‹ En voyageChapitre 44 sur 65 · IL A TRANCHÉ LA TETE · texte numérisé non relu

IL A TRANCHÉ LA TETE

Goliath n'avait qu'à se tenir pour averti.

C'était, en effet, un grand et formidable prince que l'électeur palatin. Il tenait parmi les électeurs-ducs le même rang que l'archevêque de Mayence parmi les électeurs-évêques. Il portait le globe du saint-empire dans les solennités germaniques. Depuis Charles-Quint, il le joignait à ses armes.

Les comtes palatins étaient volontiers lettrés, ce qui est l'ornement et la coquetterie des vrais princes. Au quatorzième siècle, Rupert l'Ancien fondait l'université de Heidelberg; au dix-septième, le palatin Charles était docteur de l'université d'Oxford. Othon le Magnanime dessinait et sculptait. Il est vrai que Othon-Henri appartient à cet admirable seizième siècle, qui confondait dans une vie commune le prince et l'artiste sur ses sommets éblouissants. Charles-Quint ramassait le pinceau de Titien. François I", comme plus tard Charles IX, faisait des vers, peignait et dessinait. Moite volte, dit Paul Lamozzo, si dikttava di prendere lo Ifilo in mano e esercitarsi mi dise^iare e dipiimre.

C'était aussi un prince lettré, grâce à son vieux maître Mathias Kemnat, que ce Frédéric le Victorieux, qui fut, pour ainsi dire, au quinzième siècle, le jumeau de Charles le Téméraire, et dont le vaillant duc de Bourgogne préféra l'amitié au titre de roi. L'histoire n'a pas de figure plus fiere. Il débute par l'usurpation, car son pays avait besoin d'un homme, et non d'un enfant. Il défend le Palatinat contre l'empereur et l'archevêque de Mayence contre le pape; il se fait excommunier trois fois; il bat la ligue des treize princes; il prête main-forte à la hanse rhénane; il tient tête à toute l'Allemagne; il gagne les batailles de Pfeddersheim et de Seckenheim; il donne au margrave Charles de Bade, à l'évêque Georges de Metz, au comte Ulrich de Wurtemberg, et aux cent vingt-trois chevaliers ses prisonniers le fameux repas sans pain; il déclare la guerre aux burgraves-bandits et en purge le Neckar, comme Barberousse et Rodolphe de Habsbourg en avaient purgé le Rhin; enfin, après avoir vécu dans un camp, il meurt dans un cloître. Vie qui sera plus tard celle du grand Frédéric, mort qui sera plus tard celle de Charles-Quint.

Héros à double profil dans lequel la providence ébauchait d'avance ces deux grands hommes.

Vu à vol d'oiseau , le château de Heidelberg présente à peu près la forme d'un F, comme si le hasard avait voulu faire du magnifique manoir la gigantesque initiale de ce victorieux Frédéric, son plus illustre habitant.

Le grand jambage de l'F est parallèle au Neckar et regarde la ville, que le château domine à mi-côte. Le grand bras, qui part à angle droit de l'extréjnité supérieure du jambage, s'étend au-dessus d'un vallon qui le sépare des montagnes de l'est. Le petit bras du milieu, raccourci encore par les ruines qui le terminent, fermait le château à l'ouest du côté des plaines du Rhin, et tournait vers le mont Geissberg les tours qu'il semble tenir encore dans son poignet brisé.

Il y a de tout dans le manoir de Heidelberg. C'est un de ces édifices où s'accumulent et se mêlent les beautés éparses ailleurs. Il y a des tours entaillées comme à Pierrefonds, des façades-bijoux comme à Anet, des moitiés de douves tombées d'un seul morceau dans le fossé comme au Rheinfels, de larges bassins tristes, croulants et moussus comme à la villa Pamfili, des cheminées de rois pleines de ronces comme à Meung- sur-Loire, de la grandeur comme à Tancarville, de la grâce comme à Chambord, de la terreur comme à Chillon.

Les traces des assauts et de la guerre sont là partout. Vous ne pouvez vous figurer avec quelle furie les français en particulier ont ravagé ce château de 1689 à 1693. 1^5 y ^^'1'^ revenus à trois ou quatre reprises. Ils ont fait jouer la mine sous les terrasses et dans les entrailles des maîtresses tours ; ils ont mis le feu aux toitures j ils ont fait éclater des bombes à travers les Dianes et les Vénus des plus délicates façades. J'ai vu des traces de boulets dans les chambranles de ces ravissantes fenêtres du rez-de-chaussée de la salle des Chevaliers par où sautait la palatine, afin de tâcher de devenir homme. Cette même palatine, si spirituelle, si méchante et si désespérée d'être fille, a été plus tard la cause de la guerre. Chose bizarre, il y a des villes qui ont été perdues par des femmes qui étaient des merveilles de beauté; ce miracle de laideur a perdu Heidelberg.

Pourtant, quelle que soit la dévastation, lorsqu'on monte au château par les rampes, les voûtes et les terrasses qui y conduisent, on regrette que le grand côté tourné vers la ville, bien qu'admirablement composé, à son extrémité ouest, d'une tour éventrée qui a été la grosse tout; à son extrémité orientale, d'une belle tour octogone qui a été la tour de la cloche; et à son centre, d'un hôtel à deux pignons, dans le style de 1600, qui a été le palais de Frédéric I\^ on regrette, dis-je, que tout ce grand côté ait quelque monotonie. J'avoue que j'y désirerais une ou deux brèches. Si

j'avais eu l'honneur d'accompagner M. le maréchal de Lorgcs dans sa sauvage exécution de 1693, je lui aurais conseillé quelques volées de canon qui eussent donné plus de mouvement à la ligne de la grande façade. Quand on fait une ruine, il faut la bien faire.

Vous vous rappelez cet admirable château de Blois, si stupidement utilisé en caserne, dont la cour intérieure a quatre façades qui racontent chacune l'histoire d'une grande architecture. Eh bien, lorsqu'on entre dans la cour intérieure des palatins, l'impression n'est pas moins profonde ni moins compliquée. On est ébloui. On est tenté de fermer les yeux comme on est tenté de se boucher les oreilles devant les AW« de Paul Véronèse. Il semble qu'il y a dans cette cour un immense rayonnement qui vient de tous les côtés à la fois. Tout vous sollicite et vous réclame. Si l'on est tourné vers le palais de Frédéric I\^ on a devant soi les deux hauts frontons triangulaires de cette façade touffue et sombre, à entablements largement projetés, où se dressent, entre quatre rangs de fenêtres, taillés du ciseau le plus fier, neuf palatins, deux rois et cinq empereurs '''. A sa droite, on a l'exquise devanture italienne d'Othon-Henri avec ses divinités, ses chimères et ses nymphes qui vivent et qui respirent, veloutées par de molles ombres poudreuses, avec ses césars romains, ses demi-dieux grecs, ses héros hébreux, et son porche qui est de l'Arioste sculpté. A sa gauche, on entrevoit le frontispice gothique du palais de Louis le Barbu, furieusement troué et crevassé comme par les coups de cornes d'un taureau gigantesque. Derrière soi, sous les ogives d'un porche où s'abrite un puits à demi comblé, on a les quatre colonnes de granit gris données par le pape au grand empereur d'Aix-la-Chapelle, qui vinrent au huitième siècle de Ravenne aux bords du Rhin, et au quinzième des bords du Rhin aux bords du Neckar, et qui, après avoir vu tomber le palais de Charlemagne à Ingelheim, regardent crouler le château des palatins à Heidelberg.

Tout le pavé de la cour est obstrué de perrons en ruine, de fontaines taries, de vasques ébréchées. Partout la pierre se fend et l'ortie se fait jour.

Les deux façades de la renaissance qui donnent tant de splendeur à cette cour sont en grès rouge, et les statues qui les couvrent sont en grès blanc, admirable combinaison qui prouve que ces grands sculpteurs étaient aussi

'') Premier rang à partir du haut du pa- l'Ancien, palatin; Frédéric le Victorieux,

lais : Charlemagne, empereur; Othon de palatin; Frédéric II, palatin ; Othon-Henri,

Wittelsbach, palatin de Bavière; Louis, duc palatin. Quatrième rang : quatre palatins,

de Bavière et premier comte palatin du Frédéric le Pieux, Louis, Jean-Casimir et Fre-

Rhin; Rodolphe P', palatin. Deuxième rang: déric IV, constructeur du palais.

Louis de Bavière, empereur; Rupert II, em- La maison palatine remontait, par les

pereur; Othon, roi de Hongrie; Christophe, femmes, à Charlemagne. roi de Danemark. Troisième rang : Rupert

de grands coloristes. Avec le temps, le grès rouge s'est rouillé et le grès blanc s'est doré. De ces deux façades, l'une, celle de Frédéric IV, est toute sévère; l'autre, celle d'Othon-Henri, est toute charmante. La première est historique, la seconde est fabuleuse. Charlemagne domine l'une, Jupiter domine l'autre.

Plus on contemple ces deux palais juxtaposés, plus on pénètre dans leurs merveilleux détails, plus la tristesse vous gagne. Étrange destinée des chefsd'œuvre de marbre et de pierre! un stupide passant les défigure, un absurde boulet les anéantit, et ce ne sont pas les artistes, ce sont les rois qui y attachent leurs noms. Personne ne sait aujourd'hui comment s'appelaient les divins hommes qui ont bâti et sculpté la muraille de Heidelberg. Il y a là de la renommée pour dix grands artistes qui flotte au-dessus de cette illustre ruine sans pouvoir se fixer sur des noms. Un Boccador inconnu a inventé le palais de Frédéric IV; un Primatice ignoré a composé la façade d'Othon- Henri; un César Césariano perdu dans l'ombre a dessiné les pures ogives à triangle équilatéral du manoir de Louis V. Voici des arabesques de Raphaël, voici des figurines de Benvenuto. Les ténèbres couvrent tout cela. Bientôt ces poëmes de marbre mourront, les poctes sont déjà morts. Ne le pensezvous pas, Louis? le plus amer des dénis de justice, c'est le déni de gloire, c'est l'oubli.

Pour qui ont-ils donc travaillé, ces admirables hommes.'' Hélas! pour le vent qui souffle, pour l'herbe qui pousse, pour le lierre qui vient comparer ses feuillages aux leurs, pour l'hirondelle qui passe, pour la pluie qui tombe, pour la nuit qui descend.

Une chose singulière, c'est que les trois ou quatre bombardements qui ont labouré ces deux façades ne les ont pas ravagées toutes les deux de la même manière. Sur le frontispice d'Othon-Henri, ils n'ont guère brisé que des corniches ou des architraves. Les olympiens immortels qui l'habitent n'ont pas souffert. Ni Hercule, ni Minerve, ni Hébé, n'ont été touchés. Les boulets et les pots-à-feu se sont croisés, sans les atteindre, autour de ces statues invulnérables. Tout au contraire, les seize chevaliers couronnés qui ont des têtes de lions pour genouillères et qui font si vaillante contenance sur le palais de Frédéric IV, ont été traités par les bombes en gens de guerre. Presque tous ont été blessés. Othon, l'empereur, a été balafré au visage; Othon, le roi de Hongrie, a eu la jambe gauche fracassée; Othon-Henri, le palatin, a eu la main emportée. Une balle a défiguré Frédéric le Pieux. Un éclat de bombe a coupé en deux Frédéric II, et a cassé les reins à Jean- Casimir. Dans ces assauts, celui qui commence en haut, près du ciel, cette royale série de statues, Charlemagne, a perdu son globe, et celui qui la termine en bas, Frédéric IV, a perdu son sceptre.

Du reste, rien de plus superbe que cette légion de princes, tous mutilés, et tous debout. La colère de Léopold 1"' et de Louis XIV, le tonnerre, cette colère du ciel, la révolution française, cette colère des peuples, ont eu beau les assaillit; tous sont là encore, défendant leur façade, le poing sur la hanche, la jambe tendue, le talon solide, la tête haute. Le lion de Bavière fait sous leurs pieds sa fière grimace de lion. Au second étage, au-dessous d'un rameau vert qui a percé l'architrave et qui joue gracieusement avec les plumes de pierre de son casque, Frédéric le Victorieux tire à demi son épée. Le sculpteur a mis dans ce visage je ne sais quel air d'Ajax offrant le combat à Jupiter, ou de Nemrod lançant sa flèche à Jéhovah.

Ce dut être un merveilleux spectacle que ces deux palais d'Othon-Henri et de Frédéric IV vus à la lueur du bombardement dans la fatale nuit du 21 mai 1693.

M. de Lorges avait posé une batterie dans la plaine, devant le village de Neuenheim, une autre sur le Heiligenberg, tme troisième sur le chemin de Wolfsbrunn, une quatrième sur le petit Geissberg. De ces quatre points opposés, les mortiers, entourant Heidelberg comme un cercle d'affreuses hydres, plongeaient sans relâche et de tous les côtés à la fois leurs longs cous de flamme dans la cour du château; les obus fouillaient le pavé de leurs crânes de fer; les boulets rames et les boulets rouges passaient parmi des traînées de feu, et à cette clarté se dessinaient sur la façade de Frédéric IV, dans leur posture de combat, les colosses des palatins et des empereurs, cuirassés comme des scarabées, l'épée à la main, tumultueux et terribles; tandis qu'à côté d'eux, sur l'autre façade, nus, sereins et tranquilles, vaguement éclairés par le reflet des grenades, les dieux rayonnants et les déesses rougissantes souriaient sous cette pluie de bombes.

Parmi ces figures royales, qui semblent être plutôt des âmes pétrifiées que des statues, deux seulement m'ont paru avoir perdu quelque chose de leur fierté; c'est Louis V et Frédéric V. Il est vrai qu'il ne font pas partie de l'éclatante constellation de princes semée sur le palais de Frédéric IV. Ils sont adossés dans l'ombre à cette ruine qui a été la Grosse Tour.

Frédéric Vest profondément accablé; il semble qu'il songe à la faute qui a fait sa destinée. La couronne de Bohême, retirée par les bohémiens du .front de Ferdinand d'Autriche, avait été proposée par eux à l'électeur de Saxe, qui la refusa; puis à Charles-Emmanuel, duc de Savoie, qui la refusa; puis à Christiern IV, roi de Danemark, qui la refusa; ils l'offrirent enfin au palatin Frédéric V, qui, conseillé par sa femme, prit cette couronne des deux mains. Il se fit couronner à Prague en 1619; puis la guerre éclata, et il alla mourir, errant et banni par -les événements qu'il avait faits, loin de son pays. Sa femme était Elisabeth d'Angleterre, petite-fille de Marie Smart.

Elle avait apporté en dot à son mari la fatalité de sa famille. Ce n'était pas Elisabeth qui épousait un trône, c'était Frédéric V qui épousait l'exil. Frédéric "V^ dans la niche obscure où une broussaille le cache presque entièrement, a encore sur la tête cette couronne de Bohême d'où la guerre de Trente Ans est sortie; mais il n'a plus les deux mains qui l'avaient saisie. Chose étrange, une bombe suédoise les lui a coupées.

