‹ En voyage (volume 2)Chapitre 98 sur 107 · PRIX D'ENTREE : I FRANC · texte numérisé non relu

PRIX D'ENTREE : I FRANC

A la Rochette à 4 heures. — Revu la ruine. Après le dîner, sérénade. J'ai remercié. J'ai dit en finissant : Je fais des vœux pour que le jour arrive ou la musique rêvera sur les âmes et l'harmonie entre les peuples.

1^ août. — Revu Luxembourg. Décidément très curieux et très beau. — Charmante église avec des magnificences de la deuxième renaissance.

— Admirable vue du haut Pont. — Le soir, au clair de lune, plus beau encore.

16 août. — Vu la cathédrale de Trêves, les tombeaux des archevêques.

— Admirable. {Joames Hugo, gratta Dei archiepiscopns Trevirensis, princeps eleBor. i6ç2. )

28 août. — Carden. Arrêté une voiture pour Elz^''. A 2 heures partis pour le château d'Elz. Bons chevaux vifs et gais. Voiture découverte et peu suspendue. Cocher tout à fait prussien. Montée très rude. Dix-huit ou dixneuf coudes fort cassés et fort brusques. Les voitures à bœufs ne se dérangent pas. On rase de près un fort abîme. Nous arrivons en haut. Court plateau vite traversé. Nous voici à une ferme close d'une porte rouge. Descente de voiture. Prise d'un sentier. Magnifique horizon démasqué au tournant de la ferme. Cinq ou six lieues à perte de vue. Vallée pleine de forêts avec rivière enfonçant ses zigzags dans les collines. Deux burgs se faisant écho. L'un, tour carrée, à une demi-lieue, l'autre, tour ronde, à trois lieues. En bas forêt profonde. Nous nous y dirigeons. Notre prussien court après nous. Il nous met dans la route vraie. Sentier tortueux dans le bois, déjà couvert d'une épaisseur de feuilles sèches. Demi-heure de marche sous les branches.

Tout à coup, une rivière-ruisseau, un pont de bois semblable à une longue charrette étroite avec ses ridelles posée en travers d'une rive à l'autre. Ce pont aboutit à un roide escalier de six marches un peu baigné par les remous de l'eau. Nous levons les yeux. Clairière dans les arbres. Par cette clairière, sorte d'immense fenêtre de la forêt, apparaît le burg. Haut, énorme, étrange, sinistre. Je n'ai rien vu encore de pareil. On dirait un tas de hautes maisons à pignons roulées tumultueusement autour d'une cime. Clochetons, gloriettes, tourelles, moucharabis, lanternes, mâchicoulis, espions, vedettes, renflements d'architectures à fenestrage portés sur des encorbellements. Rocher à pic. Çà et là, autour du rocher, des groupes de tours serrés contre le château et défendant la montée. Portes-ogives de distance en distance avec herses et sarrasines. Escalier de lave usé et glissant. Nous montons.

Nous arrivons à une plateforme étroite avec parapet sur le précipice. Au haut de quelques marches brisées, la porte massive en chêne brut avec marteau de fer gros comme un battant de cloche. Notre guide frappe. Pour toute réponse, aboiements furieux. Tout le château semble entrer en colère

'■' Un accident était survenu à la voiture louée à Dinant par Victor Hugo.

et n'être plus qu'un dogue énorme jappant contre nous. Aucun bruit humain. Personne ne vient. Nous frappons. Les chiens aboient. Personne.

Charles et Busquet vont à la découverte. Je reste seul et je dessine une tour. Une demi-heure passe. Un homme arrive avec un chien et un fusil, puis une femme. L'homme me regarde, le chien me flaire, la femme m'observe, le fusil reste tranquille. Tout cela est sauvage. Je me fais comprendre par signes. On va chercher les clefs. Charles et Busquet reviennent. L'homme s'en va. La femme ouvre la porte. Nous entrons.

L'escalier continue. Sorte de guichet de prison. Nous passons une seconde porte. Une cour étroite apparaît. Extraordinaire. Tours et pignons à perte de vue. Lourdeurs du douzième siècle, délicatesses du seizième. Fenêtres à barreaux énormes, d'autres avec des ferrures de la renaissance. Abside de chapelle gothique à vitraux. Au fond une tour carrée croulante. Deux chiens à la chaîne hurlent vis-à-vis l'un de l'autre. Sur le mur en face, cinq ou six orfraies clouées.

Intérieur : une salle Louis XIII d'abord. Cheminée de pierre peinte et dorée, massive, charmante, écussonnée et blasonnée, haute jusqu'au plafond, portée par deux cariatides habillées, homme et femme. Plafond d'accord à médaillons. Puis force salles gothiques, lits à colonnes, tapisseries exquises, miroirs, bahuts, armes, un lit burgauté d'un travail merveilleux. Une rampe formée d'un grand massacre de cerf dix cors d'où sort une sirène dorée et peinte avec le blason d'Elz sur le ventre. Un miroir et un bahut Louis XIV marqueterie et or d'un inattendu superbe. Tout est blanchi à la chaux. Misère et faste. On ne voit pas la vingtième partie du château.

51 aoîit. — Oberwesel vu en détail. Très belle vieille ville. Le pendant curieux d'Andernach. Y compris la tour ronde portant une tour octogone. Deux églises romanes. Tombeaux. Cinq triptyques très précieux dans la plus grande. Splendide triptyque sur le maître autel.

Pauvre petite fauvette demi-morte trouvée dans l'herbe, meurtrie par quelque accident, réchaufl-ée et sauvée. Elle s'envole.

Vu le Pfalz. Un batelier nous y mène. Intérieur dévasté et lugubre. Un donjon entouré d'une cour profonde à galeries de bois. Piliers en grès rouge du 14" siècle. Vieilles ferrailles à terre qui ont l'air d'instruments de torture. Donjon. Spirale escarpée. Oubliette horrible dans le genre de celle de Bouillon (un cachot-tombe avec une trappe dans la voûte qui se ferme). Nulle trace de la fameuse chambre où la comtesse palatine du Rhin faisait ses couches.

Arrivés à Bacharach à 5 heures. Bacharach moins gâté que Saint -Goar.

Encore très admirable. Pourtant il ne reste plus qu'une des vieilles maisons de la place de l'église. L'avant-dernière est en train de tomber. Il reste de la démolition qu'on semble faire avec joie une encoignure de grès rouge à figures, très belle.

Je monte à la nef ruinée. Absolument dans l'état où je l'ai vue la première fois.

f septembre. — Bingen. La tour des rats bêtement refaite à neuf. Méconnaissable. Bingen pavoisé. Le défilé des princes revenant du conciliabule de Francfort produit ces drapeaux aux fenêtres.

Arrivés à 6 heures à Mayence. — Vu le Muséum dans le palais renaissance des électeurs. Admirable Jordaens, Jésm enseignant les doreurs. Admirable Dominiquin, La mort de S^-Joseph. Autres beaux tableaux. Un Murillo.

Mayence, comme le reste du Rhin, est anglaisé et gâté.

^ septembre. — Heidelberg. Revu à 2 heures le château. N'a presque rien perdu; toujours splendide. Pourtant il ne reste plus qu'une tonne du 16' siècle. A notamment disparu celle où étaient les coups de hache des sapeurs de mon oncle.

j septembre. — Excursion à Neckarsteinach. Revu le Schwalbennest et les autres ruines. Tout est restauré et anglaisé. Nous montons à un village en haut de la colline au delà du Neckar^ nous passons le Neckar dans une pirogue à voiles. Montée âpre. Etrange hameau perché. Entrée de ville forte. Énorme tilleul centenaire. Vu le Schloss. Belle ruine, 12% 16", 17^ siècles. Gros boulets de pierre. Je monte sur la tour octogone. Charles a le vertige et ne m'accompagne pas. Vue admirable de là-haut. Deux auberges dans ce culde-sac.

6 septembre. — Durkheim. Là, en dînant, idée du ^hin complété, vendu par livraisons sur le Rhin même.

^ septembre. — Durlach. Vu la ville. L'ancien château remplacé par une grande chose blanche et bête. L'ancien hôtel de ville de la Renaissance remplacé (en 1845) par une bâtisse lourde, bâtarde, inepte, qui a coûté 200,000 francs. Il reste du château un ravissant écusson à triple compartiment, du 16" siècle, et de l'hôtel de ville, rien. Le nouvel hôtel de ville est, disent-ils, à\\n genre plm ancien que n'était le précédent. C'est donc par amour de la vieille architecture qu'ils détruisent les vieux monuments.

Jolie maison rococo à tourelle, vis-à-vis l'hôtel de ville.

