‹ En voyage (volume 2)Chapitre 88 sur 107 · CARNETS ET ALBUMS) DE 1840 A 187I · texte numérisé non relu

CARNETS ET ALBUMS) DE 1840 A 187I

Nous publions toute une série d'excursions et de voyages extraits des Albums et des Carnets de Victor Hugo : promenades en France, excursions en Suisse, voyages en Zélande et sur les bords du Rhin. Ce sont de simples notes qui devaient sans doute être rc'digées et développées plus tard. Elles ne pouvaient fournir la matière d'un volume , elles trouvent donc tout naturellement leur place ici comme complément des volumes posthumes de voyages; elles sont accompagnées de croquis de Victor Hugo.

Lorsque j'étais enfant, ce mot, Forêt-Noire, éveillait dans mon esprit une de ces idées complètes comme l'enfance les aime. Je me figurais une foret prodigieuse, impénétrable, effrayante, une futaie pleine de ténèbres avec des profondeurs brumeuses, des sentiers étroits cheminant à travers une herbe épaisse peuplée de reptiles invisibles, sous des arbres géants; partout des racines tortueuses sortant à demi de terre comme des poignées de serpents; de sinistres branchages épineux, des fouillis de sarments hideux se découpant comme des filets d'encre sur le ciel livide et y traçant çà et là l'inextricable paraphe du démon; des silhouettes immobiles de chats-huants perchées dans ces réseaux noirs; des yeux de braise flambant dans l'ombre comme des trous au mur de l'enfer ; tantôt forêt lugubre d'Albert Durer, tantôt forêt sinistre de Salvator Rosa; tantôt des bruits affreux, tantôt un silence horrible; les râles des chouettes, les huées des hiboux ou la morne taciturnité du sépulcre; le jour, une vague lueur; la nuit, une obscurité effroyable, avec quelques étoiles, pareilles à des prunelles effarées, dans les intervalles des arbres ou un blanc rayon de pleine lune au bout des branches.

Du reste les arbres de cette forêt de mes rêves n'étaient ni des sapins, ni des ormes, ni des chênes; c'étaient des arbres.

Plus tard, quand un peu plus de vie réelle commença à pénétrer dans mon imagination et à s'y mêler aux fantômes, ce ne fut plus la Forêt-Noire, ce fut la Forêt-Sombre. Elle était bien encore formidable et lugubre par endroits, mais un fantastique rayon de soleil y tombait dans des clairières

■•' Cette description de la Forêt-Noire est l'édition originale. Nous nous sommes con-

prise dans l'Album emporté par Victor Hugo , tentés d'indiquer les raisons qui avaient poussé

en 1840, pendant son second voyage au Victor Hugo à antidater les Lettres du Khiii

Rhin. {heKhin, Historique, p. joj et 507).

Nous avons dû, en publiant le Kbiitj écrit Mais dans ce volume nous nous croyons

sous forme de Lettres a un amij respecter dans autorisés à reproduire ces quelques pages,

cette édition et la classification établie par sorte de complément intime aux Lettres pu-

l'auteur, et l'ordre chronologique suivi dans bliées par Victor Hugo.

profondes entrevues à travers une colonnade d'énormes troncs d'arbres. Dans ces clairières paissaient des troupeaux frissonnants de biches et de daims, et de petits ruisseaux d'argent, où les fées venaient la nuit laver leurs pieds nus, y coulaient sur un joyeux gazon vert. Les arbres avaient pris un feuillage distinct, et étaient devenus des chênes immenses. Sous ces branchages qui avaient encore je ne sais quoi de surnaturel, erraient des figures, des visions, des apparitions tantôt charmantes, tantôt redoutables. C'était la duchesse Ottilia, ou l'abbesse Margeretha, ou le sévère Hermann r', rhingrave de Freiburg au onzième siècle, marchant gravement, le casque en tête, avec sa longue barbe, vêtu d'une robe blanche et d'un scapulaire noir, un bâton dans une main, un livre dans l'autre, ou l'antique Berthold, landgrave du Brisgau, duc de Souabe, marquis de Vérone et de Bade, entièrement habillé de fer et secouant un lion sur sa bannière, ou le jeune margrave Jacob passant sous les futaies avec son motion ducal d'où sortaient deux cornes de cerf; ou le Freischutz avec ses spectres, ou Schinderhannes avec ses bandits.

C'était encore, comme vous voyez, une Forêt-Noire fort peu habitable. Cependant j'y voyais des bûcherons et j'y entendais le bruit des cognées. Cette seconde Forêt-Noire de mes rêves était évidemment située sur un plateau de l'enfer moins éloigné du ciel que la première.

[légende.]