Louis V, qui l'avoisine, n'est pas moins sombre. On dirait qu'il sait qu'il n'y a plus de gardes dans la place d'armes, que la tour Jamais-Vide cit vide, qu'il n'y a plus de prêtres dans la chapelle, qu'il n'y a plus de lions dans la tour du Géant, qu'il n'y a plus d'électeurs en Allemagne, qu'il n'y a plus de palatins à Heidelberg, et que sa Gro^e -Tour^ qu'il avait faite, après le donjon de Bourges, la plus haute tour de l'Europe, pend écroulée derrière lui. 11 regarde tristement le lierre qui avance peu à peu sur son visage.

Cette grosse tour avait un pendant à l'autre extrémité de ce palais-forteresse. C'était la tour de Frédéric le Vifforietix.

Vers 1455, Frédéric I", voulant rendre son château inexpugnable, lit élever une forte tour au-dessus du petit vallon qui le sépare des montagnes au levant. Cette tour était haute de quatrevingts pieds, bâtie en granit et fermée de portes de fer. Le côté de sa muraille qui regardait l'ennemi avait vingt pieds de large. Frédéric fit placer dans l'intérieur trois formidables batteries superposées, et scella dans les voûtes, pour la manœuvre des engins, d'énormes anneaux de fer qui y pendent encore. En 1610, son arrière-petitneveu Frédéric IV exhaussa encore cette immense tour d'un grand étage octogone. — Quand cette prodigieuse construction fut terminée et complète, le pouce du roi de France irrité se posa dessus et la fit éclater comme une noix.

Aujourd'hui la Tour de Frédéric le ViBorieux s'appelle la Tour Fendue. Une moitié de ce colossal cylindre de maçonnerie gît dans le fosse. D'autres blocs lézardés se détachent du sommet et auraient croulé depuis longtemps, mais des arbres monstrueux les ont saisis dans leurs griffes puissantes et les retiennent suspendus au-dessus de l'abîme.

A quelques pas de cette ruine effrayante, le hasard a jeté une ruine ravissante; c'est l'intérieur de ce palais d'Othon-Henri dont jusqu'ici, cher Louis, je ne vous ai montré que la façade. Il y a là, debout, ouvertes, livrées au premier venu, sous le soleil et sous la pluie, sous la neige et sous le vent, sans voûte, sans lambris, sans toit, percées comme au hasard dans des murs démantelés, douze portes de la renaissance, douze joyaux d'orfèvrerie, douze chefs-d'œuvre, douze idylles de pierre, auxquelles se mêle, comme sortie des mêmes racines, une admirable et charmante forêt de fleurs sauvages dignes des palatins, consule digiia. Je ne saurais vous dire ce qu'il y a

d'inexprimable dans ce mélange de l'art et de la réalité; c'est à la fois une lutte et une harmonie. La nature , qui rivalise avec Beethoven , rivalise aussi avec Jean Goujon. Les arabesques font des broussailles, les broussailles font des arabesques. On ne sait laquelle choisir et laquelle admirer le plus, de la feuille vivante ou de la feuille sculptée.

Quant à moi, cette ruine m'a paru pleine d'un ordre divin. Il me semble que ce palais, bâti par les fées de la renaissance, est maintenant dans son état naturel. Toutes ces merveilleuses fantaisies de l'art libre et farouche devaient être mal à l'aise dans ces salles quand on y signait la paix ou la guerre, quand de sombres princes y rêvaient, quand on y mariait des reines, quand on y ébauchait des empereurs d'Allemagne. Est-ce que ces Vertumnes, ces Pomones et ces Ganymèdes pouvaient comprendre quelque chose aux idées qu'ils voyaient sortir de la tête de Frédéric IV ou V, par la grâce de Dieu, comte palatin du Rhin, vicaire du saint-empire romain, électeur, duc de Haute et Basse-Bavière ? Un grand seigneur couchait dans cette chambre avec une fille de roi sous un baldaquin ducal; maintenant il n'y a plus ni seigneur, ni fille de roi, ni baldaquin, ni plafond dans cette chambre; le liseron l'habite et la menthe sauvage la parfume. C'est bien. C'est mieux. Ces adorables sculptures ont été faites pour être baisées par les fleurs et regardées par les étoiles.

La nature, juste et sainte, tait fête à cette œuvre dont les hommes ont oublié l'ouvrier.

Outre une quantité innombrable de bassins, de grottes et de fontaines, de pavillons et d'arcs de triomphe, outre la chapelle consacrée à saint Udalrich, et érigée par Jules III en première chapelle de l'Allemagne;

Outre la grande place d'armes,

Les deux arsenaux.

Le jeu de balle de l'électeur Charles,

La ménagerie des lions,

La volière,

La maison des oiseaux,

La maison du plumage,

La grande chancellerie.

L'hôtel des monnaies, flanqué de quatre tourelles.

Le château de Heidelberg contenait et soudait, dans sa magnifique unité, huit palais de huit princes et de huit époques difi-érentes :

Un du quatorzième siècle, le palais du pfolzgraf Rodolphe I";

Un du quinzième siècle, le palais de l'empereur Rupert;

Trois du seizième, le palais de Louis V, le palais de Frédéric II, et le palais d'Othon-Henri;

Trois du dix-septième, le palais de Frédéric IV, le palais de Frédéric V et le palais d'Elisabeth.

Sa ruine se compose aujourd'hui de toutes ces ruines.

Sans compter les tourelles, les gloriettes et les lanternes -escaliers du dedans, il y avait neuf tours extérieures :

La tour Charles;

La Rondelle;

La Grosse-Tour ;

La tour de Frédéric le Victorieux ;

La tour Jamais-Vide ;

La tour de Communication;

La tour du Géant;

La tour Octogone;

Et cette tour de la Librairie qui a renfermé la Bibliothèque palatine du Vatican, et dont en 1622 les manuscrits grecs et les missels byzantins servirent de litière, faute de paille, aux chevaux de l'armée impériale.

Cinq de ces tours subsistent encore :

La tour de la Librairie;

La tour Octogone;

La Grosse-Tour;

La tour Fendue ;

Et la tour du Géant, la seule qui soit carrée.

Bizarre destinée! ce prodigieux palais, qui a été le théâtre des fêtes et des guerres, qui a été la demeure des comtes du Rhin et des ducs de Bavière, des rois de Bohême et des empereurs d'Allemagne, n'est plus aujourd'hui que l'enveloppe compliquée d'un tonneau.

Le souterrain de Tournus est une église, le souterrain de Saint-Denis est un sépulcre, le souterrain de Heidelberg est une cave.

Quand on a traversé ces décombres grandioses, cet écroulement épique, ces salles d'armes démolies, ces palais pleins de mousses, de ronces, d'ombre et d'oubli, ces tours qui ont chancelé comme des hommes ivres et qui sont tombées comme des hommes morts, ces vastes cours où, il y a deux cents ans à peine, le lansquenet se tenait debout sur le perron, la pique haute, tout ce grand édifice et toute cette grande histoire, un homme vient à vous avec une lanterne, vous ouvre une porte basse, vous montre un escalier sombre, et vous fait signe de descendre. On descend, la voûte est obscure, la crypte est recueillie. Les soupiraux jettent un demi-jour religieux, on s'attend aux tombeaux des palatins, on trouve une grosse tonne, une fantaisie pantagruélique, un trône pour un Ramponneau colossal. Quand on aperçoit cette chose étrange, on croit en-

tendre dans les ténèbres de cette ruine l'immense éclat de rire de Gargantua.

Le Gros Tonneau dans le manoir de Heidelberg, c'est Rabelais logé chez Homère.

Le Gros Tonneau, couché sur le ventre dans la vaste cave qui l'abrite, présente l'aspect d'un navire sous la cale. Il a vingt-quatre pieds de diamètre et trente-trois pieds de long. Il porte à sa face antérieure un écusson rocaille où est sculpté le chiffre de l'électeur Charles-Théodore. Deux escaliers à deux étages serpentent alentour et montent jusqu'à une plate-forme posée sur son dos. Il contient deux cent trente-six foudres, chaque foudre contient douze cents doubles bouteillesjd'où il suit qu'il y a dans la grosse tonne de Heidelberg cinq cent soixante-six mille quatre cents bouteilles ordinaires. On la remplissait par un trou percé dans la voûte au-dessus de la bonde, et on la vidait avec une pompe qui est encore là suspendue au mur. Cette futaille monstre a été pleine trois fois de vin du Rhin. La première fois qu'elle fut remplie, l'électeur dansa avec sa cour sur la plate-forme qui la surmonte. Depuis 1770 elle est vide.

Le vin s'y améliorait.

Au reste, cette tonne n'est pas l'ancien Gros Tonneau de Heidelberg, couvert de si curieuses sculptures et construit en 1595, par l'électeur Jean- Casimir, pour solenniser je ne sais quelle réconciliation de luthériens et de calvinistes. Charles -Théodore l'a fait démolir vers 1750 pour bâtir celui-ci, qui est plus grand, mais moins orné.

Outre le Gros Tonneau, les caveaux du château palatin, dont les profondeurs s'ouvrent de toutes parts comme des antres, renfermaient ce qu'on appelait les petits tonneaux. Ces petits tonneaux n'avaient guère que la hauteur d'un premier étage. Il y en avait dix ou douze. Il n'en reste plus qu'un, qu'on m'a montré dans sa cellule à quelques pas de la grande tonne. Il ne contenait que le cinquième du gros tonneau. C'est un fort bel assemblage de douves en bois de chêne, fabriqué au temps de Louis XIII, orné par les électeurs palatins de l'écusson de Bavière et de trois têtes de lion sur chacune de ses faces, et, par les soldats français, de quelques coups de hache. C'était en 1799. Le tonneau était plein de vin du Rhin, nos soldats voulurent l'enfoncer. Le tonneau tint bon. Ils avaient brisé les murailles de la citadelle, ils ne purent faire brèche au tonneau. Ce petit tonneau est vide depuis 1800.

En se promenant dans l'ombre que jette la grosse tonne, on aperçoit tout à coup, derrière des madriers qui l'étançonnent, une singulière statue de bois, sur laquelle un soupirail jette un rayon blafard. C'est une espèce de petit vieillard jovial, grotesquement accoutré, à côté duquel une grossière

horloge pend accrochée à un clou. Une ficelle sort de dessous cette horloge, vous la tirez, l'horloge s'ouvre brusquement, et laisse échapper une queue de renard qui vient vous frapper le visage. Ce petit vieillard, c'est un bouffon de cour; cette horloge, c'est sa bouffonnerie.

Voilà la seule chose qui palpite et remue encore dans le château de Heidelberg, la farce d'un bouffon de roi. Là-haut, dans les décombres, Charlemagne n'a plus de sceptre, Frédéric le Victorieux n'a plus de tour, le roi de Bohême n'a plus de bras, Frédéric II n'a plus de tête, le royal globe de Frédéric Va été brisé dans sa main par un boulet, cet autre globe royalj tout est tombé, tout a fini, tout s'est éteint, hormis ce bouffon. Il est encore là, lui, il est debout, il respire, il dit : — Me voici! il a son habit bleu, son gilet extravagant, sa perruque de fou mi-partie verte et rouge; il vous regarde, il vous arrête, il vous tire par la manche, il vous fait sa grosse pasquinade stupide, et il vous rit au nez. A mon sens, ce qu'il y a de plus lugubre et de plus amer dans cette ruine de Heidelberg, ce ne sont pas tous ces princes et tous ces rois morts, c'est ce bouffon vivant.

C'était le fou du palatin Charles-Philippe. Il s'appelait perkeo. Il était haut de trois pieds six pouces, comme sa statue, au-dessous de laquelle son nom est gravé. Il buvait quinze doubles bouteilles de vin du Rhin par jour. C'était là son talent. Il faisait beaucoup rire, vers 1710, l'électeur palatin de Bavière et l'empereur d'Allemagne, ces ombres qui passaient alors.

Un jour que plusieurs princes étrangers étaient chez le palatin, on mesura Perkeo à l'un de ces grands grenadiers de Frédéric I'"', roi de Prusse, lesquels, bottés à talons hauts et coiffés de leurs immenses bonnets à poil, étaient obligés de descendre les escaliers des palais à reculons. Le fou dépassait à peine la botte du grenadier. Cela jît très fort rire, dit un narrateur du temps. Pauvres princes d'une époque décrépite, occupés de nains et de géants, et oubliant les hommes!

Quand Perkeo n'avait pas bu ses quinze bouteilles, on le fouettait.

Au fond, dans la gaîté grimaçante de ce misérable, il y avait nécessairement du sarcasme et du dédain. Les princes, dans leur tourbillon, ne s'en apercevaient pas. Le rayonnement splendide de la cour palatine couvrait les lueurs de haine qui éclairaient par instants ce visage; mais aujourd'hui, dans l'ombre des ruines, elles reparaissent; elles font lire distinctement la pensée secrète du bouffon. La mort, qui a passé sur ce rire, en a ôté la facétie et n'y a laissé que l'ironie.

Il semble que la statue de Perkeo raille celle de Charlemagne.

11 ne faut pas retourner voir Perkeo. La première fois il attriste, la seconde fois il effraie. Rien de plus sinistre que le rire immobile. Dans ce palais désert, près de ce tonneau vide, on songe à ce pauvre fou battu par ses

lUPntumiF. ^ATIOitALE.

maîtres quand il n'était pas ivre, et ce masque hideusement joyeux fait peur. Ce n'est même plus le rire d'un bouffon qui se moque, c'est le ricanement d'un démon qui se venge. Dans cette ruine pleine de fantômes, Perkeo aussi est un spectre.

Pardon, cher Louis, si je profite de la transition; mais, à propos de fantômes, je puis bien vous parler de revenants. Il y en a, dit-on, et beaucoup, dans le manoir de Heidelberg. Ils s'y promènent dans les nuits de pleine lune et dans les nuits d'orage. Tantôt c'est Jutha, la femme d'Anthyse, duc des francs, qui s'assied, pâle et couronnée, sous les petites ogives de la gloriette de Louis le Barbu. Tantôt ce sont les deux francs-juges, deux chevaliers noirs qu'on voit marcher à côté de la statue de Jupiter sur la frise inaccessible du palais d'Othon- Henri. Tantôt ce sont les musiciens bossus, démons familiers qui sifflent des airs sataniques dans les combles de la chapelle. Tantôt c'est la Dame Blanche qui passe sous les voûtes, et dont on entend la voix. C'est cette dame blanche qui apparut, dit-on, en 1655 dans le rittersaal d'Othon-Henri au comte Frédéric de Deux-Ponts et lui prédit la chute du Palatinat. Du temps des palatins, elle se montrait chaque fois qu'un des souverains du pays devait mourir. Elle ne revient pas pour les grands-ducs de Bade. Il paraît qu'elle ne reconnaît point le traité de Lunéville.

