LOCVS MARINI FALIERI DECAPITATI
En Egypte, quand le voyageur fatigué arrive à Biban-el-Molouk, il trouve dans les sables, parmi les palais et les temples écroulés, un sépulcre mystérieux, qui est le sépulcre de Rhamsès V, et sur ce sépulcre il voit cette légende :
Et cet hiéroglyphe, qui raconte l'histoire au désert, signifie : qui éî sans tête. Mais en Egypte comme à Venise, au palais ducal comme à Biban-el-
MoloLik, on s;iit où l'on est, on sait qLi'on a affaire à Alarino Faliero ou à Rhamscs V Ici j'ignorais tout, et le nom du lieu et le nom de l'homme. Ma curiosité était éveillée au plus haut point. Je déclare que cette ruine si parfaitement muette m'intriguait et me fâchait presque. Je ne reconnais pas à une ruine, pas même à un tombeau, le droit de se taire à ce point.
J'allais sortir de la chambre basse, charmé d'avoir trouvé ce curieux monument, mais désappointé de n'en pas savoir davantage, quand un bruit de voix sonores, claires et gaies, arriva jusqu'à moi. C'était un vif et rapide dialogue, où je ne distinguais au milieu des rires et des cris joyeux que ces
quelques mots : FaU ofthe mountain Subterranean pajiage. .... Very oglj foot-path.
Un moment après, comme je me levais du tombeau où j'étais assis, trois sveltes jeunes filles, vêtues de blanc, trois têtes blondes et roses, au frais sourire et aux yeux bleus, entrèrent subitement sous la voûte, et, en m'apercevant, s'arrêtèrent tout court dans le rayon de soleil qui en illuminait le seuil. Rien de plus magique et de plus charmant, pour un rêveur assis sur un sépulcre dans une ruine, que cette apparition dans cette lumière. Un poëte, à coup sûr, eût eu le droit de voir là des anges et des auréoles. J'avoue que je n'y vis que des anglaises.
Je confesse même, à ma honte, qu'il me vint sur-le-champ la plate et prosaïque idée de profiter de ces anges pour savoir le nom du château. Voici comment je raisonnai, et cela très rapidement : Ces anglaises, — car ce sont évidemment des anglaises, elles parlent anglais et elles sont blondes, — ces anglaises, selon toute apparence, sont des visiteuses qui viennent de quelque station de plaisir des environs, de Bingen ou àç. Rudesheim. Il est clair qu'elles se sont fait de cette masure un objet d'excursion et qu'elles savent nécessairement le nom du lieu qu'elles ont choisi pour but de promenade. — Une fois cela posé dans mon esprit, il ne restait plus qu'à entamer la conversation, et je confesse encore que j'eus recours au plus gauche des moyens employés en pareil cas. J'ouvris mon portefeuille pour me donner une contenance, j'appelai à mon aide le peu d'anglais que je crois savoir et je me mis à regarder par la meurtrière dans le ravin, en murmurant, comme si je me parlais à moi-même, je ne sais quels épiphonèmes admiratifs et ridicules : Beautiful wiewl J'^ery Jîne, Very pretty waterfalll etc., etc. — Les jeunes filles, d'abord intimidées et surprises de ma rencontre, se mirent à chuchoter tout bas avec un petit rire étouffé. Elles étaient charmantes ainsi, mais il est évident qu'elles se moquaient de moi. Je pris alors un grand parti, je résolus d'aller droit au fait; et, quoique je prononce l'anglais comme un irlandais, quoique le th en particulier soit pour moi un écueil formidable, je fis un pas vers le groupe toujours immobile, et, m'adressant, de mon air le plus gracieux, à la plus grande des trois : Mij^, lui dis-je, en corrigeant le laco-
nisme de la phrase par l'exagération du salut, vhat is , if jou phase , the name of thk citBle'^. La belle enfant sourit; comme je méritais un éclat de rire, et que je m'y attendais, je fus touché de cette clémence, puis elle regarda ses deux compagnes et me répondit en rougissant légèrement et dans le meilleur français du monde : — Monsieur, il paraît que ce château s'appelle Falkenburg. C'est du moins ce qu'a dit un chevrier, qui est français, et qui cause avec notre père dans la grande tour. Si vous voulez aller de ce côté, vous les trouverez.
Ces anglaises étaient des françaises.
Ces paroles si nettes et dites sans le moindre accent suffisaient pour me le démontrer ; mais la belle enfiint prit la peine d'ajouter : — Nous n'avons pas besoin de parler anglais, monsieur, nous sommes françaises et vous êtes français.
— Mais, mademoiselle, repris-je, à quoi avez-vous vu que j'étais français.''
— A votre anglais, dit la plus jeune.
Sa sœur aînée la regarda d'un air presque sévère, si jamais la beauté, la grâce, l'adolescence, l'innocence et la joie peuvent avoir l'air sévère. Moi, je me mis à rire.
— Mais, mesdemoiselles, vous-mêmes vous parliez anglais tout à l'heure.
— Pour nous amuser, dit la plus jeune.
— Pour nous exercer, reprit l'aînée.
