LA LIBRAIRIE OLLENDORFF
MDCCCCVI
Titre du Khly.
Dessin de Victor Hugo.
Maison de Vitfor H/igo
Il y a quelques années, un e'crivain, celui qui trace ces lignes, voyageait sans autre but que de voir des arbres et le ciel, deux choses qu'on ne voit guère à Paris.
C'était là son objet unique, comme le reconnaîtront ceux de ses lecteurs qui voudront bien feuilleter les premières pages de ce livre.
Tout en allant ainsi devant lui presque au hasard, il arriva sur les bords du Rhin.
La rencontre de ce grand fleuve produisit en lui ce qu'aucun incident de son voyage ne lui avait inspiré jusqu'à ce moment, une volonté de voir et d'observer dans un but déterminé, fixa la marche errante de ses idées, imprima une signification presque précise à son excursion d'abord capricieuse, donna un centre à ses études, en un mot le fit passer de la rêverie à la pensée.
Le Rhin est le fleuve dont tout le monde parle et que personne n'étudie, que tout le monde visite et que personne ne connaît, qu'on voit en passant et qu'on oublie en courant, que tout regard effleure et qu'aucun esprit n'approfondit. Pourtant ses ruines occupent les imaginations élevées, sa destinée occupe les intelligences sérieuses; et cet admirable fleuve laisse entrevoir à l'œil du poëte comme à l'œil du publiciste, sous la transparence de ses flots, le passé et l'avenir de l'Europe.
L'écrivain ne put résister à la tentation d'examiner le Rhin sous ce double aspect. La contemplation du passé dans les monuments qui meurent, le calcul de l'avenir dans les résultantes probables des faits vivants, plaisaient à son instinct d'antiquaire et à son instinct de songeur. Et puis, infailliblement, un jour, bientôt peut-être, le Rhin sera la question flagrante du continent. Pourquoi ne pas tourner un peu
lurniiiEniB xationalt;.
d'avance sa méditation de ce côté? Fût-on en apparence plus assidûment livré à d'autres études, non moins hautes, non moins fécondes, mais plus libres dans le temps et l'espace, il faut accepter, lorsqu'elles se présentent, certaines tâches austères de la pensée. Pour peu qu'il vive à l'une des époques décisives de la civilisation, l'âme de ce qu'on appelle le poëte est nécessairement mêlée à tout, au naturalisme, à l'histoire, à la philosophie, aux hommes et aux événements, et doit toujours être prête à aborder les questions pratiques comme les autres. Il faut qu'il sache au besoin rendre un service direct et mettre la main à la manœuvre. Il y a des jours où tout habitant doit se faire soldat, où tout passager doit se faire matelot. Dans l'illustre et grand siècle où nous sommes, n'avoir pas reculé dès le premier jour devant la laborieuse mission de l'écrivain, c'est s'être imposé la loi de ne reculer jamais. Gouverner les nations, c'est assumer une responsabilité; parler aux esprits, c'est en assumer une autre; et l'homme de cœur, si chétif qu'il soit, dès qu'il s'est donné une fonction, la prend au sérieux. Recueillir les faits, voir les choses par soi-même, apprécier les difficultés, coopérer, s'il le peut, aux solutions, c'est la condition même de sa mission, sincèrement comprise. Il ne s'épargne pas, il tente, il essaie, il s'efforce de comprendre; et, quand il a compris, il s'efforce d'expliquer. Il sait que la persévérance est une force. Cette force, on peut toujours l'ajouter à sa faiblesse. La goutte d'eau qui tombe du rocher perce la montagne; pourquoi la goutte d'eau qui tombe d'un esprit ne percerait-elle pas les grands problèmes historiques?
L'écrivain qui parle ici se donna donc en toute conscience et en tout dévouement au grave travail qui surgissait devant lui; et, après trois mois d'études, à la vérité fort mêlées, il lui sembla que de ce voyage d'archéologue et de curieux, au milieu de sa moisson de poésie et .de souvenirs, il rapportait peut-être une pensée immédiatement utile à son pays.
Études fort mêlées, c'est le mot exact; mais il ne l'emploie pas ici pour qu'on le prenne en mauvaise part. Tout en cherchant à sonder la question d'avenir qu'offre le Rhin, il ne dissimule point, et l'on s'en apercevra d'ailleurs, que la recherche du passé l'occupait, non plus
profondément, mais plus habituellement. Cela se comprend d'ailleurs. Le passe' est là en ruine; l'avenir n'y est qu'en germe. On n'a qu'à ouvrir sa fenêtre sur le Rhin, on voit le passé; pour voir l'avenir, il faut, qu'on nous passe cette expression, ouvrir une fenêtre en soi.
Quant à ce qui est du présent, le voyageur put dès lors constater deux choses : la première, c'est que le Rhin est beaucoup plus français que ne le pensent les allemands; la seconde, c'est que les allemands sont beaucoup moins hostiles à la France que ne le croient les français.