Voilà, cher Louis, les diables que les touristes cherchent dans ce vieux palais. Quant à moi, je dois en convenir, je n'y ai vu d'autres diables, et même d'autres touristes, qu'un jour, vers midi, deux de ces immenses ramoneurs de la Forêt-Noire, lesquels étaient venus visiter en artistes et en connaisseurs la phénoménale cheminée des palatins, et s'extasiaient dessous, et qui, tout noirs, avec leurs dents blanches, agitant de leurs deux bras ce vaste manteau qu'ils portent en châle, avaient l'air de deux grandes chauvessouris de l'Odéon mettant en scène Robin-des-Bois dans les ruines de Heidelberg.

Aucun genre de dévastation n'a manqué à ce château. Jusqu'ici je vous ai parlé de M. de Tilly, du comte de Birkenfeld, du maréchal de Lorges, de l'empereur d'Allemagne et du roi de France, des grands démolisseurs. Je ne vous ai rien dit des petits. Quand on regarde la trace des lions on n'aperçoit pas celle des rats. Heidelberg a eu pourtant ses rats. Les ravageurs infimes, les architectes officiels, se sont rués sur ce monument comme s'il était en France, comme s'il était à Paris. Des invalides qu'on y avait logés ont mutilé le vieil édifice avec une haine de ruine à ruine. Ils ont complètement démoli deux frontons sur quatre dans la chambre à coucher d'Othon- Henri. Des anglais ont brisé à coups de marteau pour les emporter les cariatides-pilastres de la salle à manger. Un architecte, chargé de construire

un conduit d'eau de Heidelberg à Mannheim, a jeté bas les voûtes de la salle des Chevaliers, afin de faire avec les briques du ciment pour ses aqueducs. Vous vous souvenez que notre grille de la place Royale, monument rare et complet de la serrurerie du dix-septième siècle, cette bonne vieille grille dont parle M™ de Sévigné, qui avait vu passer les oiseaux des Tournelles, qu'avaient coudoyée Corneille allant chez Marion de- Lorme et Molière allant chez Ninon de Lenclos, a été vendue cette année, devant ma porte, mq som la livre. Eh bien, cher Louis, les niais quelconques qui ont fait cette bêtise ne l'ont pas même inventée. Les niais créateurs de la chose étaient de Heidelberg; eux ne sont que les niais plagiaires. Il y avait autour du perron d'Othon-Henri une admirable rampe de fer de la renaissance. Les architectes de la ville l'ont fait vendre au poids et à moins de six liards la livre. Je cite le texte même du marché. Qu'en dites- vous? Ces six liards-là valent bien nos cinq sous.

Vous m'avez oublié sans doute sur la colline du petit Geissberg, où j'étais quand je me suis mis à vous parler du château de Heidelberg; et je m'y suis oublié moi-même , tant j'y avais été saisi d'une rêverie profonde. La nuit était venue, des nuées s'étaient répanduessur leciel, la lune était montée presque au zénith, que j'étais encore assis sur la même pierre, regardant les ténèbres que j'avais autour de moi et les ombres que j'avais en moi. Tout à coup le clocher de la ville a sonné l'heure sous mes pieds, c'était minuit; je me suis levé et je suis redescendu. Le chemin qui mène à Heidelberg passe devant les ruines. Au moment où j'y arrivais, la lune, voilée par des nuages diffus et entourée d'un immense halo, jetait une clarté lugubre sur ce magnifique amas d'écroulements. Au delà du fossé, à trente pas de moi, au milieu d'une vaste broussaille, la tour Fendue, dont je voyais l'intérieur, m'apparaissait comme une énorme tête de mort. Je distinguais les fosses nasales, la voûte du palais, la double arcade sourcilière, le creux profond et terrible des yeux éteints. Le gros pilier central avec son chapiteau était la racine du nez. Des cloisons déchirées faisaient les cartilages. En bas, sur la pente du ravin, les saillies du pan de mur tombé figuraient affreusement la mâchoire. Je n'ai de ma vie rien vu de plus mélancolique que cette grande tête de mort posée sur ce grand néant qui s'appelle le château des Palatins.

La ruine, toujours ouverte, est déserte à cette heure. L'idée m'a pris d'y entrer. Les deux géants de pierre qui gardent la tour Carrée m'ont laisse

passer. J'ai franchi le porche noir sous lequel pend encore la vieille herse de fer, et j'ai pénétré dans la cour. La lune avait presque disparu sous les nuées. Il ne venait du ciel qu'une clarté blême.

Louis, rien n'est plus grand que ce qui est tombé. Cette ruine, éclairée de cette façon, vue à cette heure, avait une tristesse, une douceur et une majesté inexprimables. Je croyais sentir dans le frissonnement à peine distinct des arbres et des ronces je ne sais quoi de grave et de respectueux. Je n'entendais aucun pas, aucune voix, aucun souffle. Il n'y avait dans la cour ni ombres ni lumières; une sorte de demi-jour rêveur modelait tout, éclairait tout et voilait tout. L'enchevêtrement des brèches et des crevasses laissait arriver jusqu'aux recoins les plus obscurs de faibles rayons de lune; et dans des profondeurs noires, sous des voûtes et des corridors inaccessibles, je voyais des blancheurs se mouvoir lentement.

C'était l'heure où les façades des vieux édifices abandonnés ne sont plus des façades, mais des visages.

Je m'avançais sur le pavé inégal et montueux sans oser faire de bruit, et • j'éprouvais entre les quatre murs de cette enceinte cette gêne étrange, ce sentiment indéfinissable que les anciens appelaient Vhorreur des bois sacrés. Il y a une sorte de terreur insurmontable dans le sinistre mêlé au superbe. Cependant j'ai gravi les marches vertes et humides du vieux perron sans rampe, et je suis entré dans le vieux palais sans toit d'Othon-Henri. Vous allez rire peut-être; mais je vous assure que marcher la nuit dans des chambres qui ont été habitées par des hommes, dont les portes sont décorées, dont les compartiments ont encore leur signification distincte; se dire : — Voici la salle à manger, voici la chambre à coucher, voici l'alcôve, voici la cheminée, — et sentir de l'herbe sous ses pieds, et voir le ciel au-dessus de sa tête, c'est effrayant. Une chambre qui a encore la figure d'une chambre, et dont le plafond a é:é enlevé par une main invisible comme le couvercle d'une boîte, devient une chose lugubre et sans nom. Ce n'est plus une maison, ce n'est pas une tombe. Dans un tombeau on sent l'âme de l'homme; dans ceci on sent son ombre.

Au moment où j'allais passer du vestibule dans la salle des Chevaliers, je me suis arrêté. Il y avait là un bruit singulier, d'autant plus distinct, qu'un silence sépulcral remplissait le reste de la ruine. C'était une sorte de râlement, faible, strident, continu, mêlé par instants d'un petit martellement sec et rapide, qui tantôt paraissait venir du fond des ténèbres, d'un point éloigné du taillis ou de l'édifice, tantôt semblait sortir de dessous mes pieds, d'entre les fentes du pavé. D'où venait ce bruit.'' de quel être nocturne était-ce le cri ou le frappement? Je l'ignore, mais cela ressemblait au grincement d'un métier, et je ne pouvais m'empêcher de songer, en l'écoutant, à ce

hideux fileur des légendes q^ui file la nuit dans les ruines de la corde pour les gibets.

Du reste, rien, personne, aucun être vivant. La salle était déserte comme tout le palais. J'ai heurté le pavé de ma canne, le bruit a cessé, puis a recommencé un moment après. J'ai heurté encore, il a cessé, puis il a recommencé. D'ailleurs, je n'ai rien vu qu'une grande chauve-souris effrayée, que le choc de ma canne sur la dalle avait fait sortir d'une des consoles sculptées de la muraille, et qui promenait au-dessus de ma tête ce funèbre vol circulaire qui semble fait pour l'intérieur des tours effondrées.

Vous dirai-je tout.^ Pourquoi non .'' N'êtes-vous pas l'homme qui comprenez tous les rêves de l'esprit? Il me semblait que je gênais quelqu'im dans cette ruine. Qiai.'' je l'ignore. Mais il est certain que je troublais un mystère. La nuit était là, seule; je l'avais dérangée. Tous les habitants surnaturels de cette royale masure fixaient à la fois sur moi leur prunelle vague et effarée. Les tritons, les satyres, les sirènes à double queue, l'amour ailé qui joue depuis trois siècles avec une guirlande sur le seuil de la salle des Chevaliers, les deux Victoires nues que les invalides ont mutilées, les cariatides cachées sous des arbustes de pourpre, les chimères qui tiennent des anneaux dans leurs dents, les naïades qui écoutent tomber l'eau de pierre de leur urne, avaient je ne sais quoi d'irrité et de triste; le rictus des mascarons prenait une expression étrange; une lueur faisait saillir lugubrement dans l'ombre cette sombre Isis du vestibule à laquelle les pluies qui la rongent et l'estompent ont donné le sourire indéfinissable des figures de Prud'hon; deux sphinx casqués, à mamelles de femmes et à oreilles de faunes, paraissaient chuchoter à voix basse en me regardant, transversa tueiites; et je croyais entendre respirer les lions de la cheminée sous la broussaille où ils se sont tapis depuis que le pied du palatin pensif ne se pose plus sur leur crinière de marbre. Quelque chose d'immobile et de terrible palpitait autour de moi sur toutes ces murailles, et, chaque fois que je m'approchais d'une porte ténébreuse ou d'un coin brumeux, j'y voyais vivre un regard mystérieux.

Etes-vous visionnaire comme moi.^* Avez-vous éprouvé cela.'' Les statues dorment le jour; mais, la nuit, elles se réveillent et deviennent fantômes.

Je suis sorti du palais d'Othon et je suis rentré dans la cour, toujours poursuivi par le petit bruit bizarre que faisait un veilleur quelconque dans la salle des Chevaliers.

Au moment où je venais de redescendre le perron, la lune a surgi tout à coup pure et brillante dans une large déchirure des nuages; le palais à double fronton de Frédéric IV m'est apparu subitement, magnifique, éclairé comme en plein jour, avec ses seize géants pâles et formidables; tandis qu'à ma droite la façade d'Othon, dressée toute noire sur le ciel lumineux, lais-

sait échapper d'éblouissants rayons de lune par ses vingt-quatre fenêtres à la fois.

Je vous ai dit éclairé comme en plein jour ; j'ai tort, c'était tout ensemble plus et moins. La lune dans les ruines est mieux qu'une lumière, c'est une harmonie. Elle ne cache aucun détail et elle n'exagère aucune cicatrice; elle jette un voile sur les choses brisées et ajoute je ne sais quelle auréole brumeuse à la majesté des vieux édifices. Il vaut mieux voir un palais ou un cloître écroulé la nuit que le jour. La dure clarté du soleil fatigue les ruines et importune la tristesse des statues.

A leur tour, ces ombres des empereurs et des palatins m'ont regardé ; j/'/;/;/lacra. Chose singulière, il m'avait semblé, l'instant d'auparavant, que les sirènes, les nymphes et les chimères me regardaient avec colère; il me semblait maintenant que tous ces vieux princes redoutables attachaient sur moi, chétif passant, un œil bon et hospitalier. Quelques-uns paraissaient encore plus grands sous le rayonnement fantastique de la lune. L'un deux, qui a été atteint et à demi renversé par une bombe, Jean -Casimir, adossé à la muraille, avec sa face blême, son nez aquilin et sa longue barbe, avait l'air de Henri IV exhumé.

Je suis sorti du palais par le jardin, et en redescendant je me suis encore arrêté un instant sur une des terrasses inférieures. Derrière moi, la ruine, cachant la lune, faisait à mi-côte un gros buisson d'ombre d'où jaillissaient dans toutes les directions à la fois de longues lignes sombres et lumineuses rayant le fond vague et vaporeux du paysage. Au-dessous de moi gisait Heidelberg assoupie, étendue au fond de la vallée le long de la montagne, toutes lumières éteintes, toutes portes fermées; sous Heidelberg, j'entendais passer le Neckar, qui semblait parler à demi-voix à la colline et à la plaine; et les pensées qui m'avaient rempli toute la soirée, le néant de l'homme dans le passé, l'infirmité de l'homme dans le présent, la grandeur de la nature et l'éternité de Dieu, me revenaient toutes ensemble, comme représentées par une triple figure, tandis que je descendais à pas lents dans les ténèbres, entre cette rivière toujours éveillée et vivante, cette ville endormie et ce palais mort.

TosrscRïvrvM.

Carlsrûhe, novembre.

Cher Louis, voilà cette lettre interminable finie. Louez Dieu et pardonnez-moi. Ne lisez pas l'in-folio que je vous envoie, mais venez voir Heidelberg.

Je viens de faire une magnifique tournée dans la Berg-Strasse. J'ai eu de la boue et de la neige, mais vous savez que je suis un peu montagnard. J'ai seulement beaucoup souflFert, non du froid, mais des poêles. Figurezvous que, depuis que je suis en Allemagne, je n'ai pas encore pu réussir à me procurer un feu de cheminée, un tison allumé, un fagot flambant. Ils n'ont que d'affreux poêles dont les tuyaux se tordent dans les chambres comme des serpents. Il sort de là une vilaine chaleur traître qui vous fait bouillir la tête et vous glace les pieds. Ici on ne se chauffe pas, on s'asphyxie.

A ce petit inconvénient près, — l'asphyxie soir et matin, — le pays est vraiment admirable. Il pleut toute la nuit; j'entends, tout en dormant, les averses faire rage contre mes vitres; je m'attends à d'horribles journées mouillées; mais, je ne sais comment cela se fait, le matin les nuées se déchirent, les brumes s'envolent, et je vois les plus belles choses du monde.

Nocte pluit tota, redeunt spectacula mane.

Adieu, cher ami. A bientôt. Dans quelques semaines je serrerai votre bonne main. Aimez-moi.

LETTRE XXIX

Ce qu'on voit d'une fenêtre de la Maison-Rouge. — Parallèle entre le postillon badois et le postillon français , où l'auteur ne se montre pas aveuglé par l'amour-propre national. — Une nuit horrible. — Nouvelle manière d'être tiré à quatre chevaux.

— Description complète et détaillée de la ville de Sézanne. — Peinture approfondie et minutieuse de Phalsbourg. — Vitr\'-sur-Marne. — Bar-le-Duc. — L'auteur fait des platitudes aux naïades. — Tout être a l'odeur de ce qu'il mange. — Théorie de l'architecture et du climat. — Haute statistique à propos des confitures de Bar. — L'auteur songe aune chose qui faisait la joie d'un enfant. — Paysages.

— Ligny. — Toul. — La cathédrale. — L'auteur dit son fait à la cathédrale d'Orléans. — Nancy. — Croquis galant de la place de l'Hôtel-de-Ville. — Théorie et apologie du rococo. — Réveil en malle-poste au point du jour. — Vision magnifique. — La côte de Saverne. — Paragraphe qui commence dans le ciel et qui finit dans un plat à barbe. — Les paysans. — Les rouliers. — Wasselonne. — La route tourne. — Apparition du Munster.

Strasbourg, août.

