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ruCj enfin toute cette façade en grès rouge, sculptée, ciselée, fouillée, tantôt goguenarde, tantôt sévère, et couverte du haut en bas d'arabesques, de médaillons et de bustes dorés. Quand le poëte qui bâtissait cette maison l'eut terminée, il écrivit en lettres d'or, au milieu du frontispice, ce verset obéissant et religieux : Si Jehova non adifîcet doinum, fruBra Jahorant adijîcantes eam.
C'était en 1595. Vingt-cinq ans après, en 1620, la guerre de Trente Ans commença par la bataille du Mont-Blanc, près de Prague, et se continua jusqu'à la paix de Westphalie, en 1648. Pendant cette longue iliade dont Gustave-Adolphe fut l'Achille, Heidelberg, quatre fois assiégée, prise et reprise, deux fois bombardée, fut incendiée en 1635.
Une seule maison échappa à l'embrasement, celle de 1595.
Toutes les autres, qui avaient été bâties sans le Seigneur, brûlèrent de fond en comble.
A la paix, l'électeur palatin, Charles-Louis, qu'on a surnommé le Salomon de l'Allemagne, revint d'Angleterre et releva sa ville. A Salomon succéda Héliogabale, au comte Charles-Louis le comte Charles, puis à la branche palatine de Wittelsbach-Simmern la branche palatine de Pfalz-Neubourg, et enfin à la guerre de Trente Ans la guerre du Palatinat. En 1689, un homme dont le nom est utilisé aujourd'hui à Heidelberg pour faire peur aux petits enfants, Mélac, lieutenant-général des armées du roi de France, mit à sac la ville palatine et n'en fit qu'un tas de décombres.
Une seule maison survécut, la maison de 1595.
On se hâta de reconstruire Heidelberg. Quatre ans plus tard, en 1693'",
'') A l'occasion de ce siège, où la ville fut enlevée en douze heures de tranchée ouverte, et qui a laissé en Allemagne un fatal souvenir que dix siècles peut-être n'effaceront pas, il n'est pas sans intérêt de transcrire ici quelques détails inconnus et quelques pages curieuses extraites de la GaieUe des entresols du LoHi'rej déjà citée dans la lettre xvii. Il va sans dire que ces extraits sont textuels, et que, quant aux rapprochements qu'ils peuvent faire naître dans l'esprit du lecteur, l'auteur de ce livre n'a eu l'intention ni de les chercher ni de les éviter.
Ga-^tte du 28 may.
«Le sieur de Mélac, lieutenant-général, occupe les hauteurs au-dessus du chasteau avec douze bataillons et cinquante dragons. Il a chassé les ennemis d'une redoute d'où
l'on peut battre à revers les ouvrages de la place.
«On a fait une batterie de six pièces de canon de l'autre costé du Neckre. La tranchée doit être ouverte ce soir par le marquis de Chamilly, lieutenant-général; du costé du front des ouvrages de terre du fauxbourg, par la brigade de Picardie.»
(Du camp devant Heidelberg, le 21 may 1693.)
«Six cents hommes de troupes de Hesse- Cassel vinrent pour ravitailler la place.
«Le sieur de Mélac les fit attaquer de la manière suivante :
«Cent hommes du régiment de Picardie, commandez par les sieurs de Coste et Despic, marchèrent par les vignes dans la montagne. Ils estoient suivis par cent trente du régiment de la Reyne, et cinquante cavaliers du
les français revinrent; les soldats de Louis XIV violèrent à Spire les sépultures impériales, et, à Heidelberg, les tombeaux palatins. Le maréchal de Lorges mit le feu aux quatre coins de la résidence électorale; l'incendie fut horrible, tout Heidelberg brûla. Quand le tourbillon de flamme et de fumée qui enveloppait la ville fut dissipé, on vit une maison, une seule, debout dans ce monceau de cendres.
C'était encore, c'était toujours la maison de 1595-
Aujourd'hui la charmante façade vermeille, damasquinée d'or, toujours vierge, intacte et fière, et seule digne de se rattacher au château dans cet insignifiant entassement de maisons blanches qui compose à présent Heidelberg, se dresse superbement sur la ville, et fait étinceler au soleil la triomphante inscription où je lis tous les matins en passant que Jéhovah a été l'ouvrier et que Jéhovah a été le sauveur.
Il est vrai, car il faut tout dire, et la dévotion de la renaissance s'assaisonnait de fantaisies païennes, il est vrai que l'efi'et de ce grave psaume est un peu modifié par cette ligne profane que l'architecte a gravée audessus : Praltat invita Vénus, laquelle doit elle-même se sentir un peu gênée par cette troisième légende dont se couronne le fronton : So/i. Deo. Gloria.
La miraculeuse maison saluée, je passe le pont, et je m'en vais dans la montagne.
Là, je m'enfonce, je me perds, je marche devant moi, je prends le chemin qui se présente; je regarde, chapiteau par chapiteau, les arbres, ces
régiment colonel -général de Mélic, et de Lalande, qui portoient des grenadiers en croupe. La seconde compagnie des grenadiers de la Reyne s'avança par un grand chemin entre la montagne et la rivière, avec une pièce de canon à leur teste, pour attaquer une traverse que les ennemis avoient faite dans le même chemin. Cent cinquante hommes du régiment de la Reyne soutenoient la compagnie de grenadiers; la cavalerie et les dragons soutenoient toute l'infanterie. Et on attaqua les ennemis de toutes parts. Ils abandonnèrent d'abord la première et la seconde traverse. Mais ils firent ferme à la dernière. Le sieur de Mélac alors fit avancer les grenadiers, qui attaquèrent les ennemis en flanc, en sorte qu'ils commencèrent à lascher pié. Ils firent encore ferme quelque temps derrière des hayes et des vignes; mais la cavalerie les contraignit enfin à prendre la fuite. Les uns taschèrent à remonter le costeau
par dedans les vignes, et les autres se sauvèrent dans le village de Vebelingen, qui est au pié de la montagne. Néanmoins, ayant esté renforcés par un nombre de païsans armés, ils se mirent en devoir de revenir à la charge; mais les grenadiers les poussèrent si vivement, qu'ils les obhgèrent à prendre derechef la fuite après leur avoir tué plus de cent cinquante hommes et fait plusieurs prisonniers. Les François n'ont eu, dans cette affaire, que trois hommes blessés qui sont un grenadier du régiment de la Reyne, un soldat de Picardie et un cavalier du régiment de Mélac.»
Galette du i"' juin.