Cette rectification imposante et quasi maternelle fut perdue pour la jeune, qui courut gaîment au tombeau en soulevant sa robe à cause des pierres et en laissant voir le plus joli pied du monde. — Oh! s'écria-t-ellc, venez donc voir! une statue par terre! Tiens! elle n'a pas de tète. C'est un homme.
— C'est un chevalier, dit l'aînée qui s'était approchée. Il y avait encore dans cette parole une ombre de reproche, et le son de voix dont elle fut prononcée signifiait : Masaiir^ une jeune personne ne doit pan dire: C'est un homme, mais elle peut dire : C'est un chevalier.
En général ceci est un peu l'histoire des femmes. Ellles en sont toutes là. Elles repoussent les choses; mais habillez les choses de mots, elles les acceptent. Choisissez bien le mot pourtant. Elles s'indignent du mot cru, elles s'effarouchent du mot propre, elles tolèrent le mot détourné, elles accueillent le mot élégant, elles sourient à la périphrase. Elles ne savent que plus tard — trop tard souvent — combien il y a de réalité dans l'a peu près. La plupart des femmes glissent, et beaucoup tombent sur la pente dangereuse des traductions adoucies.
Du reste, cette simple nuance, e'elf un homme — c'eit un chevalier^ disait l'état de ces deux jeunes cœurs. L'un dormait encore profondément, l'autre était éveillé. L'aînée des sœurs était déjà une femme, la dernière était encore une enfant. 11 n'y avait pourtant guère que deux ans entre elles. La cadette
seule était une jeune iille. Depuis leur entrée dans le caveau, elle avait beaucoup rougi, un peu souri, et n'avait pas dit un mot.
Cependant elles s'étaient penchées toutes les trois sur le tombeau , et la réverbération fantastique du rayon de soleil dessinait leurs gracieux profils sur le spectre de granit. Tout à l'heure je me demandais le nom du fantôme, maintenant je me demandais le nom des jeunes filles, et je ne saurais dire ce que j'éprouvais à voir se mêler ainsi ces deux mystères, l'un plein de terreur, l'autre plein de charme.
A force d'écouter leur doux chuchotement, je saisis au passage un de leurs trois noms, le nom de la cadette. C'était la plus jolie. Une vraie princesse des contes de fées. Ses longs cils blonds cachaient sa prunelle bleue, dont la pure lumière les pénétrait pourtant. Elle était entre sa jeune sœur et sa sœur aînée comme la pudeur entre la naïveté et la grâce, doucement colorée d'un vague reflet de toutes les deux. Elle me regarda deux fois et ne me parla pas. Elle fut la seule des trois dont je n'entendis pas le son de voix, mais elle fut aussi la seule dont je sus le nom. Il y eut un instant où sa jeune sœur lui dit très bas : Voisdonc^ Stella! Je n'ai jamais mieux compris qu'en cet instant-là tout ce qu'il y a de limpide, de lumineux et de charmant dans ce nom d'étoile.
La plus jeune faisait ses réflexions tout haut. — Pauvre homme! (la leçon avait été perdue) on lui a coupé la tête. C'était des temps comme cela où l'on coupait la tête aux hommes. — Tout à coup elle s'interrompit : — Ah! voici l'épitaphe! c'est du latin. — Vox — taaiit — Periit — lux. — C'est difficile à lire. Je voudrais bien savoir ce que cela veut dire.
— Mesdemoiselles, dit l'aînée, allons chercher mon père, il nous l'expliquera.
Et elles s'élancèrent hors de la crypte comme trois biches.
Elles n'avaient pas même songé à s'adresser à moi; j'étais un peu humilie que mon anglais leur eût donné si mauvaise idée de mon latin.
On avait fait jadis sur ce tombeau je ne sais quel scellement qui avait laissé à côté de l'épitaphe une tache de plâtre aplanie à la truelle. Je pris un crayon, et sur cette page blanche j'écrivis cette traduction du distique :
Dans la nuit la voix s'est tue.
L'ombre éteignit le flambeau.
Ce qui manque à la statue Manque à l'homme en son tombeau.
Les jeunes filles étaient à peine parties depuis deux minutes, que j'entendis leur voix crier : Par ici, pire! par ici! Elles revenaient. J'écrivis en hâte le dernier vers, et, avant qu'elles reparussent, je m'esquivai.
Ont-elles trouvé l'explication que je leur laissais? je l'ignore; je me suis enfoncé dans les détours de la ruine et je ne les ai plus revues.
Je n'ai rien su non plus du mystérieux chevalier décapité. Triste destinée! Quel crime avait donc commis ce misérable.'' Les hommes lui avaient infligé la mort, la providence y a ajouté l'oubli. Ténèbres sur ténèbres. Sa tête a été retranchée de la statue, son nom de la légende, son histoire de la mémoire des hommes. Sa pierre sépulcrale elle-même va sans doute bientôt disparaître. Quelque vigneron de Sonneck ou du Ruppertsberg la prendra un beau jour, dispersera du pied le squelette mutilé qu'elle recouvre peutêtre encore, coupera en deux cette tombe et en fera le chambranle d'une porte de cabaret. Et les paysans s'attableront, et les vieilles femmes fileront, et les enfants riront autour de la statue sans nom, décapitée jadis par le bourreau et sciée aujourd'hui par un maçon. Car de nos jours, en Allemagne comme en France, on utilise les ruines. Avec les vieux palais on fait des cabanes neuves.