Me voilà à Strasbourg, mon ami. J'ai ma fenêtre ouverte sur la place d'Armes. J'ai à ma droite un bouquet d'arbres, à ma gauche le Munster, dont les cloches sonnent à toute volée en ce moment, devant moi au fond delà place une maison du seizième siècle, fort belle, quoique badigeonnée en jaune avec contrevents verts ; derrière cette maison, les hauts pignons d'une vieille nef où est la bibliothèque de la vilk} au milieu de la place, une baraque en bois d'où sortira, dit-on, un monument pour Kléber; tout autour, un cordon de vieux toits assez pittoresques; à quelques pas de ma fenêtre, une lanterne-potence au pied de laquelle baragouinent quelques gamins allemands, blonds et ventrus. De temps en temps, une svelte chaise de poste anglaise, calèche ou landau, s'arrête devant la porte de la Maison-Kouge — que j'habite, — avec son postillon badois. Le postillon badois est charmant; il a une veste jaune vif, un chapeau noir verni à large galon d'argent, et porte en bandoulière un petit cor de chasse avec une énorme touffe de glands rouges au milieu du dos. Nos postillons, à nous, sont hideux; le postillon de Longjumeau est un mythe; une vieille blouse crottée avec un affreux bonnet de coton, voilà le postillon français. Maintenant, sur le tout, postillon badois, chaise de poste, gamins allemands, vieilles maisons, arbres, baraques et clocher, posez un joli ciel mêlé de bleu et de nuages, et vous aurez une idée du tableau.

J'ai eu, du reste, peu d'aventures; j'ai passé deux nuits en malle-poste, ce qui m'a laissé une haute idée de la solidité de notre machine humaine.

C'est une horrible chose qu'une nuit en malle-poste. Au moment du départ tout va bien, le postillon fait claquer son fouet, les grelots des chevaux babillent joyeusement, on se sent dans une situation étrange et douce, le mouvement de la voiture donne à l'esprit de la gaîté et le crépuscule de la mélancolie. Peu à peu la nuit tombe, la conversation des voisins languit, on sent ses paupières s'alourdir, les lanternes de la malle s'allument, elle relaie, puis repart comme le vent; il fait tout à fait nuit, on s'endort. C'est précisément ce moment-là que la route choisit pour devenir affreuse; les bosses et les fondrières s'enchevêtrent; la malle se met à danser. Ce n'est plus une route, c'est une chaîne de montagnes avec ses lacs et ses crêtes, qui doit faire des horizons magnifiques aux fourmis. Alors deux mouvements contraires s'emparent de la voiture et la secouent avec rage comme deux énormes mains qui l'auraient empoignée en passant; un mouvement d'avant en arrière et d'arrière en avant, et un mouvement de gauche à droite et de droite à gauche, — le tangage et le roulis. Il résulte de cette heureuse complication que toute secousse se multiplie par elle-même à la hauteur des essieux, et qu'elle monte à la troisième puissance dans l'intérieur de la voiture; si bien qu'un caillou gros comme le poing vous fait cogner huit fois de suite la tête au même endroit, comme s'il s'agissait d'y enfoncer un clou. C'est charmant. A dater de ce moment-là, on n'est plus dans une voiture, on est dans un tourbillon. Il semble que la malle soit entrée en fureur. La confortable malle inventée par M. Conte se métamorphose en une abominable patache, le fauteuil Voltaire n'est plus qu'un infâme tape-cul. On saute, on danse, on rebondit, on rejaillit contre son voisin, — tout en dormant. Car c'est là le beau de la chose, on dort. Le sommeil vous tient d'un côté, l'infernale voiture de l'autre. De là un cauchemar sans pareil. Rien n'est comparable aux rêves d'un sommeil cahoté. On dort et l'on ne dort pas, on est tout à la fois dans la réalité et dans la chimère. C'est le rêve amphibie. De temps en temps on entr'ouvre la paupière. Tout a un aspect difforme, surtout s'il pleut, comme il faisait l'autre nuit. Le ciel est noir, ou plutôt il n'y a pas de ciel, il semble qu'on aille éperdument à travers un gouffre; les lanternes de la voiture jettent une lueur blafarde qui rend monstrueuse la croupe des chevaux; par intervalles, de farouches tignasses d'ormeaux apparaissent brusquement dans la clarté, et s'évanouissent; les flaques d'eau pétillent et frémissent sous la pluie comme une friture dans la poêle; les buissons prennent des airs accroupis et hostiles; les tas de pierres ont des tournures de cadavres gisants; on regarde vaguement; les arbres de la plaine ne sont plus des arbres, ce sont des géants hideux qu'on croit voir s'avancer

lentement vers le bord de la route ; tout vieux mur ressemble à une énorme mâchoire édentée. Tout à coup un spectre passe en étendant les bras. Le jour, ce serait tout bonnement le poteau du chemin, et il vous dirait honnêtement : Koiite de Coulommiers a Sé'mnne. La nuit, c'est une larve horrible qui semble jeter une malédiction au voyageur. Et puis, je ne sais pourquoi on a l'esprit plein d'images de serpents; c'est à croire que des couleuvres vous rampent dans le cerveau; la ronce siffle au bord du talus comme une poignée d'aspics ; le fouet du postillon est une vipère volante qui suit la voiture et cherche à vous mordre à travers la vitre; au loin, dans la brume, la ligne des collines ondule comme le ventre d'un boa qui digère, et prend dans les grossissements du sommeil la figure d'un dragon prodigieux qui entourerait l'horizon. Le vent râle comme un cyclope fatigué e: vous fait rêver à quelque ouvrier effrayant qui travaille avec douleur dans les ténèbres. — Tout vit de cette vie affreuse que les nuits d'orage donnent aux choses.

Les villes qu'on traverse se mettent aussi à danser, les rues montent et descendent perfiendiculairement, les maisons se penchent pêle-mêle sur la voiture, et quelques-unes y regardent avec des yeux de braise. Ce sont celles qui ont encore des fenêtres éclairées.

Vers cinq heures du matin, on se croit brisé; le soleil se lève, on n'y pense plus.

'Voilà ce que c'est qu'une nuit en malle-poste, et je vous parle ici des nouvelles malles, qui sont d'ailleurs d'excellentes voitures le jour, quand la route est bonne, — ce qui est rare en France.

Vous pensez bien, cher ami, qu'il me serait difficile de vous donner idée d'un pays parcouru de cette manière. J'ai traversé Sézanne, et voici ce qui m'en reste : une longue rue délabrée, des maisons basses, une place avec une fontaine, une boutique ouverte où un homme éclairé d'une chandelle rabote une planche. J'ai traversé Phalsbourg, et voici ce que j'en ai garde : un bruit de chaînes et de ponts-levis, des soldats regardant avec des lanternes, et de noires portes fortifiées sous lesquelles s'engouffrait la voiture.

De Vitry-sur-Marne à Nancy, j'ai voyagé au jour. Je n'ai rien vu de bien remarquable. 11 est vrai que la malle-poste ne laisse rien voir.

Vitry-sur-Marne est une place de guerre rococo. Saint-Dizier est une longue et large rue bordée çà et là de belles maisons Louis XV en pierre de taille. Bar-le-Duc est assez pittoresque; une jolie rivière y passe. Je suppose que c'est l'Ornain; mais je n'affirme rien en fait de rivière, depuis qu'il m'est arrivé de soulever toute la Bretagne pour avoir confondu la Vilaine avec le Couesnon. Les naïades sont susceptibles, et je ne me soucie pas de me colleter avec des fleuves aux cheveux verts. Mettez donc que je n'ai rien dit.

A propos, j'ai fait tout ce voyage accosté d'un brave notaire de province qui a son officine dans je ne sais plus quelle petite ville du midi, et qui va passer ses vacances à Bade, parce que, dit-il, tout h monde va a Bade. Aucune conversation possible, bien entendu. Ce digne tabellion sent le papier timbré comme le lapin de clapier sent le chou.

Du reste, comme le voyage rend causeur, j'ai essayé de l'entamer de cent façons pour voir si je le trouverais matigeahk, comme parle Diderot. Je l'ai ébréché de tous les côtés, mais je n'ai rien pu casser qui ne fût stupide. Il y a beaucoup de gens comme cela. J'étais comme ces enfants qui veulent à toute force mordre dans un faux bonbon; ils cherchent du sucre, ils trouvent du plâtre.

La ville de Bar est dominée par un immense coteau vignoble qui est tout vert en août, et qui , au moment où j'y passais, s'appuyait sur un ciel tout bleu. Rien de cru dans ce bleu et dans ce vert, qu'enveloppait chaudement un rayon de soleil. Aux environs de Bar-le-Duc la mode est que les maisons de quelque prétention aient, au lieu de porte bâtarde, un petit porche en pierre de taille, à plafond carré, élevé sur perron. C'est assez joli. Vous savez que j'aime à noter les originalités des architectures locales, je vous ai dit cela cent fois, quand l'architecture est naturelle et non frelatée par les architectes. Le climat s'écrit dans l'architecture. Pointu, un toit prouve la pluie; plat, le soleil; chargé de pierres, le vent.

Du reste, je n'ai rien remarqué à Bar-le-Duc, si ce n'est que le courrier de la malle y a commandé quatre cents pots de confitures pour sa vente de l'année, et qu'au moment où je sortais de la ville il y entrait un vieux cheval éclopé, qui s'en allait sans doute chez l'équarrisseur. Vous souvient-il de ce fameux saval de notre douce enfant, de notre chère petite D., lequel est resté si longtemps exposé à tous les ouragans et fondant sous toutes les pluies dans un coin du balcon de la place Royale, avec un nez en papier gris, ni oreilles ni queue, et plus rien que trois roulettes? C'est mon pauvre cheval de Bar-le-Duc.

De Vitry à Saint-Dizier, le paysage est médiocre. Ce sont de grosses croupes à blé, tondues, rousses, d'un aspect maussade en cette saison. Plus de laboureurs, plus de moissonneurs, plus de glaneuses marchant pieds nus, tête baissée, avec une maigre gerbe sous le bras. Tout est désert. De temps en temps un chasseur et un chien d'arrêt, immobiles au haut d'une colline, se dessinent en silhouette sur le clair du ciel.

On ne voit pas les villages; ils sont blottis entre les collines, dans de petites vallées vertes au fond desquelles coule presque toujours un petit ruisseau. Par instants on aperçoit le bout d'un clocher.

Une fois, ce bout de clocher m'a présenté un aspect singulier. La colline

était vertCj c'était du gazon. Au-dessus de cette colline, on ne voyait absolument rien que le chapeau d'étain d'une tour d'église, lequel semblait posé exactement sur le haut du coteau. Ce chapeau était de forme flamande. (En Flandre, dans les églises de village, le clocher a la forme de la cloche.) Vous voyez cela d'ici, un immense tapis vert sur lequel on eût dit que Gargantua avait oublié sa sonnette.

Après Saint-Dizier la route est agréable. Une fraîche chevelure d'arbres se répand de tous les côtés, les vallons se creusent, les collines s'efflanquent et prennent par moments un faux air de montagnes. Ce qui aide à l'illusion, c'est que parfois, et malgré le joli aspect, la terre est maigre, le haut dçs collines est malade et pelé. On sent que la terre n'a pas la force de pousser sa sève jusque-là. Cela ne grandit les collines qu'en apparence; mais enfin cela les grandit.

Une jolie ville, c'est Ligny. Trois ou quatre collines en se rencontrant ont fait une vallée en étoile. Les maisons de Ligny sont toutes entassées au fond de cette vallée, comme si elles avaient glissé du haut des collines. Cela fait une petite ville ravissante à voir; et puis il y a une jolie rivière et deux belles tours en ruine. Ces collines sont charmantes, elles ont l'obligeance de forcer la malle-poste à monter au pas, si bien que j'ai pu descendre, suivre la voiture à pied et voir la ville.

J'ai des doutes à l'endroit de la cathédrale de Toul. Je la soupçonne d'avoir quelque affinité avec la cathédrale d'Orléans, cette odieuse église qui de loin vous fait tant de promesses, et qui de près n'en tient aucune. Cependant j'ai moins mauvaise idée de l'église de Toul; il est vrai que je ne l'ai pas vue de près. Toul est dans une vallée, la malle y descend au galop; le soleil se couchait, il jetait un admirable rayon horizontal sur la façade de la cathédrale; l'édifice a un aspect de vétusté singulière, il a de la masse, c'était très beau. En approchant j'ai cru voir qu'il y avait au moins autant de délabrement que de vieillesse, que les tours étaient octogones, ce qui m'a déplu, et qu'elles étaient surmontées d'une balustrade pareille au couronnement des tours d'Orléans, ce qui m'a choqué. Cependant je ne condamne pas la cathédrale de Toul. Vue par l'abside, elle est assez belle. Au moment où nous passions le pont de Toul , mon compagnon de voyage m'a demandé si la maison de Lorraine n'était pas la même chose que la maison de Médicis.

Nancy, comme Toul, est dans une vallée, mais dans une belle, large et opulente vallée. La ville a peu d'aspect; les clochers de la cathédrale sont des poivrières Pompadour. Cependant je me suis réconcilié avec Nancy, d'abord parce que j'y ai dîné, et j'avais grand'faim; ensuite parce que la place de l'Hôtel-de- Ville est une des places rococo les plus jolies, les plus

gaies et les plus complètes que j'aie vues. C'est une décoration fort bien faite et merveilleusement ajustée avec toutes sortes de choses qui sont bien ensemble et qui s'entr'aident pour l'effet; des fontaines en rocaille, des bosquets d'arbres taillés et façonnés, des grilles de fer épaisses, dorées et ouvragées, ime statue du roi Stanislas, un arc de triomphe d'un style tourmenté et amusant, des façades nobles, élégantes, bien liées entre elles et disposées selon des angles intelligents. Le pavé lui-même, fait de cailloux pointus, est à compartiments comme une mosaïque. C'est une place marquise.

J'ai vraiment regretté que le temps ma»manquât pour voir en détail et à mon aise cette ville toute dans le style de Louis XV. L'architecture du dixhuitième siècle, quand elle est riche, finit par racheter son mauvais goût. Sa fantaisie végète et s'épanouit au sommet des édifices en buissons de fleurs si extravagantes et si touffues, que toute colère s'en va et qu'on s'y acoquine. Dans les climats chauds, à Lisbonne, par exemple, qui est aussi une ville rococo, il semble que le soleil ait agi sur cette végétation de pierre comme sur l'autre végétation. On dirait qu'une sève a circulé dans le granit; elle s'y est gonflée, s'y est fait jour et jette de toutes parts de prodigieuses branches d'arabesques qui se dressent enflées vers le ciel. Sur les couvents, sur les palais, sur les églises, l'ornement jaillit de partout, à tout propos, avec ou sans prétexte. Il n'y a pas à Lisbonne un seul fronton dont la ligne soit restée tranquille.

Ce qui est remarquable, et ce qui achève d'assimiler l'architecture du dix-huitième siècle à une végétation, j'en faisais encore l'observation à Nancy en côtoyant la cathédrale, c'est que, de même que le tronc des arbres est noir et triste, la partie inférieure des édifices Pompadour est nue, morose, lourde et lugubre. Le rococo a de vilains pieds.

