre, et cette nuit qui se faisait dans l'église semblait être l'image de la nuit qui se faisait dans leur loi.

Triste église de Saint-Dominique, tu avais cru vaincre Satan, et tu es vaincue par Voltaire !

Voilà donc que tout est masure en Espagne! la maison, demeure de l'homme, est ruinée dans les campagnes; la religion, cette demeure de l'âme, est ruinée dans les cœurs.

Il faisait nuit quand je suis sorti de l'église. Toutes les fenêtres et toutes les portes étaient closes dans le village. Pas une lumière, pas un habitant. On eût dit que ces sépulcres s'étaient refermés et que ces spectres s'étaient rendormis.

Cependant, dans une place, j'ai distingué une lueur. Je m'y suis dirigé. Un volet était entre-bâillé à un rez-de-chaussée, et j'ai vu dans une chambre basse une vieille femme accroupie, immobile, adossée à un mur fraîchement blanchi. Au-dessus de sa tête brûlait une lampe attachée à un clou, la vieille lampe espagnole qui a la forme d'une lampe sépulcrale. J'ai cru voir rêver lady Macbeth.

La réverbération de cette lampe m'a permis de lire sur la porte de la maison d'en face cette inscription :

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