Cette double conviction, absolument acquise et invariablement fixée en lui, devint un de ses points de départ dans l'examen de la question.
Cependant les choses diverses que, durant cette excursion, il avait senties ou observées, apprises ou devinées, cherchées ou trouvées, vues ou entrevues, il les avait déposées, chemin faisant, dans des lettres dont la formation toute naturelle et toute naïve doit être expliquée aux lecteurs. C'est chez lui une ancienne habitude qui remonte à douze années. Chaque fois qu'il quitte Paris, il y laisse un ami profond et cher, fixé à la grande ville par des devoirs de tous les instants qui lui permettent à peine la maison de campagne à quatre lieues des barrières. Cet ami, qui, depuis leur jeunesse à tous les deux, veut bien s'associer de cœur à tout ce qu'il fait, à tout ce qu'il entreprend et à tout ce qu'il rêve, réclame de longues lettres de son ami absent, et ces lettres, l'ami absent les écrit. Ce qu'elles contiennent, on le voit d'ici; c'est l'épanchement quotidien; c'est le temps qu'il a fait aujourd'hui, la manière dont le soleil s'est couché hier, la belle soirée ou le matin pluvieux; c'est la voiture où le voyageur est monté, chaise de poste ou carriole; c'est l'enseigne de l'hôtellerie, l'aspect des villes, la forme qu'avait tel arbre du chemin, la causerie de la berline ou de l'impériale; c'est un grand tombeau visité, un grand souvenir rencontré, un grand édifice exploré, cathédrale ou église de village, car l'église de village n'est pas moins grande que la cathédrale, dans l'une et dans l'autre il y a Dieu; ce sont tous les bruits qui passent, recueillis par l'oreille et commentés par la rêverie, sonneries du clocher, carillon de l'enclume, claquement du fouet du cocher, cri entendu au seuil
d'une prison, chanson de la jeune fille, juron du soldat; c'est la peinture de tous les pays coupe'e à chaque instant par des échappées sur ce doux piiys de fantaisie dont parle Montaigne , et où s'attardent si volontiers les songeurs; c'est cette foule d'aventures qui arrivent, non pas au voyageur, mais à son esprit; en un mot, c'est tout et ce n'est rien, c'est le journal d'une pensée plus encore que d'un voyage.
Pendant que le corps se déplace, grâce au chemin de fer, à la diligence ou au bateau à vapeur, l'imagination se déplace aussi. Le caprice de la pensée franchit les mers sans navire, les fleuves sans pont et les montagnes sans route. L'esprit de tout rêveur chausse les bottes de sept lieues. Ces deux voyages mêlés l'un à l'autre, voilà ce que contiennent ces lettres.
Le voyageur a marché toute la journée, ramassant, recevant ou récoltant des idées, des chimères, des incidents, des sensations, des visions, des fables, des raisonnements, des réalités, des souvenirs. Le soir venu, il entre dans une auberge, et, pendant que le souper s'apprête, il demande une plume, de l'encre et du papier, il s'accoude à l'angle d'une table, et il écrit. Chacune de ses lettres est le sac où il vide la recette que son esprit a faite dans la journée, et dans ce sac, il n'en disconvient pas, il y a souvent plus de gros sous que de louis d'or.
De retour à Paris, il revoit son ami et ne songe plus à son journal.
Depuis douze ans, il a écrit ainsi force lettres sur la France, la Belgique, la Suisse, l'Océan et la Méditerranée, et il les a oubliées. Il avait oublié de même celles qu'il avait écrites sur le Rhin quand, l'an passé, elles lui sont forcément revenues en mémoire par un petit enchaînement de faits, nécessaire à déduire ici.
On se rappelle qu'il y a six ou huit mois environ la question du Rhin s'est agitée tout à coup. Des esprits, excellents et nobles d'ailleurs, l'ont controversée en France assez vivement à cette époque, et ont pris tout d'abord, comme il arrive presque toujours, deux partis opposés, deux partis extrêmes. Les uns ont considéré les traités de 1815 comme im fait accompli, et, partant de là, ont abandonné la rive gauche du Rhin à l'Allemagne, ne lui demandant que son amitié;
PREFACE. y
les autres, protestant plus que jamais et avec justice, selon nous,' contre 1815, ont réclame' violemment la rive gauche du Rhin etrepousse' l'amitié de l'Allemagne. Les premiers sacrifiaient le Rhin à' la paix; les autres sacrifiaient la paix au Rhin. A notre sens, les uns et les autres avaient à la fois tort et raison. Entre ces deux opinions exclusives et diamétralement contraires, il nous a semblé qu'il y avait place pour une opinion conciliatrice. Alaintenir le droit de la France sans blesser la nationalité de l'Allemagne, c'était là le beau problème dont celui qui écrit ces lignes avait, dans sa course sur le Rhin, cru entrevoir la solution. Une fois que cette idée lui apparut, elle lui apparut, non comme une idée, mais comme un devoir. A son avis, tout devoir veut être rempli. Lorsqu'une question qui intéresse l'Europe, c'est-à-dire l'humanité entière, est obscure, si peu de lumière qu'on ait, on doit l'apporter. La raison humaine, d'accord en cela avec la loi Spartiate, oblige, dans certains cas, à dire l'avis qu'on a. Il écrivit donc alors, en quelque sorte sans préoccupation littéraire, mais avec le simple et sévère sentiment du devoir accompli, les quelque cent pages qui terminent cette publication, et il se disposa à les mettre au jour.