5o6 VOYAGES ET EXCURSIONS.

^ septembre. — Rastadt est une ville rococo peinte en rose, célèbre par l'assassinat des plénipotentiaires français en 1799. Visité le château. Dévastation et pillage. On a crié pour le château de Neuilly saccagé par une colère du peuple i on ne dit rien du palais de Rastadt pillé par un prince. Propriété d'un peuple conr ' struite par l'histoire et

\ pour l'histoire, démolie

et confisquée par un individu.

Les trophées de la guerre contre les turcs ont disparu. Où sont-ils.^ Salle du prince Eugène et du maréchal de Villars démantelée. Chambre à coucher de Napoléon et de Marie-Louise dévastée.

Admirable vestibule rococo qui sert de hangar et où l'on décharge un fourgon de déménagement.

Grande place , fontaine. Médaillon rococo farce et ressemblant d'un Géronte en cuirasse 5 au bas ceci : Dim Bernardo, etc. — Ce divin Bernard était un marquis de Bade vers Louis XV.

Il est contrebuté dans la divinité par deux dauphins.

Tremblement de terre qui devait avoir lieu dans le marquisat de Bade en 1770, et qui a été décommandé par Saint- Alexis. Le marquis de Bade a récompensé ce saint par une fontaine.

10 septembre. — Bilhl. Vu la petite ville. Très jolie. Vieille, avec maisons de bois à galerie. Une rivière de montagne la traverse. Chaque jardin

a son pont. L'ancienne église est gâtée j élégante chapelle rococo. Le clocher est assez réussi. Quant à la ruine du château de Vindulk, elle senuble restaurée et ne vaut pas la course. Une lieue en montant.

11 septembre. — La Favorite. Charmant palais rocaille. Chef-d'œuvre du fantasque et du charmant. Mauvais goût divin. Salle à manger tapissée de faïence. Salon de jais. Deux chambres à coucher; l'une (le margrave) en tapisserie au petit point, don de Louis XIVj l'autre (la margrave) en satin tond jaune, dessin oreille d'ours, bandes alternées.

12 septembre. — Lichtenthal. Vu le burg. Puis le chaos de rochers de la montagne. La crypte du burg est murée depuis peu, le mur est tout neuf. Il y a une consigne pour cacher partout les oubliettes.

jj septembre. — Eberifein. Magnifique paysage de montagnes. Arrivés à Eberstein, impossible de le voir, le grand duc y est. Un gros dogue noir féroce qui vous chasse et cherche à mordre le représente dans la cour. Le château est stupidement abâtardi et restauré. Il n'en reste qu'un beau sanglier en granit.

Les tyroliens. Chants exquis, beaux costumes. Beau soleil; admirable décor de montagnes à cette musique. — Une table de parisiens; accompagnement de fourchettes. Quinze femmes, toutes laides, quinze hommes, tous bêtes.

16 septembre. — Landau. Restes d'une belle vieille ville, quoique dévastée, saccagée par vingt sièges, vaubanisée, et ornée par Louis XIV d'un soleil.

j/ septembre. — Vallée d'Antweiler (Vosges bavaroises). Constructions extraordinaires du grès. Des burgs géants avec leurs tours, des murailles inexprimables, qui semblent bâties par et pour des Polyphèmes, des cirques cyclopéens, des édifices fantômes, toute une féodalité de forteresses pour des titans. Puis des tumulus pour Micromégas ou Gargantua, ou Goliath. Puis une roche percée portant une pierre branlante avec un grand arbre dessus. Le tout a 60 pieds de haut (sans l'arbre). Après l'imitation des monuments féodaux, l'imitation des monuments celtiques.

Arrivés à 6 h. 1/2 à Pirmasens.

Comme l'histoire est lente à venir! Il y a cent ans, Louis IX, landgrave de Hesse, espèce de jocrisse féroce bardé sur le ventre de deux grands cordons, l'un bleu, l'autre rouge, bêtement croisés, a ravagé, incendié, pille et violé Pirmasens. Allez à Pirmasens, et au Zum-Lamm , la meilleure auberge

5o8 VOYAGES ET EXCURSIONS.

de la ville, vous verrez après un siècle le portrait de Louis IX orné de fleurs.

ic) septembre. — Vu Sarrebrûck. Jolie fontaine rococo sur la place. Les quatre ou cinq clochers bulbeux de la ville répètent à peu près le même pot à l'eau. Une jolie porte cochère Louis XVI. Un beau vieux hôtel Louis XV, très noir et très fruste. Tombeaux des ducs de Sarrebrûck-Nassau dans l'église du château. Beaux et fiers sépulcres. Le château a été détruit en 1793 dans les guerres de France contre l'Europe.

11 septembre. — Merzig. Vu l'église; romane j restaurée et abâtardie en 1725. Abside du 11'' siècle. Ordre de cintres à tores sculptés sur des colonnettes romanes à chapiteaux variés. Quatre beaux chapiteaux aux piliers de l'église. Riches détails byzantins. Dehors de l'église encore très beau. Abside à trilobés sur piliers romans. L'intérieur est grotesquement badigeonné de blanc et de bleu. L'église évidemment est condamnée et sera bientôt remplacée par une basilica quelconque. Avant deux ans elle aura disparu. Nous avons remarqué une fosse pleine d'eau qui afïouille les fondations et qui est entretenue avec soin dans le béton.

Freiidenburg. Village sur une arête de rochers. Tours, ogives; belle ruine à trois pignons à l'extrémité du promontoire sur la vallée.

C'est jour de foire. Bestiaux, bœufs, paysans, boutiques. Ce brouhaha eflFraye nos chevaux à l'entrée du village au point déclive de la route. Ils reculent, se cabrent, la voiture roule en arrière à deux doigts du précipice. Les paysans se jettent à la tête des chevaux et les arrêtent.

Sarreburg.WWc admirablement située. Église curieuse, ruine magnifique; nous nous y arrêtons. Avant le dîner nous allons voir l'église. Du 13^ siècle; bien réparée. Le portail neuf est beau, d'un grand style, et prouve un architecte de talent. Beaux tombeaux-appliques, dans l'église Renaissance et Henri IV, des anciens seigneurs de la ville dont un prend la qualité de conseiller du très haut prince de Trêves. Celsissimi principis Trevirorum.

En sortant de l'église, admirable ravin. Violente cascade de la Leuss qui y tombe de 60 pieds de haut entre des maisons toutes de travers très magnifiquement. Cela est charmant et furieux. La Leuss grossie par l'averse est jaune d'ocre. Cette énorme chevelure rousse tombe dans les rochers et se soulève comme gonflée par un ouragan qui sort de dessous terre. Beaucoup de belles vieilles masures.

Pendant le dîner l'hôte entre et m'apprend que les journaux annoncent mon arrivée à Trêves pour demain. Nous tenons conseil pour déjouer cette attente.

21 septembre. — Partis pour Freudenburg et Klef d'où l'on voit la ruine de Montclair. Nous allons à la ruine. Accès difficile j la masure est admirable; le vieux schloss du 14" siècle. Restes de cheminées avec leurs chambranles. Portes et fenêtres ogives à tympans trilobés. Le village est étrange, presque sauvage et digne de la ruine. L'église neuve et bête.

A 5 h. 1/2 à Klef. Admirable vue. La Sarre vient et s'en va dans un magnifique encaissement de collines boisées, et fait dans la montagne un 8 gigantesque. Sur la crête du centre dans la forêt se dresse la ruine du burg de Montclair démoli en 1350 par Baudoin, archevêque de Trêves. Les bateaux rampent au fond du gouffre sur le serpent de la Sarre. On a fait là un look-out pour le roi de Prusse qui y est venu, avec table ronde en mosaïque. Inscriptions républicaines sur le mur. Je remarque celle-ci : Solidarité des peuples et communion des idées. Glati^.

2j septembre. — Vianden. Revisité la ruine. Curieuses pages, sur le registre des voyageurs, qui me concernent. L'architecte qui a défiguré la chapelle romane est changé; j'y suis pour quelque chose, à ce qu'il paraît.

Après le dîner, musique subite dans la rue. On ouvre les fenêtres, c'est une sérénade. Vingt musiciens avec un drapeau. Très belle musique. Le président de la société chorale m'adresse une allocution, j'y réponds. Hurrahs. Tout cela est imprévu, spontané et charmant. Les musiciens sont en blouse, ils sortent du travail. Il y a huit chandelles de suif pour éclairer leurs pauvres pupitres. Foule dans la rue. Puis le silence s'est fait, et je suis monté solitairement sur la montagne. Lune voilée. Mélancolique aspect des vallées où rampe une rivière de brouillard. Le spectre de la ruine debout dans cette ombre. Les chats-huants crient : hou! hou! hou!