«22 au matin. Les ennemis, se voyant pressés et enveloppés par les batteries, voulurent abandonner le reste du fauxbourg en plein jour. On les poussa jusqu'à la porte de la ville.
piliers de la grande cathédrale mystérieuse; et, plongé dans la lecture de la nature, comme les vieux puritains dans la méditation de la bible, je cherche Dieu.
Ami, chacun a son livre, et, voyez-vous, dans l'évangile comme dans le paysage, la même main a écrit les mêmes choses. Quant à moi, je pense que toutes les faces de Jéhovah veulent et doivent être contemplées, et cette idée règle et remplit toutes mes rêveries depuis vingt ans; vous le savez, vous, Louis, qui m'aimez et que j'aime. Je pense aussi que l'étude de la nature ne nuit en aucune façon à la pratique de la vie, et que l'esprit qui sait être libre et ailé parmi les oiseaux, parfumé parmi les fleurs, mobile et vibrant parmi les flots et les arbres, haut, serein et paisible parmi les montagnes, sait aussi, quand vient l'heure, et mieux peutêtre que personne, être intelligent et éloquent parmi les hommes. Je ne suis rien, je le sais, mais je compose mon rien avec un petit morceau de tout.
Je vais ainsi toute la journée, sans trop savoir où je suis, l'œil le plus souvent fixé à terre, la tête courbée vers le sentier, les bras derrière le dos, laissant tomber les heures et ramassant les pensées quand j'en trouve. Je m'assieds dans ces excellents fauteuils revêtus de mousse, c'est-à-dire de velours vert, que l'antique Paies creuse au pied de tous les vieux chênes pour le voyageur fatigué; je mets en liberté, pour ma bienvenue, comme un sou-
qu'ils fermèrent; les grenadiers de Picardie l'enfoncèrent à coups de hache, et, nonobstant leur grand feu, les poussèrent jusqu'à la porte du chasteau, que les assiégés fermèrent, et laissèrent dehors plus de cinq cents des leurs, qui furent tués ou prfs.
«...Les troupes entrèrent de toutes parts dans la ville qu'ils pillèrent, sans que les officiers généraux pussent l'empescher. Le chasteau demanda à capituler. Le maréchal duc de Lorges ne voulut pas accorder de condition. Ils se rendirent à discrétion, et sortirent le 23 au nombre de dix-huit cents hommes. Trois cents soldats prisonniers, qui avoient esté mis dans la grande éghse, mirent le feu aux deux clochers, qui se communiqua à la' ville, et, quoi qu'on pût faire pour réteindre, en brûla la grande partie. On a trouvé quarante milliers de poudre, quantité de grenades, de bombes, douze pièces de canons en fonte et dix de fer. On s'est aussi rendu maître du pont de bateaux qu'ont fait les ennemis.»
«Paris, }0 may 1693. Le roy partit de
Compiègne le 22 du mois pour aller coucher à Roye; le 23, il coucha à Péronne, le 24, à Cambray, et, le 25, au Quesnoy.
«Le roy et la reyne de la Grande-Bretagne vinrent ici le 27 voir Leurs Altesses Royales, et ils entendirent le salut au monastère des Capucines.»
Ga'iette du 6 juin.
«... La ville estoit prise, les soldats, les cavaliers et les dragons y entrèrent de toutes parts et commencèrent à la piller... Les soldats ne purent estre arrestés, quelque peine que se donnassent les officiers pour empescher les suites du désordre et l'embrasement de la ville, quoy qu'ayant esté prise d'assaut, elle eût pu n'estre pas épargnée. Le marquis de Chamilly avoir fait d'abord mettre les prisonniers et plusieurs bourgeois avec leurs femmes et leurs enfans dans la grande église, comme en un lieu de seureté. Mais ces prisonniers mirent le feu aux deux clochers, d'où il se communiqua aux maisons de la
verain débonnaire, toutes les mouches et tous les papillons que je trouve pris dans les filets autour de moi; petite amnistie obscure, qui, comme toutes les amnisties, ne fâche que les araignées. Et puis, je regarde couler au-dessous de mon trône, dans le ravin, quelque admirable ruisseau semé de roches pointues où se fronce à mille plis la tunique d'argent de la naïade; ou bien, si le mont n'a pas de torrent, si le vent, les feuilles et l'herbe se taisent, si le lieu est bien calme, bien désert, bien éloigné de toute ville, de toute maison, de toute cabane même, je fais faire silence en moi-même à tout ce qui murmure sans cesse en nous, j'ouvre l'oreille aux chansons de quelque jeune montagnard perdu dans les branches avec son troupeau de chèvres, là-bas, bien loin, au-dessus ou au-dessous de moi. Rien n'est mélancolique et doux comme la tyrolienne sauvage chantée dans l'ombre, par un pauvre petit chevrier invisible, pour la solitude qui l'écoute. Quelquefois, dans toute une grande montagne, il n'y a que la voix d'un enfant.
Les montagnards de ces forêts voisines de la Forêt-Noire ont une espèce de chant clair-obscur qui est charmant.
Comme je me promène tous les jours, je commence à être connu et accepté dans les villages. Les enfants qui jouent aux soldats se dérangent pour me laisser passer; le roulier de la vallée du Neckar me sourit sous son feutre orné de galons d'argent à franges pendantes et de roses artificielles;
ville et des fiauxbourgs : où il avoit esté encore mis par hazard en quelques endroits, et s'estoit répandu presque partout, quelque soin qu'on prist pour l'éteindre. Le sieur de Heidersdorf, qui commandoit dans le chasteau, envoya cependant demander à capituler. Un capucin alla plusieurs fois de part et d'autre, accompagné d'un lieutenant-colonel et d'un magistrat. La capitulation fut conclue. On a trouvé dix milliers de plomb en saumon, sept en balles, cinq mille grenades chargées, cent bombes, un grand nombre d'outils. Les troupes ont commencé depuis à démolir les fortifications du chasteau.i)
Même numéro,
«Du Quesnoy, le 2 juin 1693.
«Le 28 du mois dernier, un courrier dépesché par le maréchal duc de Lorges apporta au roy la nouvelle de la prise de Heidelberg. Le 31, le roy fit ses dévotions et toucha les malades. Sa Majesté nomma l'abbé de la Luzerne à révesché de Cahors, et l'abbé de
Denonville à l'évesché de Comminges. Sa Majesté a donné un canonicat de la Sainte- Chapelle au sieur Boileau, doven de l'éghse de Sens, et un autre au sieur Basire.u
«De Paris; le 6 may 1693.
(Sic. Erreur; le 6 juin.)
