MICROSCOPE
fourmillaient, grossièrement dessinés dans mille attitudes fantastiques, plus d'animaux effrayants, plus de monstres chimériques, plus d'êtres impossibles que saint Antoine n'en a vu et que Callot n'en a rêvé.
Deux hommes faisaient figure sur ce tréteau. L'un, sale comme Job, bronzé comme Ptha, coiffé comme Osiris, gémissant comme Memnon, avait je ne sais quoi d'oriental, de fabuleux, de stupide.et d'égyptien, et frappait sur un gros tambour tout en soufflant au hasard dans une flûte. L'autre le regardait faire. C'était une espèce de Sbrigani, pansu, barbu, velu et chevelu, l'air féroce, et vêtu en hongrois de mélodrame.
Autour de cette baraque, de ce tréteau et de ces deux hommes, force paysans passionnés, force paysannes fascinées, force admirateurs les plus affreux du monde ouvraient des bouches niaises et des yeux bêtes. Derrière l'estrade, quelques enfants pratiquaient artistement des trous à la vieille toile blanche et bleue, qui faisait peu de résistance et leur laissait voir l'intérieur de la baraque.
Comme nous arrivions, l'égyptien termina sa fanfare, et le Sbrigani se mit à parler. G — se mit à écouter.
Excepté l'invitation d'usage E/itrev tt tous verrcr, etc., je déclare que ce que disait ce lantoche était parfaitement inintelligible pour moi, pour les paysans et pour l'égyptien , lequel avait pris une posture de bas-relief et prêtait l'oreille avec autant de dignité que s'il eût assisté à la dédicace des grandes colonnes de la salle hypostyle de Karnac par Meneplita I", père de Rhamsès II.
DE LORCH A BINGEN. l6l
Cependant, dès les premières paroles du charlatan, G — avait tressailli. Au bout de quelques minutes, il se pencha vers moi et me dit tout bas : — Vous qui êtes jeune, qui avez de bons yeux et un crayon, faites-moi le plaisir d'écrire ce que dit cet homme. — Je voulus demander à G — l'explication de cet étrange désir; mais déjà son attention était retournée au tréteau avec trop d'énergie pour qu'il m'entendît. Je pris le parti de satisfaire G — , et, comme le charlatan parlait avec une lenteur solennelle, voici ce que j'écrivis sous sa dictée :
— «La famille des scyres se divise en deux espèces; la première n'a pas d'yeux; la seconde en a six, ce qui la distingue du genre ciinaxa, qui en a deux, et du genre hàella, qui en a quatre. »
Ici G — , qui écoutait avec un intérêt de plus en plus profond, ôta son chapeau, et, s'adressant au charlatan de sa voix la plus gracieuse et la plus adoucie : — Pardon, monsieur, mais vous ne nous dites rien du groupe des gamases.''
— Qui parle là? dit l'homme, jetant un coup d'oeil sur l'assistance, mais sans surprise et sans hésitation. Ce vieux.'' Eh bien, mon vieux, dans le groupe des gamases, je n'ai trouvé qu'une espèce, c'est un dermaiiypn, parasite de la chauve-souris pipistrelle.
— Je croyais, reprit G — timidement, que c'était un glyciphagm cursor.
— Erreur, mon brave, répliqua le Sbrigani. Il y a un abîme entre le glyciphagus et le dermanyssus. Puisque vous vous occupez de ces grandes questions, étudiez la nature. Consultez Degeer, Hering et Hermann. Observez (j'écrivais toujours) le sarcoptes ovis, qui a au moins une des deux paires de pattes postérieures complète et caronculée; le sarcoptes rupicapra, dont les pattes postérieures sont rudimentaires et sétigères, sans vésicule et sans tarses; le sarcoptes hippopodos, qui est peut-être un glyciphage. . .
- — Vous n'en êtes pas sûr? interrompit G — presque avec respect.
— Je n'en suis pas sûr, répondit majestueusement le charlatan. Oui, je dois à la sainte vérité d'avouer que je n'en suis pas sûr. Ce dont je suis sûr, c'est d'avoir recueilli un glyciphage dans les plumes du grand-duc. Ce dont je suis sûr, c'est d'avoir trouvé, en visitant des galeries d'anatomie comparée, des glyciphages dans les cavités, entre les cartilages et sous les épiphyses des squelettes.