Au moment de les faire paraître, un scrupule lui vint. Que signifieraient ces pages ainsi isolées de tout le travail qui s'était fait dans l'esprit de l'auteur pendant son exploration du Rhin? N'y aurait-il pas quelque chose de brusque et d'étrange dans l'apparition de cette brochure spéciale et inattendue? Ne feudrait-il pas commencer par dire qu'il avait visité le Rhin, et alors ne s'étonnerait-on pas à bon droit que lui, poëte par aspiration, archéologue par sympathie, il n'eût vu dans le Rhin qu'une question politique internationale? Eclairer par un rapprochement historique une question contemporaine, sans doute cela peut être utile; mais le Rhin, ce fleuve unique au monde, ne vaut-il pas la peine d'être vu un peu pour lui-même et en luimême? Ne serait-il pas vraiment inexplicable qu'il eût passé, lui, devant ces cathédrales sans v entrer, devant ces forteresses sans v monter, devant ces ruines sans les regarder, devant ce passé sans le sonder, devant cette rêverie sans s'v plonger? N'est-ce pas un devoir
pour l'écrivain, quel qu'il soit, d'être toujours adhérent avec luimême, et sihi coliffet, et de ne pas se produire autrement qu'on ne le connaît, et de ne pas arriver autrement qu'il n'est attendu? Agir différemment, ne serait-ce pas dérouter le public, livrer la réalité même du voyage aux doutes et aux conjectures, et par conséquent diminuer la confiance?
Ceci sembla grave à l'auteur. Diminuer la confiance à l'heure même où on la réclame plus que jamais; faire douter de soi, surtout quand il faudrait y faire croire; ne pas rallier toute la ioi de son auditoire quand on prend la parole pour ce qu'on s'imagine être un devoir, c'était manquer le but.
Les lettres qu'il avait écrites durant son voyage se présentèrent alors à son esprit. Il les relut, et il reconnut que, par leur réalité même, elles étaient le point d'appui incontestable et naturel de ses conclusions dans la question rhénane; que la familiarité de certains détails, que la minutie de certaines peintures, que la personnalité de certaines impressions étaient une évidence de plus; que toutes ces choses vraies s'ajouteraient comme des contre-forts à la chose utile; que, sous un certain rapport, le voyage du rêveur, empreint de caprice, et peut-être pour quelques esprits chagrins entaché de poésie, pourrait nuire à l'autorité du penseur; mais que, d'un autre côté, en étant plus sévère, on risquait d'être moins efficace; que l'objet de cette publication, malheureusement trop insuffisante, était de résoudre amicalement une question de haine; et que, dans tous les cas, du moment où la pensée de l'écrivain, même la plus intime et la plus voilée, serait loyalement livrée aux lecteurs, quel que fat le résultat, lors même qu'ils n'adhéreraient pas aux conclusions du livre, à coup siir ils croiraient aux convictions de l'auteur. — Ceci déjà serait un grand pas; l'avenir se chargerait peut-être du reste.
Tels sont les motifs impérieux, à ce qu'il lui semble, qui ont déterminé l'auteur à mettre au jour ces lettres et à donner au public deux volumes sur le Rhin au lieu d'une centaine de pages.
Si l'auteur avait publié cette correspondance de voyageur dans un but purement personnel, il lui eût probablement fait subir de notables
altérations; il eût supprimé beaucoup de détails; il eût effacé partout l'intimité et le sourire; il eût extirpé et sarclé avec soin le moi, cette mauvaise herbe qui repousse toujours sous la plume de l'écrivain livré aux épanchements familiers; il eût peut-être renoncé absolument, par le sentiment même de son infériorité, à la forme épistolaire, que les très grands esprits ont seuls, à son avis, le droit d'employer vis-à-vis du public. Mais, au point de vue qu'on vient d'expliquer, ces altérations eussent été des falsifications; ces lettres, quoique en apparence à peu près étrangères à la Conclusion, deviennent pourtant en quelque sorte des pièces justificatives; chacune d'elles est un certificat de voyage, de passage et de présence; le moi, ici, est une affirmation. Les modifier, c'était remplacer la vérité par la façon littéraire. C'était encore diminuer la confiance, et par conséquent manquer le but.
Il ne faut pas oublier que ces lettres, qui pourtant n'auront peutêtre pas deux lecteurs, sont là pour appuyer une parole conciliante offerte à deux peuples. Devant un si grand objet, qu'importent les petites coquetteries d'arrangeur et les raffinements de toilette littéraire! Leur vérité est leur parure'''.