Bôhdan, le formidable chef zaporavien , vient de traverser Vlemiki. D'une main il a semé l'incendie et de l'autre il a semé les sépulcres, ces pierres froides que le soleil blanchit çà et là dans la plaine. Le village florissant n'est plus. La grande tour carrée bâtie par les princes payens de Circassie est fendue comme d'un coup de sabre jusqu'aux deux tiers de sa hauteur, et les cabanes écroulées l'une sur l'autre fument autour de sa base comme le tas de cendre où cuisent les châtaignes.

Quel jour tomberas-tu, ô tour de Vlemiki.'^

Si les pierres pouvaient parler, la tour répondrait : J'étais déjà tombée depuis longtemps, puisque l'esprit des anciens hommes est mort. Je suis tombée depuis longtemps, 6 passants qui questionnez les pierres. Ce n'est que mon spectre qui est debout.

La désolation est immense. Le village est brûlé, les forêts de pins sont brûlées, les champs de maïs sont brûlés. A peine, à une ligne pâle qui serpente dans le paysage noir, reconnaît-on le sentier de Vlemiki, le sentier fleuri de Vlemiki où les jeunes filles riaient le matin, où les vieillards riaient le soir, car l'alouette chante dès l'aube et le hibou ne devient joyeux qu'à la nuit. La cendre et le charbon, voilà maintenant la verdure et les fleurs de Vlemiki. Toute cette grande plaine est comme le dessus d'une maison incendiée. L'église, brûlée avec sa haie d'aubépine, n'est plus qu'un sombre amas de décombres tombé sur la croix disparue.

Quel jour te relèveras-tu, ô église de Vlemiki.?

Si les pierres pouvaient parler, l'église répondrait : Je ne suis pas tombée, je suis toujours debout. Je ne suis pas une église, je suis l'église. La maison où vivent les hommes meurt avec les hommesj la maison où vit Dieu ne peut mourir qu'avec Dieu. Je suis debout, ô passants qui interrogez les choses. Ce que vous voyez gisant à terre, ce n'est pas moi, c'est mon ombre.

S'-Goar, 19 septembre 1840.

NOTES

19 octobre.

Forêt-Noire. — Merisiers au bord de la route. — Ouragan. — Les feuilles volent comme des essaims d'oiseaux, les sapins agitent éperdument leurs guirlandes funèbres.

Les immenses vagues de l'air, molles et calmes dans les plaines, se heurtent, se déchirent, se brisent, tourbillonnent et, pour ainsi dire, écument aux crêtes des hautes chaînes de montagnes comme les flots de la mer aux bancs de rochers. De là les grands vents furieux des Alpes et des Andes.

Il pleut à verse. Les paysans, accoutrés pour l'orage, apparaissent sous les aspects les plus fantastiques. Les uns arborent des houppelandes inexprimables, des paletots dantesques, des parapluies dont aucun rêve n'approcherait, ou surgissent au-dessus d'une énorme cravate que le vent dénoue et qui leur fait une barbe rouge ou bleue. Les autres s'engloutissent sous de prodigieux chapeaux qui leur donnent l'air de passants absurdes coiffés d'un chaudron. Les femmes marchent dans les flaques d'eau en relevant gracieusement leur jupe sous laquelle on aperçoit une paire de bottes.

Il fait beau, charmants costumes. Il pleut, affreuses guenilles.

Papillons au soleil, dans l'orage chenilles.

Spaïchingen, village calviniste; le dimanche, grave et superbe costume des femmes. Veste de velours noir, cravate noire nouée derrière le cou, coiffe-calotte de soie noire tombant jusque sur les sourcils avec deux longs rubans et deux longues nattes de cheveux par derrière. Jupe très grosse et très courte de laine noire, et tablier de taffetas noir à mille plis, bas rouges. Elles sont charmantes ainsi. De beaux paysans de Watteau, coiffés du tricorne équilatéral, en culotte courte, en gilet à ramages et en bas blancs serrent de fort près les jolies filles dantesques. On s'en va par couples dans la Forêt-Noire.

On rencontre souvent en Allemagne des églises coupées en deux longitudinalement par une espèce de barrière en bois à claire-voie. D'un côté

sont les catholiques romains, de l'autre les luthériens. La messe agite sa clochette à droite, le prêche élève la voix à gauche 3 l'église reste parfaitement tranquille.

Des religions qui se coudoient sans s'indigner sont des religions bien malades. Cette paix des églises partagées, c'est le bon voisinage de deux lits d'hôpital où chacun agonise de son côté.

DE DONAUESCHINGEN A HAUSACH.

;tobre.

Hautes colonnades grises des pins avec leurs chapiteaux verts. Bras noirs du chêne secouant au vent d'automne les rouges haillons de son feuillage.