— Voilà qui est prodigieux! murmura G — .
— Mais, poursuivit l'homme, ceci m'entraîne trop loin. Je vous parlerai une autre fois, messieurs, du glyciphage et du psoropte. L'animal extraordinaire et redoutable que je vais vous montrer aujourd'hui, c'est le sarcopte. Chose effrayante et merveilleuse! l'acarien du chameau, qui ne ressemble pas à celui du cheval, ressemble à celui de l'homme. De là une confusion
l'niur.r.iF: XATirtNALf,
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possible, dont les suites seraient funestes (j'écrivais toujours). Etudions-les, messieurs; étudions ces monstres. La forme de l'un et de l'autre est à peu près la même; mais le sarcopte du dromadaire est un peu plus allongé que le sarcopte humain; la partie intermédiaire des poils postérieurs, au lieu d'être la plus petite, est la plus grande. La face ventrale a aussi ses particularités. Le collier est plus nettement séparé dans le sattoptes homitm, et il envoie inférieurement une pointe aciculiforme, qui n'existe pas dans le sarcoptes dromadarii. Ce dernier est plus gros que l'autre. Il y a aussi une différence énorme aux épines de la base des pattes postérieures; elles sont simples dans la première espèce, et inégalement bifides dans la seconde... —
Ici, las d'écrire toutes ces choses ténébreuses et imposantes, je ne pus m'empêcher de pousser le coude de G — et de lui demander tout bas : — Mais de quoi diable parle cet homme.''
G — se tourna à demi vers moi et me dit avec gravité : — De la gale.
Je partis d'un éclat de rire si violent, que le livre de notes me tomba des mains. G — le ramassa, m'arracha le crayon, et sans daigner répliquer à ma gaîté même par un geste de mépris, plus que jamais attentif aux paroles du charlatan, il continua d'écrire à ma place, dans l'attitude recueillie et raphaëlesque d'un disciple de l'école d'Athènes.
Je dois dire que les paysans, de plus en plus éblouis, partageaient, au suprême degré, l'admiration et la béatitude de G — . L'extrême science et l'extrême ignorance se touchent par l'extrême naïveté. Le dialogue obscur et formidable de G — et du charlatan avait parfaitement réussi près des villageois de l'honnête pays de Petit-Sou. Le peuple est comme l'enfant, il s'émerveille de ce qu'il ne comprend pas. Il aime l'inintelligible, le hérissé, l'amphigouri déclamatoire et merveilleux. Plus l'homme est ignorant, plus l'obscur le charme; plus l'homme est barbare, plus le compliqué lui plaît. Rien n'est moins simple qu'un sauvage. Les idiomes des hurons, des botocudos et des chesapeacks sont des forêts de consonnes à travers lesquelles, à demi engloutis dans la vase des idées mal rendues, se traînent des mots immenses et hideux, comme rampaient les monstres antédiluviens sous les inextricables végétations du monde primitif. Les algonquins traduisent ce mot si court, si simple et si doux, France^ par Mitti^otichioue^ndala^an^
Aussi, quand la baraque s'ouvrit, la foule, impatiente de contempler les merveilles promises, s'y précipita. Les mittigouchiouekendalakiank des charlatans se résolvent toujours en une pluie de liards ou de doublons dans leur escarcelle, selon qu'ils se sont adressés au peuple d'en bas ou au peuple d'en haut.
Une heure après, nous avions repris notre promenade et nous suivions la lisière d'un petit bois. G — ne m'avait pas encore adressé une parole. Je
faisais mille efForts inutiles pour rentrer en grâce. Tout à coup, paraissant sortir d'une protonde rêverie et comme se répondant à lui-même, il dit :
— Et il en parle fort bien!
— De la gale, n'est-ce pas? dis-je fort timidement.
— Oui, pardieu, de la gale! me répondit G — avec fermeté. Il ajouta après un silence :
— Cet homme a fait de magnifiques observations microscopiques. De vraies découvertes.
Je hasardai encore un mot.
— Il aura étudié son sujet sur ce pharaon d'Egypte dont il a fait son laquais et son musicien.
Mais G — ne m'entendait déjà plus.