26 septembre. — Excursion à pied à Falkenstein. Pluie battante, puis chaud soleil. Paysages splendides. Nous passons la rivière, fort grossie par les averses, sur un pont de nattes qu'on ôte l'hiver. A 2 heures au château. Lieu sauvage. Une tour et un pont en ruine sur une croupe de bruyères. Hautes collines tout autour.

Un chariot à bœufs descend le chemin creux. Le burg est farouche, il est désert. Au-dessous du burg petite maison pauvre où demeure la veuve du dernier baron. Il n'y a plus de cette famille sur ce mont que la veuve et le cimetière. Dans ce cimetière, quelques croix. Les pierres tombales ont disparu. Nous n'entrons pas dans la ruine à cause de l'orage et de l'averse. Les hautes herbes et les broussailles sont impraticables. Nous sommes trempés. Au moment où nous arrivons, deux grands coups de foudre coup sur coup. Immense écho dans la montagne. Après cette salve, le

silence se fait. Le canonnier du tonnerre s'en est allé. Je dessine la

ruine.

ij septembre. — Clewaivc. Revisité le château. La cheminée de pierre du salon, le curieux billard Louis XV, la grande horloge Louis XIV, la boiserie de la chapelle, les chambres meublées sous le Directoire. — Des madame Récamier jouant du forte devant des paysages gris. La tour des archives, fermée. Ils font bien, cachez vos crimes. — Revu le soir le château du dehors à la pleine lune.

Le château de Clervaux appartenait aux comtes de Lannoy, Un Lannoy a reçu l'épée de François I" à Pavie. Le dernier comte est mort vieux il y a huit ans. Au dire des habitants de Clairvaux, son fils s'étant marié hors de la noblesse, il l'a déshérité et laissé tout au comte de Tornaco. De là, procès à la mort du comte de Lannoy. Les tribunaux luxembourgeois ont sanctionné cette exhérédation stupide. Le château aujourd'hui est aux Tornaco.

ij août. — Nous partons aujourd'hui lundi par Southampton par le Normandy à 9 h. 1/2. Nous passons très près d'Aurigny. Les rochers et les falaises de la côte sud sont superbes. On n'en parle jamais. Cela vaut presque Serk. Beau temps. Vent nord-est. Tangage.

Nous arrivons à Southampton à 7 heures du soir.

ly août. — Partis pour Bruxelles par Douvres et Ostende à 7 h. 30 du matin. Vu en passant Chatham. Il faudra le revoir. Magnifique ruine d'un donjon.

J'ai cette nuit, en dormant, fait sur Franklin ce vers :

Jilter Proffiethem direpto fulmine magnm.

Arrivés à 9 heures à Douvres. — Partis à 9 h. 1/2 pour Ostende par le Kubis, steamer belge.

Vent debout. Bon temps du reste. Mer très belle. — Passe un steamer à héhce, ayant sa voilure à l'avant et sa machine et sa cheminée à l'arrière. Ainsi :

21 août. — Dînant. Nous partons aujourd'hui avec Victor. Charles nous rejoindra en route. Loué une voiture moyennant 25 francs par jour. Nous partons à midi pour Bouillon par Beauraing. Passé à Beauraing sans arrêter. Arrivés à Bouillon à 8 heures du soir.

22 août. — J'ai averti les ouvriers qui creusent une conduite d'eau dans la rue pour qu'on y mette un lampion la nuit. Notre voiture hier soir en

arrivant a failli tomber dans un trou de dix pieds de profondeur devant la porte de l'auberge.

Visité le château de Bouillon (avec Victor). Deux voyageurs demandent à nous accompagner. (Un propriétaire du pays, et le premier président de la cour d'appel de Liège.)

2j août. — Vu avec Victor l'abbaye d'Orval.

Arrivés à Arlon à 7 heures du soir. Pas de place. Logés dans les moulins. On se ravise. On se gêne, on nous loge à X hôtel de l'Europe. Pluie à torrents.

2j août. — Luxe /Il bourg. Revu la ville, les fossés, les ponts, l'église Notre- Dame, la Maison liée à cause des lacs et des entrelacs sculptés dans les panneaux de la façade. L'encoignure romaine d'une rue près de la caserne. Vu le champ de foire.

26 août — Partis à 11 h. 1/2 pour Trêves. Arrivés à 6 heures. Vu avec Victor les églises, les fontaines, le palais électoral, l'escalier rococo que j'ai sauvé, les ruines des bains romains, le cirque et la porte noire.

50 août. — Partis à midi pour Kapellen, Passé le bac à Acham. D'Acham à Dieblich route exécrable en construction indéfiniment depuis trois ans. A 6 heures à Kapellen.

Visité le Stolzenfelz restauré. Grand Rozel-Manor, — Restauration

SUR LE RllliN ET EN BELGIQIIE. 513

incptc, décor de Bobino paye plusieurs millions. Chambre en acajou du roi et cie la reine. Boiserie gothique troubadour peinte en jaune d'œuf avec filet rouge. Du reste quelques meubles magnifiques, belle collection de vider-come et de grès. Beaux tableaux de l'école gothique allemande. Fresques modernes médiocres. Superbe fauteuil en chêne sculpté de l'empereur d'Allemagne. (Probablement Mathias.) — Admirable cheminée en pierre du seizième siècle du palais des électeurs de Cologne. Sur le retable, la légende de Curtius. Cette cheminée est dans un grand vestibule bête. Très beaux et très rares vitraux. — Pantoufles obligatoires comme pour les mosquées. — Ensemble farce.

j7 août. — Saint-Goar. Dessiné le Rhinfels^''.

i" septembre. — Partis à midi pour Bacharach. Dessiné le clocher.

j septembre. — Fra/icfort-sur-le-Meiii. Deux pièces en batterie sur la grande place. Ville libre. Liberté ornée de deux canons, l'un prussien, l'autre autrichien.

^ septembre. — Vu le Rœmer. Le Rœmer défiguré. La grande salle barbouillée de peintures quelconques. Empereurs médiocres. La salle des électeurs prise par le sénat bourgeois de Francfort. La table et les fauteuils des neuf électeurs ont disparu. On ne sait où est ce bric-à-brac.

La place encombrée de baraques de la foire. Les deux fontaines revêtues de carapaces de planches.

Partis à 2 heures pour Darmstadt. Nous arrivons à 6 heures. Nous errons d'hôtel en hôtel. Tout est plein.

L'impératrice de Russie est arrivée aujourd'hui. L'empereur arrive demain.

DarmBadt. Ville remarquable par l'arrivée de l'empereur de Russie et par deux pauvres petits veaux attachés sur l'impériale d'un coche au-dessous de ma fenêtre.

6 septembre. — Revu Heidelberg. Toujours admirable. Musée spectacle. Visite au Gros tonneau.

A 7 h. 1/2 du soir, illumination du Schloss. Incendie du Palatinat. Turenne redivivm. Effet de Louis XIV. Le château, rouge et sombre, avait l'air d'être en flammes.

('' Voir page 563.

() septembre. — Bade. Revu le burg. — Le Falsenbruckke. — Les chers.

A trois heures à la Favorite. Revu la Favorite et l'ermitage de Sybille.

ro-

10 septembre. — Visite à Eberstein. Restauration grotesque : Bourgeoisisme princier, acajou. Vitraux admirables encadrés dans des bordures du café turc. Ensemble grotesque.

Retour à Y Ours.

Le roi de Prusse et sa femme sont venus ce matin déjeuner d'un œuf et d'une tasse de thé à VOurs; la reine, vue de dos, chapeau Paméla, manteau de drap gris bordé de moire bleue. Le roi vu de profil, chapeau rond, cravate noire militaire, redingote longue bourgeoise, pantalon gris, favoris

gris, cheveux gris. Air d'un caporal et d'un maréchal.

Gros rire.

// septembre. — Visite à la cascade la Geroldsau.

12 septembre. — Méry.

Hetzel l'avait invité à déjeuner sans lui rien dire. Je suis entré. Il a pleuré de me voir. Nous passons la journée ensemble.

Nous sommes allés avec Méry à Rastadt. Il nous a montré la place où les plénipotentiaires français ont été assassinés à la sortie du bois.

Nous avons revu la dévastation du château. Méry m'a montré sur im panneau de boiserie la tache d'encre historique (de Villars, selon les uns; de Bonaparte selon les autres).

Nous avons visité la chapelle de la margrave sybille. Autre dévastation. Méry croit apocryphe la légende de l'oratoire près la Favorite.