Hélas ! les vieilles lois et les vieilles sociétés subissent à peu près la même transformation.
Regardons, étudions, méditons, et ne nous plaignons pas. Dieu sait ce qu'il fait.
Seulement je me demande quelquefois : Pourquoi faut-il que le « goujat » ne se contente pas d'être debout, et qu'il ait toujours l'air de chercher à se venger de l'empereur enterré?
Mais, mon ami, me voici bien loin du Falkenburg. J'y reviens. — C'était beaucoup pour moi de me savoir dans ce nid de légendes, et de pouvoir dire des choses précises à ces vieilles tours qui se tiennent encore si fières et si droites, quoique mortes et laissant aller leurs entrailles dans l'herbe. J'étais donc dans ce manoir fameux dont je vous conterai peut-être les aventures, si vous ne les savez pas. Guntram et Liba surtout me revenaient à l'esprit. C'est sur ce point que Guntram rencontra les deux hommes qui portaient un cercueil. C'est dans cet escalier que Liba se jeta dans ses bras et lui dit en riant : — Un cercueil.'' non, c'est le lit nuptial que tu auras vu. — C'est près de cette cheminée, encore scellée au mur sans plancher et sans plafond, qu'était le bois de lit qu'on venait d'apporter et qu'elle lui montra. C'est dans cette cour, aujourd'hui pleine de ciguës en lîeur, que Guntram, conduisant sa fiancée à l'autel, vit marcher devant lui, visibles pour lui seul, un chevalier vêtu de noir et une femme voilée. C'est dans cette chapelle romane écroulée, où des lézards vivants se promènent sur des lézards sculptés, qu'au moment de passer l'anneau bénit au joli doigt rose de sa fiancée, il sentit tout à coup une main froide dans la sienne, — la main de la pucelle du château de la forêt, qui se peignait la nuit en chantant
près d'un tombeau ouvert et vide. — C'est dans cette salle basse qu'il expira et que Liba mourut de le voir mourir.
Les ruines font vivre les contes, et les contes le leur rendent.
J'ai passé plusieurs heures dans les décombres, assis sous d'impénétrables broussailles et laissant venir les idées qui me venaient. Spiritm loci. Ma prochaine lettre vous les portera peut-être.
Cependant la faim aussi m'était venue, et, vers trois heures, grâce au chevrier français dont les belles voyageuses m'avaient parlé et que j'avais heureusement rencontré, j'ai pu gagner un village au bord du Rhin, qui est, je crois, Trechtingshausen , l'ancien Trajani Castrum.
Il n'y avait là pour toute auberge qu'une taverne à bière et pour tout dîner qu'un gigot fort dur, dont un étudiant, lequel fumait sa pipe à la porte, essaya de me détourner en me disant qu'un anglais affamé, arrivé une heure avant moi, n'avait pu l'entamer et s'y était rebuté. Je n'ai pas répondu fièrement comme le maréchal de Créqui devant la forteresse génoise de Gavi : Ce que Barberoupe n'a pu prendre, Barhegrise le prendra-, mais j'ai mangé le gigot.
Je me suis remis en marche comme le soleil baissait.
Le paysage était ravissant et sévère. J'avais laissé derrière moi la chapelle gothique de Saint-Clément. J'avais à ma gauche la rive droite du Rhin, chargée de vignes et d'ardoises. Les derniers rayons du soleil rougissaient au loin les fameux coteaux d'Asmanshausen , au pied duquel des vapeurs, des fumées peut-être, me révélaient Aulhausen, le village des potiers de terre. Au-dessus de la route que je suivais, au-dessus de ma tête, se dressaient, échelonnés de montagne en montagne, trois châteaux : leReichenstein et le Rheinstein , démolis par Rodolphe de Habsbourg et rebâtis par le comte palatin; et le Vaugtsberg, habité en 1348 par Kuno de Falkenstein et restauré aujourd'hui par le prince Frédéric de Prusse. Le Vaugtsberg a joué un grand rôle dans les guerres du droit manuel. L'archevêque de Mayence l'engagea un jour à l'empereur d'Allemagne pour quarante mille livres tournois. Ceci me rappelle que, lorsque Thibaut, comte de Champagne, ne sachant comment s'acquitter vis-à-vis de la reine de Chypre, vendit à son trh cher seigneur Loui-s roi de France la comté de Chartres, la comté de Blois, la comté de Sancerre et la vicomte de Châteaudun, ce fut également pour la somme de quarante mille livres. Aujourd'hui, quarante mille livres, c'est le prix dont un huissier retiré paie sa maison de campagne à Bagatelle ou à Pantin.
Cependant je faisais à peine attention à ce paysage et à ces souvenirs. Depuis que le jour déclinait, je n'avais plus qu'une pensée. Je savais qu'avant d'arriver à Bingen, un peu en deçà du contîuent de la Nahe, je rencontre-
rais un étrange édifice, une lugubre masure debout dans les roseaux au milieu du fleuve entre deux hautes montagnes. Cette masure, c'est la Maûsethurm.