— Quelle prodigieuse chose! s'écria-t-il, et quel sujet de méditation mélancolique! La maladie suit l'homme après la mort. Les squelettes ont la gale!
Il y eut encore un silence, puis il reprit :
— Cet homme manque à la troisième classe de l'Institut. Il y a bien des académiciens qui sont charlatans; voilà un charlatan qui devrait être académicien.
Maintenant, mon ami, je vous vois d'ici rire à votre tour et vous écrier : — Est-ce tout.^ oh! les aimables aventures, les engageantes histoires, et quel voyageur à pied vous êtes! Rencontrer des ours, ou entendre un avaleur de sabres, bras nus et ceinturonné de rouge, confronter en plein air l'acarus de l'homme à l'acarus du chameau et faire à des paysans un cours philosophique de gale comparée! Mais, en vérité, il faut en grande hâte se jeter en bas de sa chaise de poste, et ce sont là de merveilleux bonheurs!
Comme il vous plaira. Quant à moi, je ne sais si c'est le matin, si c'est le printemps ou si c'est ma jeunesse qui se mêle à ces souvenirs, déjà anciens, hélas! mais ils rayonnent en moi. Je leur trouve des charmes que je ne puis dire. Riez donc tant que vous voudrez du voyageur a pied, je suis toujours tout prêt à recommencer, et, s'il m'arrivait encore aujourd'hui quelque aventure pareille, «j'y prendrais un plaisir extrême».
Mais de semblables bonnes fortunes sont rares, et, quand j'entreprends une excursion à pied, pourvu que le ciel ait un air de joie, pourvu que les villages aient un air de bonheur, pourvu que la rosée tremble à la pointe des herbes, pourvu que l'homme travaille, que le soleil brille et que l'oiseau chante, je remercie le bon Dieu, et je ne lui demande pas d'autres aventures. — L'autre jour donc, à cinq heures et demie du matin, après avoir donné les ordres nécessaires pour faire transporter mon bagage à Bingen, dès l'aube, je quittais Lorch, et un bateau me transportait sur le bord
opposé. Si vous suivez jamais cette route, faites de même. Les ruines romaines, romanes et gothiques de la rive gauche ont plus d'intérêt pour le piéton que les ardoises de la rive droite. A six heures j'étais assis, après une assez rude ascension à travers les vignes et les broussailles, sur la croupe d'une colline de lave éteinte qui domine le château de Furstenberg et la vallée de Diebach, et là je constatais une erreur des antiquaires. Ils racontent, et je vous écrivais d'après eux dans ma précédente lettre, que la grosse tour de Furstenberg, ronde en dehors, est hexagone au dedans. Or, du point élevé où je m'étais placé, je plongeais assez profondément dans la tour, et je puis vous affirmer, si la chose vous intéresse, qu'elle est ronde à l'intérieur comme à l'extérieur. Ce qui est remarquable, c'est sa hauteur, qui est prodigieuse, et sa forme, qui est singulière. Comme elle a d'énormes créneaux sans mâchicoulis, et comme elle va s'élargissant du sommet à la base, sans baies, sans fenêtres, percée à peine de quelques longues meurtrières, elle ressemble de la plus étrange manière aux mystérieux et massifs donjons de Samarcande, de Calicut ou de Canganor; et l'on s'attend à voir plutôt apparaître au faîte de cette grosse tour presque hindoue le maharadja de Lahore ou le zamorin de Malabar que Louis de Bavière ou Gustave de Suède. Pourtant cette citadelle, plutôt orientale que gothique, a joué un grand rôle dans les luttes de l'Europe. Au moment où je songeais à toutes les échelles qui ont été successivement appliquées aux flancs de cette géante de pierre, et où je me rappelais le triple siège des bavarois en 1321, des suédois en 1632 et des français en 1689, un grimpereau l'escaladait gaîment.
Ce qui a causé l'erreur des antiquaires, c'est une tourelle qui défend la citadelle du côté de la montagne, et qui, ronde au dedans, est armée à son sommet d'un couronnement de mâchicoulis taillé à six pans. Ils ont pris la tourelle pour la tour et le dehors pour le dedans. Du reste, à cette heure matinale, grâce aux vapeurs encore posées et appuyées sur le sol, je ne distinguais que la tête du donjon, la cime des murailles, et à l'horizon, tout autour de moi, la haute crête des collines. A mes pieds, le fond du paysage était caché par une brume blanche et épaisse dont le soleil dorait le bord. On eût dit qu'un nuage était tombé dans la vallée.
