En voyage
La dernière foii que je vk Paul Meurke, c était dans son cabinet de travail, rue Fortuny, deux jours avant sa mort. A^pfès m' avoir conté, avec la précision de sa lumineuse mémoire, quelques chères minutes d'autrefois, il en vint, comme toujours, a ses projets réalisés, à ce qu'il eîpérait faire encore :
— J'ai eu le bonheur d'ap^er au centenaire, me disait-il, (Z^ J'étais déjà très vieux!. . . J'ai fondé la maison de la place Koyale... J'ai commencé la grande édition définitive. . .
(Cette édition-ci, ainsi qu'il l'a cotiçue, c'eH la perfeâion de son œuvre, la plus belle couronne offerte a la gloire de V^iétor JJngo.J
— Je n'eSpérais pas vivre jusque-là! Je suis surpris é>' heureux. Pourtant, je ne verrai pas l'édition achevée; j'ai quatre-vmgt-huit ans bientôt!
— ]\Aa^ vous êtes si Jeune!
Et, vraiment, afiis le torse droit sur une petite chaise, devant sa table encombrée de papiers, dans un désordre de belle aéfivité de travail, il avait l'air tout jeune.
— Non, cher enfant, fapHerai peut-être à la publication de deux ou trois uolumes encore. Il j en aura quarante! Enfin, J'ai mis l'édition en marche. Je suis tranquille.
Et il souriait, confiant, résilié.
Paul Meurice fut, avant tout, l'ami bienfaisant de J^iâor Hu^o. Il admira l'œuvre avec papon, (Z^, connaifïant la pure bonté de l'homme, il aima l'homme de toute son âme.
Comme il parlait ardemment de Viéîor Hugo! Timide un peu, C^ si charmant, il conservait la fraîcheur d'enthousiasme des temps romantiques, le ton de fiere révolte des luttes contre l'Empire. Il avait des accents de foi juvénile, des frénésies de partisan; intrépide, il semblait combattre toujours. Et lorsque ses pensées le menaient aux années de glorieux apaisement, avec quelle émotion, quelle tendrep, quelle sérénité il évoquait son vieux maître! Il était le survivant d'une épopée; et nom écoutions pieusement sa uoix sensible si persuasive, car nom comprenions qu'il savait la came intime des joies Q^ des douleurs, pourquoi V^iétor Hugo fut heureux, comment il sou frit.
E'exiflence entière de Paul Meurice fut à son grand ami; il lui donna sa jeune/^e o^ son aéfivité, sa science
e^ son intelligence, tout sou temps Q^ tout son cœur. Entouré de ce qui lui re fiait de reliques, — // s'était dépouillé pour le Musée, — // pafii le meilleur de ses uieux jours à travailler, avec plus d'amour encore, aux monuments qu'il élevait a Viélor Hugo. Il claj^a dévotement les manuscrits inédits, fouillant, en familier du génie, dans cet amoncellement de merveilles. Il découvrit des aéfes nouveaux, des variantes aux poèmes, des chapitres aux romans, que sais-je? toute une œuvre inespérée. Il publia quin^^ volumes posthumes. Il ne se reposa jamais. Souvent, il fit taire son imagination qui l'invitait a penser a son œuvre propre — car la vie s'usait : il voulait refier seul avec V^iétor Hugo, jusqu'à la fin. Il rêvait, en écoutaîit un hymne : ses souvenirs.
Et quand la mort eft venue, le vieux pohe s'efl blotti contre son adoration, jalousement, avec une sorte de calinerie sublime.
Georges VICTOK HUGO.