‹ En voyage (volume 2)Chapitre 90 sur 107 · NEMOURS · texte numérisé non relu

NEMOURS

z octobre.

Nemours n'est pas dans la montagne, mais il a des collines et des ravins j Nemours n'est pas dans la plaine, mais les lignes y sont tranquilles et l'horizon y est calme j Nemours n'est point dans la forêt, mais il a des arbres; Nemours n'est point au bord de la mer ni au bord d'un lac, mais il a de l'eau i Nemours n'a pas un palais ruiné comme Heidelberg ou Tancarville, mais il a un vieux fort du treizième siècle avec tour carrée et châtelet flanqué de quatre tourelles, aujourd'hui logis de fermier j les poules jouent dans les fossés, les pigeons nichent dans les mâchicoulis, et, de même que le soldat se fait laboureur, le donjon s'est fait colombier. C'est une loi; tout ce qui vieillit s'apaise. Nemours n'a pas une cathédrale comme Amiens ou Chartres, mais la paroisse est une de ces magnifiques églises de campagne, qui sont, dans leur genre et toute proportion gardée, aussi rares, aussi complètes, et on pourrait presque dire aussi belles que les cathédrales. Nemours n'a pas de vieilles rues à maisons sculptées comme Nuremberg, Rouen, Vitré ou Ernani, ni d'admirables places à devantures gothiques comme Francfort ou Bruxelles; mais les rues, la place et les maisons de Nemours, quoique un peu bien défigurées et engluées de badigeons variés, ont conservé la disposition, la dimension, l'irrégularité et la gaîté du moyen-âge.

Le Loing, qui passe à Nemours, a le sommeil d'un étang et la vie d'une rivière; les truites y fourmillent, les joncs y poussent, la rive y miroite. Aucun bateau à vapeur ne vient tuer le poisson, couper les roseaux et briser le miroir.

Nemours a des rochers comme Fontainebleau, des ombrages comme Montmorency, une ruine comme Montfort-l'Amaury, une flèche comme

Saint-Denis, des moulins comme Chaudfontaine, des tanneries comme Louviers, des maisons au bord de l'eau comme Saint-Goar. Ce qui est dispersé ailleurs est réuni à Nemours. Seulement c'est un groupe de choses modestes et paisibles, vieillies et riantes, dont aucune ne vous émerveille, dont aucune ne vous ennuie. Rien n'y est sublime, tout y est charmant. A l'âge de l'ambition, des soucis et des affaires, Nemours n'a rien à vous dire. Cela est trop doux, trop serein, trop retiré, trop solitaire. Il faut être à Nemours jeune et amoureux, et courir avec la joie des anges dans le cœur sur ces beaux gazons pleins de papillons et de fleurs, ou vieux et pensif, et se chauffer au soleil sur le seuil de ces humbles maisons que baigne une eau endormie. Nemours a tout à la fois le rayonnement des premières années et la paix des derniers jours. C'est un de ces lieux comme on en rêve pour commencer la vie ou pour la finir.

Autrefois la forêt de Fontainebleau venait jusqu'à Nemours. New/is, Ne/iioris vicm, dit l'étymologie. Aujourd'hui Nemours est hors des bois. Pourtant un ravissant paysage continue d'envelopper la ville. Les hommes ont abattu les arbres, mais ils n'ont pu tuer la verdure.

L'église, commencée au treizième siècle et terminée au seizième, est d'une masse admirable. C'est une flèche sur porche à jour appuyée à un immense pignon, derrière lequel se prolonge et se développe une grande nef avec transept ébauché, entourée d'une foule de chapelles très basses qui forment au dehors autant de petits châtelets à tourelles et à toits pointus. De robustes arcs-boutants à larges écartements rattachent puissamment ces châtelets à la nef. Tout cet ensemble est d'une forme hardie, simple, sévère et superbe. La couleur n'est pas moins belle que la forme. Les siècles ont répandu leur harmonie sur la pierre des murailles et sur l'ardoise de la flèche. Un vaste cadran à plaque métallique rehausse le grès noir du clocher. L'église, malheureusement grattée et badigeonnée à l'intérieur, a quelques vitraux précieux. Les lancettes de l'abside sont de belles verrières du quinzième siècle.

Le château que j'ai revu depuis que j'ai commencé d'écrire ces lignes est un peu moins champêtre que je ne croyais. Il appartient à la ville qui le loue à divers fermiers et en tire parti comme elle peut. On a fait des caves une prison, du rez-de-chaussée une salle de danse, et du premier étage un théâtre5 ce qui n'empêche pas les poules et les pigeons. Les pauvres prisonniers gémissent en bas, la pochette fredonne à l'entresol, le vaudeville roucoule à côté du colombier. Une sécherie de laines occupe les combles. N'y a-t-il pas quelque chose de profondément triste dans cette niaise manie d'utilité qui possède les conseils municipaux et qui fait ainsi d'un antique manoir historique je ne sais quel édifice arlequin ?

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