‹ En voyageChapitre 42 sur 65 · A M. LOUIS B · texte numérisé non relu

A M. LOUIS B

L'auteur se fait des ennemis de tous les habitants de Mannheim. — Heidelberg. — L'auteur donne beaucoup d'explications sur lui-même. — La maison du chevalier de Saint-Georges. — Un verset de la bible protège mieux une maison contre l'incendie que la plaque de fer-blanc M. A. C. L. — Détails peu connus sur le siège de Heidelberg par les troupes de Louis XIV. — L'auteur dans la foret. — Rêverie.

— Enigme sculptée dans la muraille d'une masure. — Le chemin des philosophes. — Soleil couchant. — Paysage. — Choses crépusculaires et mystérieuses qui commencent. — Nuit. — L'auteur au haut de la montagne. — Horrible fosse entrevue.

— Aventure surnaturelle du buisson qui marche. — Heidenloch! — Traces des païens partout sur les bords du Rhin. — Quelques-unes des visions du soir dans ces vallées. — Neckarsteinach. — Les quatre châteaux. — Le Schwalbennest. — Légende de Bligger le Fléau. — L'auteur laisse éclater sa profonde admiration pour les contes de bonnes femmes. — Passage curieux de Buchanan sur Macbeth. — Ce que l'auteur écrit sur la porte du Schwalbennest. — Intérieur de la ruine. — Magnificences que l'auteur y trouve. — Le burg sans nom. — L'auteur y pénètre.

— Le dedans d'une grosse tour. — Mystères. — Ce que l'auteur y voit et y entend d'effrayant à la nuit tombée. — Il se hâte de sortir du burg sans nom. — Le Neckar au crépuscule. — Le Petit-Geissberg. — Paysage qui raconte l'histoire. Regard jeté sur les choses et sur les ombres. — Le château de Heidelberg. — Ce que c'était que le comte palatin. — Sens guelfe et factieux de3 inscriptions du palais d'Othon-Henri. — Les électeurs palatins avaient le goût des arts et des lettres. — Frédéric le Victorieux. — Le château de Heidelberg à vol d'oiseau. — Tous les genres de beauté y sont. — Traces des guerres. — Ce que faisait madame la palatine afin de devenir homriie. — L'auteur regrette de n'avoir pas été là, en 1693, pour diriger un peu la dévastation. — La cour intérieure. — La façade de Frédéric IV. — La façade d'Othon-Henri. — La façade de Louis le Barbu. — Les colonnes de Charlemagne. — Comparaison de ces façades. — Tristesse. — Une remarque singulière. — Les rois et les dieux. — L'auteur se figure le château à la clarté du bombardement. — - De <juelle façon chaque statue de prince et d'empereur a été mutilée. — Statue de Frédéric V. — Statue de Louis V. — La tour de Frédéric le Victorieux. — Palais d'Othon-Henri. — L'intérieur. — Énumération de tous les édifices et de tous les palais que contenait le château de Heidelberg.

— Les tours. — Le gros tonneau. — Détails inconnus et curieux. — Combien le gros tonneau tient de bouteilles de vin. — Ce que le vin y devient. — Les petits tonneaux. — Un des petits tonneaux a vaincu les grenadiers français. — Ce qu'on aperçoit dans l'obscurité. — Perkeo. — Moralité de toutes ces sombres histoires.

— Les fantômes et les revenants de Heidelberg. — Jutha. — Les deux francsjuges. — Les musiciens bossus. — La dame blanche. — Irrévérence de la dame

3o8 LE RHIN.

blanche pour la signature de M. de Cobentzel. — Les deux diables que l'auteur voit en plein midi. — Détail des petites dévastations. — Les architectes. — Les invalides. — Les anglais. — La grille du perron a eu ses barbares comme notre grille de la place Royale a eu ses vandales. — Sinistre aspect de la Tour-Fendue au clair de lune. — Visite nocturne à la ruine de Heidelberg. — Effets vertigineux des rayons lunaires. — Serrement de cœur dans les chambres désertes. — Incident. — A quel hideux fantôme l'auteur est contraint de songer. — L'incident se comporte d'une façon lugubre et inexplicable. — Colère des cariatides et des statues contre l'auteur. — Il s'enfuit dans la cour. — - La lune sur les deux façades. — Retour à la ville. — Post-scriptum. — Imprécation contre les poêles.

Heidelberg, octobre.

Cher Louis, prenez garde à vous, je suis en humeur de vous écrire une lettre interminable. Vous me demandez quatre pages; je t'en -veux donner cent, comme dit Orosmane. Ma foi! tant pis, tirez-vous-en comme vous pourrez; les vieilles amitiés sont bavardes.