«Le premier de ce mois, on chanta en l'église de Notre-Dame, par l'ordre du roy, le Te Deum en action de grâces de la réduction de Heidelberg. Les compagnies y assistèrent avec les cérémonies accoutumées : et, le soir, il y eut des feux dans toutes les rues. »
Outre le sac de la ville, cette prise de Heidelberg eut un lugubre résultat. En arrivant au camp des impériaux à Heilbronn, le général Heidersdorf, qui avait capitulé avec le maréchal de Lorges, fut traduit devant des juges mihtaires et condamné à mort. Il eut la tète tranchée. Un capitaine et un lieutenant furent enveloppés dans le procès qu'on lui fit, et partagèrent son sort.
les paysans me saluent gravement avec leur grand chapeau à la Henri IV; les jeunes filles et les vieilles femmes me considèrent comme un passant familier, et me disent : Guttag. — A propos, ici, plus que partout, je me demande, chaque fois que je traverse une rue de bourg ou de hameau, comment d'aussi jolies jeunes filles peuvent faire d'aussi laides vieilles femmes. — Je dessine çà et là les baraques qui ont du style. Dans ce pays dévasté par les guerres féodales, les guerres monarchiques et les guerres révolutionnaires, les cabanes sont construites avec les ruines des châteaux; cela fait d'étranges édifices. L'autre jour, j'ai rencontré une masure de paysan ainsi composée : quatre murs de torchis, blanchis à la chaux, une porte et une fenêtre sur la façade; à droite de la porte, le lion de Bavière couronné, portant le globe et le sceptre, sculpté presque en ronde bosse sur une large dalle de grès rouge. A gauche de la fenêtre, une autre lame de grès rouge, grand bas -relief représentant un poing crispé sur un billot et à demi entaillé par une hache. Au-dessus de la hache, cette date effacée, i6..; au-dessous du billot, cette autre date, 1731; entre les deux dates, ce mot : renovatvm. Rien de plus mystérieux et de plus sinistre que ce bas-relief On ne voit pas l'homme dont on voit le poing; on ne voit pas le bourreau dont on voit la hache. Cette affreuse chose semble sortir d'un nuage. Les deux bas -reliefs sont incrustés dans le mur un peu au-dessous des vieilles lattes du toit. Le lion palatin se tourne comme irrité et furieux vers ce poing à moitié coupé. Maintenant, qui a apporté là ce lion.'' que signifie ce hideux bas-relief.'' quel crime y a-t-il sous ce supplice.^ quel est ce hasard singulier qui a eu le caprice de compléter une chaumière avec ce hon rugissant et cette main sanglante.^ Un cep de vigne, chargé de raisins, grimpe joyeusement à travers cette sombre énigme.
A force de regarder, j'ai trouvé quelques caractères gravés sur le haut du bas-relief au poing coupé; et, en dérangeant les grappes et les feuilles, j'ai déchiffré le mot Bur^g-Fieyheit.
Le même jour, c'était vers le soir, j'avais quitté à midi la ville par le chemin dit des Philosophes^ lequel chemin s'en va je ne sais où, comme il sied à un chemin de philosophes, et j'étais dans un vallon quelconque. Je me mis à gravir l'escarpement d'une haute colline par un de ces sentiers antiques qu'on trouve souvent dans ce pays, sentiers escaliers, pavés de grosses roches brutes, qui ont l'air d'un mur cyclopéen posé à plat sur le sol, attribues d'ailleurs par les ignorants aux géants, et par les savants aux romains, c'està-dire toujours aux géants.
Le jour s'éteignait derrière moi dans la plaine du Rhin.
C'était un de ces sinistres soleils couchants où le soleil semble s'abîmer
pour jamais dans l'ombre, écrasé sous des nuages de granit, informe et nageant dans une immense mare de sang.
Je montais lentement à cette lueur.
Peu à peu, elle blêmit, puis s'effaça. Quand je fus à mi-côte je me retournai.
Je n'avais plus sous les yeux qu'un de ces grands paysages crépusculaires où les montagnes se traînent sur l'horizon comme d'énormes colimaçons dont les rivières et les fleuves, pâles et vagues sous la brume, semblent être la trace argentée.
Le mont devenait très âpre, l'escalier des rochers s'allongeait indéfiniment; mais les bruyères et les jeunes châtaigniers nains s'agitaient autour de moi avec ce murmure amical et hospitalier qui invite le voyageur à continuer.
Je repris donc mon ascension.
Comme j'atteignais le sommet d'un des bas côtés du mont, la lune, la pleine lune, ronde et éclatante, qui se lève de cuivre dans les plaines et d'or dans les montagnes, apparut tout à coup devant moi; et, gravissant ellemême le long de la colline voisine, se mit à glisser à fleur de terre dans les broussailles noires, comme un disque splendide poussé par des génies invisibles. Toute cette chaîne de sommets et de vallées, vue à cette clarté, des marches de ce sentier des géants, avait je ne sais quelle figure surnaturelle.
Je commençais à avoir besoin d'aide. La lune éclairait ma route, ce qui me convenait fort. En même temps, mon ombre se mit à marcher à côté de moi comme pour me tenir compagnie. Dix minutes après, j'étais au haut de la montagne. D'en bas, je ne la croyais pas si haute. Soit dit en passant, c'est un peu l'histoire de toutes les grandes choses vues d'en bas. De là les jugements diminuants et étroits des petits hommes sur les grands hommes.
Il n'y avait dans le ciel que la lune. Ni un nuage ni une étoile. C'était ce grand jour de la nuit qui arrive une fois par mois. Au sommet du mont, vaste croupe couverte de bruyères et rasée par le vent, ce que j'avais sous les yeux n'était pas un paysage, mais une grande carte géographique presque circulaire, estompée par la distance et la vapeur, comme celle que dut voir Jésus-Christ quand Satan le transporta sur la montagne pour lui offrir les royaumes de la terre. Par parenthèse , faire une pareille proposition à celui qui se sait Dieu et qu'on sait Dieu, offrir les royaumes de la terre à celui qui a les royaumes du ciel, c'est là un trait de stupidité, disonsle entre nous, que j'ai peine à comprendre de la part de cette espèce de Voltaire antédiluvien que nous appelons le diable.
3l6 • LE RHIN.
Vers le nord, la bruyère aboutissait à une forêt. Pas une chaumière, pas une hutte de bûcheron. Une solitude profonde.
Comme je me promenais sur cette croupe, j'aperçus à quelques pas d'un sentier à peine distinct, sous des buissons hérissés ( à propos de buissons, le mot horridm manque dans notre langue; il dit moins o^ horrible et plus que hérité), j'aperçus, dis-je, une espèce de trou vers lequel je me dirigeai.