Le concierge de la chapelle a refusé le florin que je lui offrais, premier exemple d'un refus de pourboire dans ce pays. Retour à Bade à 4 heures.

f. t^:jsL ;?.,./^ ^ ^/} /y,^j

i^ Si'l^tefiibre. — Promenade à Stcinbach, par la montagne. Retour par la plaine. — Méry a dîné avec nous.

[^ septe/i/hre. — C.irhriïhc. Vu le château. Dépouilles de Rastadt. Belles tapisseries. Admirables armoires Burgau. Salle du trône empire, tenture velours rouge à fleurs d'or donnée par Napoléon à la grande-duchesse Stéphanie. Magnifique salle des Etats. (Louis XV.) — Salle du margrave Ludwig, le vainqueur des turcs. Choses prises sur les turcs. Tombeau turc curieux.

Le soir, vu au clair de lune le parc; très beau; charmante fontaine rococo. L'homme dompte le cheval (marin), la femme le dragon.

// septembre. — Partis à i heure pour Manheim. Promenade au clair de lune au bord du Rhin.

ly septembre. — Mayence. Visite au musée. Revu le Jordaëns et le Dominiquin.

Vu la bibliothèque. Première bible imprimée par Gutenberg. Pièce de 5 francs à l'effigie de Henri V(duc de Bordeaux) roi de France. — Avilie volumes à'incunabJes. Collection complète des Bollandistes. — Le squelette romain qui a une pièce d'or dans les dents.

7^ septembre. — Partis pour Wiesbade. — Insignifiant. La Platie, château de 15 II selon les uns, de 1624 selon les autres. Il n'en reste absolument rien. Le duc actuel de Nassau l'a fair rebâtir en guinguette de la barrière Fontainebleau. Bète, blanc, laid, deux cerfs de bronze à la porte, qui devraient être en carton.

Vue magnifique. Le Rhin. Mayence. LeTaunus. Les Vosges.

Revenus de Wiesbade à 6 heures. Vu la cathédrale de Mayence, l'intérieur, au crépuscule. Les vitraux fantômes, les statues spectres. Sublime.

Le palais de l'archevêque de Mayence est surmonté du dieu Mars et tout sculpté de casques, de canons et de glaives, le palais de l'archevêque de Trêves plein d'amours, de nymphes et de gorges nues.

iç septembre. — Partis à midi pour Rudesheim^''^ station à Hattenheim. Revu Rudesheim après vingt-quatre ans. Donjon romain, puis roman, puis gothique, admirable.

La vieille comtesse Ingelhem, ruine, habite cette ruine.

''' Voir page 565.

20 septembre. — A t heure à Bingen, revu Bacharach. — Oberwcscl. — Saint-Goar. — A 6 heures à Boppart. Des troupes partout. Auberges encom-

brées Nous descendons au Kheinischer-Hof. — Pas de chambre. Logés chez des voisins. Ma chambre, toute petite, mitoyenne aux latrines, avec une fenêtre sur un égout. Toute la nuit cavalerie de rats au-dessus de ma tête. Au mur une gravure représentant une jeune fille respirant une rose.

21 septembre. — • Visité l'église gothique. Belle boiserie du 15'"'" siècle au chœur. Beaux tombeaux des sires d'Ems.

A.ndernach. Il y a dans la chambre de Victor des vers de moi traduits en allemand.

11 septembre. — Partis à midi pour Rolandseck. En route une idée nous vient. Allons au lac dans la montagne '^^. Nous nous détournons. Route pittoresque. Ruisseau. Tufs étranges. Ruines d'une abbaye. Montagnes faites des tas de cendre des anciens volcans. Nous arrivons au lac à 3 h. 1/2.

Visite à l'église romane. Porche-cloître magnifique. Très beau tombeau du premier comte palatin Henri II. Tombeau gothique. Pinacle roman. Crypte. Pierres tombales curieuses. Beau jardin sur le lac. Jésuites partout. Charmant pavillon Louis XV.

") A Laach.

2^ septembre. — Cologne. Promenade le soir sur le pont de bateaux. Vu la cathédrale. Mal continuée. Il faudra cinquante ans pour l'achever. D'ici là on se ravisera. Beaux vitraux anciens. Les vitraux modernes donnés par Louis L'', roi de Bavière, inférieurs. Admirable retable gothique flamboyant (Charles VIII) représentant la Passion. Vu deux autres églises curieuses. Magnifique chaire jésuite.

16 septembre. — Partis à i heure pour Aix-la-Chapelle. Station à Mérode. Magnifique carcasse de château du 16" siècle. Habitable. Indigence intérieure. Délabrement. Portraits. Trois grosses tours. Deux à toits bulbeux. Deux pignons. Fossés pleins d'eau. Curieux portrait d'un Mérode debout près de l'empereur Charles VI assis (1736)'".

Arrivés à Aix-la-Chapelle à 5 h. 3/4.

ly septembre. — Revu après vingt-quatre ans la Chapelle et le Hochmunster. Le trésor. Reliquaire des grandes reliques. Cercueil de vermeil où est le squelette de Charlemagne. Son crâne. Son bras. — Quatre panneaux d'Albert Durer. — Le sarcophage d'Auguste. La chaire où Saint-Bernard a prêché. La chaise de marbre où Charlemagne mort était assis. Sa couronne (trop grande pour une tête humaine); son sceptre, bâton d'argent creux surmonté d'une petite colombe d'or.

(Nous n'avons plus de monnaie. Le suisse s'en va, nous tournant le dos. Je le rappelle. Je change de l'or.)

50 septembre. — Partis pour Liège à midi. Charmante route par Pepinster et Chaudfontaine.

A Liège, revu la cour du palais des évêques. On la restaure gauchement. Il ne faudrait pas toucher aux colonnes, restituer seulement le style des étages supérieurs qui encadrent la cour. — Vu une église. Beaux vitraux. Soir. Orgue. Nous nous sommes promenés le soir dans la ville. Illuminations pour le 34'' anniversaire de leur 1830 belge.

j" oBobre. — Partis pour Tirlemont. Nous nous arrêtons à Saint-Trond. Vu la ville. Charmant beffroi. Belle église. Bien restaurée au dedans. Charivari de corne à un veuf qui se remarie.

2 o^obre. — Partis pour Louvain. Nous faisons un détour pourvoir Leau, ville inédite; on n'y passe jamais. Très bel hôtel de ville (Charles VIII).

(•' Est-ce ce burg, habitable et délabré, qui a donné à Victor Hugo l'idée du décor de la première Trouvaille de Galltis : Âiiiri^.inf.i ?

5i8 VOYAGES ET EXCURSIONS.

Très belle église (14" siècle). Dans l'église plusieurs retables (Charles VIII) du plus riche et du plus charmant goût. Magnifique tabernacle de la Renaissance, haute pyramide tourelle de pierre ouvragée à dix étages décroissants de figures, de statues, cie bas-reliefs et d'architectures. Napoléon a voulu enlever ce chef-d'œuvre; on l'eût mis en poussière, il v a renoncé. Vis-à-vis une tombe du comte de Léau et de sa femme qui ont donné ce tabernacle à l'église. Voila monsieur et madame, nous disait un habitant. Le tabernacle est garanti par une superbe grille de cuivre repoussé et menuisé; l'ensemble est splendide.

Arrivés à Louvain à 6 heures. Vu l'hôtel de ville au crépuscule.

5 otfohre. — Revu l'hôtel de ville, la cathédrale (Sainte-Marguerite), les tableaux [la Cène et le Saint-Erasme de Hemling). Revu la belle façade jésuite. On la gratte stupidement.

^ o£iohre. — Malines. Longé le canal. Revu \^ilvorde. Kermesse sur la grande place. Vu l'exposition votée par le congrès catholique. Innombrables richesses des trésors des églises de Belgique. Grande politesse du directeur qui me guide partout. Crosse de bois de Saint- A'Ialo, Crosse de cuivre de Saint-Bernard. Magnifique chandelier de cuivre de l'église de Léau. — Vu la cathédrale.

Partis à 3 h. 14 pour Anvers. Revu la cathédrale. La Descente de croix de Rubens et l'hôtel de ville. La maison des arbalétriers.

6 oBobre. — Termonde'^\ Vu le soir la place de l'hôtel de ville. Causerie avec l'architecte. Je décide l'architecte à modifier son plan, et à conserver le plus possible l'ancien hôtel de ville.

8 oBobre. — Partis pour Courtrai. Je me suis arrêté en route pour dessiner un moulin curieux sur le toit d'une maison. Visité et revu Courtrai après 27 ans. Promenade le soir. Les deux vieilles grosses tours. La Lys. Les églises. Hôtel de ville bêtement restauré.