Il s'est donc déterminé à les publier telles à peu près qu'elles ont
été écrites.
Il dit «à peu près», car il ne veut point cacher qu'il a néanmoins fait quelques suppressions et quelques changements, mais ces changements n'ont aucune importance pour le public. Ils n'ont d'autre objet la plupart du temps que d'éviter les redites, ou d'épargner à des tiers,
''' L'auteur, à cet égard, a poussé fort double occasion que Frédéric I" ne s'est
loin le scrupule. Ces lettres ont été écrites croisé que deux fois, la première n'étant
au hasard de la plume, sans livres, et les encore que duc de Souabe, en 1147, en
faits historiques ou les textes littéraires compagnie de son oncle Conrad III; la
qu'elles contiennent çà et là sont cités de seconde étant empereur, en 1189. Dans
mémoire; or la mémoire fait défaut quel- la h,ittr{ quator'/ihiie l'auteur a écrit Vhéré-
quefois. Ainsi, par exemple, dans la siarque Doucet ou û e\xt '!3.\\^x écntc Vhérési-
Lsttre neuvième, l'auteur dit que Barbe- arque Douàn. Rien n'était plus facile à
rousse voulut se croiser pour la seconde ou la corriger que ces erreurs ; il a semblé à l'au-
troisième fois , et dans ia Lettre dix-septième teur que, puisqu'elles étaient dans ces
il parle des nombreuses croisades de Frédéric lettres , elles devaient y rester comme le
Barberousse. L'auteur oublie dans cette cachet même de leur réalité. Puisqu'il en
à des indifférents, à des inconnus rencontre's, tantôt un blâme, tantôt une indiscre'tion, tantôt l'ennui de se reconnaître. Il importe peu au public, par exemple, que toutes les fins de lettres, consacre'es à des de'tails de famille, aient e'te' supprime'es; il importe peu que le lieu où s'est produit un accident quelconque, une roue cassée, un incendie d'auberge, etc., ait été changé ou non. L'essentiel, pour que l'auteur puisse dire, lui aussi : Ceci efî im livre de bonne foy, c'est que la forme et le fond des lettres soient restés ce qu'ils étaient. On pourrait au besoin montrer aux curieux, s'il y en avait pour de si petites choses, toutes les pièces de ce journal d'un voyageur authentiquement timbrées et datées par la poste.
De la part des grands écrivains, et il est inutile de citer ici d'illustres exemples qui sont dans toutes les mémoires, ces sortes de confidences ont un charme extrême; le beau style donne la vie à tout; de la part d'un simple passant, elles n'ont, nous le répétons, de valeur que leur sincérité. A ce titre, et à ce titre seulement, elles peuvent être quelquefois précieuses. Elles se classent, avec le moine de Saint-Gall, avec le bourgeois de Paris sous Philippe Auguste, avec Jean de Troyes, parmi les matériaux utiles à consulter; et, comme document honnête et sérieux, ont parfois plus tard l'honneur d'aider la philosophie et l'histoire à caractériser l'esprit d'une époque et d'une nation à un moment donné. S'il était possible d'avoir une prétention pour ces deux volumes, l'auteur n'en aurait pas d'autre que celle-là.
Qu'on n'y cherche pas non plus les aventures dramatiques et les
est à rectifier des erreurs, qu'on lui per- naire a tort. Jor(/o««frest un excellent mot mette de passer des siennes à celles de son de la langue familière qui n'a pas de synoimprimeur. Un errata raisonné est parfois nyme possible et qui exprime une nuance utile. Dans la Liettre première, au lieu de : précise et délicate, le commandement lij iihthon elî pleine de voix qui ordonnent, il exercé avec sottise et vanité, a tout profaut lire : la maison eft pleine de iwx qui pos et hors de tout propos. Quant au mot '^ordonnent. Dans la Légende du beau Pé- OTi'/^i/j il n'est pas moins précieux. Le w/ccopin (paragraphe XII, dernières lignes) , ta l est la substance métallique pure; l'arau lieu de : une porte de métal, il faut lire : gcnt est un métal. Le métail est la subune porte de tnétail.l^ts àcuy. mots jordonner stance métallique composée; le bronze et métail manquent au Dictionnaire de est un métail. l'Académie, et, selon nous, le Diction- {^'Note de la première édition.)
incidents pittoresques. Comme l'auteur l'explique dès les premières pages de ce livre, il vovage solitaire sans autre objet que de rêver beaucoup et de penser un peu. Dans ces excursions silencieuses, il emporte deux vieux livres, ou, si on lui permet de citer sa propre expression, il emmène deux vieux amis, Virgile et Tacite : Virgile, c'est-à-dire toute la poe'sie qui sort de la nature; Tacite, c'est-à-dire toute la pensée qui sort de l'histoire.