C'était une assez grande fosse carrée, profonde de dix ou douze pieds, large de huit ou neuf, dans laquelle s'affaissaient des ronces rougeâtres, et où les rayons de la lune entraient par les crevasses de la broussaiUe. Je distinguais vaguement au fond un pavage à larges dalles miné par les pluies, et sur les quatre parois une puissante maçonnerie de pierres énormes, devenue informe et hideuse sous les herbes et les mousses. Il me semblait voir sur le pavé quelques sculptures frustes mêlées à des décombres, et parmi ces décombres un gros bloc arrondi, grossièrement évasé, percé à son milieu d'un petit trou carré, qui pouvait être un autel celtique ou un chapiteau du sixième siècle.
Du reste, aucun degré pour descendre dans l'excavation.
Ce n'était peut-être qu'une simple citerne, mais je vous assure que l'heure, le lieu, la lune, les ronces et les choses confuses entrevues au fond, donnaient je ne sais quoi de formidable et de sauvage à cette mystérieuse chambre sans escalier, enfoncée dans la terre, avec le ciel pour plafond.
Qu'était-ce que cette fosse singulière.'' Vous me connaissez, je m'obstine, je cherche, je veux en savoir sur cette cave plus que la lune et le désert ne m'en disent; j'écarte les ronces avec ma canne, je m'accroche à des sarments que je prends à poignées, et je me penche sur cette ombre.
En ce moment-là, j'entends une voix grave et cassée prononcer distinctement derrière moi ce mot : Heide/iloch.
Dans le peu d'allemand que je sais, je sais ce mot. Il signifie : trou des Païens.
Je me retourne.
Personne dans la bruyère; le vent qui souffle et la lune qui éclaire. Rien de plus.
Seulement, il me semble qu'il y a là, du côté de la forêt, à une trentaine de pas, entre la lune et moi, une masse d'ombre, une haute broussaille que je n'ai pas encore remarquée.
Je crois m'être trompé, et que, comme tous ceux qui se promènent dans les solitudes, je deviens un peu visionnaire, et je me remets à explorer le bord de la fosse.
Ici la voix s'élève une seconde fois, et j'entends de nouveau derrière moi les trois syllabes étranges : Heidenloch.
Pour le coup, je me retourne vivement, et, à mon tour, je dis à voix haute : ^Qui^ eJf là ?
En cet instant, je crois remarquer, non sans quelque frisson involontaire, je vous l'avoue, que la haute broussaille s'est rapprochée de quelques pas.
Je répète : Oui eff là? et, au moment où j'allais marcher résolument à elle, je la vois qui vient à moi, et j'en entends sortir pour la troisième fois la voix décrépite qui dit : Heideiiloch.
Dans ces lieux déserts, à ces heures bizarres de la nuit, on est tendre aux superstitions, et je vous déclare que toutes les légendes du Rhin et du Neckar commençaient à me revenir à l'esprit, et me montaient au cerveau comme une fumée, lorsque le buisson surnaturel se retourna. Alors ce qui était dans l'ombre fit face à la lune, et j'aperçus une petite vieille courbée jusqu'au menton sur un bâton à gros nœuds, presque enfouie sous un grand tas de branchages qui la débordait de tous côtés, balayant la terre derrière elle et se balançant au-dessus de sa tête de la manière la plus fantastique. Elle me regardait avec ses yeux gris en me répétant : Heidenloch ! Heidenloch !
On eût dit une vieille dryade chassée par les bûcherons, emportant son arbre sur son dos.
C'était tout simplement une pauvre bonne femme qui revenait de couper des broussailles dans la forêt, qui avait aperçu un étranger, et qui lui avait donné un renseignement, et qui maintenant regagnait sa chaumière au clair de la lune, tramant son fagot par le sentier des géants.
Je l'ai remerciée par quelques kreutzers, tout en la considérant avec admiration. Je n'ai vu de ma vie une plus petite vieille sous un plus énorme fagot.
Elle m'adressa, avec un grognement reconnaissant, une affreuse grimace gracieuse, qui était, il y a cinquante ans, un irais et charmant sourire. Puis elle me tourna le dos, c'est-à-dire la broussaille; et, au bout de quelques minutes, arrivée à la pente du mont, elle s'enfonça dans la terre, et s'évanouit comme une apparition. Son explication, du reste, n'expliquait rien. C'était un mot lugubre ajouté à une chose lugubre. Voilà tout.
Je vous avoue que je suis resté longtemps à cette place, regardant ce trou des Païens, qui est peut-être la tombe ouverte et vide d'un géant, peut-être une chambre druidique, peut-être le puisard d'un camp romain, ou le réservoir pluvial de quelque couvent byzantin disparu, ou la hideuse cave sépulcrale d'un gibet démoli; dont les parois silencieuses ont peut-être été arrosées de sang humain, ou comblées de squelettes, ou assourdies par la danse du sabbat tournant autour de l'ossuaire ; fosse pleine de ténèbres, dans laquelle la lune jette aujourd'hui un rayon livide, et une vieille femme un mot sinistre.
3l8 LE RHIN.
Quand je redescendis de la montagne, j'aperçus dans les arbres, sur un sommet voisin, une tour en ruine à laquelle se rattache sans doute l'excavation dont la signification est perdue aujourd'hui.
Au reste les païens, c'est-à-dire les sicambres, selon les uns, et les romains, selon les autres, ont laissé des traces profondes dans les traditions populaires qui se mêlent ici partout à l'histoire et l'encombrent. A Lorch, à l'entrée du Wisperthal, il y a un autre trou des Païe/is aussi nommé Heidenloch. A Winkel, sur le Rhin, l'ancienne Vinicella, il y a la rue des Païens, Heidengass; et à Wiesbade, l'ancien Visibadum, il y a le mur des Païens , Heidenmauer.
Je ne compte pas dans ces vestiges païens une espèce d'arche dont le tronçon, couvert de lierre, croule dans la montagne derrière Caub, à une lieue environ de Gutenfels, et que les paysans appellent le pont des Païens, Heidenbrucke, parce qu'il me paraît évident que c'est la ruine d'un pont bâti là par les suédois pendant la guerre de Trente Ans. Au reste, la tradition ne se trompe pas beaucoup. C'est presque un Scipion que ce Gustave- Adolphe; et ce qu'il vient faire sur le Rhin au dix-septième siècle, c'est la grande guerre classique, la guerre romaine. Les mêmes stratégies que Polybe raconte dans la guerre punique, Folard les retrouve et les constate dans la guerre de Trente Ans.