ç oBobre. — Y près. — Hôtel de la ChâteUenie. C'est l'ancienne maison des sept planètes dont il ne reste que les sept figures médaillons en rondebosse. La façade est refaite et détruite. Hôtel de ville splendide, très bien restauré. Le soir, à table, visite du substitut du procureur du roi et de deux membres du congrès d'Amsterdam, etc. — Revu la place au clair de lune. Nous décidons que nous verrons Furnes et Dixmude.

'^^ Voir page 567.

10 octobre. — Visité l'Hôtel de ville. J'y suis reçu par le bourgmestre d'Ypres. Intérieur délabré et défiguré. Très belles salles gothiques avec restes de peintures murales. Le bourgmestre me conduit, accompagné du premier échevin et de l'archiviste, sous le toit, immense salle, ancien lieu d'exposition des drapiers du temps qu'Ypres avait 200,000 habitants. Très belle charpente du comble en essence de châtaignier.

Visite aux archives. Un coffre du 13" siècle en bois. Très curieux. Très précieux manuscrit des coutumes et us des drapiers. Très rare comme manuscrit laïque. Le bourgmestre m'offre le diplôme de membre honoraire de la société des antiquaires d'Ypres.

Visite à la grande église. Très belle nef du 14'' siècle. — ■ Portrait de Jansenius. Tombeau de Jansenius devant l'autel. Une simple pierre avec une croix et une date.

Vu le musée. Le premier avocat d'Ypres et le substitut du procureur du roi nous accompagnent. Vitrine pleine d'instruments de torture, achetés il y a 50 ans comme vieux fer par MM. Carton et Vandepereboom, au

iz^^^ei]

moment où l'on allait en faire une ancre. Lame à scier les cous. Fer emmanché de bois pour brûler les dos. Traces de brûlure sur le bois. Engins à écraser les bras. Cela se serre avec des écrous. Engins à écraser les doigts. Collier à suspendre le patient armé de pointes en dedans. Quatre rangs de pointes, quatre anneaux, quatre cordes, quatre poulies aux quatre murs de la 'f^^^ chambre. Tout cela servait encore au Vv F| siècle dernier. Divers procès-verbaux de torture. Un de 171 2, en flamand. — Vitrine où est la tenaille de fer dont on a supplicié huit échevins au 15'' siècle. Longue et lourde. En face, vitrine où est l'épée à mains qui a coupé la tête d'Egmont et de Horn, rapportée par l'évèque d'Ypres qui les avait

assistés sur l'échafaud (afin qu'elle ne serve plus, si ce n'eH pour des personnes du même rang). — Magnifique et rare coffre de laque-coromandel.

Rôdé dans les rues. Vu la maison des Templiers. — Deux très belles maisons de bois. Il y a un beau Rubens dans le musée. {La prédication de Saint-Benoît pendant la peffe. )

Un dessinateur prend soin de dessiner toutes les vieilles maisons d'Ypres avant qu'on les démolisse.

Partis à 3 heures pour F urnes.

II o^ohre. — Fumes. Visité l'Hôtel de ville. Je suis reçu par un membre du conseil municipal et par le bibliothécaire. Très belles salles. Ameublements en partie conservés. Cuir de Cordoue sur les murs, tenture magnifique. Plusieurs cheminées de la Renaissance. Au premier étage, une grande salle absolument intacte, style Philippe II. Cuir de Cordoue. Trois portraits d'empereurs en pied, Mathias, Léopold et Joseph II. Haute cheminée de chêne où sont incrustés les portraits d'Albert et d'Isabelle, avec chambranles à figures de marbre noir et de marbre blanc. Deux admirables portes en chêne sculpté du seizième siècle. Très beau tapis de table à blasons avec les portraits des rois d'Espagne. Plafond de chêne à poutres. — Autres salles. Le tribunal. Chambre des condamnés à mort. En bas est la chambre de torture. On voit encore, sur le mur, la fumée des brasiers et sur le plancher les taches de la graisse et du sang des torturés. On ne peut voir cette chambre. On en a fait, à intention peut-être, un magasin. Elle est encombrée et fermée. Le greffier qui en a la clef est à la campagne. — Au rez-dechaussée, jolie chambre bleue tapissée de velours d'Utrecht avec meuble pareil et deux charmants trumeaux bleus au-dessus des portes. — Bibliothèque. Cuirs de Cordoue. Armoires Louis XV. Très beau Snyders sur la cheminée, nature morte, bêtes tuées. — Le bibliothécaire me prie de signer sur son registre et m'offre un livre sur la vieille pénalité flamande.

Vu l'église. Très belle boiserie de 1632, orgues du temps de Louis XIV, très hardiment dressées au-dessus de la porte du chœur. Superbe tabernacle de U Renaissance en marbre.

Ancien hôtel de ville, à demi dégradé par Vauban. Édifice du douzième siècle. Très beau. Jolie porte trilobée à jour. — La grosse tour de l'églisej au bas de la tour très beau porche du douzième siècle à voussures et à figures, du plus grand style. — Plusieurs jolies maisons des 16 et if siècles.

A 4 h. 1/2 à Dixmude. — Vu l'église. Très curieux jubé flamboyant; le chef-d'œuvre peut-être du gothique extrême. On ne sait en quoi il est fait. Les uns disent en stuc, les autres en pâte de seigle, les autres en pain d'épices. Je le crois en terre glaise à brique. Toute l'église est du plus haut

intérêt. Jolie boiserie Louis XII. Beaux fonts baptismaux. Quelques tableaux. Rare et magnifique banc d'œuvre du 17'' siècle. A Ypres à 7 h. 1/4.

Le soir, arrivés à l'hôtel de la Châtellenie, visite des habitants notables. La commission du A'Iusée se présente (trois membres) et m'apporte le registre avec prière de le signer. Je le signe. Mes fils signent. Petites harangues. On me remet une médaille en commémoration de mon passage. Je revisiterai le musée.

12 o^ohre. — Revu le musée. Je revois les instruments de torture. La grande lame servait à briser les membres sur la roue. Les petites menottes à écrous servaient à réunir les pouces des mains et les orteils des pieds en X dans le même écrasement 5 on suspendait, par les pouces et les orteils ainsi reliés, les torturés au-dessus d'un brasier j on ne les brûlait pas, on les cuisait. Le collier à pointes servait à faire mourir les condamnes par la privation de sommeil. Ils étaient debout le cou dans ce collier rattaché au mur par quatre cordes. Si leur tête fléchissait sous le sommeil, un coup de bâton sur les cordes les réveillait en leur enfonçant dans le cou les pointes du collier. — L'évêque d'Ypres qui a confessé Egmont et Horn était Reithovius. Il a rapporté le glaive. L'usage était que l'instrument du supplice fût donné aux confesseurs.

Les huit échevins tués dans une émeute en 1303 ont été, non tenaillés, mais assommés avec la pincette de fer qui est là et qui était dans la cheminée. Elle a quatre pieds de longueur. Puis on lésa jetés par la fenêtre. — On photographiera pour moi les engins de torture.

Le bâtonnier des avocats, qui m'accompagne avec toute la commission du musée, me prie de voir chez lui un Rubens qu'il a dans sa collection. Nous y allons. Puis visite chez un vieux peintre très intéressant qui a beaucoup de bahuts très beaux. Nous partons à 4 h. 1/4. Arrivés à Menin à 6 heures.

i^ (j^ohrc. — Menin. Pendant le déjeuner, foule à la porte. Baptiste entre, et dit qu'on va me donner ce soir une sérénade. Entre le bourgmestre. Il me prie, au nom de la ville, de rester un jour. Il m'annonce la visite des autorités, des notables, du corps des sapeurs-pompiers, etc. Je le remercie. Je suis forcé de partir. Nous partons à midi. Foule à la porte, très cordiale, qui me salue.

A 5 heures à Tournai. — Le beau beffroi de la grande place est défiguré (surtout à la partie inférieure) par une restauration absurde. Nous voyons la cathédrale. Magnifique au dehors, superbe au dedans. Cinq clochers, quatre

cents (sans) cloches, dit le proverbe local. Presque entièrement romane. — Admirable jubé de la Renaissance. Beaux vitraux modernes de Capronnier.

i^ o^ohre. — Revu la cathédrale. Le jubé est composé de sujets contrastés de l'ancien et du nouveau testament (comme je l'ai dit dans William Shake^eare) : Jonas, Isaac, etc. — Très beaux médaillons de bois sculpté, venant du chœur. Chaque fenêtre verrière Capronnicr complète coûte 3,500 francs. Qmconque veut donner une fenêtre à l'église le peut, moyennant quoi il a son blason dans la cathédrale de Tournai.