Et puis, il reste, comme il convient, toujours et partout retranche' dans le silence et le demi-jour, qui favorisent l'observation. Ici, quelques mots d'explication sont indispensables. On le sait, la prodigieuse sonorité de la presse française, si puissante, si féconde et si utile d'ailleurs, donne aux moindres noms littéraires de Paris un retentissement qui ne permet pas à l'écrivain, même le plus humble et le plus insignifiant, de croire hors de France à sa complète obscurité. Dans cette situation, l'observateur, quel qu'il soit, pour peu qu'il se soit livré quelquefois à la publicité, doit, s'il veut conserver entière son indépendance de pensée et d'action, garder l'incognito comme s'il était quelque chose et l'anonyme comme s'il était quelqu'un. Ces précautions, qui assurent au voyageur le bénéfice de l'ombre, l'auteur les a prises durant son excursion aux bords du Rhin, bien qu'elles fussent à coup sûr surabondantes pour lui et qu'il lui parut presque ridicule de les prendre. De cette façon, il a pu recueillir ses notes à son aise et en toute liberté, sans que rien gênât sa curiosité ou sa méditation dans cette promenade de fantaisie, qui, nous croyons l'avoir suffisamment indiqué, admet pleinement le hasard des auberges et des tables d'hôte, et s'accommode aussi volontiers de la patache que de la chaise de poste, de la banquette des diligences que de la tente des bateaux à vapeur.
Quant à l'Allemagne, qui est à ses yeux la collaboratrice naturelle de la France, il croit, dans les considérations qui terminent ce livre, l'avoir appréciée justement et l'avoir vue telle qu'elle est. Qu'aucun lecteur ne s'arrête à deux ou trois mots semés çà et là dans ces lettres, et maintenus par scrupule de sincérité; l'auteur proteste énergiquement contre toute intention d'ironie. L'Allemagne, il ne le cache pas, est
lO LE RHIN.
une des terres qu'il aime et une des nations qu'il admire. Il a presque un sentiment filial pour cette noble et sainte patrie de tous les penseurs. S'il n'e'tait pas français, il voudrait être allemand.
L'auteur ne croit pas devoir achever cette note préliminaire sans entretenir les lecteurs d'un dernier scrupule qui lui est survenu. Au moment où l'impression de ce livre se terminait, il s'est aperçu que des éve'nements tout récents et qui, à l'instant même où nous sommes, occupent encore Paris, semblaient donner la valeur d'une application directe à deux lignes du paragraphe XV de la Condmion. Or, l'auteur ayant toujours eu plutôt pour but de calmer que d'irriter, il se demanda s'il n'effacerait pas ces deux lignes. Après réflexion, il s'est décidé à les maintenir. Il suffit d'examiner la date où ces lignes ont été écrites pour reconnaître que, s'il y avait à cette époque-là quelque chose dans l'esprit de l'auteur, c'était peut-être une prévision, ce n'était pas, à coup siir, et ce ne pouvait être une application. Si l'on se reporte aux faits généraux de notre temps, on verra que cette prévision a pu en résulter, même dans la forme précise que le hasard lui a donnée. En admettant que ces deux lignes aient un sens, ce ne sont pas elles qui sont venues se superposer aux événements, ce sont les événements qui sont venus se ranger sous elles. Il n'est pas d'écrivain un peu réfléchi auquel cela ne soit arrivé. Quelquefois, à force d'étudier le présent, on rencontre quelque chose qui ressemble à l'avenir. Il a donc laissé ces deux lignes à leur place, de même qu'il s'était déjà déterminé à laisser dans le recueil intitulé les Feuilles d'automne les vers intitulés Keverie d'un pafîûnt a propos d'un roi, petit poëme écrit en juin 1830 qui annonce la révolution de juillet.
Pour ce qui est de ces deux volumes en eux-mêmes, l'auteur n'a plus rien à en dire. S'ils ne se dérobaient par leur peu de valeur à l'honneur des assimilations et des comparaisons, l'auteur ne pourrait s'empêcher de faire remarquer que cet ouvrage, qui a un fleuve pour sujet, s'est, par une coïncidence bizarre, produit lui-même tout spontanément et tout naturellement à l'imatre d'un fleuve. Il commence comme un ruisseau; traverse un ravin près d'un groupe de chaumières, sous un petit pont d'une arche; côtoie l'auberge dans le vil-
lage, le troupeau dans le pré, la poule dans le buisson, le paysan dans le sentier; puis il s'e'Ioigne; il touche un champ de bataille, une plaine illustre, une grande ville; il se développe, il s'enfonce dans les brumes de l'horizon, reflète des cathédrales, visite des capitales, franchit des frontières, et, après avoir réfléchi les arbres, les champs, les étoiles, les églises, les ruines, les habitations, les barques et les voiles, les hommes et les idées, les ponts qui joignent deux villages et les ponts qui joignent deux nations, il rencontre enfin, comme le but de sa course et le terme de son élargissement, le double et profond océan du présent et du passé, la politique et l'histoire.
Paris, janvier 1842.
