‹ En voyage (volume 2)Chapitre 89 sur 107 · DE FREUDENSTADT A GERNSBACH · texte numérisé non relu

DE FREUDENSTADT A GERNSBACH

24 octobre. — ■ Matin.

Au cœur de la Forêt-Noire, il y a une ville. Au centre de cette ville il y a une immense place carrée bordée sur ses quatre côtés de vieilles maisons basses et larges, presque uniformes, surmontées de vastes pignons aigus et portées par des arcades déjetées ou par des piliers décrépits. Au milieu de cette place il y a une ravissante fontaine du quinzième siècle. Cette place, entourée de sa quadruple galerie d'arcades et de piliers, rappelle, avec je ne sais quoi d'étrange, d'antique et de grand, la place Royale de Paris et la place ducale de Gharleville. Les rues de la ville sont larges, les maisons n'ont qu'un étage sous le pignon, les baies des portes offrent toutes les coupes depuis l'architrave à consoles du treizième siècle jusqu'à l'anse de panier du quinzième. Devant chaque maison s'élève une grosse pile de bois. La ville est sur un grand plateau nu, défendu et rendu presque inabordable par d'âpres escarpements et de profondes vallées, blanchi par la neige dès le mois d'octobre, et bordé de toutes parts par les crêtes noires des sapins. Presque aucun voyageur ne passe là.

Cette Tombouctou de la Forêt-Noire s'appelle Freudenstadt.

Orage. Des tourbillons de feuilles grises s'envolent des arbres furieusement secoués par le vent comme des essaims d'oiseaux effrayés. — Roulieis. — Chapeaux coniques qui ont la forme du long moyeu de leur voiture.

Murg. — Rochers 3 — blocs j — écume. Figurez-vous un immense mur cyclopéen écroulé à travers lequel coule une eau furieuse.

Prodigieux sapins (80, 100 pieds). Les rochers moisis et moussus descendent pêle-mêle de la montagne à travers la forêt comme un troupeau d'énormes crapauds verts. De temps en temps un gros rocher debout et arrondi au sommet se dresse comme un pouce de titan avec un doigtier de mousse.

On a exploité autrefois dans la Forêt-Noire des mines de cuivre, de

plomb, de bismuth et d'argent. A la rigueur après un grand orage on pourrait voir étinceler sous les pieds des chevaux des dodécaèdres de sulfure de cuivre, des stalactites de cuivre gris et des cristaux de phosphate de plomb vert.

Verrerie de Schwazenberg. On y parle encore de Schinderhannes.

Pêcheries. — Pêcheurs à la ligne dans le torrent.

Précipices profonds. Rochers vert-de-grisés par le lichen.

Sapins écorcés roulés par la Murg, qui seront assemblés en radeaux à Mannheim et iront faire des mâts de navire à Rotterdam et à Dordrccht. La Murg les jette au Rhin qui les emporte à l'océan.

Haut sommet d'où les détours de la Murg dessinent dans la vallée une tête de taureau avec les cornes.

Apres chemins creux qui servent l'été aux chariots à bœufs et l'hiver aux torrents. — La végétation copie l'homme. Le chou coiffé de son immense chapeau caresse la betterave en jupon vert sombre et à bas rouges.

Vers midi les nuages s'enlèvent en laissant à nu sur les montagnes les sapins poudrés de neige. A chaque instant admirables torrents de toutes les couleurs, vert-bouteille, bleu -saphir, cristal-fumé, topaze-brûlée.

Manie des kiosques. Où la vallée est le plus admirable, on est sûr de trouver un affreux petit belvédère à colonnades, niché dans les arbres sur de magnifiques rochers qui n'en peuvent mais. Cela est partout en Suisse comme en Allemagne. Si j'étais M. de Bade, je ferais écrire en grosses lettres sur la vieille muraille granitique de la Murg : Défense de déposer des rotondes et des temples ^recs le long de cette vallée.

25 octobre.

Rastadt, ville des congrès. On y fabrique, dit l'annuaire commercial, de jolis ouvrages en papier mâché. Epigramme du hasard qui les fait souvent bonnes. Mélancolique palais de la margrave sybille. Le gracieux devenu grave, le joli devenu lugubre, le coquet devenu sépulcral. On s'attend à rencontrer sous ces bosquets en ruine des spectres de poupées.