Dans mon enfance, j'avais au-dessus de mon lit un petit tableau entouré d'un cadre noir que je ne sais quelle servante allemande avait accroché au mur. Il représentait une vieille tour isolée, moisie, délabrée, entourée d'eaux profondes et noires, qui la couvraient de vapeurs, et de montagnes qui la couvraient d'ombre. Le ciel de cette tour était morne et plein de nuées hideuses. Le soir, après avoir prié Dieu et avant de m'endormir, je regardais toujours ce tableau. La nuit je le revoyais dans mes rêves, et je l'y revoyais terrible. La tour grandissait, l'eau bouillonnait, un éclair tombait des nuées, le vent sifflait dans les montagnes et semblait par moments jeter des clameurs. Un jour, je demandai à la servante comment s'appelait cette tour. Elle me répondit, en faisant un signe de croix, la Maûsethurm.
Et puis elle me raconta une histoire. Qu'autrefois à Mayence, dans son pays, il y avait eu un méchant archevêque nommé Hatto, qui était aussi abbé de Fuld, prêtre avare, disait-elle, ouvrant plutôt la main pour bénir que pour donner. Que dans une année mauvaise il acheta tout le blé pour le revendre fort cher au peuple, car ce prêtre voulait être riche. Que la famine devint si grande, que les paysans mouraient de faim dans les villages du Rhin. Qu'alors le peuple s'assembla autour du burg de Mayence, pleurant et demandant du pain. Que l'archevêque refusa. Ici l'histoire devient horrible. Le peuple affamé ne se dispersait pas et entourait le palais de l'archevêque en gémissant. Hatto, ennuyé, fit cerner ces pauvres gens par ses archers, qui saisirent les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants, et enfermèrent cette foule dans une grange à laquelle ils mirent le feu. Ce fut, ajoutait la bonne vieille, un ^ellacle dont les pierres eupnt pleuré. Hatto n'en fit que rire; et comme les misérables, expirant dans les flammes, poussaient des cris lamentables, il se prit à dire : Entende'^vous siffler les rats? Le lendemain, la grange fatale était en cendre; il n'y avait plus de peuple dans Mayence; la ville semblait morte et déserte, quand tout à coup une multitude de rats, pullulant dans la grange brûlée comme les vers dans les ulcères d'Assuérus, sortant de dessous terre, surgissant d'entre les pavés, se faisant jour aux fentes des murs, renaissant sous le pied qui les écrasait, se multipliant sous les pierres et sous les massues, inondèrent les rues, la citadelle, le palais, les caves, les chambres et les alcôves. C'était un fléau, c'était une plaie, c'était un fourmillement hideux. Hatto éperdu quitta Mayence et s'enfuit dans la plaine, les rats le suivirent; il courut s'enfermer dans Bingen, qui avait de hautes murailles; les rats passèrent par-dessus les murailles et entrèrent dans Bingen. Alors l'archevêque fit bâtir une tour au milieu
du Rhin et s'y réfugia à l'aide d'une barque autour de laquelle dix archers battaient l'eau ; les rats se jetèrent à la nage, traA^ersèrent le Rhin, grimpèrent sur la tour, rongèrent les portes, le toit, les fenêtres, les planchers et les plafonds, et, arrivés enfin jusqu'à la basse-fosse où s'était caché le misérable archevêque, l'y dévorèrent tout vivant. — Maintenant la malédiction du ciel et l'horreur des hommes sont sur cette tour, qui s'appelle la Maûsethurm. Elle est déserte; elle tombe en ruine au milieu du fleuve; et quelquefois, la nuit, on en voit sortir une étrange vapeur rougeâtre, qui ressemble à la fumée d'une fournaise, c'est l'âme de Hatto qui revient.
Avez- vous remarqué une chose .f* L'histoire est parfois immorale, les contes sont toujours honnêtes, moraux et vertueux. Dans l'histoire volontiers le plus fort prospère, les tyrans réussissent, les bourreaux se portent bien, les monstres engraissent, les Sylla se transforment en bons bourgeois, les Louis XI et les Cromwell meurent dans leur lit. Dans les contes, l'enfer est toujours visible. Pas de faute qui n'ait son châtiment, parfois même exagéré; pas de crime qui n'amène son supplice, souvent effroyable; pas de méchant qui ne devienne un malheureux, quelquefois fort à plaindre. Cela tient à ce que l'histoire se meut dans l'infini, et le conte dans le fini. L'homme, qui fait le conte, ne se sent pas le droit de poser les faits et d'en laisser supposer les conséquences; car il tâtonne dans l'ombre, il n'est sûr de rien, il a besoin de tout borner par un enseignement, un conseil et une leçon; et il n'oserait pas inventer des événements sans conclusion immédiate. Dieu, qui fait l'histoire, montre ce qu'il veut et sait le reste.