LETTRE I
Départ de Paris. — Le coteau de S. -P. — Prouesses des démolisseurs. — Nanteuille-Haudouin. — Villers-Cotterets. — Les i,6oo curiosités de Dammartin. — Dieu ofFre la diligence à qui perd son cabriolet. — La Ferté-sous-Jouarre. — Un épicier héritier du duc de Saint-Simon. — Aspect de la campagne. — Le voyageur raconte ses goûts. — Le bossu et le gendarme. — Pourquoi un homme est un brave. — Pourquoi le même homme est un lâche. — La peau et l'habit. — 1814 et 1830. — Meaux. — Un fort bel escalier. — La cathédrale de Bossuet. — Meaux a eu un théâtre avant Paris. — Pourquoi les gens de Meaux ont pendu le diable. — Comment une reine s'y prend pour faire entrer un roi dans le paradis.
La Ferté-sous-Jouarre, juillet 1838.
C'est avant-hier matin, vers onze heures, comme je vous l'ai écrit, mon ami, que j'ai quitté Paris. Je suis sorti par la route de Meaux, et j'ai laissé à ma gauche Saint-Denis, Montmorency, et tout à l'extrémité des collines le coteau de S. -P. Je vous ai donné dans ce moment-là une bonne et tendre pensée à tous; et j'ai tenu mes regards fixés sur cette petite ampoule obscure au fond de la plaine, jusqu'à l'instant où un tournant du chemin me l'a brusquement cachée.
Vous connaissez mon goût pour les grands voyages à petites journées, sans fatigue, sans bagage, en cabriolet, seul avec mes vieux amis d'enfance, Virgile et Tacite. Vous voyez donc d'ici mon équipage.
J'ai pris le chemin de Châlons, car je connais la route de Soissons pour l'avoir suivie il y a quelques années; et, grâce aux démolisseurs, elle n'a aujourd'hui qu'un médiocre intérêt. Nanteuil-le-Haudouin a perdu son château bâti sous François I". Villers-Cotterets a converti en dépôt de mendicité le magnifique manoir du duc de Valois, et là, comme presque partout, sculptures et peintures, tout l'esprit de la renaissance, toute la grâce du seizième siècle a honteusement disparu sous la racloire et le badigeon. Dammartin a rasé son énorme tour du haut de laquelle on voyait Montmartre distinctement, à neuf lieues de distance, et dont la grande lézarde verticale avait fait naître ce proverbe que je n'ai jamais bien compris : Il eB comme le château de Dammartin qui crevé de rire. Aujourd'hui, veuf de sa vieille bastille dans laquelle l'évêque de Meaux, quand il était en querelle avec le comte de Champagne, avait le droit de se réfugier avec sept personnes de sa suite, Dammartin n'engendre plus de proverbes et ne donne plus lieu
l6 LE RHIN.
qu'à des notes littéraires du genre de celle-ci, c^ue j'ai copiée textuellement, à l'époque où j'y passai, dans je ne sais plus quel petit livre local étalé sur la table de l'auberge :
«Dammartin (Seine-et-Marne), petite ville sur une colline. On y fabrique de la dentelle. Hôtel : Sainte-Anne. Curiosités : l'église paroissiale, la halle, i,6oo habitants.»
Le peu de temps accordé pour dîner par ce tyran des diligences appelé le «conducteur» ne me permit pas alors de vérifier jusqu'à quel point il était vrai que les seize cents habitants de Dammartin fussent tous des curiosités.
J'ai donc pris par Meaux.
Entre Claye et Meaux, par le plus beau temps et le plus beau chemin du monde, la roue de mon cabriolet a cassé. Vous savez que je suis de ces hommes qui continuent leur route; le cabriolet renonçait à moi, j'ai renoncé au cabriolet. Justement une petite diligence passait, la diligence Touchard. Elle n'avait plus qu'une place vacante, je l'ai prise; et, dix minutes après l'accident, je «continuais ma routew, juché sur l'impériale entre un bossu et un gendarme.
Me voici en ce moment à la Ferté-sous-Jouarre, jolie petite ville que je revois pour la quatrième fois bien volontiers avec ses trois ponts, ses charmantes îles, son vieux moulin au milieu de la rivière qui se rattache à la terre par cinq arches, et son beau pavillon du temps de Louis XIII, qui a appartenu, dit-on, au duc de Saint-Simon, et qui aujourd'hui se déforme entre les mains d'un épicier.
Si en effet M. de Saint-Simon a possédé ce vieux logis, je doute que son manoir natal de la Ferté-Vidame eût une mine plus seigneuriale et plus frère, et fût mieux fait pour encadrer sa hautaine figure de duc et pair, que le charmant et sévère châtelet de la Ferté-sous-Jouarre.
Le moment est parfait pour voyager. Les campagnes sont pleines de travailleurs. On achève la moisson. On bâtit çà et là de grandes meules qui ressemblent, quand elles sont à moitié faites, à ces pyramides éventrées qu'on rencontre en Syrie. Les blés coupés sont rangés à terre sur le flanc des collines de façon à imiter le dos des zèbres.