Jardin, grands marronniers. Je me suis promené dans ces allées dont le tracé se dérobait.

Statues tristes au-dessus d'une treille, brutalisées par des vignerons j elles, ces Pomones et ces Dianes, qui, il y a cent ans à peine, étaient courtisées par des seigneurs. Charmant fronton rococo exhaussé sur perron de la cha-

pelle bâtie par la margrave sybille. Triple blason de la margrave dans le tympan. Dédicace où la vierge est qualifiée comme je ne l'ai vu nulle part, d'une façon qui sent un peu l'hérésie, ce me semble : Filia dei patris, niatri dei fiHi et ï^onscÇ dei ^iritm san^i, beatcc Maria Virgini. Dans la chapelle ime lampe qui brùlc. Une madone, vraie madone espagnole, entourée d'exvoto, vêtue de brocart d'or et de perles derrière son grillage, avec le bambino couronné dans ses bras. Devant la madone prie une pauvre femme en haillons qui tient aussi un enfant.

Sous les feuilles jaunes, fontaines taries, bassin effacé. Grand gazon devant la façade coupé par une allée en croix qui le fait ressembler à un blason de la croisade posé à terre. Volets dorés par le haut, noircis de vétusté par le bas, fermés. Un promeneur dans le jardin. Un seul. Un vieillard. A l'aile gauche, porte de fer, volets de fer fermés. Effet sinistre.

Façade sur la ville, copie de celle de Versailles. Guérites creusées dans les piédestaux des statues qui font que Minerve et Hercule ont un soldat badois entre les jambes.

Pendant que j'errais dans le jardin, l'horloge de ce château, si joyeux et si brillant jadis, maintenant sombre, muet et désert, a frappé lentement et tristement douze coups. On eût dit qu'elle sonnait minuit à midi.

27 octobre.

J'ai traversé la plaine du Rhin en ligne directe, dans sa largeur, de Heidelberg à Dûrkheim, des montagnes du Neckar aux collines d'Eisenach, dix lieues dont j'ai fait une moitié le matin en chemin de fer et l'autre le soir en voiturin. A Mannheim j'ai passé le Rhin sur un pont de bateaux.

Dans les champs, vaste plaine plate et nue en automne, les grands faisceaux des perches du houblon imitent les tentes d'un camp, et quand on approche de Philippshall les baraques de la Saline ajoutent à l'illusion.

A Dûrkheim, pendant que le cocher fait manger l'avoine à son cheval, ascension aux ruines de l'abbaye de Limbourg, à la nuit tombante. — Fondée en 1030 par l'empereur Conrad II et l'impératrice Gisèle sur l'emplacement de leur château où leur fils Conrad s'était tué par accident. Dévastée en 1504 par Enrich VIII, comte de Linange-Dabo. Brûlée. — Le tombeau du jeune Conrad est dans ces décombres. On dit que son ombre y revient. Je n'ai rien vu.

Le ciel visible par vingt-trois fenêtres crevées. Rires des enfants dans les

vignes au bas de la colline. J'arrache un échalas et je m'en aide pour monter.

Une étoile à la haute fenêtre de la tour comme une lampe allumée.

Voyage de nuit dans les montagnes jusqu'à Kaiserlautern. Aspects étranges du paysage. Eaux entrevues. On ne sait si ce sont des lacs ou des rivières. J'aperçois sur les collines dans les broussailles, dans l'ombre, des ruines hideuses et bizarres, de vieux châteaux écroulés et déformés par le lierre, habités par des spectres, disent les légendes^ la plupart de ces ruines dont on ne sait ni l'âge, ni l'origine, ni l'histoire, portent des noms singuliers dans le pays : Ne grogne'7 pas! (Murr' mir nicht viel!). — Ne regarde'7 pas en arrière! (Schau dich nicht um!). — Un canton de la forêt s'appelle : Ne vom soucie'^ de rien! (Kehr dich an nichts !).

Un ciel blafard apparaît à travers les ogives noires. Le vent agite les broussailles sur les tronçons de vieilles tours. Comme les Septs-Monts, ces montagnes ont leur Drachenfels où Sigefroi-le-Cornu assiégea le dragon j comme Lorch elles ont leur Heidenmauer {mur des payens), un camp d'Attila sur une colline^ comme le Wisperthal, elles ont leur pierre du diable, leur Teufel/fe/n, roche percée où les druides faisaient leurs sacrifices. — Là aussi la caverne de Barberoussc.