Maiisethurm est un mot commode. On y voit ce qu'on désire y voir. Il y a des esprits qui se croient positifs et qui ne sont qu'arides, qui chaçsent la poésie de tout, et qui sont toujours prêts à lui dire, comme cet autre homme positif au rossignol : Veux-tu te taire, vilaine hétel Ces esprits-là affirment que Maûsethurm vient de mam ou mauth, qui signifie ^fiï^if. Ils déarent qu'au dixième siècle, avant que le lit du fleuve fût élargi, le passage du Rhin n'était ouvert que du côté gauche, et que la ville de Bingen avait établi, au moyen de cette tour, son droit de barrière sur les bateaux. Ils s'appuient sur ce qu'il y a encore près de Strasbourg deux tours pareilles consacrées à une perception d'impôt sur les passants, lesquelles s'appellent également Maûsethurm. Pour ces graves penseurs inaccessibles aux fables, la tour maudite est un octroi et Hatto est un douanier.
Pour les bonnes femmes, parmi lesquelles je me range avec empressement, Maûsethurm vient de maiise, qui vient de mus et qui veut dire rat. Ce prétendu péage est la Tour des Souris, et ce douanier est un spectre.
Après tout, les deux opinions peuvent se concilier. Il n'est pas absolu-
iiirnilirr.iF s*Tio\Ai.r.
ment impossible que, vers le seizième ou le dix-septième siècle, après Luther, après Érasme, des bourgmestres esprits forts aient utilisé la tour de Hatto, et momentanément installé quelque taxe et quelque péage dans cette ruine mal hantée. Pourquoi pas.'' Rome a bien fait du temple d'Antonin sa douane, la dogana. Ce que Rome a fait à l'histoire, Bingen a bien pu le faire à la légende.
De cette façon, Manth aurait raison et Maiise n'aurait pas tort.
Quoi qu'il en soit, depuis qu'une vieille servante m'avait conté le conte de Hatto, la Maûsethurm avait toujours été une des visions familières de mon esprit. Vous le savez, il n'y a pas d'homme qui n'ait ses fantômes, comme il n'y a pas d'homme qui n'ait ses chimères. La nuit, nous appartenons aux songes; tantôt c'est un rayon qui les traverse, tantôt c'est une flamme; et, selon le reflet colorant, le même rêve est une gloire céleste ou une apparition de l'enfer. Efi"et de feux de Bengale qui se produit dans l'imagination.
Je dois dire que jamais la tour des rats, au milieu de sa flaque d'eau, ne m'était apparue autrement qu'horrible.
Aussi, vous l'avouerai- je.'' quand le hasard, qui me promène un peu à sa fantaisie, m'a amené sur les bords du Rhin, la première pensée qui m'est venue, ce n'est pas que je verrais le dôme de Mayence, ou la cathédrale de Cologne, ou la Pfalz, c'est que je visiterais la Tour des Rats.
Jugez donc de ce qui se passait en moi, pauvre poëte croyeur, sinon croyant, et pauvre antiquaire passionné que je suis. Le crépuscule succédait lentement au jour, les collines devenaient brunes, les arbres devenaient noirs, quelques étoiles scintillaient, le Rhin bruissait dans l'ombre, personne ne passait sur la route blanchâtre et confuse, qui se raccourcissait pour mon regard à mesure que la nuit s'épaississait, et qui se perdait, pour ainsi dire, dans une fumée à quelques pas devant moi. Je marchais lentement, l'oeil tendu dans l'obscurité; je sentais que j'approchais de la Maûsethurm, et que dans peu d'instants cette masure redoutable, qui n'avait été pour moi jusqu'à ce jour qu'une hallucination, allait devenir une réalité.
Un proverbe chinois dit : Tendez trop l'arc, le javelot dévie. C'est ce qui arrive à la pensée. Peu à peu cette vapeur qu'on appelle la rêverie entra dans mon esprit. Les vagues rumeurs du feuillage murmuraient à peine dans la montagne; le cliquetis clair, faible et charmant d'une forge éloignée et invisible arrivait jusqu'à moi; j'oubliai insensiblement la Maûsethurm, les rats et l'archevêque; je me mis à écouter, tout en marchant, ce bruit d'enclume, qui est parmi les voix du soir une de celles qui éveillent en moi le plus d'idées inexprimables; il avait cessé que je l'écoutais encore,
DE L(3RCH A BINGEN. 179
et je ne sais comment il se trouva, au bout d'un quart d'heure, que j'avais fait, presque sans le vouloir, les vers quelconques que voici :
L'Amour forgeait. Au bruit de son enclume , Tous les oiseaux, troublés, rouvraient les yeux; Car c'était l'heure où se répand la brume. Où sur les monts , comme un feu qui s'allume , Brille Vénus , l'escarboucle des cieux.
La grive au nid, la caille en son champ d'orge. S'interrogeaient, disant : Que fait-il là? Que forge-t-il si tard ? — Un rouge-gorge Leur répondit : Moi , je sais ce qu'il forge ; C'est un regard qu'il a pris à Stella.
Et les oiseaux, riant du jeune maître, De s'écrier : Amour, que ferez-vous De ce regard , qu'aucun fiel ne pénètre ? Il est trop pur pour vous rervir, o traître! Pour vous servir, méchant, il est trop doux.
Mais Cupido , parmi les étincelles.