Comme sept heures sonnaient dans ce nuage au clocher de Rheindiebach, qui est un hameau au pied de Furstenberg, le grimpereau s'envola et je me levai. Pendant que je descendais, le brouillard montait, et, lorsque je parvins au village, les rayons du soleil y arrivaient. Quelques instants après, j'avais laissé le village derrière moi, sans même avoir pensé, je l'avoue, à interroger l'écho fameux de son ravin, je cheminais joyeusement le long du Rhin, et j'échangeais un bonjour amical avec trois jeunes peintres qui s'en allaient, eux, vers Bacharach, le sac et le parapluie sur le dos.
Toutes les fois que je rencontre trois jeunes gens qui voyagent à pied en mince équipage, allègres d'ailleurs et les yeux rayonnants comme si leur prunelle reflétait les féeries de l'avenir, je ne puis m'empêcher d'espérer pour eux la réalisation de leurs chimères, et de songer à ces trois frères, Cadenet, Luynes et Brandes, qui, il y a de cela deux cents ans, partirent un beau matin à pied pour la cour de Henri IV, n'ayant à eux trois qu'un manteau porté par chacun à son tour, et qui, quinze ans après, sous Louis XIII, étaient, le premier, duc de Chaulnes; le deuxième, connétable de France; le troisième, duc de Luxembourg. — Rêvez donc, jeunes gens, et marchez !
Ce voyage à trois paraît, du reste, être à la mode sur les bords du Rhin; car je n'avais pas fait une demi-lieue, j'atteignais à peine Niederheimbach, que je rencontrais encore trois jeunes gens cheminant de compagnie. Ceux-là étaient évidemment des étudiants de quelqu'une de ces nobles universités qui fécondent la vieille Teutonie en civilisant la jeune Allemagne. Us portaient la casquette classique, les longs cheveux, le ceinturon, la redingote serrée, le bâton à la main, la pipe de faïence coloriée à la bouche, et, comme les peintres, le bissac sur le dos. Sur la pipe du plus jeune des trois étaient peintes des armoiries, probablement les siennes. Ils paraissaient discuter avec chaleur, et s'en allaient, de même que les peintres, du côté de Bacharach. En passant près de moi, l'un d'eux me cria, en me saluant de la casquette :
— Die nobis, domne, in qua parte corpom animam veteres locaiit philosophi. Je rendis le salut et je répondis :
— In corde P/ato, in sanguine Enipedocles , inter duo supercilia Lucretiu^. Les trois jeunes gens sourirent, et le plus âgé s'écria :
— Vivat Gallia régnai Je répliquai :
— Vivat Ger mania mater!
Nous nous saluâmes encore une fois de la main, et je passai outre.
J'approuve cette façon de voyager à trois. Deux amants, trois amis.
Au-dessus de Niederheimbach s'étagent et se superposent les mamelons de la sombre forêt de Sann ou de Sonn, et là, parmi les chênes, se dressent deux forteresses écroulées, Heimburg, château des romains; Sonneck, château des brigands. L'empereur Rodolphe a détruit Sonneck en 1282, le temps a démoli Heimburg. Une ruine plus mélancolique encore se cache dans les plis de ces montagnes, c'est Falkenburg.