J'arrivais à Nancy dimanche à sept heures du soir; à huit heures la malle repartait. Cette nuit a été moins mauvaise que la première. Étais-je plus fatigué.^ La route était-elle meilleure.^ Le fliit est que je me suis cramponné aux brassières de la voiture et que j'ai dormi. C'est ainsi que j'ai vu Phalsbourg.

Vers quatre heures du matin, je me suis réveillé. Un vent frais me frappait le visage, la voiture, lancée au grand galop, penchait en avant, nous descendions la fameuse côte de Saverne.

C'est là une des belles impressions de ma vie. La pluie avait cessé, les brumes se dispersaient aux quatre vents, le croissant traversait rapidement les nuées et par moments voguait librement dans un trapèze d'azur comme une barque dans un petit lac. Une brise, qui venait du Rhin, faisait frissonner les arbres au bord de la route. De temps en temps ils s'écartaient et me laissaient voir un abîme vague et éblouissant; au premier plan, une

futaie sous laquelle se dérobait la montagne; en bas, d'immenses plaines avec des méandres d'eau reluisant comme des éclairs; au fond, une ligne sombre, confuse et épaisse, — la Forêt-Noire, — tout un panorama magique entrevu au clair de lune. Ces spectacles inachevés ont peut-être plus de prestige encore que les autres. Ce sont des rêves qu'on touche et qu'on regarde. Je savais que j'avais sous les yeux la France, l'Allemagne et la Suisse, Strasbourg avec sa flèche, la Forêt-Noire avec ses montagnes, le Rhin avec ses détours; je cherchais tout, je supposais tout, et je ne voyais rien. Je n'ai jamais éprouvé de sensation plus extraordinaire. Mêlez à cela l'heure, la course, les chevaux emportés par la pente, le bruit violent des roues, le frémissement des vitres abaissées, le passage fréquent des ombres des arbres, les souffles qui sortent le matin des montagnes, une sorte de murmure que faisait déjà la plaine, la beauté du ciel, et vous comprendrez ce que je sentais. Le jour, cette vallée émerveille; la nuit, elle fascine.

La descente se fait en un quart d'heure. Elle a cinq quarts de lieue. — • Une demi-heure plus tard, c'était le crépuscule; l'aube à ma gauche étamait le bas du ciel, un groupe de maisons blanches couvertes de tuiles noires se découpait au sommet d'une colline, le véritable azur du jour commençait à déborder l'horizon, quelques paysans passaient déjà, allant à leurs vignes, une lumière claire, froide et violette luttait avec la lueur cendrée de la lune, les constellations pâlissaient, deux des pléiades avaient disparu, les trois chevaux du chariot descendaient rapidement vers leur écurie aux portes bleues, il faisait froid, j'étais gelé, il a fallu lever les vitres. Un moment près, le soleil se levait, et la première chose qu'il me montrait, c'était un notaire de village faisant sa barbe à sa fenêtre, le nez dans un miroir cassé, sous un rideau de calicot rouge.

Une lieue plus loin, les paysans devenaient pittoresques, les rouliers devenaient magnifiques; j'ai compté à l'un d'eux treize mulets attelés de chaînes largement espacées. On sentait l'approche de Strasbourg, la vieille ville allemande.

Tout en galopant nous traversions Wasselonne, long boyau de maisons étranglé dans la dernière gorge des Vosges du côté de Strasbourg. Là, je n'ai pu qu'entrevoir une singulière façade d'église surmontée de trois clochers ronds et pointus, juxtaposés, que le mouvement de la voiture a brusquement apportée devant ma vitre et tout de suite remportée en la cahotant comme une décoration de théâtre.

Tout à coup, à un tournant de la route, une brume s'est enlevée, et j'ai aperçu le Munster. Il était six heures du matin. L'énorme cathédrale, le sommet le plus haut qu'ait bâti la main de l'homme après la grande pyra-

IMPIIIUERII: XATIO^ALE.

mide, se dessinait nettement sur un fond de montagnes sombres d'une forme magnifique, dans lesquelles le soleil baignait çà et là de larges vallées. L'œuvre de Dieu faite pour les hommes, l'œuvre des hommes faite pour Dieu, la montagne et la cathédrale, luttaient de grandeur. Je n'ai jamais rien vu de plus imposant.

LETTRE XXX

La cathédrale. — La façade. — L'abside. — L'auteur s'exprime avec une extrême reserve sur le compte de son e'minence monseigneur le cardinal prince de Rohan , évê(^ue de Strasbourg. — Les vitraux. — La chaire. — Les fonts baptismaux. — Deux tombeaux. — Quelques âneries à propos d'un anglais. — Le bras gauche de la croix. — Le bras droit. — Le suisse malvenu et malmené. — Le Munster. — Qui l'auteur rencontre en y montant. — L'auteur sur le Munster. — Strasbourg à vol d'oiseau. — Panorama. — Statues des deux architectes du clocher de Strasbourg. — Saint-Thomas. — Le tombeau du maréchal de Saxe. — Autres tombeaux. — Au-dessus du prêtre, le curé; au-dessus du cure, l'eveque; au-dessus de réveque, le cardinal; au-dessus du cardinal, le pape; au-dessus du pape, le sacristain. — Le gros bedeau joufflu offre à l'auteur de le conduire dans une cachette. — Un comte de Nassau et une comtesse de Nassau sous verre. — Quelle est la dernière humiliation réservée à l'homme.

Septembre.

Hier j'ai visité l'église. Le Munster est véritablement une mers^eille. Les portails de l'église sont beaux, particulièrement le portail roman, il y a sur la façade de très superbes figures à cheval, la rosace est noble et bien coupée, toute la face de l'église est un poëme savamment composé. Mais le véritable triomphe de cette cathédrale, c'est la flèche. C'est une vraie tiare de pierre avec sa couronne et sa croix. C'est le prodige du gigantesque et du délicat. J'ai vu Chartres, j'ai vu Anvers, il me fallait Strasbourg.

L'église n'a pas été terminée. L'abside, misérablement tronquée, a été arrangée au goût du cardinal de Rohan, cet imbécile, l'homme du collier. Elle est hideuse. Le vitrail qu'on y a adapté a un dessin de tapis courant; c'est ignoble. Les autres vitraux sont beaux, excepté quelques verrières refaites, notamment celle de la grande rose. Toute l'église est honteusement badigeonnée; quelques parties de sculpture ont été restaurées avec quelque goût. Cette cathédrale a été touchée par toutes mains. La chaire est un petit édifice du quinzième siècle, gothique fleuri, d'un dessin et d'un style ravissants. Malheureusement on l'a dorée d'une façon stupide. Les fonts baptismaux sont de la même époque et supérieurement restaurés. C'est un vase entouré d'une broussaille de sculpture la plus merveilleuse du monde. A côté, dans une chapelle sombre, il y a deux tombeaux. L'un, celui d'un évêque du temps de Louis V, est cetre pensée redoutable que l'art gothique a exprimée sous toutes les formes : un lit sous lequel

est un tombeau, le sommeil superposé à la mort, l'homme au cadavre, la vie à l'éternité. Le sépulcre a deux étages. L'évêque, dans ses habits pontificaux et mitre en tête, est couché dans son lit, sous un dais; il dort. Au-dessous dans l'ombre, sous les pieds du lit, on entrevoit une énorme pierre dans laquelle sont scellés deux énormes anneaux de fer; c'est le couvercle du tombeau. On n'en voit pas davantage. Les architectes du seizième siècle montraient le cadavre (vous souvenez-vous des tombeaux de Brou); ceux du quatorzième le cachaient, c'est encore plus effrayant. Rien de plus sinistre que ces deux anneaux.

Au plus profond de ma rêverie, j'ai été distrait par un anglais qui faisait des questions sur l'affaire du collier et sur M""' de Lamotte, croyant voir là le tombeau du cardinal de Rohan. Dans tout autre heu, je n'aurais pu m'empêcher de rire. Après tout, j'aurais eu tort; qui n'a pas son coin d'ignorance grossière.'' Je connais, et vous connaissez comme moi un savant médecin qui ^it. poudre dentrifice, ce qui prouve qu'il ne sait ni le latin ni le français. Je ne sais plus quel avocat, adversaire de la propriété littéraire à la chambre des députés, dit : monsieur Kéaumiir, monsieur Fahrenheit ^ monsieur Centigrade. Un philosophe infaillible, notre contemporain, a imaginé le prétérit recoUexit. Raulin, très docte recteur de l'université de Paris au quinzième siècle, s'indignait que les écoliers écrWisscnt: mater tuus, pater tua, et il disait : Marmouseti. Le barbarisme faisait la morale au solécisme.

Je reviens à ma cathédrale. Le tombeau dont je viens de vous parler est dans le bras gauche de la croix. Dans le bras droit, il y a une chapelle qu'un échafaudage m'a empêché de voir. A côté de cette chapelle court une balustrade du quinzième siècle appliquée sur le mur. Une figure peinte et sculptée s'appuie sur cette balustrade et semble admirer un pilier entouré de statues superposées qui est vis-à-vis d'elle, et qui est d'un effet merveilleux. La tradition veut que cette figure représente le premier architecte du Munster, Erwin de Steinbach.

Les statues me disent beaucoup de choses; aussi j'ai toujours la manie de les questionner, et, quand j'en rencontre une qui me plaît, je reste longtemps avec elle. J'étais donc tête à tête avec le grand Erwin, et profondément pensif depuis plus d'une grosse heure, lorsqu'im bélître est venu me déranger. C'était le suisse de l'église, qui, pour gagner trente sous, m'offrait de m'expliquer sa cathédrale. Figurez -vous un horrible suisse mi -parti d'allemand et d'alsacien, et me proposant ses explications : — Monsir, fous afre pas fit lé champelle? — J'ai congédié assez rudement ce marchand de baragouin.

Je n'ai pu voir l'horloge astronomique qui est dans la nef, et qui est un charmant petit édifice du seizième siècle. On est en train de la restaurer, et elle est recouverte d'une chemise en planches.

L'église vue, je suis monté sur le clocher. Vous connaissez mon goût pour le voyage perpendiculaire. Je n'aurais eu garde de manquer la plus haute flèche du monde. Le Munster de Strasbourg a près de cinq cents pieds de haut. Il est de la famille des clochers accostés d'escaliers à jour. C'est une chose admirable de circuler dans cette monstrueuse masse de pierre toute pénétrée d'air et de lumière, évidée comme un joujou de Dieppe, lanterne aussi bien que pyramide, qui vibre et qui palpite à tous les souffles du vent. Je suis monté jusqu'au haut des escaliers verticaux. J'ai rencontré en montant un visiteur qui descendait tout pâle et tout tremblant, à demi porté par son guide. Il n'y a pourtant aucun danger. Le danger pourrait commencer au point où je me suis arrêté, à la naissance de la flèche proprement dite. Quatre escaliers à jour, en spirale, correspondant aux quatre tourelles verticales, enroulés dans un enchevêtrement délicat de pierre amenuisée et ouvragée, s'appuient sur la flèche, dont ils suivent l'angle, et rampent jusqu'à ce qu'on appelle la couronne, à environ trente pieds de distance de la lanterne surmontée d'une croix qui fait le sommet du clocher. Les marches de ces escaliers sont très hautes et très étroites, et vont se rétrécissant à mesure qu'on monte. Si bien qu'en haut elles ont à peine la saillie du talon. Il faut gravir ainsi une centaine de pieds, et l'on est à quatre cents pieds du pavé. Point de garde-fous, ou si peu, qu'il n'est pas la peine d'en parler. L'entrée de cet escalier est fermée par une grille de fer. On n'ouvre cette grille que sur une permission spéciale du maire de Strasbourg, et l'on ne peut monter qu'accompagné de deux ouvriers couvreurs, qui vous nouent autour du corps une corde dont ils attachent le bout de distance en distance, à mesure que vous montez, aux barres de fer qui relient les meneaux. Il y a huit jours, trois femmes, trois allemandes, une mère et ses deux filles, ont fait cette ascension. Du reste personne, excepté les couvreurs qui ont à restaurer le clocher, ne monte jusqu'à la lanterne. Là il n'y a plus d'escalier, mais de simples barres de fer disposées en échelons.

D'où j'étais, la vue est admirable. On a Strasbourg sous ses pieds, vieille ville à pignons dentelés et à grands toits chargés de lucarnes, coupée de tours et d'églises, aussi pittoresque qu'aucune ville de Flandre. L'Ill et le Rhône, deux jolies rivières, égaient ce sombre amas d'édifices de leurs flaques d'eau claires et vertes. Tout autour des murailles s'étend à perte de vue une immense campagne pleine d'arbres et semée de villages. Le Rhin, qui s'approche à une lieue de la ville, court dans cette campagne en se tordant sur lui-même. En faisant le tour du clocher on voit trois chaînes de montagnes, les croupes de la Forêt-Noire au nord, les Vosges à l'ouest, au midi les Alpes.

On est si haut, que le paysage n'est plus un paysage; c'est, comme ce que je voyais sur la montagne de Heidelberg, une carte de géographie, mais une carte de géographie vivante, avec des brumes, des fumées, des ombres et des lueurs, des frémissements d'eaux et de feuilles, des nuées, des pluies et des rayons de soleil.

Le soleil fait volontiers fête à ceux qui sont sur de grands sommets. Au moment où j'étais sur le Munster il a tout à coup dérangé les nuages dont le ciel avait été couvert toute la journée, et il a mis le feu à toutes les fumées de la ville, à toutes les vapeurs de la plaine, tout en versant une pluie d'or sur Saverne, dont je revoyais la côte magnifique à douze lieues au fond de l'horizon à travers une gaze resplendissante. Derrière moi un gros nuage pleuvait sur le Rhin; à mes pieds la ville jasait doucement, et ses paroles m'arrivaient à travers des bouffées de vent; les cloches de cent villages sonnaient; des pucerons roux et blancs, qui étaient un troupeau de bœufs, mugissaient dans une prairie à droite; d'autres pucerons bleus et rouges, qui étaient des canonniers, faisaient l'exercice à feu dans le polygone à gauche; un scarabée noir, qui était une diligence, courait sur la route de Metz; et au nord, sur la croupe d'une colline, le château du grand-duc de Bade brillait dans une flaque de lumière comme une pierre précieuse. Moi, j'allais d'une tourelle à l'autre, regardant ainsi tour à tour la France, la Suisse et l'Allemagne dans un seul rayon de soleil.

Chaque tourelle fait face à une nation différente.

En redescendant je me suis arrêté quelques instants à l'une des portes hautes de la tourelle -escalier. Des deux côtés de cette porte sont les figures en pierre des deux architectes du Munster. Ces deux grands poètes sont représentés accroupis, le dos et la face renversés en arrière, comme s'ils s'émerveillaient de la hauteur de leur œuvre. Je me suis mis à faire comme eux, et je suis resté aussi statue qu'eux-mêmes pendant plusieurs minutes. Sur la plate-forme, on m'a fait écrire mon nom dans un livre; après quoi je m'en suis allé. Les cloches et l'horloge n'offrent aucun intérêt.