Vu le trésor. Plutôt vestiaire que trésor. Chaque ornement se compose de dix chapes. Les chapes moyennes coûtent 3,000 francs. Une des chapes est le manteau de couronnement de Charles-Quint, velours rouge avec fleur d'or courant sur le velours. Le devant de ce manteau est estimé 150,000 francs. — Ostensoir de vermeil de 1698. — Beaux rubis. Anecdote racontée par le suisse qui était là. Le comte de Flandre est venu à Tournai, a vu cet ostensoir, a ôté une bague à rubis qu'il avait au doigt et en a comparé le rubis aux rubis de l'ostensoir. Le duc d'Arenberg qui était présent a montré le bas du crucifix et a dit : Prince, ce rubis serait bien là. Le comte de Flandre a paru ne pas entendre.

I) oBobre. — Antoing '" que nous avons vu hier est un vieux château des 12", 15' et 16" siècles, bien restauré aujourd'hui, à la porte près, qui est bâtarde et mauvaise. L'architecte est de Paris et habile. L'ensemble est magnifique. Il y a dans un renfoncement de muraille une grosse pierre suspendue à des barres de fer. Probablement quelque légende.

— Vu Belœil. De très belles eaux, trop stagnantes pourtant, et de beaux arbres. Deux admirables tilleuls en entrant j deux chimères de blason, en marbre, superbes, un lion et un griffon. Le château est un vieux donjon à quatre tours, abâtardi en château Louis XIV. Les statues sont peu nombreuses et mauvaises. Détestable groupe de Neptune au bout de la^ grande pièce d'eau. Neptune est badigeonné en jaune.

Revu de dos le prince de Ligne après dix-sept ans; il rentrait suivi de deux chiens, à pied, en long paletot. Il a l'air fort invalide. Il a soixante ans.

J'ai marché en avant deux lieues. La voiture m'a presque perdu, et ne m'a pas rejoint sans peine.

Arrivés à Mons à 5 h. 1/2.

") Voir page 569.

Le soir, en sortant de dîner, revu Mons (après vingt-sept ans). Clair de lune. Le beffroi espagnol, l'hôtel de ville, les carillons. Sainte -Waudru. La grande place, même effet féerique et même clair de lune qu'en 1837.

16 oHohre. — Visite à Sainte -"Wiiudru. Admirable nef, beaux vitraux. Il y avait un jubé de la Renaissance, on l'a détruit; on en voit çà et là les restes magnifiques dans les chapelles. — On m'a reconnu comme je sortais de Sainte AX^audru. En passant devant l'hôtel de ville le chef du poste me fait le salut militaire. A l'hôtel de la Couronne, je trouve le directeur du théâtre qui vient m'offrir une loge pour le soir. On donne le Caid et les Pattes de mouche. Je ne puis accepter, je pars.

Il y a une très curieuse et très précieuse serrure gothique à la grande porte de l'hôtel de ville. La façade est très belle. Les gargouilles de Sainte- Waudru sont nombreuses et originales. Ce sont les démons condamnés à faire le service des eaux sales de l'église.

// oBobre. — Nous passons à Beaumont. Dans la maison de JM. de Caraman, il y a une chambre où Napoléon a couché, allant .1 Waterloo.

Walcourf. — Revu après trois ans l'église, très belle. 14'' siècle. Beaux vitraux. Très beau porche, intérieur flamboyant.

18 o^obre. — Partis à midi pour Dinant. Revu Philippeville. Le puits. — Suivi le cours de la Meuse. — Vu dans les rochers une caverne habitée sept ans par un couple avec six enfants, et portant le n" 70. — Vu près du tunnel du railway de Givet une grotte très haute habitée par les luteaux (lutins); ils raccommodaient les souliers et les hardes qu'on déposait à l'entrée de leur grotte avec une assiette de soupe. J'ai vu l'escalier taillé dans le roc, ébauché plutôt que taillé, qui monte jusqu'à cette grotte.

lis Jui/i. — Nous partons ce matin. Vent du Sud. Brouillard. Mer calme. Nous passons à 11 heures entre Aurigny et les Casquets. Je dessine le rocher Ortach.

f juillet. — Londres. Nous partons pour Douvres. Rapidité du train. Il vole au niveau des hauts toits des vieilles maisons de Londres. On surprend les secrets des ménages. C'est Asmodée. Non boiteux.

^juillet. — Bruxelles. Acheté deux llambeaux de bronze (Les Misérables), Jean Valjean et Javert, 25 francs.

2^ juillet. — Visite à la porte de Hal. J'ai dessiné tous les aspects du modèle de la Bastille, et pris toutes les mesures. Le gardien m'a montré les instruments de torture trouvés dans la tour de Schaerbeek à Bruxelles. — Chaînes, carcans, collier à pointes intérieures comme celui d'Ypres. — Une ceinture de chasteté (en fer); une muselière à conduit creux, pour boire et manger, en avant de la bouche.

25 août. — Partis pour Spa à 5 heures. - — Rencontre terrible des débris d'une trombe passée une heure avant nous sur la grande route entre Barvaux et Remouchamps. Toits emportés, arbres innombrables cassés et broyés à terre, un christ jeté bas.

2^ août. — Rencontré Crémieux que je n'avais pas vu depuis le i" décembre 1851, et qui m'avait ce soir-là reconduit chez moi. J'avais Crémieux sous un bras et Jérôme Napoléon sous l'autre.

26 août. — Aix-la-Chapelle. Visité la galerie. Deux Rembrandt. Un portrait de vieillard. Splendide. Un paysage absolument magistral. Un ma-

gnifique Philippe IV. Le roi est féroce, le chien est bon. Une marine superbe de Ruysdaël. Admirables Van der Neer. Des Jean Steen. Belles esquisses de Rubens. Une reine d'Espagne (Bourbon) de Velasquez. Un Teniers prodigieux [l' Entrée du nocher en enfer); un très beau D. Juan d'Autriche de Coëllo, de magnifiques tableaux d'animaux et de nature morte.

^/ août. — OherlahnBein. Eglise romane (défaite), il ne reste que le tympan plein cintre du portail roman incrusté dans le mur d'enceinte. — Je dessine une vieille maison.

/"■ septembre. — Partis à 2 heures pour Saint-Goar.

Oberlahnstein beau et curieux. Ancienne forteresse du 13* siècle appartenant à l'archevêque de Mayence, avec la roue de Mayence sculptée sur la porte. Vieilles tours. Nous suivons la route de la rive droite. Point fréquentée. Ornières. Pas de parapet le long du Rhin. Quelque danger.

Beaux vieux villages. Braubach. En haut le Marckburg, d'un grand aspect. Oberspey. Nous arrivons à Boppart à 6 heures. Y a-t-il un bac.-* Question. Un bac arrive. Étroit. Plat. Peu de bord. Nous nous y embar-

quons. Grand vent. Le Rhin est presque en tempête. Le clapotement effraie les chevaux. On les dételle. Baptiste inquiet, dit : Je ne recoin memerais pas pour cinq jrancs.

^septembre. — Mayence. Après déjeuner, je me promène dans la kermesse qu'on détait. On emballe les chevaux de bois. De grandes voitures jaunes à roues bleues, qui sont des maisons, se chargent de caisses au dehors et de familles au dedans. La femme qui avait hier soir, aux lampes et sur les tréteaux, vingt ans et un maillot rose, a ce matin au soleil quarante-cinq ans, des bas sales et un jupon de grosse laine paysanne. Les canards des fermes voisines vont et viennent dans ce déménagement mélancolique.

j septembre. — Heideîberg. Après le dîner, la pleine lune nous invitant, nous montons à la ruine. La porte est fermée. Nous frappons avec quelque colère. Je me rappelle que mon oncle Louis Hugo a enfoncé cette porte à coups de hache, et je tâche de l'enfoncer à coups de talon. Je réussis moins que Louis. Nous faisons le tour du château. Admirables lueurs de lune dans les arbres. Nous espérons entrer par l'autre porte sur la colline. Nous la trouvons fermée. Nous frappons. Un homme ouvre avec un gourdin. Nous lui offrons deux florins pour entrer j il nous offre des coups de bâton j Charles se dispose à lever la canne. J'interviens. Nous redescendons, nous ne voyons pas la ruine, et nous allons nous coucher.

8 septembre. — Bade. Déjeuné à l'Ours. Une jolie petite fllle de huit ou neuf ans entre, tenant un bouquet. C'est de la part de son père et de sa mère, voyageurs dans l'hôtel. Je lui baise la main, et je lui demande le nom de ses parents. Elle me dit : Je m'appelle Lucie. Papa s'appelle Vi^or. Maman s'appelle Thérèse. J'offre le bouquet à madame Hetzel. J'écris ceci sur un papier que je remets à la petite fille :

Remerciement pour ce bouquet apporté par une fleur.