Vous le savez, mon ami, ce ne sont pas les événements que je cherche en voyage, ce sont les idées et les sensations; et, pour cela, la nouveauté des objets suffit. D'ailleurs, je me contente de peu. Pourvu que j'aie des arbres, de l'herbe, de l'air, de la route devant moi et de la route derrière moi, tout me va. Si le pays est plat, j'aime les larges horizons. Si le pays est montueux, j'aime les paysages inattendus, et au haut de chaque côte il y en a un. Tout à l'heure je voyais une charmante vallée. A droite et à gauche, de beaux caprices de terrain, de grandes collines coupées par les cultures, et
Linc multitude de carrés amusants à voir; çà et là, des groupes de chaumières basses dont les toits semblaient toucher le sol; au fond de la vallée, un cours d'eau marqué à l'œil par une longue ligne de verdure et traversé par un vieux petit pont de pierre rouillée et vermoulue où viennent se rattacher • les deux bouts du grand chemin. — Au moment où j'étais là, un roulier passait le pont, un énorme roulier d'Allemagne, gonflé, sanglé et ficelé, qui avait l'air du ventre de Gargantua traîné sur quatre roues par huit chevaux. Devant moi, suivant l'ondulation de la colline opposée, remontait la route éclatante de soleil, sur laquelle l'ombre des rangées d'arbres dessinait en noir la figure d'un grand peigne auquel il manquerait plusieurs dents.
Eh bien, ces arbres, ce peigne d'ombre dont vous rirez peut-être, ce roulier, cette route blanche, ce vieux pont, ces chaumes bas, tout cela m'égaie et me rit. Une vallée comme celle-là me contente, avec le ciel par-dessus. J'étais seul dans cette voiture à la regarder et à en jouir. Les voyageurs bâillaient horriblement.
Quand on relaie, tout m'amuse. On s'arrête à la porte de l'auberge. Les chevaux arrivent avec un bruit de ferraille. Il y a une poule blanche sur la grande route, une poule noire dans les broussailles, une herse ou une vieille roue cassée dans un coin, des enfants barbouillés qui jouent sur un tas de s-able; au-dessus de ma tête, Charles-Quint, Joseph II ou Napoléon pendus à une vieille potence en fer et faisant enseigne, grands empereurs qui ne sont plus bons qu'à achalander une auberge. La maison est pleine de voix qui jordonnent; sur le pas de la porte, les garçons d'écurie et les filles de cuisine font des idylles, le fumier cajole l'eau de vaisselle; et moi, je profite de ma haute position, — sur l'impériale, — pour écouter causer le bossu et le gendarme, ou pour admirer les jolies petites colonies de coquelicots nains qui font des oasis sur un vieux toit.
Du reste, mon gendarme et mon bossu étaient des philosophes, «pas fiers du tout», et causant humainement l'un avec l'autre, le gendarme sans dédaigner le bossu, le bossu sans mépriser le gendarme. Le bossu paie six cents francs de contributions à Jouarre, l'ancienne Jovis ara, comme il avait la bonté de l'expliquer au gendarme. Il possède, en outre, un père, qui paye neuf cents livres à Paris, et il s'indigne contre le gouvernement chaque fois qu'il acquitte le sou de passage au pont sur la Marne entre Meaux et la Ferté. Le gendarme ne paie aucune contribution, mais il raconte naïvement son histoire. En 1814, à Montmirail, il se battit comme un hon; il était conscrit. En 1830, aux journées de Juillet, il eut peur et se sauva; il était gendarme. Cela l'étonné, et cela ne m'étonne pas. Conscrit, il n'avait rien que ses vingt ans, il était brave. Gendarme, il avait femme et enfants, et, ajoutait-il, son cheval à lui; il était lâche. Le même homme, du reste,
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mais non la même vie. La vie est un mets qui n'agrée que par la sauce. Rien n'est plus intrépide qu'un forçat. Dans ce monde, ce n'est pas à sa peau que l'on tient, c'est à son habit. Celui qui est tout nu ne tient à rien.
Convenons aussi que les deux époques étaient bien différentes. Ce qui est dans l'air agit sur le soldat comme sur tout homme. L'idée qui souffle le glace ou le réchauffe, lui aussi. En 1830, une révolution soufflait. Il se sentait courbé et terrassé par cette force des idées qui est comme l'âme de la force des choses. Et puis, quoi de plus triste et de plus énervant! se battre pour des ordonnances étranges, pour des ombres qui ont passé dans un cerveau troublé, pour un rêve, une folie, frères contre frères, fantassins contre ouvriers, français contre parisiens! En 1814, au contraire, le conscrit luttait contre l'étranger, contre l'ennemi, pour des choses claires et simples, pour lui-même, pour tous, pour son père, sa mère et ses sœurs, pour la charrue qu'il venait de quitter, pour le toit de chaume qui fumait là-bas, pour la terre qu'il avait sous les clous de ses souliers, pour la patrie saignante et vivante. En 1830, le soldat ne savait pas pourquoi il se battait. En 1814, il faisait plus que le savoir, il le comprenait; il faisait plus que le comprendre, il le sentait; il faisait plus que le sentir, il le voyait.