Il a neigé cette nuit. La route court sur un haut plateau défriché. On ne voit autour de soi dans un immense horizon que des plaines blanches et des bois noirs où volent par nuées des pies et des corbeaux. Une fumée de charbonnerie sortant çà et là d'entre les sapins raie ce paysage demideuil.

Goût d'ornement de ces paysans. — Dans les villages, pots de fleurs peints sur les chaumières les plus misérables, ou paysages naïfs à perspective chinoise. Des entrelacements de joncs de diverses couleurs font des arabesques aux paniers des servantes. Les manches à balai rubannés de rouge et de bleu. Les seaux et les baquets peints. Les coffres coloriés avec rosaces et compartiments bleus et rouges. Une madone peinte sur le tamis.

Jolis costumes des femmes. Calottes brodées, jupes noires, corsets galonnés lacés par devant avec des rubans bouton d'or, bas mi-partis bleu et blanc, chemises à grosses manches blanches j bras nus, même sous le givre et la glace. La coquetterie est une perce-neige.

Rouliers à dix chevaux. Aigles à deux têtes imprimés sur les plaques de cuir des harnais.

Solitudes profondes. De temps en temps passe un roi homérique avec son ministre et son peuple, c'est-à-dire un berger avec son chien et son troupeau de moutons.

Toujours des paysans Louis XV. Un ruban moiré et un large anneau d'argent à leur chapeau.

Dans les auberges, on vous change vos pièces d'or contre des cuivrailles quelconques. Plus je vois les liards étrangers, plus j'apprécie les napoléons français.

Midi. — La Forêt-Noire devient cic plus en plus une plaine blanche. Çà et là, quelques sapins sombres faisant tache. Le bon Dieu a renversé son encrier sur le paysage.

Voici des vallons. Voici la vie. Un ravin s'ébauche sur la croupe du plateau. Une petite rivière à pleins bords y serpente. Roues ccumantes sous toutes les cabanes. — Maisons à toits de planches ou de chaume, vermoulus, chargés de mousse. Des pigeons sur le faîte, un chien-loup au seuil. Dans l'intérieur, on entrevoit des chats rêveurs sur des échellesescaliers.

Admirable descente! Ah! voici le beau : vallée verte, mille ruisseaux. Replis sans fin de la route au flanc de la montagne. Grands toits noirs au bord de l'eau dans les arbres, ce sont des saboteries qui cognent à l'ombre de leurs merisiers, des distilleries qu'on voit fumer, des scieries qu'on entend haleter. Vaches et chèvres broutant dans les rochers. Souches d'arbres que les montagnards traînent avec des chaînes. Troncs des sapins qui glissent par le ravin du haut de la montagne.

— Hornberg (montagne-corne). Une tour carrée, ruinée, dominant un joli village vivant. — Avant d'y arriver, arche dans le rocher au milieu du chemin. C'est ici, plutôt qu'à Gernsbach qu'on aurait dû inscrire sur le rocher l'inscription :

EX RUPE FRACTA HyEC VF A FACTA

Brisures du granit imitant des escaliers penchés. Ombre profonde et croissante des montagnes. Cavernes inaccessibles. Ici on a pris Schinderhannes. Grâce riante de la vallée.

La nuit — pluie battante. La terre tremble tout à coup sous la voiture. Un bruit effrayant. C'est un torrent qu'on passe sur un pont de bois. De hautes gerbes d'étincelles secouées par le vent jaillissent du milieu de la forêt. Le paysage apparaît modelé vaguement par une réverbération rougeâtre. Ce sont des charbonneries qui flambent.

23 octobre, matin.

La route est charmante entre les arbres. — Ce torrent, qu'elle côtoie, c'est la Gutach. Le piquebois, son petit ventre blanc collé contre l'écorce, épluche l'un après l'autre tous les arbres des vergers.

Rivières. — Cascades à chaque pas. — Bœufs buvant au torrent.

Enseignes des auberges : Un cerf. Un cor de chasse. — Un lion tenant un verre de bière dans sa griffe. — Un archer Louis XII ajustant une cible {le tireur).

Le costume de l'homme ressemble au miheu dans lequel il est placé. Dans la Champagne pouilleuse, où la campagne n'est qu'un rapiéçage hideux de guenilles rousses ou grises, le costume du paysan n'est qu'un haillon de plus. Dans la Forêt-Noire, où tout est vie, végétation, ruissellement, parfum, pistil frémissant, corolle ouverte, pétale peint, la paysanne est habillée comme une fleur.