Voilà, cher Louis, les aventures de mes promenades, et je ne m'étonne pas vraiment que les contes et les légendes aient germé de toutes parts dans un pays où les buissons se promènent la nuit et adressent la parole aux passants.
L'autre soir, au crépuscule, j'avais devant moi une haute croupe noire et pelée, emplissant tout l'horizon et surmontée à son sommet d'une grosse tour en ruine, isolée comme les tours maximiliennes de la vallée de Luiz. Quatre grands créneaux, usés, ébréchés et changés en triangle par le temps, complétaient la sombre silhouette de la tour, et lui faisaient une couronne de fleurons aigus. Des paysans, habitants actuels de cette masure, y avaient allumé dans l'intérieur un immense feu de fagots, dont le flamboiement apparaissait au dehors aux trois seules ouvertures qu'eût la ruine, une porte cintrée en bas, deux fenêtres en haut. Ainsi éclairée, ce n'était plus une tour, c'était la tête noire et monstrueuse d'un effrayant Pluton ouvrant sa gueule pleine de feu et regardant par-dessus la colline avec ses yeux de braise.
A ces heures-là, quand le soleil est couché, quand la lune n'est pas levée encore, on rencontre des vallées qui semblent encombrées d'écroulements étranges; c'est le moment où les rochers ressemblent à des ruines et les ruines à des rochers.
Quelquefois l'espèce de poëte qui est en moi triomphe de l'espèce d'antiquaire qui y est aussi, et je me contente de ces visions.
Quelquefois je reviens le lendemain, au jour; j'explore la masure pas à pas, et je tâche d'en constater l'âge par la saillie des mâchicoulis, la forme des denticules ou l'écartement des ogives.
Il y a dans ce genre, à deux milles de Heidelberg, une ravissante vallée, vallée d'archéologue et vallée de rêveur. Quatre vieux châteaux sur quatre bosses de rochers comme quatre vautours qui se regardent; entre ces quatre donjons, une pauvre vieille ville semble s'être réfugiée avec épouvante au sommet d'une montagne conique, où elle se pelotonne dans ses murailles, et d'où elle observe depuis six cents ans l'attitude formidable des châteaux. Le Neckar semble avoir pris fait et cause pour la ville, et il entoure la montagne des bourgeois de son bras d'acier. De vieilles forêts, à cette heure chamarrées de toutes les dorures de l'automne, se penchent de toutes parts sur cette vallée comme dans l'attente d'un combat. Il y a là, parmi les chênaies et les châtaigneraies, de ces grands bois de pins habités par les hiboux et les écureuils. A de certaines heures, cet ensemble n'est pas un paysage, c'est une scène, et l'on attend l'heure où les acteurs, cette ville et ces châteaux, cette fourmilière de nains et ces quatre géants pétrifiés, vont reprendre vie et commencer.
Cet admirable lieu s'appelle Neckarsteinach.
De l'un de ces quatre donjons on a fait une métairie, d'un deuxième une maison de plaisance. Les deux autres, qui sont complètement ruinés, dévastés ou déserts, m'ont surtout intéressé et fait revenir plusieurs fois.
L'un s'appelait au douzième siècle et s'appelle encore aujourd'hui Schwalbennest. ce qui veut dire le nid d'hirondelle. Il est en effet posé en saillie et maçonné, comme par une hirondelle gigantesque, sur une console de rocher, dans la voussure d'un énorme mont de grès rouge.
C'était, du temps de Rodolphe de Habsbourg, le manoir d'un effroyable gentilhomme-bandit qu'on nommait Bligger le Fléau. Toute la vallée, de Heilbronn à Heidelberg, était la proie de cet épervier à face humaine.
Comme tous ses pareils, la diète le manda. Bligger n'y alla point.
L'empereur le mit au ban de l'Empire. Bligger n'en fit que rire.
La ligue des cent villes envoya ses meilleures troupes et son meilleur capitaine assiéger le Nid-d"Hirondelle. En trois sorties, le Fléau extermina les assiégeants.
Ce Bligger était un combattant de stature colossale et qui frappait avec un bras de forgeron.
Enfin le pape l'excommunia, lui et tous ses adhérents.
Quand Bligger entendit lire, au pied de sa muraille, par un des ban-
nerets du saint-empire, la sentence d'excommunication, il haussa les épaules.
Le lendemain, à son réveil, il trouva son burg désert et la porte et la poterne murées. Tous ses hommes d'armes avaient quitté pendant la nuit la citadelle maudite et en avaient muré les issues.
Alors l'un d'eux, qui s'était caché dans la montagne, sur un rocher d'où le regard plongeait dans l'intérieur du château, vit Bligger le Fléau baisser la tête et marcher à pas lents dans sa cour. Il ne rentra pas un instant dans le donjon, et marcha ainsi jusqu'au soir, seul et faisant sonner les dalles sous son talon d'acier.
Au moment où le soleil se couchait derrière les collines de Neckargemund, le formidable burgrave tomba tout de son long sur le pavé.
Il était mort.
Son fils ne put relever sa famille de l'excommunication qu'en se croisant et en rapportant de la terre sainte la tête du sultan, laquelle figure encore aujourd'hui au milieu de l'écu d'un chevalier de pierre qui s'appelle Ulrich Landschad, fils de Bligger, et qui dort étendu sur un tombeau dans l'église de Steinach.
Cette famille est aujourd'hui éteinte.
Est-ce que ce n'est pas une belle histoire, Louis, et qui vaut tout aussi bien la peine d'être racontée que les grandes batailles et les mariages des Tois? Il faut pourtant ramasser cela dans la mémoire du peuple. Les historiens dédaignent ces détails. Ils disent que c'est petit; moi, je déclare que c'est grand. Ce sont des contes de bonnes femmes, ajoutént-ils; mais est-ce que vous connaissez rien de plus magnifique et de plus terrible que les contes de bonnes femmes.? Quant à moi, Homère me paraît si sublime que je range l'Iliade parmi les contes de bonnes femmes.
A ce sujet, Buchanan, que je feuilletais ces jouïs-ci dans la bibliothèque de Heidelberg, fait un aveu naïf Voici ce qu'il écrit à propos de Macbeth : Multa hic fabulose affinant; sed, quia theatrii aiit fahulis milesiis siint aptiora quaiii hifloria, ea omttto. Ce que Buchanan met ainsi entre deux parenthèses, c'est Shakespeare.