Victor Hugo. 8 7''"' 1865, Bade.

J'ai été me promener seul. J'ai revu l'église, j'ai vu la chapelle. Superbe tombeau du 14" siècle. Au centre un géant de pierre, qui est un margrave de Bade, couché sur une table avec des lions sous ses pieds et sous sa tête et tenant à la main son motion bicorne.

Autres tombeaux dont un, curieux, du 15" siècle, à statue de cuivre. Beaux détails. Jolis vitraux allemands modernes. J'ai rôdé une heure sur la lisière de la forêt.

// septembre. — Partis de Carlsriihc pour Antwciler. Après le déjeuner nous montons à Trifelsj route longue, ombragée, montueuse. Haut de la montagne, ardent soleil. Ruine éparse en blocs titaniques. Au centre une arande tour carrée, très pure, et qui semble toute neuve. C'est un castellum roman du onzième siècle. 11 y a au flanc de la tour im encorbellement byzantin du plus beau style porté par deux mascarons en console. Escaliers de pierre usés. Je monte et je vais partout. Je cueille une petite fleur rose sur le soupirail du cachot de Richard Cœur de Lion; ce soupirail ressemble à une croisée de pierre à quatre baies posée à terre. Par les quatre ouvertures carrées on aperçoit à une cinquantaine de pieds de profondeur le cachot. Le soleil n'y entre pas.

Je dessine le burg. De la plate-forme, vaste vue sur les Vosges et sur la plaine du Rhin. Plus de soixante sommets à l'horizon. Presque tous ces sommets portent ou une ruine humaine ou une ruine divine, une forteresse ou un rocher antédiluvien. Les rochers ressemblent aux donjons, les tours ressemblent aux pics. De là ces silhouettes se mêlent. Près de nous il y a deux cimes portant deux châteaux, et deux autres cimes portant, l'une une sorte d'autel géant haut de quatrevingts pieds, l'autre une espèce de peulven naturel immense. Nous redescendons la montagne en courant sous une forêt très haute et très escarpée. Nous arrivons à Antweiler à 4 heures. Nous partons à 4 heures 1/2 pour Pirmasens. Je revois en passant la Table du Diable, et je la dessine. Toute cette vallée est un émerveillement.

i^ septembre. — Bliescafîel. Avant le dîner, nous parcourons la ville. Quelques vieux hôtels dans une rue montante. Une façade Louis XIV d'assez grand style sur un jardin. Au haut de la rue une église. Le portail est d'une belle couleur j il est étrange et riche, et laisse l'esprit indécis entre la Renaissance et le Louis XVI. Il y a sur une place un cippe-fontaine dédié à Napoléon I" en 1804 avec une inscription respectée des prussiens.

ly septembre. — Saarburg. Partis pour Trêves après être allés voir la cascade; arrivés devant Saint- Mathias, nous nous y arrêtons une demi-heure. C'est un étrange chaos, une église rococo- romane, un édifice à pleinscintres, compliqué de rocailles et de chicorées, le douzième siècle enjolive par le dix-huitième, Barberousse mélangé de Louis XV. Nous arrivons à Trêves à 4 h. 1/2. — Nous allons voir le dôme, l'escalier rococo du palais des archevêques; nous haïssons en passant l'inepte Basilica; nous sommes à la nuit tombante dans la ruine des bains de Constantin et à la nuit tombée dans le cirque.

ig S(.ptciiihre. — Viandcii. Nous allons voir la ruine. La restauration de la chapelle est acceptable. Le nouvel architecte fait de son mieux. Plusieurs effondrements et éboulementsont eu lieu depuis ma dernière visite, notamment dans la grande salle d'en bas.

20 septembre. — Après le déjeuner nous partons pour aller visiter les ruines de Bourscheid. Nous voyons en passant la ruine très belle de Brandebourg. Je la dessine. Nous arrivons à 5 heures après quelques difficultés de gués à traverser et de côtes à monter, à Bourscheid. Une vieille femme nous j reçoit. Son logis est dans une tour. Il est terrible. Un grabat couleur cendre dans une brèche du mur, une lucarne bouchée avec de la paille, un poêle de fer, quelques escabeaux branlants, le mur chassieux, la chambre borgne, la table boiteuse, la femme goitreuse. Elle loge là avec sa fille, qui est jeune. Elle nous présente comme curiosité locale offerte aux voyageurs le livre héraldique des sires de Bourscheid, sur lequel nous lisons à la date de 1758 :

Charles Hugo, baron de Metternich;

François Hugo Wolff, baron de Vernich et de NecLarsteinach, maréchal héréditaire du duché de Luxembourg.

Nous errons dans la ruine. Je la dessine. Elle est admirable. C'est un énorme arrachement de murs et de tours fait par quelque poing terrible (le poing des vieilles guerres). Le burg va du onzième siècle au quinzième. La vue est splendide.

[Retour le 25 septembre pour le mariage de Charles qui a eu lieu à Bruxelles le 18 octobre.]

2-/ otiohre. — Je pars aujourd'hui 24 octobre de Bruxelles pour retourner à Guernesey par Ostende, Douvres, Londres et Weymouth.

ij offobre. — OBende. Tempête. Nous laissons partir le bateau et nous allons à Gand flâner. Gand se déforme comme Anvers et Liège. Bruges tient encore un peu. Le beffroi de Gand est honteusement restauré style gothiquetroubadour. L'hôtel de ville a des parties admirables.

16 oHobre. — Il fait très beau. Nous voulons partir. Toutes sortes de petits délais nous font manquer le bateau. Nous arrivons trop tard de deux minutes. Je loue une voiture pour aller à Nieuport dont l'hôtel de ville, vu il y a vingt-huit ans, m'a laissé un souvenir. Nous partons à lo heures.

Pluie. Je passe une heure et demie à parcourir la ville. Nicuport se conipose de quatre rues perpendiculaires au port coupées d'une rue parallèle au port. Les deux rues du milieu vont l'une à l'hôtel de ville, l'autre à l'église. L'église est vaste, lourde, hybride, avec de belles parties. L'hôtel de ville est un échantillon rare du quinzième siècle. Il est charmant, du plus grand style dans sa petitesse et très curieux. Il y a en outre plusieurs maisons précieuses. Une de 1552 et une de 16245 d'autres encore. J'ai été fort mouillé, et très content.

EN ZELANDE.

18 août. — Nous partons aujourd'hui pour Anvers. De là pour la Zélande.

ip août. — Middelburg. Toute la vieille ville est intéressante. Nous visitons le vieux couvent des Templiers où est la salle des états provinciaux. Magnifiques tapisseries, représentant des batailles navales, devenues grises en vieillissant. Musée et collections. Eglise. — Splendide hôtel de ville gothique flamboyant. Nous en visitons l'intérieur. Belles tapisseries. Visite au palais de justice. Le procureur du roi m'a prié de signer sur le livre de justice3 j'ai écrit :

Jufîit'ta Veritas est,

neqiie severifas.

A 3 heures nous partons pour Domburg en char-à-bancs. Vu les dunes. — Vu de loin le polder de West-Chapel, qui couvre toute l'île de Walchesen. Ce polder a coûté si cher de construction et d'entretien qu'à l'heure qu'il est on a calculé que les sommes dépensées et cristallisées représentent la construction du polder tout en argent massif.

2f août. — Zierykzée est une ravissante ville du vieax type zélandais. Canaux. Moulins. Prairies. Grands arbres. Une vieille barque échouée au fil de l'eau. Portes de ville du quatorzième siècle d'un très pur style. Maisons de la Renaissance. Le plus charmant soleil couchant sur ce vieux tableau hollandais.

Avant le dîner nous visitons la ville. Nous commençons par l'hôtel de ville, construit au quatorzième siècle, achevé au dix-huitième, charmant édifice mixte. Le clocher, bulbeux et hérissé, est du plus joli goût fantasque. A l'intérieur, force salles du iS'^ siècle du style Louis XV le plus exquis j plusieurs magistrats, les uns présidents, les autres procureurs, m'attendent et me montrent leur chambre de conseil ou de jugement. De là

nous allons à l'orphelinat, admirablement bien tenu. 11 y a là une salle Louis XV complète, avec une élégante cheminée à trumeau de glace et à cadre d'or tarabiscoté, et une magnifique tenture de cuir à fond d'or. — Rien de charmant comme les petits lits des enfants les uns à côté des autres. Propreté vertueuse des dortoirs.