(Raconter la légende'".)

Il y a un Rhin que tout le moncie connaît ou du moins désire connaître. C'est le Rhin célèbre qui coule de Mayence à Cologne, ou pour parler plus exactement, de Bingen à Kœnigswinter, entre deux murailles de basalte. Mais il y a un autre Rhin qu'aucun voyageur ne côtoie et dont personne ne parle; c'est celui qui coule du lac de Constance à Bâle entre deux collines de roche calcaire. A mon sens, le Rhin supérieur n'est pas moins beau que le Rhin inférieur. Le Rhin inférieur traverse un bouleversement volcanique, le Rhin supérieur traverse une formation diluvienne. Le Rhin inférieur est plus large, plus vivant, plus superbe, a plus de villes, plus de navires, plus de ruines, plus d'histoire, plus de souvenirs, plus de grandeur. Le Rhin supérieur est plus vert, plus sauvage, plus écumant, tout aussi encaissé; il n'a pas les ponts de bateaux, mais il a les ponts de bois couverts; il a l'ombre de la Forêt -Noire, et les quatre villes- forestières, W'^aldshut, Laufenburg, Sœckingen, Rheinfelden, qui égalent peut-être, sinon en grandeur monu-

'^^ Cette légende est racontée dans les BttrgraveSj acte I, scène des esclaves.

mentale, du moins en beauté pittoresque, les quatre villes impériales du Rhin inférieur. Spire, Mayence, Coblentz et Cologne^ il n'a pas le Mein et la Moselle, mais il a la Murg et le Neckar; il n'a pas les Sept-Monts, mais il a SchaflFhouse.

J'ai vu la Meuse, le Rhin, le Neckar, la Moselle. J'ai étudié les questions de guerre et de paix, d'équilibre et de perturbation, les soldats prussiens, autrichiens, hessois, badois, tous les aigles et tous les lions et tous les griffons de la confédération germanique^ maintenant, dans ime aubergemétairie, je passe ma journée à contempler une basse-cour où il y a un chat.

Rien ne me divertit comme un chat dans une basse-cour. C'est un spectacle charmant. Le chat est un philosophe distingué, un poëte, un penseur, un fabuliste. Il vit parmi les animaux. Regardez un peu ma bassecour, je vous prie. Le dogue, qui a veillé toute la nuit, dort tout le jour dans sa niche. Le pourceau grogne dans sa souille. Le lapin est bête, le dindon est sot, l'oie est stupide. Les uns cancannent, les autres caquettent. Tous bavardent au hasard sans écouter leur voisin. La poule, cette commère, jalouse la pintade qui prend des façons pincées de créole et d'étrangère. Le canard, ce porc de la gent volatile, se goberge hideusement dans la mare. Le coq, cet hidalgo, fait le bravache, promène et varie ses allures de capitan et s'épuise en dévouement, en désintéressement et en galanterie pour son sérail comme un chevalier arabe.

Le chat, lui, est dans son coin, dans sa fourrure, il a chaud, il est bien, il est seulj il a la meilleure place au soleil, il ne dit rien. S'il s'absente une heure ou deux, c'est pour aller chasser dans le verger, chasser non en chien, mais en chat, non pour les autres, mais pour lui. Que voulez- vous .^ La vie a des besoins misérables, il faut dîner tous les jours, et puis il est un peu gourmand, et puis un chat de basse-cour est un chat honorable et décent qui laisse les souris, fi donc! aux tigres de gouttière. Il a donc déjeuné discrètement, dans l'ombre, d'un moineau ou d'un chardonneret. Il revient, il reprend sa place, il se rassied, il rêve, il observe, et toujours et dans tous ses mouvements et dans toutes ses actions il déploie avec son grossier entourage ces manières de bonne compagnie, cette réserve, cette propreté en toutes choses, cette politesse légèrement ironique, ce demi-dédain indulgent, cette bienveillance à griffes cachées, cette supériorité voilée, cette résignation élégante, cet égoïsme savant, gracieux et sournois d'un homme d'esprit fourvoyé dans une réunion d'imbéciles.

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