Le peuple d'ailleurs ne s'y méprend pas. Il aime le grand, et il aime les contes. Il exagère même volontiers les personnages de ses légendes, et les place, par le grossissement auguste des détails, au niveau des grands hommes historiques. La chronique ne se gêne pas plus que l'histoire pour bouleverser toute la nature quand il s'agit de solenniser un de ses héros. Lorsque le laird écossais Dunwald assassina, dans le château de Fores, le roi Duff, il y eut des prodiges, et le soleil se voila comme à la mort de César.
Tant que les narrateurs de ces grandes choses s'appellent Hector Boëce
ou Hailes's, ce n'est pas de l'histoire, ce sont des contes. Le jour où ils se nomment Homère, Virgile ou Shakespeare, c'est plus que de l'histoire, c'est de l'épopée.
Le Schwalbennest a encore aujourd'hui une Jîère et sombre mine. C'est un donjon carré dont les deux angles tournés vers la vallée disparaissent et s'absorbent sous deux tourelles rondes à mâchicoulis; une double circonvallation couverte de lierre l'enveloppe, et tout ce bloc pend, comme je vous l'ai dit, accroché au flanc d'une montagne presque en surplomb sur le Neckar.
J'ai escaladé le sentier, jadis si redoutable, où ont ruisselé l'huile bouillante, la poix allumée et le plomb fondu des mâchicoulis. Je suis entré par cette poterne et par cette porte qui ont été murées, aujourd'hui larges crevasses qui livrent passage au premier venu, et avec un clou j'ai gravé ces trois lignes sur une pierre du chambranle de la porte : ^Quaud la porte du tombeau s'elî fermée sur une famille pour ne plus s'ouvrir, la porte de la maison s'ouvre pour ne plus se fermer.
L'intérieur du burg est d'un aspect lugubre. Des racines d'arbres soulèvent çà et là ce vieux dallage du douzième siècle où a résonné la colossale armure de Bligger quand le burgrave tomba roide mort sur le pavé. La montagne, pleine de sources, continue de suinter goutte à goutte dans la citerne à demi comblée. Les fraisiers en fleurs s'épanouissent entre les dalles. Les pierres des murs, fouettées par la pluie et rongées par la lune, sont piquées de mille trous où des larves de papillons-spectres filent dans l'ombre leur cocon. Aucun pas humain dans cette demeure. Aux fenêtres inaccessibles du donjon apparaissent des châtelaines sauvages, les fougères, qui y agitent leur éventail, et les ciguës, qui y penchent leur parasol. La grande salle, dont le toit et les plafonds se sont efi^ondrés, est encore royalement décorée par treize croisées toutes grandes ouvertes sur la vallée. Au moment où j'y étais, le soleil couchant encadrait dans l'une d'elles un Claude Lorrain magnifique.
L'autre donjon n'a pas de nom, n'a pas d'histoire, n'a pas de date pour ainsi dire, n'a presque plus de forme, et est beaucoup plus formidable encore que le Nid-d'Hirondelle.
Si l'on oublie un instant la tour carrée qui le domine encore, ce n'est plus un donjon, ce n'est plus une ruine, ce n'est plus une masure, ce n'est plus un édifice ayant forme humaine (car l'homme imprime sa forme à l'édifice); c'est un bloc, une masse caverneuse, un rocher percé comme un poumon de trous et de czcums; c'est un énorme madrépore que pénètre et que remplit inextricablement de toutes ses antennes, de tous ses pieds, de tous ses doigts, de tous ses cous, de toutes ses spirales, de tous ses becs,
lupr.iurnii xatioiale.
de toutes ses trompes, de toutes ses chevelures, la végétation, ce polype effrayant.
Je suis entré là avec beaucoup de peine, en faisant dans les broussailles un bruit de bête fauve.
Ce burg est plus ancien de deux siècles que le Schwalbennest. La tour carrée n'a qu'une baie, une porte du neuvième siècle, au-dessous de laquelle sortent encore des murs, à une hauteur d'environ quarante pieds, les deux consoles à ourlet diamanté qui soutenaient le pont-levis. L'archivolte pleine d'ombre de cette entrée inaccessible est aussi pure que si la pierre était coupée d'hier.
La seule chose, avec la tour carrée, qui ait encore une forme, c'est une grosse tour ronde, aux trois quarts rasée, qui flanquait un des angles du mur, et que j'ai aperçue en montant. Une fois engagé dans les antres dédaléens du château écroulé, j'ai eu quelque peine à la retrouver. Enfin j'ai avisé entre deux touffes de ronces l'embouchure étroite d'un couloir. Je m'y suis glissé, et je suis parvenu ainsi dans un petit carrefour singulier; c'étaient quatre cellules oblongues, voûtées, basses, rayonnant vers quatre points différents de la vallée, terminées chacune par une meurtrière, et partant toutes les quatre de l'extrémité du corridor où j'étais entré. Figurezvous le dedans du moule où l'on aurait fondu le pied d'un aigle colossal. Ces quatre cellules étaient des embrasures d'onagres ou de fauconneaux. Du point où j'étais, le burgrave pouvait voir à la fois, par la première meurtrière, à sa droite, le revers de la montagne; par la seconde, en face de lui, le Schwalbennest; par la troisième, la ville groupée sur la colline; et par la quatrième, à sa gauche, les deux autres châteaux de la vallée. Cette serre d'aigle qui avait pour ongles quatre machines de guerre était l'intérieur de la tour ronde.
Entre les quatre embrasures, tout était granit cimenté et maçonnerie massive. J'ai dessiné le Schwalbennest vu par la meurtrière.
Au printemps, cette ruine, changée en un prodigieux bouquet de fleurs, doit êtrç charmante.
Du reste, personne ne sait rien sur le burg. Il n'a pas même sa légende et son spectre. Les générations d'hommes qui Font habité y sont entrées tour à tour comme dans une caverne sans fond, et l'ombre d'aucun n'en est ressortie.