Leur dit : Dormez, petits oiseaux des bois.
Couvez vos œufs et repliez vos ailes.
Les purs regards sont mes flèches mortelles;
Les plus doux yeux sont mes pires carquois.
Comme je terminais cette chose, la route tourna, et je m'arrêtai brusquement. Voici ce que j'avais devant moi. A mes pieds, le Rhin courant et se hâtant dans les broussailles avec un murmure rauque et furieux, comme s'il échappait d'un mauvais pas; à droite et à gauche, des montagnes ou plutôt de grosses masses d'obscurité perdant leur sommet dans les nuées d'un ciel sombre piqué çà et là de quelques étoiles; au fond, pour horizon, un immense rideau d'ombre; au milieu du fleuve, au loin, debout dans une eau plate, huileuse et comme morte, une grande tour noire, d'une forme horrible, du faîte de laquelle sortait, en s'agitant avec des balancements étranges, je ne sais quelle nébulosité rougeâtre. Cette clarté, qui ressemblait à la réverbération de quelque soupirail embrasé ou à la vapeur d'une fournaise, jetait sur les montagnes un rayonnement pâle et blafard, faisait saillir à mi-côte sur la rive droite une ruine lugubre, semblable à la larve d'un édifice, et se reflétait jusqu'à moi dans le miroitement fantastique de l'eau.
Figurez-vous, si vous pouvez, ce paysage sinistre vaguement dessiné par des lueurs et des ténèbres.
l8o LE RHIN.
Du reste, pas un bruit humain dans cette solitude, pas un cri d'oiseau; un silence glacial et morne, troublé seulement par la plainte irritée et monotone du Rhin.
J'avais sous les yeux la Maûsethurm.
Je ne me l'étais pas imaginée plus effrayante. Tout y était : la nuit, les nuées, les montagnes, les roseaux frissonnants, le bruit du fleuve plein d'une secrète horreur, comme si l'on entendait le sifflement des hydres cachées sous l'eau, les souffles tristes et faibles du vent, l'ombre, l'abandon, l'isolement, et jusqu'à la vapeur de fournaise sur la tour, jusqu'à l'âme de Hatto!
Je tenais donc mon rêve, et il restait rêve!
11 me prit alors une idée, la plus simple du monde, mais qui, dans ce moment-là, me fit l'effet d'un vertige; je voulus sur-le-champ, à cette heure, sans attendre au lendemain, sans attendre au jour, aborder cette masure. L'apparition était sous mes yeux, la nuit était profonde, le pâle fantôme de l'archevêque se dressait sur le Rhin; c'était le moment de visiter la Tour des Rats.
Mais comment faire.'' oii trouver un bateau, à une telle heure, dans un tel lieu.'' Traverser le Rhin à la nage, c'eût été pousser le goût des spectres un peu loin. D'ailleurs, eussé-je été assez grand nageur et assez grand fou pour cela, il y a précisément à cet endroit, à quelques brasses de la Maûsethurm, un gouffre des plus redoutables, le Bingerloch, qui avalait jadis des galiotes comme un requin avale un hareng, et pour qui, par conséquent, un nageur ne serait pas même un goujon. J'étais fort embarrassé.
Tout en cheminant pour me rapprocher de la ruine, je me rappelai que les palpitations de la cloche d'argent et les revenants du donjon de Velmich n'empêchaient pas les ceps et les échalas d'exploiter leur colline et d'escalader leurs décombres, et j'en conclus que, le voisinage d'un gouffre rendant nécessairement la rivière très poissonneuse, je rencontrerais probablement au bord de l'eau, près de la tour, quelque cabane de pêcheur de saumon. Quand des vignerons bravent Falkenstein et sa souris, des pêcheurs peuvent bien affronter Hatto et ses rats.
Je ne me trompais pas. Je marchai pourtant longtemps encore sans rien rencontrer. J'atteignis le point de la rive le plus voisin de la ruine, je le dépassai, j'arrivai presque jusqu'au confluent de la Nahe, et je commençais à ne plus espérer de batelier, lorsque, en descendant jusqu'aux osiers du bord, j'aperçus une de ces grandes araignées-filets dont je vous ai parlé. A quelques pas du filet était amarrée une barque dans laquelle dormait un homme enveloppé dans une couverture. J'entrai dans la barque, je réveillai l'homme, je lui montrai la tour, il ne me comprit pas, je lui montrai un de ces gros écus de Saxe qui valent deux florins quarante-deux kreutzers, c'est-
DE LORCH A BINGEN. l8l
à-dire six francs, il me comprit, et, quelques minutes après, sans avoir dit un mot, comme si nous eussions été deux spectres nous-mêmes, nous nagions vers la Maûsethurm.
Quand je fus au milieu du fleuve, il me sembla que la tour, dont nous approchions, au lieu de croître, diminuait; c'était la grandeur du Rhin qui la rapetissait. Cet effet dura peu. Comme j'avais pris le bateau à un point du rivage situé plus haut que la Maûsethurm, nous descendions le Rhin, et nous avancions rapidement.