L'église, toute moderne, est laide. L'ancienne, dont il reste un magnifique tronçon de tour, a été brûlée vers 1834. On l'a rebâtie dans le goût Louis XVIII. Pour cela on a démoli bêtement la ruine qui était superbe. Comme j'allais passer devant cette hasilka sans y entrer, les magistrats qui nous guident me disent que l'organiste est à son buffet dans l'église, et m'attend pour me faire entendre l'orgue. Nous entrons. Très bel orgue. Je remercie et je félicite l'organiste. Le clocher, tronqué mais debout, est superbe. C'est une splendide masure de campanule. Il est isolé de l'église. On va l'utiliser, et des maçons le gâtent. J'en fais l'observation au secrétaire de la ville, M. Hermerins, et je le prie de défendre l'édifice contre l'architecte. Je monte dans la tour avec Victor et un des magistrats. Sommet. Nous venons de franchir presque en courant 278 marches. Je respire sur le haut.

Admirable paysage. A nos pieds Zicrykzée, pittoresque échiquier de rues et de maisons à devantures peintes et sculptées et à pignons en escaliers, avec les tourelles aiguës des porte-forteresses, et le beffroi bosselé de rhôtel-de-villej au delà une plaine couverte de cultures vertes et jaunes, marquant les différences des semailles et des moissons; au fond, de toutes parts, la mer. C'est la mer du Nord. Le canal de Zierykzée à l'Escaut coupe ce pêle-mêle d'une ligne droite, qui, toute lumineuse, ne gâte rien. Victor et moi grimpons sur le parapet pour mieux voir. Cette plateforme ajoutée à la ruine est, du reste, absolument laide et maussade comme architecture.

11 août. — A neuf heures du matin, deux voitures viennent nous chercher, un char à bancs appartenant à M. Van Maenem, et une calèche appartenant à .. S^\ Je monte dans la calèche et nous partons pour Browershaven, qui est à cinq lieues au bord de la mer. Nous sortons par une porte de la ville du seizième siècle à double pignon volute. Au sommet du pignon de gauche on aperçoit une épée, la pointe vers le ciel, qu'y a plantée au seizième siècle un capitaine espagnol, nommé Mondragon, en s'emparant de la ville. Les vaincus ont respecté l'épée du vainqueur, et la montrent aux étrangers. Nous passons devant une autre porte, plus ancienne (du quatorzième siècle), à deux tours pointues, l'une s'appelle Marie et l'autre

('' Le nom est resté en blanc.

EN ZELANDE.

Anne. Le maître de la calèche la conduit lui-même. M. Van Maenem est assis à côté de lui sur le sièi^e. Il nous montre de loin la dune où l'on a trouvé il y a cent ans un esquimau noyé dans sa pirogue. Hier nous avons vu dans un compartiment de l'hotel-de-ville cette pirogue suspendue près du plafond. Elle est en écorce et ressemble à un long poisson. Au milieu un mannequin figure l'esquimau noyé. Le mannequin est vêtu des habits du mort en peau de phoque et tient des deux mains les deux avirons.

Il est assis dans la pirogue qui se ferme autour de sa ceinture. Cet homme avait été ainsi apporté du pôle par l'océan.

Nos excellents chevaux nous entraînent rapidement à travers les arbres, les prairies, les pâturages, les villas et les métairies et les jolis villages lavés, balayés et peints à neuf; les cochons sont débarbouillés, le fumier est propre. Les belles maisons de campagne abondent.

Au seizième siècle, la mer était là, et une bataille navale s'y livra entre les espagnols et les hollandais. Rien d'étrange pour la pensée comme la vision d'un choc de navires furieux se canonnant dans l'ouragan et dans les écumes, superposée à ce paysage de jardins et de maisons blanches où l'on entend bêler les brebis. En cinq quarts d'heure, nous sommes à la petite ville de Browershaven. Le bourgmestre me reçoit à la descente de voiture devant l'hôtel de ville. C'est un homme d'environ cinquante ans à la figure douce et intelligente. Il a le ruban du Lion de Hollande à sa bouton-

nière.

Browershaven veut dire havre des brasseurs. Le bourgmestre nous montre l'hôtel de ville. Au rez-de-chaussée grande salle où il y a un très beau lustre de cuivre avec figurines. Au mur un tableau du if siècle représente un cachalot échoué. Ce cachalot est venu expirer il y a deux cents ans sur la dune de Browershaven. Nous montons un escalier à vis de Saint-Gillesj nous arrivons au grenier. J'aperçois ime espèce de longue poutre sur tre-

teaux, d'environ neuf pieds de long, très délabrée, garnie de deux clous à un bout et d'un tourniquet avec une corde à l'autre bout. Le tout est percé de trous.

C'était le chevalet d'extension. On y couchait l'accusé la tête retenue par les deux grands clous, le corps lié de cordes et les pieds noués ensemble par une plus grosse s'enroulant au tourniquet. On faisait effort sur le tourniquet, et à chaque tour les membres du patient criaient. On allongeait le misérable jusqu'à ce qu'il avouât.

A côté sont d'autres engins du supplice, deux pierres enchaînées qu'on

nommait les pierres de la Lo/. Ces pierres pèsent ensemble plus de cent livres.

Dans le même coin il y a une ceinture de fer avec vis et écrou, plus deux chapeaux de fer qui ressemblent à deux boucliers. Tout cela était destiné à la femme adultère amnistiée par Jésus. On lui mettait la ceinture au ventre, les pierres au cou et le chapeau sur la tête. Ainsi accablée sous deux cents livres de fer, on la faisait marcher nue dans la ville à grands coups de fouet. On infligeait le même supplice aux huguenotes. L'hérésie au mari était punie des mêmes peines que l'hérésie à Dieu. Tous ces engins sont aujourd'hui rongés de rouille. Toutes ces lois et tous ces préjugés aussi.

En sortant de l'hôtel de ville, le bourgmestre nous a conduits chez lui ou nous avons été reçus par sa vieille mère très vénérable. On a versé du vin du Rhin. Beaucoup de notables étaient là. J'ai bu à la santé de la vieille dame et à la prospérité de la vieille ville. Puis nous sommes partis. En traversant les rues de la ville et le port, j'ai remarqué que les maisons et les navires étaient pavoises. M. Van Maenem s'est penché et m'a dit : — Savez-vous pourquoi la ville et le port sont pavoises .f^ — J'ai répondu : — Sans doute, comme à Guernesey, pour quelque fête locale. — Pour vous, m'a répondu M. Van Maenem.

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Après un silence le maître de la voiture m'a dit : — Monsieur, il y a trois ans, cette même calèche et ces mêmes chevaux ont fait faire la même promenade au roi. — M. Van Maenem a repris : — Il y a trois ans, cette voiture a porté le roi de la petite Hollande. Aujourd'hui elle porte le roi de la grande république universelle. — J'ai dit à M. Van Maenem : — Pas de roi. — ^ C'est juste, a-t-il repris, le chef. — Ni roi, ni chef. — Et j'ai ajouté : Egalité.

A II heures nous sommes rentrés à Zierikzée.

A 2 heures nous partons pour Dordrecht.

L'approche de Dordrecht au soleil couchant est charmante. Petites maisons. Beaux villages. Barques. Grands moulins, dont quelques-uns ont un rez-de-chaussée percé de part en part qui laisse voir la silhouette de la charpente intérieure et des mécanismes. A 5 heures, nous arrivons à Dordrecht.

Le pasteur qui prêche dans la principale église est venu me faire visite, et ayant encore une heure avant le dîner, nous sommes tous allés voir la cathédrale.

La cathédrale est du quatorzième siècle, mais retouchée et abâtardie. Quatre cadrans posés sur le faîte en 1605 défigurent le clocher. L'intérieur est d'une grande majesté gothique. Au chœur, belle grille en cuivre. — Stalles. Admirable boiserie de la Renaissance, si vermoulue qu'il n'y faut plus toucher, un bijou pour les femmes, un chef-d'œuvre pour les hommes. La chaire est du plus riche style Louis XV, marbre blanc, et chêne. Le pinacle est à jour et superbe. Sur l'invitation des pasteurs, j'y suis monté. C'est la première fois que je monte dans une chaire, ce qui n'est pas monter en chaire.

Nous avons tous dîné gaîment et médiocrement. — Après le dîner je suis allé voir seul dans la nuit le port plein de grands navires et les canaux qui font de la ville une quasi Venise, avec le nord au lieu du midi.

[Retour à Bruxelles le 24 août.]

2ç août. — Séjour à Chaudfontaine et excursions. — Promenade à Tilfï en panier attelé de deux petits chevaux blancs. — Nous avons passé, en sortant de Chaudfontaine, devant un estaminet portant cette enseigne :

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