Comme j'y étais arrivé au coucher du soleil, la nuit est venue pendant que j'y étais encore. Alors cette masure-broussaiUe s'est remplie peu à peu d'un bruit étrange. Cher Louis, si jamais on vous parle du silence des ruines la nuit, exceptez, je vous prie, le burg sans nom de Neckarsteinach. Je n'ai de ma vie entendu vacarme pareil. Vous savez cet adorable tumulte
qui éclate dans une futaie, en avril, au soleil levant; de chaque feuille jaillit une note, de chaque arbre une mélodie; la fauvette gazouille, le ramier roucoule, le chardonneret fredonne, le moineau, ce joyeux fifre, siffle gaîment à travers le tutti. Le bois est un orchestre. Toutes ces voix qui ont des ailes chantent à la fois et répandent sur les collines et les prairies la symphonie mystérieuse du grand musicien invisible. Dans le burg sans nom, au crépuscule, c'est la même chose, devenue horrible. Tous les monstres de l'ombre se réveillent et commencent à fourmiller. Le vespertilio bat de l'aile, l'araignée cogne le mur avec son marteau, le crapaud agite sa hideuse crécelle. Je ne sais quelle vie venimeuse et funèbre rampe entre les pierres, entre les herbes, entre les branches. Et puis des grondements sourds, des frappements bizarres, des glapissements, des crépitations sous les feuilles, des soupirs faibles qu'on entend tout près de soi, des gémissements inconnus, les êtres difformes exhalant les bruits lugubres, ce qu'on n'entend jamais hurlé ou murmuré par ce qu'on ne voit jamais. Par moments des cris affreux sortent tout à coup des chambres démantelées et désertes; ce sont les chats-huants qui se plaignent comme des mourants. Dans d'autres instants on croit entendre marcher dans le taillis à quelques pas de soi; ce sont des branchages fatigués qui se déplacent d'eux-mêmes. Deux charbons ardents, tombés on ne sait de quelle fournaise, brillent dans l'ombre au milieu des ronces ; c'est une chouette qui vous regarde.
Je me suis hâté de m'en aller, assez mal à mon aise, ne sachant où poser mes mains dans les ténèbres et tâtonnant à travers les pierres du bout de ma canne. Je vous assure que j'ai eu un mouvement de joie lorsqu'au sortir de la sombre et impénétrable voi^ite de végétation qui ferme et enveloppe la ruine, le ciel bleu, vague, étoile et splendide m'est apparu comme une immense vasque de lapis-lazuli pailleté d'or, dans un écartement de montagnes.
Il me semblait que je sortais d'une tombe et que je revoyais la vie.
Le soir, après ces expéditions, je regagne la ville. Je rencontre en chemin des groupes d'étudiants de cette grande université de Heidelberg, nobles et graves jeunes hommes dont le visage pense déjà. La route longe le Neckar. La cloche de l'abbaye de Neubourg tinte par intervalles dans le lointain. Les collines jettent leurs grandes ombres sur la rivière; l'eau étincelle au clair de lune avec le frissonnement du paillon d'argent; de longues barques sombres passent dans les rapides comme des flèches, ou bien il n'y a ni bateaux, ni passants, ni maisons; la vallée est muette, la rivière est déserte, et les rochers surgissent pêle-mêle au milieu des courants avec des formes de crocodiles et de grenouilles géantes qui viennent respirer le soir à fleur d'eau.
Puisque je suis en train de soleils couchants, de crépuscules et de clairs de lune, il faut que je vous raconte ma soirée d'avant-hier. Pour moi, vous le savez, ces grands aspects ne sont jamais « la même chose » , et je ne me crois pas dispensé de regarder le ciel aujourd'hui parce que je l'ai vu hier. Je continue donc ma causerie.
Comme le jour déclinait, j'étais monté, par une belle châtaigneraie qui domine le château de Heidelberg, sur une haute colline qu'on appelle le petit Geissberg. Il y avait là, au douzième siècle, une forteresse bâtie par Conrad de Hohenstaufen, comte du saint-empire, duc des francs et beaufrère de l'empereur Barberousse. Des débris de cette forteresse incendiée en 1278 en même temps que la ville de Heidelberg, les suédois firent en 1633 un retranchement en pierres sèches; et, de nos jours, du retranchement de Gustave-Adolphe, un paysan a fait la clôture de son champ de pommes de terre.
La plaine du Rhin, vue du petit Geissberg, est comme l'océan vu de la falaise de Bois-Rosé. L'horizon est immense. Mannheim, Philipsburg, les hauts clochers de Spire, une foule de villages, des forêts, des plaines sans fin, le Rhin, le Neckar, d'innombrables îles, au fond les Vosges.
A droite, sur le Heiligenberg, croupe boisée qu'on appelait, il y a deux mille ans, le jnons Virm, et, il y a mille ans, le nions A.braha, des ruines qu'on aperçoit racontent la même histoire que les ruines du donjon de Conrad sur le Geissberg. Les romains avaient érigé là un temple à Jupiter et un temple à Mercure; des débris de ces deux temples, Clovis, après la bataille de Tolbiac, en 495, bâtit un palais que les rois francs habitèrent. Quatre cents ans plus tard, sous Louis le Germanique, Théodroch, abbé de Lorges, édifia une église avec la démolition du palais de Clovis. En 1622, les impériaux, commandés parle comte de Tilly, s'emparèrent du Heiligenberg, jetèrent bas l'abb.aye romane de Théodroch et construisirent avec les décombres des batteries et des épaulements sur la crête de la montagne. Aujourd'hui, avec ces pierres qui ont été un temple à Jupiter, un palais des rois francs, une église catholique, une batterie impériale, les paysans des villages voisins font des cabanes.
Je m'étais assis au haut du Geissberg, à côté d'un chèvrefeuille sauvage encore en fleurs, sur une pierre posée là pendant la guerre de Trente Ans. Le soleil avait disparu. Je contemplais ce magnifique paysage. Quelques nuées fuyaient vers l'orient. Le couchant posait sur les Vosges violettes ses longues bandelettes peintes des couleurs du spectre solaire. Une étoile brillait au plus clair du ciel.
Il me semblait que tous ces hommes, tous ces fantômes, toutes ces ombres qui avaient passé depuis deux mille ans dans ces montagnes, Attila,
Clovis, Conrad, Barberousse, Frédéric le Victorieux, Gustave-Adolphe, Turenne, Custine, s'y dressaient encore derrière moi et regardaient comme moi ce splendide horizon. J'avais sous mes pieds les HohenstaufFen en ruine, à ma droite les romains en ruine, au-dessous de moi, penchant sur le précipice, les palatins en ruine, au fond, dans la brume, une pauvre église bâtie par les catholiques au quinzième siècle, envahie par les protestants au seizième, aujourd'hui partagée par une cloison entre les protestants et les catholiques, c'est-à-dire, aux yeux de Rome, mi-partie de paradis et d'enfer, profanée, détruite; autour de cette église, une chétive ville quatre fois incendiée, trois fois bombardée, saccagée, relevée, dévastée et rebâtie; hier résidence princière, aujourd'hui université et manufacture, école et atelier, cité de bacheliers et d'ouvriers, c'est-à-dire fourmilière d'enfants étudiant les ténèbres et d'hommes travaillant le néant; devant moi, dans l'espace, j'avais les fleuves toujours de nacre, le ciel toujours de saphir, les nuages toujours de pourpre, les astres toujours de diamant; à côté de moi les fleurs toujours parfumées, le vent toujours joyeux, les arbres toujours frissonnants et jeunes. En ce moment- là, j'ai senti dans toute leur immensité la petitesse de l'homme et la grandeur de Dieu, et il m'est venu un de ces éblouissements de la nature que doivent avoir, dans leur contemplation profonde, ces aigles qu'on aperçoit le soir immobiles au sommet des Alpes ou de l'Athos.