J'avais les yeux fixés sur la tour, au sommet de laquelle apparaissait toujours la vague lueur, et que je voyais maintenant grandir distinctement, à chaque coup de rame, d'une manière qui, je ne sais pourquoi, me semblait terrible. Tout à coup je sentis la barque s'affaisser brusquement sous moi comme si l'eau pliait sous elle, la secousse fit rouler ma canne à mes pieds ; je regardai mon compagnon, lui-même me regarda avec un sourire qui, éclairé sinistrement par la réverbération surnaturelle de la Maûsethurm, avait quelque chose d'effrayant, et il me dit : Bingerloch. Nous étions sur le gouffre.
Le bateau tourna; l'homme se leva, saisit un croc d'une main et une corde de l'autre, plongea le croc dans la vague en s'y appuyant de tout son poids, et se mit à marcher sur le bordage. Pendant qu'il marchait, le dessous de la barque froissait avec un bruit rauque la crête des rochers cachés sous l'eau.
Cette délicate manœuvre se fit simplement, avec une adresse merveilleuse et un admirable sang-froid, sans que l'homme proférât une parole.
Tout à coup il tira son croc de l'eau et le tint en arrêt horizontalement en jetant un des bouts de la corde hors du bateau. La barque s'arrêta rudement. Nous abordions.
Je levai les yeux. A une demi-portée de pistolet, sur une petite île qu'on n'aperçoit pas du bord du fleuve, se dressait la Maûsethurm, sombre, énorme, formidable, déchiquetée à son sommet, largement et profondément rongée à sa base, comme si les rats effroyables de la légende avaient mangé jusqu'aux pierres.
La lueur n'était plus une lueur; c'était un flamboiement éclatant et farouche qui jetait au loin de longs rayonnements jusqu'aux montagnes et sortait par les crevasses et par les baies difformes de la tour comme par les trous d'une, lanterne sourde gigantesque.
Il me semblait entendre dans le fatal édifice une sorte de bruit singulier, strident et continu, pareil à un grincement.
Je mis pied à terre, je fis signe au batelier de m'attendre, et je m'avançai vers la masure.
l82 LE RHIN.
Enfin j'y étais! — C'était bien la tour de Hatto, c'était bien la tour des rats, la Maùsethurm ! elle était devant mes yeux, à quelques pas de moi, et j'allais y entrer! — Entrer dans un cauchemar, marcher dans un cauchemar, toucher aux pierres d'un cauchemar, arracher de l'herbe d'un cauchemar, se mouiller les pieds dans l'eau d'un cauchemar, c'est là, à coup sûr, une sensation extraordinaire.
La façade vers laquelle je marchais était percée d'une petite lucarne et de quatre fenêtres inégales toutes éclairées, deux au premier étage, une au second et une au troisième. A hauteur d'homme, au-dessous des deux fenêtres d'en bas, s'ouvrait toute grande une porte basse et large, communiquant avec le sol au moyen d'une épaisse échelle de bois à trois échelons. Cette porte, qui jetait plus de clarté encore que les fenêtres, était munie d'un battant de chêne grossièrement assemblé que le vent du fleuve faisait crier doucement sur ses gonds. Comme je me dirigeais vers cette porte, assez lentement à cause des pointes de rochers mêlées aux broussailles, je ne sais quelle masse ronde et noire passa rapidement auprès de moi, presque entre mes pieds, et il me sembla voir un gros rat s'enfuir dans les roseaux.
J'entendais toujours le grincement.
Je n'en continuai pas moins d'avancer, et en quelques enjambées je fus devant la porte.
Cette porte, que l'architecte du méchant évêque n'avait pratiquée qu'à quelques pieds au-dessus du sol, probablement pour faire de cette escalade un obstacle aux rats, avait jadis été l'entrée de la chambre basse de la tour; maintenant il n'y avait plus dans la masure ni chambres basses ni chambres hautes. Tous les étages tombés l'un sur l'autre, tous les plafonds successivement écroulés, ont fait de la Maùsethurm une salle enfermée entre quatre hautes murailles, qui a pour sol des décombres et pour plafond les nuées du ciel.
Cependant j'avais hasardé mon regard dans l'intérieur de cette salle, d'où sortaient un grincement si étrange et un rayonnement si extraordinaire. Voilà ce que je vis :
Dans un angle faisant face à la porte, il y avait deux hommes. Ces hommes me tournaient le dos. Ils se penchaient, l'un accroupi, l'autre courbé, sur une espèce d'étau en fer qu'avec un peu d'imagination on aurait fort bien pu prendre pour un instrument de torture. Ils étaient pieds nus, bras nus, vêtus de haillons, avec un tablier de cuir sur les genoux et une grosse veste à capuchon sur le dos. L'un était vieux, je voyais ses cheveux grisj l'autre était jeune, je voyais ses cheveux blonds, qui semblaient rouges, grâce au reflet de pourpre d'une grande fournaise allumée à l'angle
opposé de la masure. Le vieux avait son capuchon incliné à droite comme les guelfes, le jeune le portait incliné à gauche comme les gibelins. Du reste, ce n'était ni un gibelin ni un guelfe; ce n'étaient pas non plus deux bourreaux, ni deux démons, ni deux spectres; c'étaient deux forgerons. Cette fournaise, où rougissait une longue barre de fer, était leur cheminée. La lueur, qui figurait si étrangement dans ce mélancolique paysage l'âme de Hatto changée par l'enfer en flamme vivante, c'était le feu et la fumée de cette cheminée. Le grincement, c'était le bruit d'une lime. Près de la porte, à côté d'un baquet plein d'eau, deux marteaux à longs manches s'appuyaient sur une enclume; c'est cette enclume que j'avais entendue environ une heure auparavant et qui m'avait fait faire les vers que vous venez de lire.