Maisons telles que la montagne les fait, basées sur le rocher du mont, couvertes de la paille de la vallée, bâties et revêtues du sapin de la forêt; bravant la pluie sous leur grand toit rabattu sur leurs yeux, le vent sous leur empierrage, l'inondation sur leurs piliers; ajustées comme des vaisseaux de ligne. Un compartiment pour chaque objet. Chaque chose a sa place. Meules à repasser les haches et les faulx. Niche coloriée du saint à l'angle. Fenêtres à coulisses. Vitres lavées, châssis peints. Trois ou quatre étages. En bas le bois, en haut le fourrage. Galerie à jour entourant la maison. Balcon-sécherie. Linge. Maïs. Citrouilles. Balcon de plaisance, au midi, sur la belle vue. Compartiment des mousses et des fougères séchées. Oignons tressés en couronnes. Toits charmants de forme et de couleur. Pièces neuves aux vieux toits, de chaume aux toits de bois, de bois aux toits de chaume, de chaume et de bois aux toits de tuile. Je ne sais quel goût capricieux et vif dans ce bariolage. Pots de fleurs partout. Vitrages carrés et ronds. Châssis bleu-ciel ou vert-tendre sur les façades noires ou rouge sombre. Femmes et enfants, heureux et actifs. A défaut du saint, le chiffre JÉS en rouge sur le mur blanc. Cabanes-palais devant lesquelles se promènent majestueusement l'oie et le coq d'Inde, ce cygne et ce paon du paysan.

On voit dans l'intérieur pendu à un clou le chapeau de fête de la paysanne, gracieuse rondache de paille grossière ornée de roses en laine rouge qui font sur ce jaune d'or un fracas charmant.

Fagots noirs et copeaux blancs. — Devant la porte, les roues, les montants et la flèche du chariot démonté. La fontaine tombe en fllet d'argent de son aqueduc de bois. - — En passant sur la route entre le torrent et la montagne on entend faire la prière à voix haute dans les chaumières. Les vieux toits de chaume devenus gris sont comme de grandes peaux de chevreuil. Ils écrivent sur la façade de la maison le nom de l'homme et de la femme et la date du mariage. Dans un endroit sauvage, cabane isolée et riante avec cette inscription : Fùie/im Meid, — Thekla Merckel ijp^.

1793! date de bonheur! Ils ont ignoré les révolutions, ils ont été heureux! Philémon et Baucis,

Au moment où je passais, je m'arrêtai devant la cabane, sept carreaux s'ouvrirent l'un après l'autre et sept blondes têtes d'enfants joyeux y apparurent. Au fond je voyais une belle jeune femme assise et filant. Auprès d'elle deux vieillards, Fidelius et Thekla, sans doute, les ancêtres de tout ce petit monde, l'Adam et l'Eve de ce paradis.

Vieillard calme, vieille femme souriante. Elle se hâtait de dresser une vieille table près de son mari pour son déjeuner.

Baucis en ctaya les appuis chancelants

Des débris d'un vieux vase, autre injure des ans.

Un rayon de soleil dorait la tête d'un huitième petit enfant assis comme sous un porche entre les jambes vénérables de l'aïeul.

Je contemplais cette famille de patriarches, je me disais : l'année de la terreur s'est mêlée à cette églogue. C'est le jour des révolutions que leur bonheur a commencé. Ils ne savent pas qu'un tourbillon de ténèbres couvrait l'Europe à l'heure même où leur aube se levait. Le monde était bouleversé, ils l'ignorent, leur vallée était tranquille. Ils ont écrit cette date sur ce mur et ils la bénissent tous les jours. 1793! chiffre flamboyant pour l'univers entier! chiffre rayonnant pour cette chaumière!

— DE MAUSACII A FREUDENSTADT. —

Matin. Dans ma chambre, odeur des sapins fraîchement coupés. Un torrent fume et bout sous ma fenêtre avec le bruit d'une marmite de géant.

Cherté des auberges.

Le vieil esprit de la Forêt-Noire est là tout entier, mêlé au progrès européen. Heureuse combinaison de Jean l'Écorcheur avec Robert Macaire. Il semble que la fameuse bande de 1799 se soit dispersée dans tous les Gasthaus, s'y soit établie homme par homme, et y prospère comme autrefois, — au bord des grands chemins. Aujourd'hui le voyageur, à son débotté, est reçu sur des perrons ombragés d'une grande enseigne-potence en fer doré par des hommes gras et souriants, — voleurs sous Schinderhannes et aubergistes après sa mort.

(Des auberges-cavernes excepter Kippoldsau. Excellente et honnête. Hospitalité plutôt qu'hôtellerie.)

Midi. — En montant le Kniabis.

Il a neigé. On croirait voir des milliers de colombes perchées sur les sapins décrépits rongés par le lichen.

En bas de k montagne le printemps, en haut (1,700 pieds), l'hiver. De vastes plaines blanches. Le toit blanc des chaumières entrevu dans la brume. Des balises bordent la route. Sous la neige une terre noire. Çà et là des llacjues d'eau qui ont l'air de mares d'encre.

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