Du Munster je suis allé à Saint-Thomas, qui est la plus ancienne église de la ville, et où est le tombeau du maréchal de Saxe. Ce tombeau est à Strasbourg ce que l'Assomption de Bridan est à Chartres, une chose fort célèbre, fort vantée, et fort médiocre. C'est une grande machine d'opéra en marbre, dans le maigre style de Pigalle, et sur laquelle Louis XV se vante en style lapidaire d'être l'auteur et le guide — atiBor et dux — des victoires du maréchal de Saxe. On vous ouvre une armoire dans laquelle il y a une tête à perruque en plâtre; c'est le buste de Pigalle. — Heureusement il y a autre chose à voir à Saint-Thomas; d'abord l'église elle-même, qui est romane, et dont les clochers trapus et sombres ont un grand caractère; puis

les vitraux, qui sont beaux, quoiqu'on les ait stupidement blanchis dans leur partie inférieure; puis les tombeaux et les sarcophages, qui abondent dans cette église. L'un de ces tombeaux est du quatorzième siècle; c'est une lame de pierre incrustée droite dans le mur, sur laquelle est sculpté un chevalier allemand de la plus superbe tournure. Le cœur du chevalier dans une boîte en vermeil avait été déposé dans un petit trou carré creusé au ventre de la figure. En 93, des Brutus locaux, par haine des chevaliers et par amour des boîtes en vermeil, ont arraché le cœur à la statue. Il ne reste plus que le trou carré parfaitement vide. Sur une autre lame de pierre est sculpté un colonel polonais, casque et panache en tête, dans cette belle armure que les gens de guerre portaient encore au dix-septième siècle. On croit que c'est un chevalier; point, c'est un colonel. Il y a en outre deux merveilleux sarcophages en pierre; l'un, qui est gigantesque et tout chargé de blasons dans le style opulent du seizième siècle, est le cercueil d'un gentilhomme danois qui dort, je ne sais pourquoi, dans cette église; l'autre, plus curieux encore, sinon plus beau, est caché dans une armoire, comme le buste de Pigalle. Règle générale : les sacristains cachent tout ce qu'ils peuvent cacher, parce qu'ils se font payer pour laisser voir. De cette façon on fait suer des pièces de cinquante centimes à de pauvres sarcophages de granit qui n'en peuvent mais. Celui-ci est du neuvième siècle; grande rareté. C'est le cercueil d'un évêque qui ne devait pas avoir plus de quatre pieds de haut, à en juger par son étui. Magnifique sarcophage du reste, couvert de sculptures byzantines, figures et lueurs, et porté par trois lions de pierre, un sous la tête, deux sous les pieds. Comme il est dans une armoire adossée au mur, on n'en peut voir qu'une face. Cela est fâcheux pour l'art; il vaudrait mieux que le cercueil fût en plein air dans une chapelle. L'église, le sarcophage et le voyageur y gagneraient; mais que deviendrait le sacristain.'' Les sacristains avant tout; c'est la règle des églises.

Il va sans dire que la nef romane de Saint-Thomas est badigeonnée en jaune vif

J'allais sortir, quand mon sacristain prorestant, gros cuistre rouge et joufflu d'une trentaine d'années, m'a arrêté par le bras. — Voulez -vous voir des momies.^ — J'accepte. Autre cachette, autre serrure. J'entre dans un caveau. Ces momies n'ont rien d'égyptien. C'est un comte de Nassau et sa fille, qu'on a trouvés embaumés en fouillant les caves de l'église, et qu'on a mis dans ce coin sous verre. Ces deux pauvres morts dorment là au grand jour, couchés dans leurs cercueils, dont on a enlevé le couvercle. Le cercueil du comte de Nassau est orné d'armoiries peintes. Le vieux prince est vêtu d'un costume simple coupé à la mode de Henri IV. Il a de grands gants de peau jaune, des souliers noirs à hauts talons, un collet de guipure et un bonnet

de linge bordé de dentelle. Le visage est de couleur bistre. Les yeux sont fermés. On voit encore quelques poils de la moustache. Sa fille porte le splendide costume d'Elisabeth. La tête a perdu forme humainej c'est une tête de mort; il n'y a plus de cheveux; un bouquet de rubans roses est seul resté sur le crâne nu. La morte a un collier au cou, des bagues aux mains, des mules aux pieds, une foule de rubans, de bijoux et de dentelles sur les manches; et une petite croix de chanoinesse richement émaillée sur la poitrine. Elle croise ses petites mains grises et décharnées, et elle dort sur un lit de linge comme les enfants en font pour leurs poupées. Il m'a semblé, en effet, voir la hideuse poupée de la mort. On recommande de ne pas remuer le cercueil. Si l'on touchait à ce qui a été la princesse de Nassau, cela tomberait en poussière.

En me retournant pour voir le comte, j'ai été frappé de je ne sais quelle couche luisante beurrée sur son visage. Le sacristain — toujours le sacristain — m'a expliqué qu'il y a huit ans, lorsqu'on avait trouvé cette momie, on avait cru de^'oir la vernir. Que dites-vous de cela.^ Aquoi bon avoir été comte de Nassau, pour être, deux cents ans après sa mort, verni par des badigeonneurs français.'' La bible avait promis au cadavre de l'homme toutes les métamorphoses, toutes les humiliations, toutes les destinées, excepté celle-ci. Elle avait dit : — Les vivants te disperseront comme la poussière, te fouleront aux pieds comme la boue, te brûleront comme le fumier; — mais elle n'avait pas dit : — Ils finiront par te cirer comme une paire de hottes l

LETTRE XXXI

Profil pittoresque d'une malle-poste badoise. — Quelle clarté' les lanternes de cette malle jettent sur le pays de M. de Bade. — Encore un réveil au point du jour. — L'auteur est outré des insolences d'un petit nain gros comme une noix qui s'entend avec un écrou mal graissé pour se moquer de lui. — Ciel du matin. — Vénus. — Ce qui se dresse tout à coup sur le ciel. — Entrée à Freiburg. — Commencement d'une aventure étrange. — Le voyageur, n'ayant plus le sou, et ne sachant que devenir, regarde une fontaine. — Suite de l'aventure étrange. — Mystères de la maison où il y avait une lanterne allumée. — Les spectres à table. — Le voyageur se livre à divers exorcismes. — Il a la bonne idée de prononcer un mot magique.

— Effet de ce mot. — La fille pâle. — Dialogue effrayant et laconique du voyageur et de la fille pâle. — Dernier prodige. — Le vovageur, sauvé miraculeusement, rend témoignage à la grandeur de Dieu. — N'est-il pas évident que baragouiner le latin et estropier l'espagnol , c'est savoir l'allemand ? — Uhàtel de la Cour de Ztthringen. — Ce que le voyageur avait fait la veille. — Histoire attendrissante de la jolie comédienne et des douaniers qui lui font payer dix-sept sous. — Le munster de Freiburg comparé au munster de Strasbourg. — Un peu d'archéologie.

— La maison qui est près l'église. — Parallèle sérieux et impartial , au point de vue du goût et de la science en fait d'art, entre les membres des conseils municipaux de France et d'Allemagne et les sauvages de la mer du Sud. — Quel est le badigeonnage qui réussit et qui prospère sur les bords du Rhin. — L'égiise de Freiburg. — Les verrières. — La chaire. — L'auteur bâtonne les architectes sur l'échiné des marguilliers. — Tombeau du duc Bertholdus. — Si jamais ce duc se présente chez l'auteur, le portier a ordre de ne point le laisser monter. — Sarcophages. — Le chœur. — Les chapelles de l'abside. — Tombeaux des ducs de Zzhringen. — L'auteur déroge à toutes ses habitude; en ne montant pas au clocher. — Pourquoi. — Il monte plus haut. — Freiburg à vol d'oiseau. — Grands aspects de la nature.

— L'autre vallée. — Quatre lignes qui sont d'un gourmand.

6 septembre.

Voici mon entrée à Freiburg : — il était près de quatre heures du matin; j'avais roulé toute la nuit dans le coupé d'une malle-poste badoise, armoriée d'or à la tranche de gueules, et conduite par ces beaux postillons jaunes dont je vous ai parlé; tout en traversant une foule de jolis villages propres, sains, heureux, semés de jardinets épanouis autour des maisons, arrosés de petites rivières vives dont les ponts sont ornés de statues rustiques que j'entrevoyais aux lueurs de nos lanternes, j'avais causé jusqu'à onze heures du soir avec mon compagnon de coupé, jeune homme fort modeste et fort

intelligent, architecte de la ville de Haguenau; puis, comme la route est bonne, comme les postes de M. de Bade vont fort doucement, je m'étais endormi. Donc, vers quatre heures du matin, le souffle gai et froid de l'aube entra par la vitre abaissée et me frappa au visage; je m'éveillai à demi, ayant déjà l'impression confuse des objets réels, et conservant encore assez du sommeil et du rêve pour suivre de l'œil un petit nain fantastique vêtu d'une chape d'or, coiffé d'une perruque rouge, haut comme mon pouce, qui dansait allègrement derrière le postillon, sur la croupe du cheval porteur, faisant force contorsions bizarres, gambadant comme un saltimbanque, parodiant toutes les postures du postillon, et esquivant le fouet avec des soubresauts comiques quand par hasard il passait près de lui. De temps en temps ce nain se retournait vers moi, et il me semblait qu'il me saluai: ironiquement avec de grands éclats de rire. Il y avait dans l'avant-train de la voiture un écrou mal graissé qui chantait une chanson dont le méchant petit drôle paraissait s'amuser beaucoup. Par moments, ses espiègleries et ses insolences me mettaient presque en colère, et j'étais tenté d'avertir le postillon. Quand il y eut plus de jour dans l'air et moins de sommeil dans ma tête, je reconnus que ce nain sautant dans sa chape d'or était un petit bouton de cuivre à houppe écarlate vissé dans la croupière du cheval. Tous les mouvements du cheval se communiquaient à la croupière en s'exagérant, et faisaient prendre au bouton de cuivre mille folles attitudes. — ■ Je me réveillai tout à fait. — Il avait plu toute la nui:, mais le vent dispersait les nuées; des brumes laineuses et diffuses salissaient çà et là le ciel comme les épluchures d'une fourrure noire; à ma droite s'étendait une vaste plaine brune à peine effleurée par le crépuscule; à ma gauche, derrière une colline sombre, au sommet de laquelle se dessinaient de vives silhouettes d'arbres, l'orient bleuissait vaguement. Dans ce bleu, au-dessus des arbres, au-dessous des nuages, Vénus rayonnait. — Vous savez comme j'aime Venus. — Je la regardais sans pouvoir en détacher mes yeux, quand tout à coup, à un tournant de la route, une immense flèche noire découpée à jour se dressa au milieu de l'horizon. Nous étions à Freiburg.

Quelques instants après, la voiture s'arrêta dans une large rue neuve et blanche, et déposa son contenu pêle-mêle, paquets, valises et voyageurs, sous une grande porte cochère éclairée d'une chétive lanterne. Mon compagnon français me salua et me quitta. Je n'étais pas fâché d'arriver, j'étais assez fatigué. J'allais entrer bravement dans la maison, quand un homme me prit le bras e: me barra le passage avec quelques vives paroles en allemand, parfaitement inintelligibles pour moi. Je me récriai en bon français, et je m'adressai aux personnes qui m'entouraient; mais il n'y avait plus là que des voyageurs prussiens, autrichiens, badois, emportant l'un sa malle.

l'autre son portemanteau, tous fort allemands et fort endormis. Mes réclamations les éveillèrent pourtant un peu, et ils me répondirent. Mais pas un mot de français chez eux, pas un mot d'allemand chez moi. Nous baragouinions de part et d'autre à qui mieux mieux. Je finis cependant par comprendre que cette porte cochère n'était pas un hôtel; c'était la maison de la poste, et rien de plus. Comment faire .^ où aller .'^ Ici on ne me comprenait plus. Je les aurais bien suivis; mais la plupart étaient des fribourgeois qui rentraient chez eux, et ils s'en allaient tous de différents côtés. J'eus le déboire de les voir partir ainsi les uns après les autres jusqu'au dernier, et au bout de cinq minutes je restai seul sous la porte cochère. La voiture, était repartie. Ici, je m'aperçus que mon sac de nuit, qui contenait non seulement mes hardes, mais encore mon argent, avait disparu. Cela commençait à devenir tragique. Je reconnus que c'était là un cas providentiel; et, me trouvant ainsi tout à coup sans habits, sans argent et sans gîte, perdu chez les sarmates, qui plus est, je pris à droite, et je me mis à marcher devant moi. J'étais assez rêveur. Cependant le soleil, qui n'abandonne personne, avait continué sa route. 11 faisait petit jour; je regardais l'une après l'autre toutes les maisons, comme un homme qui aurait bonne envie d'entrer dans une; mais elles étaient toutes badigeonnées en jaune et en gris et parfaitement closes. Pour toute consolation, dans mon exploration fort perplexe, je rencontrai une exquise fontaine du quinzième siècle, qui jetait joyeusement son eau dans un large bassin de pierre par quatre robinets de cuivre luisant. Il y avait assez de jour pour que je pusse distinguer les trois étages de statuettes groupées autour de la colonne centrale, et je remarquai avec peine qu'on avait remplacé la figure en grès de Heilbronn, qui devait couronner ce charmant petit édifice, par une méchante Renommée-Girouette de fer-blanc peint. Après avoir tourné autour de la fontaine pour bien voir toutes les figurines, je me remis en marche.

A deux ou trois maisons au delà de la fontaine, une l.interne allumée brillait au-dessus d'une porte ouverte. Ma foi, j'entrai.

Personne sous la porte cochère.

J'appelle, on ne répond pas.

Devant moi, un escalier; à ma gauche, une porte bâtarde.

Je pousse la porte au hasard; elle était tout contre, elle s'ouvre. J'entre, je me trouve dans une chambre absolument noire, avec une vague fenêtre à ma gauche.

J'appelle :

— He! quelqu'un!

Pas de réponse.

Je tâte le mur, je trouve une porte; je la pousse, elle s'ouvre.

Ici, une autre chambre sombre, avec une lueur au fond et une porte entre-bâillée.

Je vais à cette porte, et je regarde.

Voici l'efFrayant qui commence.

Dans une salle oblongue, soutenue à son milieu par deux piliers, et très vaste, autour d'une longue table faiblement éclairée par des chandelles posées de distance en distance, des formes singulières étaient assises.

C'étaient des êtres pâles, graves, assoupis.

Au haut bout de la table, le plus proche de moi, se tenait une grande femme blême, coiffée d'un béret surmonté d'un énorme panache noir. A côté d'elle, un jeune homme de dix-sept ans, livide et sérieux, enveloppé d'une immense robe de chambre à ramages, avec un bonnet de soie noire sur les yeux. A côté du jeune homme, un vieillard à visage vert dont la tête portait trois étages de coiffures; premier étage, un bonnet de coton; deuxième étage, un foulard; troisième étage, un chapeau.

Puis s'échelonnaient de chaise en chaise cinq ou six casse -noisettes de Nuremberg vivants, grotesquement accoutrés, et engloutis sous d'immenses feutres; faces bistrées avec des yeux d'émail.

Le reste de la longue table était désert, et la nappe, blanche et nue comme un linceul, se perdait dans l'ombre, au fond de la salle.

