NEMOURS
Aux portes de la ville se dresse une élégante flèche du douzième siècle. C'est Saint-Pierre-les-Nemours. Les collines qui bordent l'horizon, toutes couronnées d'un entablement de grès et d'un bouquet de pins, ont une forme gothique et rappellent de vieux fonds de tableaux flamands. Le grès explique et justifie toutes les roches invraisemblables de Van Eyck et d'Otto Venius.
De même que j'aime les anciennes villes, j'aime les anciennes auberges, les hôtelleries, comme disaient nos pères. On descendait de voiture dans la rue devant la porte où l'hôte vous accueillait en souriant. La première pièce où l'on entrait, c'était la cuisine. Le feu flambait dans la haute cheminée j la braise empourprait les fourneaux j de belles poteries, des faïences bleues, de vastes plats du Japon resplendissaient çà et là sur le mur sombre et enfumé. Un tournebroche gigantesque grinçait devant le feuj et la broche chargée de viandes tournait lentement au-dessus d'une longue lèche-frite, vous montrait tour à tour la venaison, la volaille et le gibier, et semblait vous dire : choisis. On choisissait en efl-et, et cette belle joyeuse flamme de fagot et de sarment, tout en cuisant le souper, réchaufl\ait le voyageur. — Aujourd'hui on descend «à l'hôtel «j l'auberge, fi donc! on entre dans une cour 5 un monsieur, qui est le garçon, vient vous recevoir d'un air dédaigneux pour le voyageur pauvre, ironique pour le riche. On vous fait monter un perron, puis un escalier orné de bronzes, et vous voilà dans une chambre où il y a des rideaux de calicot rouge et un secrétaire en acajou. Vous demandez du feuj on vous apporte avec cérémonie un morceau de bois vert et mouillé qui ne brûle pas dans une cheminée qui fume. Au bout de cinq minutes vous éteignez la bûche et vous ouvrez la fenêtre. Ce feu vous coûtera quarante sous. Vous demandez à souper. Le monsieur, qui est le garçon, vous apporte sur un petit guéridon branlant un poulet qu'on a déjà servi et un fricandeau qui a déjà servi. Ce fricandeau, ce poulet, ce guéridon et ce monsieur vous coûteront quatre francs. — Ceci est l'hôtel. Je préfère l'auberge.
L'ecu de France, à Nemours, est une auberge.
Hier, j'étais sorti de la ville comme le soleil se couchait et j'avais été voir quelques grès bizarres qui sont au bord de la route de Montargis. Quand je suis rentré à Nemours, la nuit était tombée et la lune se levait. Quelques nuages qui couraient dans le ciel voilaient la lune par instants et jetaient sur l'horizon de vagues ombres. Des jeunes filles accoudées au parapet du pont chantaient doucement. J'entendais le froissement de la rivière dans les roseaux. L'église et le château profilaient sur un ciel pâle leurs silhouettes gigantesques qui tremblaient dans l'eau parmi de longues lames
d'argent. Une lueur brillait dans l'église et découpait vivement sur la masse ténébreuse de l'abside les verrières lumineuses avec leurs fenestrages noirs. Toute la ville se taisait. Tout cela n'était ni une ville, ni une église, ni une rivière, ni de la couleur, ni de la lumière, ni de Tombre; c'était de la rêverie.
Je suis resté longtemps immobile, me laissant doucement pénétrer par cet ensemble inexprimable, par la sérénité du ciel, par la mélancolie de rheure. Je ne sais ce qui se passait dans mon esprit et je ne pourrais le dirc; c'était un de ces moments ineffables où l'on sent en soi quelque chose qui s'endort et quelque chose qui s'éveille.
MONTA RGLS.
3 octobre.
Montargis m'est apparu égayé par un jour de foire, attristé par un jour de pluie. Les chèvres, les bœufs, les vaches baissaient leur tcte oblique liée par une corde et tirée par un bouvier, les paysans endimanchés, les paysannes juchées sur leur charrette, encombraient les rues et les places. Partout le bruit, le mouvement, le choc des enchères, les éclats de rire 5 partout les boutiques en plein vent, les étoffes déployées, les vaisselles étalées à terre, les passequilles et les bimbeloteries 5 partout aussi la boue, l'ondée et les parapluies ouverts. Çà et là des tréteaux 5 une vieille femme debout sur un cabriolet, ornée d'une perruque jaune et d'un turban rouge à gland d'argent, offrait aux marchands de bœufs ébahis une poudre merveilleuse et montrait des vers solitaires dans des fioles; un saltimbanque coiffé de chiendent cabriolait sur des chaises cassées; les bateleurs étaient en verve; la foule était en joie; mais tous les paillasses du monde ne valent pas un rayon de soleil.
La ville, entourée de verdure, baignée d'un côté par le Loing, de l'autre par le canal, est jolie. Il reste quelques tours de la vieille enceinte du treizième siècle dont les bourgeois ont fait des terrasses et des tonnelles pour leurs jardinets. Çà et là, le canal, bordé de tanneries, rappelle Louviers et Amiens. L'église qu'on nomme, je crois, Sainte-Marguerite, est un assez beau vaisseau du quinzième siècle. L'abside va jusqu'au seizième. Des gens d'esprit ont remplacé les anciennes verrières par d'affreuses vitrailles de couleur dans le goût du café turc.
J'étais curieux de voir le château, ce magnifique château de Montargis, célèbre dans toute l'Europe, dont la grand'salle dépassait en longueur et en largeur la salle des pas-perdus du palais de justice de Paris. Je suis monté sur la colline par un escalier entre deux maisons; j'ai franchi une haute portedonjon du douzième siècle à archivolte romane; j'ai traversé plusieurs cours, et je suis arrivé ainsi jusqu'à une claire-voie de bois peinte en gris fermant une allée d'arbres bas et touffus. J'ai poussé la claire-voie, et je suis entré dans l'allée. Au bout de l'allée j'ai trouvé une maison, une grande maison triste et blanchâtre, tapissée de figuiers, composée d'un seul étage avec un pavillon à toit pointu et une terrasse d'où l'on voit la ville et la plaine; du reste solitaire, lézardée, délabrée, close, barricadée et déserte. Le jardin, plein de hautes herbes, envahi par la ronce et l'ortie, avait comme la maison quelque chose de farouche et de sauvage. Je cherchais des yeux à travers les branchages les hautes tours, les mâchicoulis sculptés, les créneaux formi-
dables du château de Montargis. Rien ne m'apparaissait. Enfin, à force de fureter dans les broussailles, j'ai découvert je ne sais quels tronçons informes, des pans de murs rongés de mousse; j'ai fait quelques pas dans la fougère mouillée, et j'ai aperçu par une brèche sous des buissons le caveau circulaire, noir et voûté d'une tour. La tour a été rasée. J'ai fait quelques pas encore, et je me suis trouvé sur une vaste esplanade toute couverte de ciguë et de bouillon-blanc. Un fossé dégradé borde cette esplanade dont le contour ondule et dessine vaguement au regard le plan géométral d'un grand édifice; des renflements arrondis indiquent la place des tours. J'avais sous les yeux le château de Montargis.