Je suis arrivé dans cette ville depuis dix jours, cher ami, et je ne puis m'en arracher. Dans votre excursion en Allemagne, il y a douze ans, êtesvous venu à Heidelberg.? surtout vous y êtes-vous arrêté.'' car il ne faut pas passer à Heildelberg, il faut y séjourner, il faudrait y vivre. Je ne vous en dirai certes pas autant de cette espèce de faux Versailles badois qu'on appelle Mannheim, insipide ville, dont les rues semblent coupées à l'équerre dans un bloc de plâtre, et dont les clochers, comme ceux de Namur, ne sont pas des clochers, mais des bilboquets réunis. En descendant du bateau à vapeur du Rhin, je suis resté à Mannheim le temps de faire atteler ma voiture, et je me suis enfui en hâte à Heidelberg. Faites-en autant si jamais vous venez ici.

Heidelberg, située et comme réfugiée au milieu des arbres, à l'entrée de la vallée du Neckar, entre deux croupes boisées plus fières que des collines et moins âpres que des montagnes, a ses admirables ruines, ses deux églises du quinzième siècle, sa charmante maison de 1595, à façade rouge et à statues dorées, dite l'auberge du Chevalier de Saint-Georges , ses vieilles tours sur l'eau, son pont, et surtout sa rivière, sa rivière limpide, tranquille et sauvage, où foisonnent les truites, où abondent les légendes, où se hérissent les rochers, où le flot, compliqué d'écueils, n'est qu'un inextricable réseau de tourbillons et de courants; ravissant fleuve-torrent où l'on peut être sûr que jamais un bateau à vapeur ne viendra patauger.

Je mène ici une vie occupée, occupée un peu au hasard, il est vrai; mais je ne perds pas un instant, je vous assure; je hante la forêt et la bibliothèque, cette autre forêt; et le soir, rentré dans ma chambre d'auberge,

comme votre ami Benvenuto Cellini, j'écris sur des feuilles, qui s'en iront je ne sais où, mes aventures de la journée.

Questa mia vita travagliata io scrivo.

Seulement les travaux de Benvenuto, c'étaient des coups d'épée ou de stylet, des évasions du château Saint-Ange, des combats à fer émoulu pour le Rosso contre les disciples de Raphaël, des villes fortifiées, des colosses entrepris, des insolences au pape ou à la duchesse d'Etampes, des voyages de bohémien, avec ses deux élèves Paul et Ascagne, l'hôtel de Nesle pris d'assaut et vidé par les fenêtres, meubles et gens; et puis, çà et là, quelque chef-d'œuvre, qualchè belV opéra, comme il dit lui-même, une hinon, une héda, un Jupiter d'argent haut comme François I'", ou une aiguière d'or pour laquelle le roi de France donnait au cardinal de Ferrare une abbaye de sept mille écus de rente.

Mes aventures et mes travaux, à moi, laborieux fainéant que vous connaissez bien, cher Louis, vous les savez par cœur, vous les avez assez longtemps partagés; c'est une promenade solitaire dans un sentier perdu, la contemplation d'un rayon de soleil sur la mousse, la visite d'une cathédrale ou d'une église de village, un vieux livre feuilleté à l'ombre d'un vieux arbre, un petit paysan que je questionne, un beau scarabée enterreur cuirassé d'or violet, qui est tombé par malheur sur le dos, qui se débat, et que je retourne en passant avec le bout de mon pied; des vers quelconques mêlés à tout cela; et puis des rêveries de plusieurs heures devant la Roche- More sur le Rhône, le Château-Gaillard sur la Seine, le Rolandseck sur le Rhin, devant une ruine sur un fleuve, devant ce qui tombe sur ce qui passe, ou, spectacle à mon sens non moins touchant, devant ce qui fleurit sur ce qui chante, devant un myosotis penchant sa grappe bleue sur un ruisseau d'eau vive.

Voilà ce que je fais, ou, pour mieux dire, voilà ce que je suis; car, pour moï, faire dérive fatalement et immédiatement à' être. Comme on est, on fait.

Ici, à Heidelberg, dans cette ville, dans cette vallée, dans ces décombres, la vie d'homme pensif est charmante. Je sens que je ne m'en irais pas de ce pays si vous y étiez, cher Louis, si j'y avais tous les miens, et si l'été y durait un peu plus longtemps.

Le matin, je m'en vais, et d'abord (pardonnez-moi une expression effrontément risquée, mais qui rend ma pensée), je passe, pour faire déjeuner mon esprit, devant la maison du Chevalier de Saiiit-Gtor^es. C'est vraiment un ravissant édifice. Figurez-vous trois étages à croisées étroites supportant un fronton triangulaire à grosses volutes bouclées à jour; tout au travers de ces trois étages deux tourelles-espions à faîtages fantasques, faisant saillie sur la

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