Trois choses m'ont intéressé à Meaux : un délicieux petit portail de la renaissance accolé à une vieille église démantelée, à droite en entrant dans la ville; puis la cathédrale; puis, derrière la cathédrale, un bon vieux logis de pierre de taille, à demi fortifié, flanqué de grandes tourelles engagées. Il y avait une cour. Je suis entré bravement dans la cour, quoique j'y eusse avisé une vieille femme qui tricotait. Mais la bonne dame m'a laissé faire. J'y voulais étudier un fort bel escalier extérieur, dallé de pierre et charpenté de bois, qui monte à la vieille maison, appuyé sur deux arches surbaissées et couvert d'un toit-auvent à arcades en anse de panier. Le temps m'a manqué pour le dessiner. Je le regrette; c'est le premier escalier de ce genre que j'aie vu. Il m'a paru être du quinzième siècle.
La cathédrale est une noble église commencée au quatorzième siècle et continuée au quinzième. On vient de la restaurer d'une odieuse façon. Elle n'est d'ailleurs pas finie. De ses deux tours projetées par l'architecte, une seulement est bâtie. L'autre, qui a été ébauchée, cache son moignon sous un appareil d'ardoise. La porte du milieu et celle de droite sont du quatorzième siècle; celle de gauche est du quinzième. Toutes trois sont fort belles, quoique d'une pierre que la lune et la pluie ont rongée.
J'en ai voulu déchiffrer les bas-reliefs. Le tympan de la porte de gauche représente l'histoire de saint Jean-Baptiste; mais le soleil, qui tombait à plomb sur la façade, n'a pas permis à mes yeux d'aller plus loin. L'intérieur de l'église est d'une composition superbe. Il y a sur le chœur de grandes
ogives trilobées à jour du plus bel effet. A l'abside, il ne reste plus qu'une verrière magnifique et qui fait regretter les autres. On repose en ce moment, à l'entrée du chœur, deux autels en ravissante menuiserie du quinzième siècle; mais on barbouille cela de peinture à l'huile, couleur bois. C'est le goût des naturels du pays. A gauche du chœur, près d'une charmante porte surbaissée avec imposte, j'ai vu une belle statue de marbre à genoux d'un homme de guerre du seizième siècle, sans armoiries ni inscription d'ailleurs. Je n'ai pas su deviner le nom de cette statue. Vous qui savez tout, vous l'auriez lait. De l'autre côté est une autre statue; celle-là porte son inscription, et bien lui en prend, car vous-même vous ne devineriez pas dans ce marbre fade et dur la figure sévère de Bénigne Bossuet. Quant à Bossuet, j'ai grand'peur que la destruction des vitraux ne soit de son fait. J'ai vu son trône épiscopal, d'une assez belle boiserie en style Louis XIV avec baldaquin figuré. Le temps m'a manqué pour aller visiter son fameux cabinet à l'évêché.
Un fait étrange, c'est que Meaux a eu un théâtre avant Paris, une vraie salle de spectacle, construite dès 1547, — dit un manuscrit de la bibliothèque locale, — tenant du cirque antique en ce qu'elle était couverte d'un velarium, et du théâtre actuel en ce <\uilj avait tout autour des loges fermant a clef, lesquelles étaient louées a des habitants de Meaux. On représentait là des mystères. Un nommé Pascalus jouait le Diable et en garda le surnom. En 1562 il livra la ville aux huguenots, et l'année d'après les catholiques le pendirent, un peu parce qu'il avait livré la ville, beaucoup parce qu'il s'appelait le Diable. — Aujourd'hui Paris a vingt théâtres, la ville champenoise n'en a plus un seul. On prétend qu'elle s'en vante; c'est comme si Meaux se vantait de n'être pas Paris.
Du reste, ce pays est plein du siècle de Louis XIV Ici, le duc de Saint- Simon; à Meaux, Bossuet; à la Ferté-Milon, Racine; à Château-Thierry, La Fontaine. Le tout en un rayon de douze lieues. Le grand seigneur avoisine le grand évêque. La tragédie coudoie la fable.
En sortant de la cathédrale, j'ai trouvé le soleil voilé et j'ai pu examiner la façade. Le grand tympan du portail central est des plus curieux. Le compartiment inférieur représente Jeanne, femme de Philippe le Bel, des deniers de laquelle l'église fut construite après sa miort. La reine de France, sa cathédrale à la main, se présente aux portes du paradis. Saint Pierre les lui ouvre à deux battants. Derrière la reine se tient le beau roi Philippe avec je ne sais quel air de pauvre honteux. La reine, fort spirituellement sculptée et atournée, désigne le pauvre diable de roi d'un regard de côté et d'un geste d'épaule, et semble dire à saint Pierre : ^ahl laifîe°}[-le entrer par-def us le marché!
LETTRE IL