Ainsi, aujourd'hui la Alaûsethurm est une forge. Pourquoi n'aurait-elle pas été une douane jadis? Vous voyez, mon ami, que décidément Mauth n'a peut-être pas tort.
Rien de plus dégradé et de plus décrépit que l'intérieur de cette tour. Ces murs, auxquels furent attachées les splendides tapisseries épiscopales où les rats, disent les légendes, ron^retit partout le nom de Hatto, ces murs sont à présent nus, ridés, creusés par les pluies, verdis au dehors par les brumes du fleuve, noircis au dedans par la fumée de la forge.
Les deux forgerons étaient du reste les meilleures gens du monde. Je montai l'échelle et j'entrai dans la masure. Ils me montrèrent à côté de leur cheminée la porte étroite et crevassée d'une tourelle sans fenêtre, aujourd'hui inaccessible, où, dirent-ils, l'archevêque se réfugia d'abord. Puis ils m'ont prêté une lanterne, et j'ai pu visiter toute la petite île. C'est une longue et étroite langue de terre où croît partout, au milieu d'une ceinture de joncs et de roseaux, Xeuphorha ojjîcinalii. A chaque instant, en parcourant cette île, le pied se heurte à des monticules ou s'enfonce dans des galeries souterraines. Les taupes y ont remplacé les rats.
Le Rhin a déchaussé et mis à nu la pointe orientale de l'îlot, qui lutte comme une proue contre son courant. Il n'y a là ni terre ni végétation, mais un rocher de marbre rose qui, à la lueur de ma lanterne, me semblait veiné de sang.
C'est sur ce marbre qu'est bâtie la tour.
La Tour des Rats est carrée. La tourelle, dont les forgerons m'avaient montré l'intérieur, fait sur la face qui regarde Bingen un renflement pittoresque. La coupe pentagonale de cette tourelle longue et élancée et les mâchicoulis postiches sur lesquels elle s'appuie indiquent une construction du onzième siècle. C'est au-dessous de la tourelle que les rats semblent avoir rongé profondément la base de la tour. Les baies de la tour ont tellement
perdu toute forme, qu'il serait impossible d'en conclure aucune date. Le parement, écorché çà et là, dessine sur les parois extérieures une lèpre hideuse. Des pierres informes, qui ont été des créneaux ou des mâchicoulis, figurent au sommet de l'édifice des dents de cachalot ou des os de mastodonte scellés dans la muraille.
Au-dessus de la tourelle, à l'extrémité d'un long mât, flotte et se déchire au vent un triste haillon blanc et noir. Je trouvais d'abord je ne sais quelle harmonie entre cette ruine de deuil et cette loque funèbre. Mais c'est tout simplement le drapeau prussien.
Je me suis rappelé qu'en efl^et les domaines du grand-duc de Hesse finissent à Bingen. La Prusse rhénane y commence.
Ne prenez pas, je vous prie, en mauvaise part ce que je vous dis là du drapeau de Prusse. Je vous parle de l'effet produit, rien de plus. Tous les drapeaux sont glorieux. Qui aime le drapeau de Napoléon n'insultera jamais le drapeau de Frédéric.
Après avoir tout vu, et cueilli un brin d'euphorbe, j'ai quitté la Maûsethurm. Mon batelier s'était rendormi. Au moment où il reprenait son aviron et où la barque s'éloignait de l'île, les deux forgerons s'étaient remis à l'enclume, et j'entendais siffler dans le baquet d'eau la barre de fer rouge qu'ils venaient d'y plonger.
Maintenant que vous dirai-je.'' Qu'une demi-heure après j'étais à Bingen, que j'avais grand'faim, et qu'après mon souper, quoique je fusse fatigue, quoiqu'il fût très tard, quoique les bons bourgeois fussent endormis, je suis monté, moyennant un thaler offert à propos, sur le Klopp, vieux château ruiné qui domine Bingen.
Là j'ai eu un spectacle digne de clore cette journée, où j'avais vu tant de choses et coudoyé tant d'idées.
La nuit était à son moment le plus assoupi et le plus profond. Audessous de moi, un amas de maisons noires gisait comme un lac de ténèbres. Il n'y avait plus dans toute la ville que sept fenêtres éclairées. Par un hasard étrange, ces sept fenêtres, pareilles à sept rouges étoiles, reproduisaient avec une exactitude parfaite la Grande-Ourse qui étincelait, en cet instant-là même, pure et blanche au fond du ciel; si bien que la majestueuse constellation , allumée à des millions de lieues au-dessus de nos têtes, semblait se refléter à mes pieds dans un miroir d'encre.
LETTRE XXI