Vous savez, Louis, sur les hauts lieux, dans les moments solennels, il y a une marée montante d'idées qui vous envahit peu à peu et qui submerge presque l'intelligence. Vous dire tout ce qui a passé et repassé dans mon esprit pendant ces deux ou trois heures de rêverie sur le Geissberg, ce serait impossible.
Il y a quatre mille ans, cette vaste campagne, qu'on voit du sommet du Geissberg s'ouvrir comme une mer, était un lac en effet, un immense lac qui battait tout ce grand cirque de montagnes, le mont Tonnerre, le Taunus, le Mélibocus, le mont Pirus et les Vosges. Le Rhin, comme le Niagara, descendait de lac en lac à l'Océan. Une ancienne tradition raconte qu'un nécromant, pris par un roi, dessécha ce lac pour obtenir sa liberté. Ce magicien prisonnier, c'était le Rhin captif qui rongea la barrière occidentale du lac afin de pouvoir s'engoufi-rer plus largement entre la double chaîne de volcans éteints qui commence au Taunus et finit aux Sept- Monts. Depuis lors, le lac s'est changé en plaine, les hommes ont succédé aux flots et les donjons aux écueils.
Je viens de vous dire quelques-uns des grands fantômes historiques qui ont traversé cette plaine depuis vingt siècles. César a été le premier, Bonaparte le dernier.
Il y a des villes sur lesquelles, à de certaines époques presque périodiques.
par une sorte de fatalité locale qui est dans l'air ambiant, par la combinaison de leur situation géographique avec leur valeur politique, il se forme des nœuds d'événements comme il se forme des nœuds de nuages sur les hautes montagnes.
Heidelberg est une de ces villes.
Pour ne vous parler que de son château ( car il faut bien que je vienne à vous en entreteriir, et j'aurais dû commencer par là), que d'aventures n'a-t-il pas eues ! Pendant cinq cents ans il a reçu le contre-coup de tout ce qui a ébranlé l'Europe, et il a fini par en crouler. Cela tient, il est vrai, à ce que le château de Heidelberg, résidence du comte palatin, lequel n'avait au-dessus de lui que les rois, les empereurs et les papes, et, trop grand pour rester courbé sous leurs pieds, ne pouvait relever la tête qu'en les heurtant, cela tient, dis-je, à ce que le château de Heidelberg a toujours eu je ne sais quelle attitude d'opposition aux puissances. Dès 1300, époque de sa fondation, il commence par une Thébaïde; il a dans le palatin Rodolphe et l'empereur Louis, ces deux frères dénaturés, son Étéocle et son Polynice. Puis l'électeur va grandissant. En 1400, le palatin Rupert II, assisté des trois électeurs du BJiin, dépose l'empereur Wenceslas et prend sa place; cent vingt ans plus tard, en 1519, le palatin Frédéric II fera du jeune roi Charles I" d'Espagne l'empereur Charles-Quint. En 1415, le comte Louis le Barbu se déclare protecteur du concile de Constance, et emprisonne dans son château de Heidelberg un pape, Jean XXIII, qu'il appelle, dans une lettre à l'empereur, votre mioniaque Baltha'^r Ko^a. Un siècle après, Luther se réfugie à Nauenheim, près de ce même Heidelberg, à l'ombre du palatin Frédéric. J'omets ici à dessein, pour vous en parler plus au long dans un instant, Frédéric le Victorieux, le grand titan de Heidelberg. En 1619, Frédéric V, un jeune homme, saisit la couronne royale de Bohême malgré l'empereur, et, en 1687, le palatin Philippe-Guillaume, un vieillard, prend le chapeau d'électeur malgré le roi de France. De là, pour Heidelberg, des luttes, des secousses, des commotions sans fin, la guerre de Trente Ans, qui est la gloire de Gustave-Adolphe, la guerre du Palatinat, qui est la tache de Turenne. Toutes les choses formidables ont frappé ce château. Trois empereurs, Louis de Bavière, Adolphe de Nassau et Léopold d'Autriche, l'ont assiégé; Pie II y a lancé l'excommunication; Louis XIV y a lancé la foudre.
On pourrait même dire que le ciel s'en est mêlé. Le 23 juin 1764, la veille du jour où Charles-Théodore devait venir habiter le château et y fixer sa résidence (ce qui, soit dit en passant, eût été un grand malheur; car, si Charles-Théodore avait passé là sa trentaine d'années, la sévère ruine que nous admirons aujourd'hui serait, sans aucun doute, incrustée d'un affreux
damasquinagePompadour), la veille de ce jour donc, comme les meubles du prince étaient déjà déposés à la porte, dans l'église du Saint-Esprit, le feu du ciel tomba sur la tour octogone, incendia la toiture, et acheva de détruire en quelques heures ce château de cinq siècles. Déjà deux cents ans auparavant, en 1537, l'ancien palais bâti par Conrad sur le Geissberg et converti par Frédéric II en magasin à poudre avait été touché par un éclair et avait sauté. Chose remarquable, le même dénoûment a frappé les deux châteaux de Heidelberg, le donjon des Hohenstauffen et le manoir des palatins. Ils ont fini l'un et l'autre, comme le songe de la tragédie, par un coup de tonnerre. Cette jalousie sourde et voilée, dont je vous parlais tout à l'heure, de l'électeur contre l'empereur, du comte souverain contre le césar, se traduit etéclate visiblement jusque sur les façades du château. Sur le palais d'Othon- Henri, l'artiste, plein de l'esprit du prince, a mis des médaillons d'empereurs romains. Parmi ces césars il a étalé Néron et glissé Brutus. Il a subordonné la composition de ses trois étages à quatre statues posées fièrement au rez-de-chaussée. Ces quatre statues sont des symboles; ce sont des demidieux et des demi-rois. C'est Josué, c'est Samson, c'est Hercule, c'est David. Dans David, il n'a pas choisi le roi, mais le berger. Chaque statue a au-dessous d'elle son inscription qui achève d'expliquer la pensée hautaine du palatin. Sous les pieds de Josué, on lit :