Chacun de ces singuliers convives avait devant lui une tasse blanche et quelques vases de forme inusitée sur un petit plateau.

Aucun d'eux ne disait mot.

De temps en temps, et dans le plus profond silence, ils portaient à leurs lèvres la tasse blanche, où fumait une liqueur noire qu'ils buvaient gravement.

Je compris que ces spectres prenaient du café.

Toute réflexion faite, et jugeant que le moment était venu de produire un effet quelconque, je poussai la porte entr'ouverte et j'entrai vaillamment dans la salle.

Point; aucun efi'ct.

La grande femme, coiffée en héraut d'armes, tourne seule la tête, me regarde fixement, avec des yeux blancs, et se remet à boire son philtre.

Du reste, pas une parole.

Les autres fantômes ne me regardaient même pas.

Un peu déconcerté, ma casquette à la main, je fais trois pas vers la table, et je dis, tout en craignant fort de manquer de respect à ce château d'Udolphe :

— Messieurs, n'est-ce pas ici ime auberge.''

Ici, le vieillard triplement coiffé produisit une espèce de grognement

inarticulé qui tomba pesamment dans sa cravate. Les autres ne bougèrent

Je vous avoue qu'alors je perdis patience, et me voilà criant à tue-tete : — Holà! hé! l'aubergiste! le tavernier! de par tous les diables! l'hôtelier! le garçon! quelqu'un! Kelliier!

J'avais saisi au vol, dans mes allées et venues sur le Rhin, ce mot : Kellner, sans en savoir le sens, et je l'avais soigneusement serré dans un coin de ma mémoire avec une vague idée qu'il pourrait m'être bon.

En effet, à ce cri magique : kelliier'. une porte s'ouvrit dans la partie ténébreuse de la caverne.

Sésame, ouvre-toi! n'aurait pas mieux réussi.

Cette porte se referma après avoir donné passage à une apparition qui vint droit à moi.

Une jeune fille, jolie, pâle, les yeux battus, vêtue de noir, portant sur la tête une coiffure étrange, qui avait l'air d'un énorme papillon noir pose à plat sur le front, les ailes ouvertes.

Elle avait, en outre, une large pièce de soie noire roulée autour du cou, comme si ce gracieux spectre eîit eu à cacher la ligne rouge et circulaire de Marie Stuart et de Marie-Antoinette.

— • Kellner ? me dit-elle.

Je répondis avec intrépidité : — Kellner!

Elle prit un flambeau et me fit signe de la suivre.

Nous rentrâmes dans les chambres par où j'étais venu, et, au beau milieu de la première, sur un banc de bois, elle me montra avec un sourire un homme dormant du sommeil profond des justes, la tête sur mon sac de nuit.

Fort surpris de ce dernier prodige, je secouai l'homme; il s'éveilla; la jeune fille et lui échangèrent quelques paroles à voix basse, et deux minutes après, nous nous retrouvions, mon sac de nuit et moi, fort confortablement installés dans une chambre excellente, à rideaux blancs comme neige.

Or, j'étais à V hôtel de la Cour de Zahringen.

Voici maintenant l'explication de ce conte d'Anne Radcliffe.

A la douane de Kehl, le conducteur de la malle badoise, m'ayant entendu parler latin (non sans barbarismes) avec un digne pasteur qui s'en retournait à Zurich, et espagnol avec un colonel Duarte, qui va par la Savoie rejoindre don Carlos, en avait conclu que je savais l'allemand, et ne s'était plus autrement inquiété de moi. A Freiburg, le kellner, c'est-à-dire le f.ictotum de l'hôtel de Zxhringen, attendait la malle-poste à son arrivée, et le courrier, en débarquant, m'avait montré à lui à mon insu, en lui disant : Fô/Az //// voyageur pour vous, puis lui avait remis mon sac de nuit pendant que je me démenais au milieu des allemands. Le kellner, me croyant averti , .avait

pris les devants avec mon sac et était allé m'attendre à l'hôtel, où il dormait dans la salle basse. Vous devinez le reste.

Il y a pourtant dans l'aventure un hasard d'une grande beauté; c'est qu'en sortant de la porte j'ai pris à droite, et non à gauche. Dieu est grand.

Les spectres impassibles qui buvaient du café étaient tout bonnement les voyageurs de la diligence de Francfort à Genève, qui mettaient à profit l'heure de répit que la voiture leur accorde au point du jour; braves gens un peu affublés à l'allemande, qui me paraissaient étranges et auxquels je devais paraître absurde. La jeune fille, c'était une jolie servante de l'hôtel de Zzhringen. Le grand papillon noir, c'est la coiffure du pays. Coiffure gracieuse. De larges rubans de soie noire ajustés en cocarde sur le front, cousus à une calotte également noire, quelquefois brodée d'or à son sommet, derrière laquelle les cheveux tombent sur le dos en deux longues nattes. Les deux bouts de l'épaisse cravate noire, qui est aussi une mode locale, tombent également derrière le dos.

Il était sept heures du soir, la veille, quand je quittais Strasbourg. L-a nuit tombait quand j'ai passé le Rhin à Kehl, sur le pont de bateaux. En touchant l'autre rive, la malle s'est arrêtée, et les douaniers badois ont commencé leur travail. J'ai livré mes clefs et je suis allé regarder le Rhin au crépuscule. Cette contemplation m'a fait passer le temps de la douane et m'a épargné le déplaisir de voir ce que mon compagnon l'architecte m'a raconté ensuite d'une pauvre comédienne allant à Carlsrùhe; assez jolie bohémienne que les douaniers se sont divertis à tourmenter, lui faisant payer dix -sept sous pour une tournure en calicot non ourlée, et lui tirant de sa valise tous ses clinquants et toutes ses perruques, à la grande confusion de la pauvre fille.

Le mtmsterde Freiburg, à la hauteur près, vaut le munster de Strasbourg. C'est, avec un dessin différent, la même élégance, la même hardiesse, la même verve, la même masse de pierre touillée et sombre, piquée çà et là de trous lumineux de toute forme et de toute grandeur. L'architecte du nouveau clocher de fer à Rouen a eu, dit-on, le clocher de Freiburg en vue. Hélas!

Il y a deux autres clochers à la cathédrale de Freiburg. Ceux-là sont romans, petits, bas, sévères, à pleins cintres et à dentelures byzantines, et posés, non comme d'ordinaire aux extrémités du transept, mais dans les angles que fait l'intersection de la petite nef avec la grande nef. Le munster est également, en quelque sorte, indépendant de l'église, quoiqu'il y adhère. Il est bâti à l'entrée de la grande nef, sur un porche presque roman, plein de statues peintes et dorées du plus grand intérêt. Sur la place de l'église, il y a une jolie fontaine du seizième siècle, et, en avant du porche, trois

colonnes du même temps, qui portent la statue de la Vierge entre les deux figures de saint Pierre et de saint Paul. Au pied de ces colonnes le pavé dessine un labyrinthe.

A droite, l'ombre de l'église abrite, sur la même place, une maison du quinzième siècle, à toit immense en tuiles de couleur, à pignons en escaliers, flanquée de deux tourelles pointues, portée sur quatre arcades, percée de baies charmantes, chargée de blasons coloriés, avec balcon ouvragé au premier étage, et, entre les fenêtres -croisées de ce balcon, quatre statues peintes et dorées, qui sont Maximilien I'''', empereur; Philippe I", roi de Castille; Charles-Quint, empereur; Ferdinand I"", empereur. Cet admirable édifice sert à je ne sais quel plat usage municipal et bourgeois, et on l'a badigeonné en rouge. De ce côté-ci du Rhin, on badigeonne en rouge. Ils arrangent leurs églises comme les sauvages de la mer du Sud arrangent leurs visages.

Le munster, par bonheur, n'est pas badigeonné. L'église est enduite d'une couche de gris, ce qui est presque tolérable quand on songe qu'elle aurait pu être accommodée en couleur de betterave. Les vitraux, à peu près tous conservés, sont d'une merveilleuse beauté. Comme la flèche occupe sur la façade la place de la grande rosace, les bas côtés aboutissent à deux moyennes rosaces inscrites dans des triangles de l'eflFet le plus mystérieux et le plus charmant. La chaire, gothique flamboyant, est superbe; la coifTe qu'on y a ajoutée est misérable. Ces sortes de chaires n'avaient pas de chef. Voilà ce que les marguilliers devraient savoir, avant de tripoter à leur fantaisie ces beaux édifices. Toute la partie basse de l'église est romane, ainsi que les deux portails latéraux, dont l'un, celui de droite, est masqué par un porche de la renaissance. Rien de plus curieux, selon moi, que ces rencontres du style roman et du style de la renaissance; l'archivolte byzantine, si austère, l'archivolte néo-romaine, si élégante, s'accostent et s'accouplent, et, comme elles sont toutes deux fantastiques, cette base commune les met en harmonie et fait qu'elles se touchent sans se heurter.

Un cordon d'arcades romanes engagées ourle des deux côtés le bas de la grande nef. Chacun des chapiteaux voudrait être dessiné à part. Le style roman est plus riche en chapiteaux que le style gothique.

Au pied de l'une de ces arcades gît un duc Bertholdus, mort en 1218, sans postérité, et enterré sous sa statue; siib hac Statua, dit l'épitaphe. Hac Batua est un géant de pierre à long corsage, adossé au mur, debout sur le pavé, sculpté dans la manière sinistre du douzième siècle, qui regarde les passants d'un air formidable. Ce serait un effrayant commandeur. Je ne me soucierais pas de l'entendre monter un soir mon escalier.

Cette grande nef, assombrie par les vitraux, est toute pavée de pierres

tumulaires verdies de mousse; on use avec les talons les blasons ciselés et les faces sévères des chevaliers du Brisgaw, fiers gentilshommes qui jadis n'auraient pas enduré sur leurs visages la main d'un prince, et qui maintenant y souffrent le pied d'un bouvier.

Avant d'entrer au chœur, il faut admirer deux portiques exquis de la renaissance, situés, l'un à droite, l'autre à gauche, dans les bras de la croisée; puis, dans une chapelle grillée, au fond d'une petite caverne dorée, on entrevoit un affreux squelette vêtu de brocart d'or et de perles, qui est saint Alexandre, martyr; puis deux lugubres chapelles, également grillées et qui se regardent, vous arrêtent; l'une est pleine de statues, c'est laCène, Jésus, tous les apôtres, le traître Judas; l'autre ne contient qu'une figure, c'est le Christ au tombeau; deux funèbres pages, dont l'une achève l'autre, le verso et le recto de ce merveilleux poëme qu'on appelle la Passion. Des soldats endormis sont sculptés sur le sarcophage du Christ.

Le sacristain s'est réservé le chœur et les chapelles de l'abside. On entre, mais on paie. Du reste, on ne regrette pas son argent. Cette abside, comme celles de Flandre, est un musée, et un musée varié. Il y a de l'orfèvrerie byzantine, il y a de la menuiserie ilamboyante, il y a des étoffes de Venise, il y a des tapisseries de Perse, il y a des tableaux qui sont de Holbein, il y a de la serrurerie-bijou qui pourrait être de Biscornette. Les tombeaux des ducs de Zzhringen, qui sont dans le chœur, sont de très belles lames noblement sculptées; les deux portes romanes des petits clochers, dont l'une à dentelures, sont fort curieuses; mais ce que j'ai admiré surtout, c'est, dans une chapelle du fond, un Christ byzantin, d'environ cinq pieds de haut, rapporté de Palestine par un évêque de Freiburg. Le Christ et la croix sont en cuivre doré rehaussé de pierres brillantes. Le Christ, façonné d'un style barbare, mais puissant, est vêtu d'une tunique richement ouvragée. Un gros rubis non taillé figure la plaie du côté. La statue en pierre de l'évèque, adossée au mur voisin, le contemple avec adoration. L'évèque est debout; il a une fière figure barbue, la mitre en tête, la crosse au poing, la cuirasse sur le ventre, l'épée au côté, l'écu au coude, les bottes de fer aux jambes et le pied posé sur un lion. C'est très beau.

Je ne suis pas monté au clocher. Freiburg est dominé par une grande colline, presque montagne, plus haute que le clocher. J'ai mieux aimé monter sur la colline. J'ai d'ailleurs été payé de ma peine par un ravissant paysage. Au centre, à mes pieds, la noire église avec son aiguille de deux cent cinquante pieds de haut; tout autour, les pignons taillés de la ville, les toits à girouettes, sur lesquels les tuiles de couleur dessinent des arabesques; ça et là, parmi les maisons, quelques vieilles tours carrées de l'ancienne enceinte; au delà de la ville, une immense plaine de velours vert frangée de

haies vives, sur laquelle le soleil fait reluire les vitres des chaumières comme des sequins d'or; des arbres, des vignes, des routes qui s'enfuient; à gauche, une hauteur boisée dont la forme rappelle la corne du duc de Venise; pour horizon quinze lieues de montagnes. Il avait plu toute la journée; mais, quand j'ai été au haut de la colline, le ciel s'est éclairci, et une immense arche de nuages s'est arrondie au-dessus de la sombre flèche toute pénétrée des rayons du soleil.

Au moment où j'allais redescendre, j'ai aperçu un sentier qui s'enfonçait entre deux murailles de rochers à pic. J'ai suivi ce sentier, et, au bout de quelques pas, je me suis trouvé brusquement comme à la fenêtre sur une autre vallée toute différente de celle de Freiburg. On s'en croirait à cent lieues. C'est un vallon sombre, étroit, morose, avec quelques maisons à peine parmi les arbres, resserré de toutes parts entre de hautes collines. Un lourd plafond de nuées s'appuyait sur les croupes espacées des montagnes comme un toit sur des créneaux; et, par les intervalles des collines, comme par les lucarnes d'une tour énorme, je voyais le ciel bleu.

A propos, à Freiburg, j'ai mangé des truites du Haut-Rhin, qui sont d'excellents petits poissons — et forts jolis : bleus, tachés de rouge.

lUPRIUEIVIi; ^ATIOXALC.

LETTRE XXXII

Paysages. — Profil des compagnons de voyage' de l'auteur. — Joli costume des jeunes filles. — Ce qu'un philosophe peut conduire. — Ici le lecteur voit passer un peu de Forêt-Noire. — Bâle. — L'hôtel de la Cigogne. — Théorie des fontaines. — Tombeau d'Erasme. — Autres tombeaux.

Bâle, 7 septembre.

Hier, cher ami, à cinq heures du matin, j'ai quitté Freiburg. A midi j'entrais dans Bâle. La route que je fais est chaque jour plus pittoresque. J'ai vu lever le soleil. Vers six heures il a puissamment troué les nuages et ses rayons horizontaux sont allés au loin faire surgir à l'horizon les gibbosités monstrueuses du Jura. Ce sont déjà des bosses formidables. On sent que ce sont les dernières ondulations de ces énormes vagues de granit qu'on appelle les Alpes.