J'avais, comme je vous l'ai dit, laissé le village derrière moi. Le soleil était ardent, la fraîche haleine du Rhin s'attiédissait, la route se couvrait de poussière; à ma droite s'ouvrait étroitement entre deux rochers un charmant
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ravin plein d'ombrc; un tas de petits oiseaux j babillaient à qui mieux mieux et se livraient à d'afFreux commérages les uns sur les autres dans les profondeurs des arbres; un ruisseau d'eau vive grossi par les pluies, tombant de pierre en pierre, prenait des airs de torrent, dévastait les pâquerettes, épouvantait les moucherons et faisait de petites cascades tapageuses dans les cailloux; je distinguais vaguement le long de ce ruisseau, dans les douces ténèbres que versaient les feuillages, un sentier que mille fleurs sauvages, le liseron, le passe-velours, l'hélichryson, le glaïeul aux lancéolés cannelées, la flambe aux neuf feuilles perses, cachaient pour le profane et tapissaient pour le poëte. Vous savez qu'il y a des moments où je crois presque à l'intelligence des choses; il me semblait qu'une foule de voix murmuraient dans ce ravin et me disaient : — Où vas-tu? tu cherches les endroits où il y a peu de pas humains et où il y a beaucoup de traces divines; tu veux mettre ton âme en équilibre avec l'âme de la solitude; tu veux de l'ombre et de la lumière, du mouvement et de la paix, des transformations et de la sérénité; tu cherches le lieu où le verbe s'épanouit dans le silence, où l'on voit la vie à la surface de tout et où l'on sent l'éternité au fond; tu aimes le désert et tu ne hais pas l'homme; tu cherches de l'herbe et des mousses, des feuilles humides, des branches gonflées de sève, des oiseaux qui fredonnent, des eaux qui courent, des parfums qui se répandent. Eh bien, entre. Ce sentier est ton chemin.
Je ne me suis pas fait prier longtemps, je suis entré dans le ravin.
Vous dire ce que j'ai fait là, ou plutôt ce que la solitude m'y a fait; comment les guêpes bourdonnaient autour des clochettes violettes; comment les nécrophores cuivrés et les féronies bleues se réfugiaient dans les petits antres microscopiques que les pluies leur creusent sous les racines des bruyères; comment les ailes froissaient les feuilles; ce qui tressaillait sourdement dans les mousses, ce qui jasait dans les nids; le bruit doux et indistinct des végétations, des minéralisations et des fécondations mystérieuses; la richesse des scarabées, l'activité des abeilles, la gaîté des libellules, la patience des araignées; les arômes, les reflets, les épanouissements, les plaintes; les cris lointains; les luttes d'insecte à insecte, les catastrophes de fourmilières, les petits dram£s de l'herbe; les haleines qui s'exhalaient des roches comme des soupirs, les rayons qui venaient du ciel à travers les arbres comme des regards, les gouttes d'eau qui tombaient des fleurs comme des larmes; les demi-révélations qui sortaient de tout; le travail calme, harmonieux, lent et continu de tous ces êtres et de toutes ces choses qui vivent en apparence plus près de Dieu que l'homme; vous dire tout cela, mon ami, ce serait vous exprimer TinefFable, vous montrer l'invisible, vous peindre l'infini. Qu'ai-je fait là.'' Je ne le sais plus. Comme dans les ravins
de Saint-Goarshausen, j'ai erré, j'ai songé, j'ai adoré, j'ai prié. A quoi pensais-je? Ne me le demandez pas. Il y a des instants, vous le savez, où la pensée flotte comme noyée dans mille idées confuses.
Tout, dans ces montagnes, se mêlait à ma méditation et se combinait avec ma rêverie, la verdure, les masures, les fantômes, le paysage, les souvenirs, les hommes qui ont passé dans ces solitudes, l'histoire qui a flamboyé là, le soleil qui y rayonne toujours. César, me disais-je, cheminant à pied comme moi, a peut-être franchi ce ruisseau, suivi du soldat qui portait son épée. Presque toutes les grandes voix qui ont ébranlé l'intelligence humaine ont troublé les échos du Rhingau et du Taunus. Ces montagnes sont les mêmes qui s'émurent quand le prince Thomas d'Aquin, si longtemps surnommé Bos mutiK, poussa enfin dans la doctrine ce mugissement qui fit tressaillir le monde : Deâit in do£lnna mugitum quod in Mo mundo sonavit. C'est sur ces monts que Jean Huss, prédisant Luther, comme si le rideau qui se déchire à la dernière heure laissait voir distinctement l'avenir, répandit du haut de son bûcher de Constance ce cri prophétique : Aujourd'hui vom hrûle'7 roie^^\ mais dans cent ans le cygne naîtra. Enfin c'est à travers ces rochers que Luther, cent ans après, surgissant à l'heure dite, ouvrit ses ailes et jeta cette clameur formidable : Meurent les évéques et les princes ^ les monoBhes, les cloîtres, les élises et les palais, plutôt qu'une seule âme!
Et il me semblait que, du milieu des branchages et des ronces, les ruines répondaient de toutes parts : O Luther! les évêques et les princes, les monastères, les cloîtres, les églises et les palais sont morts! •
Plongée ainsi dans ces choses inépuisables et vivaces qui sont, qui persistent, qui fleurissent, qui verdoient, et qui la recouvrent sous leur végétation éternelle, l'histoire est-elle grande ou est-elle petite.'' Décidez cette question si vous pouvez. Quant à moi, il me semble que le contact de la nature, qui est le voisinage de Dieu, tantôt amoindrit l'homme, tantôt le grandit. C'est beaucoup pour l'homme d'être une intelligence qui a sa loi à part, qui fait son œuvre et qui joue son rôle au milieu des faits immenses de la création. En présence d'un grand chêne plein d'antiquité et plein de vie, gonflé de sève, chargé de feuillage, habité par mille oiseaux, c'est beaucoup qu'on puisse songer encore à ce fantôme qui a été Luther, à ce spectre qui a été Jean Huss, à cette ombre qui a été César.
Cependant, je vous l'avoue, il y eut dans ma promenade un moment où toutes ces mémoires disparurent, où l'homme s'évanouit, où je n'eus plus dans l'âme que Dieu seul. J'étais arrivé, je ne pourrais plus dire par quels sentiers, au'^sommet d'une très haute colline couverte de bruyères courtes,
'" Hiiji veut dire oie.
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ayant quelque analogie avec le chêne kermès de Provence, et j'avais sous les yeux un désert, mais un désert joyeux et superbe, un désert divin. Je n'ai rien vu de plus beau dans toutes mes excursions aux environs du Rhin. Je ne sais comment s'appelle cet endroit. Ce n'étaient autour de moi , à perte de vue, que montagnes, prairies, eaux vives, vagues verdures, molles brumes, lueurs humides qui chatoyaient comme des yeux entr'ouverts, vifs reflets d'or noyés dans le bleu des lointains, magiques forêts pareilles à des touffes de plumes vertes, horizons moirés d'ombres et de clartés. — C'était un de ces lieux où l'on croit voir faire la roue à ce paon magnifique qu'on appelle la nature.
Derrière la colline où j'étais assis, au haut d'un monticule couvert de sapins, de châtaigniers et d'érables, j'apercevais une sombre ruine, colossal monceau de basalte brun. On eût dit un tas de lave pétri par quelque géant en forme de citadelle. Qu'était-ce que ce château.'' Je n'aurais pu le dire, je ne savais où j'étais.
Questionner un édifice de près, vous le savez, c'est ma manie. Au bout d'un quart d'heure j'étais dans la ruine.
Un antiquaire qui fait le portrait de sa ruine, comme un amant qui fait le portrait de sa maîtresse, se charme lui-même et risque d'ennuyer les autres. Pour les indifférents qui écoutent l'amoureux, toutes les belles se ressemblent, et toutes les ruines aussi. Je ne dis pas, mon ami, que je m'abstiendrai désormais avec vous de toute description d'édifices. Je sais que l'histoire et Uart vous passionnent; je sais que vous êtes du public intelligent, et non du public grossier. Cette fois pourtant je vous renverrai au portrait minutieux que je vous ai fait de la Souris. Figurez-vous force broussailles, force plafonds effondrés, force fenêtres déformées, et au-dessus de tout cela quatre ou cinq grandes diablesses de tours, noires, éventrées et formidables.
J'allais et venais dans ces décombres, cherchant, furetant, interrogeant; je retournais les pierres brisées dans l'espoir d'y trouver quelque inscription qui me signalerait un fait, ou quelque sculpture qui me révélerait une époque, quand une baie, qui avait jadis été une porte, m'a ouvert passage sous une voûte où pénétrait par une crevasse un éclatant rayon de soleil. J'y suis entré, et je me suis trouvé dans une façon de chambre basse éclairée par des meurtrières dont la forme et l'embrasure indiquaient qu'elles avaient servi au jeu des onagres, des fauconneaux et des scorpions. Je me suis penché à l'une de ces meurtrières en écartant la touffe de fleurs qui la bouche aujourd'hui. Le paysage, de cette fenêtre, n'est pas gai. Il y a là une vallée étroite et obscure, ou plutôt un déchirement de la montagne jadis traverse par un pont dont il ne reste plus qLic l'arche dappui. D'un côté un éboule-
ment de terres et de roches, de l'autre une eau noircie par le fond de basalte, se précipitent et se brisent dans le ravin. Des arbres malades et malsains y ombragent de petites prairies tapissées d'un gazon dru comme celui d'un cimetière. J'ignore si c'était une illusion ou le jeu de l'ombre et du vent, mais je croyais voir par places, sur les hautes herbes, de grands cercles mollement tracés, comme si de mystérieuses rondes nocturnes les avaient affaissées çà et là. Ce ravin n'est pas seulement solitaire, il est lugubre. On dirait qu'il assiste, en de certains moments, à des spectacles hideux, qu'il voit se faire dans les ténèbres des choses mauvaises et surnaturelles, et qu'il en garde, même en plein jour, même en plein soleil, je ne sais quelle tristesse mêlée d'horreur. Dans cette vallée, plus qu'en tout autre lieu, on sent distinctement que les sombres et froides heures de la nuit passent là; il semble qu'elles y déposent, sur la senteur des herbes, sur la couleur de la terre et sur la forme des rochers, ce qu'elles ont de vague, de sinistre et de désolé.
Comme j'allais sortir de la chambre basse, la corne d'une pierre tumulaire sortant de dessous les gravois a frappé mes yeux. Je me suis baissé vivement. Jugez de mon empressement; j'allais peut-être trouver là l'explication que je cherchais, la réponse que je demandais à cette mystérieuse ruine, le nom du château. Des pieds et des mains j'ai écarté les décombres, et en peu d'instants j'avais mis à nu une fort belle lame sépulcrale du quatorzième siècle, en grès rouge de Heilbronn.
Sur cette lame gisait, sculpté presque en ronde bosse, un chevalier armé de toutes pièces, mais auquel manquait la tête. Sous les pieds de cet homme de pierre était gravé, en majuscules romaines, ce distique fruste, encore lisible pourtant et facile à déchiffrer :
VO X TACVIT. PERIIT LV X. ^O X R^IT ET RVIT VMBRA. VIR CARET IN TVMBA QVO CARET EFFIGIES.
J'étais un peu moins avancé qu'auparavant. Ce château était une énigme, j'en avais cherché le mot, et je venais de le trouver. Le .mot de cette énigme, c'était une inscription sans date, une épitaphe sans nom, un homme sans tête. "Voilà, vous en conviendrez, une réponse sombre et une explication ténébreuse.
De quel personnage parlait ce distique, lugubre par le fond, barbare par la forme.'' S'il fallait en croire le second vers gravé sur cette pierre sépulcrale, le squelette qui était dessous était sans tête comme l'effigie qui était dessus. Que signifiaient ces trois X détachés, pour ainsi dire, du reste de l'inscription par la grandeur des majuscules.'' En regardant avec plus
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d'attention et en nettoyant la lame avec une poignée d'herbes, j'ai trouvé sur la statue des gravures étranges. Trois chifFres étaient tracés à trois
endroits différents; celui-ci sur la main droite Xlf X ' "^^'i^'"!^ ^^r la main gauche yûfif ; et cet autre à la place de la tête :
Or, ces trois chiffres ne sont que des combinaisons variées du même monogramriie. Chacun des trois est composé des trois X que le graveur de l'épitaphe a fait saillir dans l'inscription. Si cette tombe eût été en Bretagne, ces trois X eussent pu faire allusion au combat des trente; si elle eût daté du dix-septième siècle, ces trois X eussent pu indiquer la guerre de trente ans; mais, en Allemagne et au quatorzième siècle, quel sens pouvaient-ils avoir .^ Et puis, était-ce le hasard qui, pour épaissir l'obscurité, n'avait employé dans la formation de ce chiffre funèbre d'autre élément que cette lettre X, qui barre l'entrée de tous les problèmes et qui désigne l'Inconnu? — J'avoue que je n'ai pu sortir de cette ombre. Du reste, je me rappelais que cette façon de voiler, tout en la signalant, la tombe et la mémoire de l'homme décapité est propre à toutes les époques et à tous les peuples. A Venise, dans la galerie ducale du grand conseil, un cadre noir remplace le portrait du cinquante-septième doge, et, au-dessous, li morne république a écrit ce mémento sinistre :