Le coupé de la diligence badoise était pris. L'intérieur était ainsi composé : un bibliothécaire allemand, triste d'avoir oublié sa blouse dans une auberge du mont Rigi; un petit vieillard habillé comme sous Louis XV, se moquant d'un autre vieillard en costume d'incroyable qui me faisait l'eflFet d'Elleviou en voyage, et lui demandant s'il avait vu le pays des ff'isons; enfin un grand commis marchand, colporteur d'étoffes, et déclarant avec un gros rire que, comme il n'avait pu «placer ses échantillons», il voyageait en vins (en vain); de plus ayant sur les joues des favoris comme les caniches tondus en ont ailleurs. — Voyant ceci, je suis monté sur l'impériale.

Il faisait assez froid; j'y étais seul.

Les jeunes filles de ce côté du Haut-Rhin ont un costume exquis; cette coiffure-cocarde dont je vous ai parlé, un jupon brun à gros plis assez court et une veste d'homme en drap noir avec des morceaux de soie rouge imitant des crevés et des taillades cousus à la taille et aux manches. Quelquesunes, au lieu de cocarde, ont un mouchoir rouge noué en fichu sous le menton. Elles son; charmantes ainsi. Cela ne les empêchè^-pas de se moucher avec leurs doigts.

Vers huit heures du matin, dans un endroit sauvage et propre à la rêverie, j'ai vu un monsieur d'âge vénérable, vêtu d'un gilet jaune, d'un pantalon gris et d'une redingote grise, et coiffé d'un vaste chapeau rond, ayant un

parapluie sous le bras gauche et un livre à la main droite. Il lisait attentivement. Ce qui m'inquiétait, c'est qu'il avait un fouet à la main gauche. De plus, j'entendais des grognements singuliers derrière une broussaille qui bordait la route. Tout à coup la broussaille s'est interrompue, et j'ai reconnu que ce philosophe conduisait un troupeau de cochons.

Le chemin de Freiburg à Bâle court le long d'une magniiîque chaîne de collines déjà assez hautes pour faire obstacle aux nuages. De temps en temps on rencontre sur la route un chariot attelé de bœufs conduit par un paysan en grand, chapeau, dont l'accoutrement rappelle la basse Bretagne; ou bien un roulier traîné par huit mulets ; ou une longue poutre qui a été un sapin, et qu'on transporte à Bâle sur deux paires de roues qu'elle réunit comme un trait d'union; ou une vieille femme à genoux devant une vieille croix sculptée. Deux heures avant d'arriver à Bâle, la route traverse un coin de forêt : des halliers profonds, des pins, des sapins, des mélèzes; par moments une clairière, dans laquelle un grand chêne se dresse seul comme le chandelier à sept branches; puis des ravins où l'on entend murmurer des torrents. C'est la Forêt-Noire.

Je vous parlerai de Bâle en détail dans ma prochaine lettre. Je me suis logé à la Cigogie, et, de la fenêtre où je vous écris, je vois dans une petite place deux jolies fontaines côte à côte, l'une du quinzième siècle, l'autre du seizième. La plus grande, celle du quinzième siècle, se dégorge dans un bassin de pierre plein d'une belle eau verte, moirée, que les rayons du soleil semblent remplir, en s'y brisant, d'une foule d'anguilles d'or.

C'est une chose bien remarquable d'ailleurs que ces fontaines. J'en ai compté huit à Freiburg; à Bâle il y en a à tous les coins de rue. Elles abondent à Lucerne, à Zurich, à Berne, à Soleure. Cela est propre aux montagnes. Les montagnes engendrent les torrents, les torrents engendrent les ruisseaux, les ruisseaux produisent les fontaines; d'où il suit que toutes ces charmantes fontaines gothiques des villes suisses doivent être classées parmi les fleurs des Alpes.

J'ai vu de belles choses à la cathédrale, et j'en ai vu de curieuses; entre autres, le tombeau d'Erasme. C'est une simple lame de marbre, couleur café, posée debout, avec une très longue épitaphe en latin. Au-dessus de l'épitaphe est une figure qui ressemble, jusqu'à un certain point, au portrait d'Erasme par Holbein, et au bas de laquelle est écrit ce mot mystérieux : Terminus. Il y a aussi le sarcophage de l'impératrice Anne, femme de Rodolphe de Habsbourg, avec son enfant endormi près d'elle; et, dans un bras de la croisée, une autre tombe du quatorzième siècle sur laquelle est couchée une sombre marquise de pierre, la dame de Hochburg.

— Mais je ne veux pas empiéter; je vous conterai Bâle dans ma prochaine lettre.

Demain, à cinq heures du matin, je pars pour Zurich, où vient d'éclater une petite chose qu'on appelle ici une révolution. Que j'aie une tempête sur le lac, et le spectacle sera complet.

LETTRE XXXIII

La Plume et le Canif, élégie. — Frick. ^- Bâle. — La cathédrale. — Indignation du voyageur. — - Le badigeonnage. — Les flèches. — La façade. — Les deux seuls saints qui aient des chevaux. — Le portail de gauche. — La rosace. — Le portail de droite. — Le cloître. — Regret amer au cloître de Saint- Wandrille. — Luxe des tombeaux. — Intérieur de l'église. — Les stalles. — La chaire. — La crypte. — Peur qu'on y a. — Les archives.^ Le haut des clochers. — Bâle à vol d'oiseau. — Promenade dans la ville. — Ce que l'architecture locale a de particulier. — La maison des armuriers. — L'hôtel de ville. — Munatius Plancus. — L'auteur rencontre avec plaisir le valet de trèfle à la porte d'une auberge. — L'archéologie serait perdue si les servantes ne venaient pas au secours des antiquaires. — La bibliothèque. — Holbein partout. — La table de la Diète. — Soins admirables et exemplaires des bibliothécaires de Bâle pour un tableau de Rubens. — Remarque importante et dernière sur la bibliothèque. — Fin de l'élégie de la Plume et du Canif.

Frick, 8 septembre.

Cher ami, j'ai une affreuse plume, et j'attends un canif pour la tailler. Cela ne m'empêche pas de vous écrire, comme vous voyez. L'endroit où je suis s'appelle Frick, et ne m'a rien offert de remarquable qu'un assez joli paysage et un excellen: déjeuner que je viens de dévorer. J'avais grand'faim.

— Ah! on m'apporte un canif et de l'encre. J'avais commencé cette lettre avec ma carafe pour écriroire. Puisque j'ai de bonne encre, je vais vous parler de Bâle, comme je vous l'ai promis.

Au premier abord, la cathédrale de Bâle choque et indigne. Premièrement, elle n'a plus de vitraux; deuxièmement, elle est badigeonnée en gros rouge, non seulement à l'intérieur, ce qui est de droit, mais à l'extérieur, ce qui est infâme; et cela, depuis le pavé de la place jusqu'à la pointe des clochers; si bien que les deux flèches, que l'archi ecte du quinzième siècle avait faites charmantes, ont l'air maintenant de deux carottes sculptées à jour.

— Pourtant, la première colère passée, on regarde l'église, et l'on s'y plaît; elle a de beaux restes. Le toit, en tuiles de couleur, a son originalité et sa grâce (la charpente intérieure est de peu d'intérêt). Les flèches, flanquées d'escaliers-lanternes, sont jolies. Sur la façade principale il y a quatre curieuses statues de femmes; deux femmes saintes qui rêvent et qui lisent; deux femmes folles, à peine vêtues, montrant leurs belles épaules de Suissesses fermes et grasses, se raillant et s'injuriant avec de grands éclats de rire

des deux côtés du portail gothique. Cette façon de représenter le diable est neuve et spirituelle. Deux saints équestres, saint Georges et saint Martin, figurés à cheval et plus grands que nature, complètent l'ajustement de la façade. Saint Martin partage à un pauvre la moitié de son manteau, qui n'était peut-être qu'une méchante couverture de laine, et qui maintenant, transfiguré par l'aumône, est en marbre, en granit, en jaspe, en porphyre, en velours, en satin, en pourpre, en drap d'argent, en brocart d'or, brodé en diamants et en perles, ciselé par Benvenuto, sculpté par Jean Goujon, peint par Raphaël. — Saint Georges, sur la tête duquel deux anges posent un morion germanique, enfonce un grand coup de lance dans la gueule du dragon qui se tord sur une plinthe composée de végétaux hideux.

Le portail de gauche est un beau poëme roman. Sous l'archivolte, les quatre évangélistes; à droite et à gauche, toutes les œuvres de charité figurées dans de petites stances superposées, encadrées de deux piliers et surmontées d'une architrave. Cela fait deux espèces de pilastres au sommet desquels un ange glorificateur embouche la trompette. Le poëme se termine par une ode.

Une rosace byzantine complète ce portail; et, par un beau soleil, c'est un tableau charmant dans une bordure superbe.

Le portail de droite est moins curieux, mais il communique avec un noble cloître du quinzième siècle, pavé, lambrissé et plafonné de pierres sépulcrales, qui a quelque analogie avec l'admirable cloître de Saint- Wandrille, si stupidement détruit par je ne sais quel manufacturier inepte. Les tombeaux pendent et se dressent de toutes parts sous les ogives à meneaux flamboyants; ce sont des lames ouvragées, celles-ci en pierre, d'autres en marbre, quelques-unes en cuivre; elles tombent en ruine; la mousse mange le granit, l'oxyde mange le bronze. C'est, du reste, une confusion de tous les styles depuis cinq cents ans, qui fait voir l'écroulement de l'architecture. Toutes les formes mortes de ce grand art sont là, pêle-mêle, se heurtant par les angles, démolies l'une par l'autre, comme ensevelies dans ces tombes; l'ogive et le plein cintre, l'arc surbaissé de Charles-Quint, le fronton échancré de Charles IH, la colonne torse de Louis XIII, la chicorée de Louis XV. Toutes ces fantaisies successives de la pensée humaine, accrochées au mur comme des tableaux dans un salon, encadrent des épitaphes. Une idée unique est au centre de ces créations éblouissantes de l'art, — la mort. La végétation variée et vivante de l'architecture fleurit autour de cette idée.

Au centre du cloître, il y a une petite cour carrée pleine de cette belle herbe épaisse qui pousse sur les morts.

Dans l'intérieur de l'église, outre les tombes dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre, j'ai trouvé des stalles en menuiserie du quinzième et du

seizième siècle. Ces petits édifices en bois ciselé sont pour moi des livres très amusants à lire; chaque stalle est un chapitre. La grande boiserie d'Amiens est l'Iliade de ces épopées.

La chaire, qui est du quinzième siècle, sort du pavé comme une grosse tulipe de pierre, enchevêtrée sous un réseau d'inextricables nervures. Ils ont mis à cette belle fleur une coifFe absurde, comme à Freiburg. — En général, le calvinisme, sans mauvaise intention d'ailleurs, a malmené cette pauvre église; il l'a badigeonnée, il a Blanchi les fenêtres, il a masqué d'une balustrade à mollets le bel ordre roman des hautes travées de la nef, et puis il a répandu sous cette belle voûte catholique je ne sais quelle atmosphère puritaine qui ennuie. La vieille cathédrale du prince-évêque de Bâle, lequel portait d'argent à la crosse de sable, n'est plus qu'une chambre protestante.

Pourtant le méthodisme a respecté les chapiteaux romans du chœur, qui sont des plus mystérieux et des plus remarquables; il a respecté la crypte placée sous l'autel, où il y a des piliers du douzième siècle et des peintures du treizième. Quelques monstres romans, d'une difformité chimérique, arrachés de je ne sais quelle église ancienne disparue, gisent là, sur le sombre pavé de cette crypte, comme des dogues endormis. Ils sont si effrayants qu'on marche auprès d'eux dans l'ombre avec quelque peur de les réveiller.

La vieille femme qui me conduisait m'a offert de me montrer les archives de la cathédralej j'ai accepté. Voici ce que c'est que ces archives : un immense coffre en bois sculpté du quinzième siècle, magnifique, mais vide. — Quand on entre dans la chambre des archives, on entend un bâillement effroyable; c'est le grand coffre qui s'ouvre. — Je reprends. Une v.iste armoire du même temps, à mille tiroirs. J'ai ouvert quelques-uns de ces tiroirs; ils sont vides. Dans un ou deux j'ai trouvé de petites gravures représentant Zurich, Berne, ou le mont Rigi; dans le plus grand il y a une image de quelques hommes accroupis autour d'un feu; en b.is de cette image, qui est du goût le plus suisse, j'ai lu cette inscription : Bivoic des bohémiens. Ajoutez à cela quelques vieilles bombes en fer posées sur l'appui d'une fenêtre, une masse d'armes, deux épieux de paysan suisse qui ont peut-être martelé Charles le Téméraire sous leurs quatre rangées de clous disposées en mâchoire de requin , de médiocres reproductions en cire de la Danse macabre de Jean Klauber, détruite en 1805 avec le cimetière des dominicains; une table ch.irgée de fossiles de la Forêt-Noire; deux briques-faïences assez curieuses du seizième siècle; un almanach de Liège pour 1837, et vous aurez les archives de la cathédrale de Bâle. On arrive à ces archives par une belle grille noire, touffiie, tordue et savamment brouillée, qui a quatre cents ans.

Des oiseaux et des chimères sont perchés çà et là dans ce sombre feuillage de fer.

Du haut des clochers la vue est admirable. J'avais sous mes pieds, à une profondeur de trois cent cinquante pieds, le Rhin large et vert; autour de moi le grand Bâle, devant moi le petit Bâlc; car le Rhin a fait de la ville deux morceaux; et, comme dans toutes les villes que coupe une rivière, un côté s'est développé aux dépens de l'autre. A Paris, c'est la rive droite; à Bâle, c'est la rive gauche. Les deux Bâle communiquent par un long pont de bois, souvent rudoyé par le Rhin, qui n'a plus de piles de pierre que d'un seul côré, et au centre duquel se découpe une jolie tourelle-guérite du quinzième siècle. Les deux villes font au Rhin des deux côtés une broderie ravissante de pignons taillés, de façades gothiques, de toits à girouettes, de tourelles et de tours. Cet ourlet d'anciennes maisons se répète sur le Rhin et s'y renverse. Le pont reflété prend l'aspect étrange d'une grande échelle couchée d'une rive à l'autre. Des bouquets d'arbres et une foule de jardins suspendus aux devantures des maisons se mêlent aux zigzags de toutes ces vieilles architectures. Les croupes des églises, les tours des enceintes fortifiées, font de gros nœuds sombres auxquels se rattachent, de temps en temps, les lignes capricieuses qui courent en tumulte des clochers aux pignons, des pignons aux lucarnes. Tout cela rit, chante, parle, jase, jaillit, rampe, coule, marche, danse, brille au milieu d'une haute clôture de montagnes qui ne s'ouvre à l'horizon que pour laisser passer le Rhin.

Je suis redescendu dans la ville, qui abonde en fantaisies exquises, en portes bien imaginées, en ferrures extravagantes, en constructions curieuses de toutes les époques. Il y a, entre autres, un grand logis qui sert aujourd'hui de hangar à un roulage, et qui a, à toutes les baies, guichets, portes, fenêtres, des nœuds gordiens de nervures, souvent tranchés par l'architecte et les plus bizarres du monde. Je n'ai rien rencontré de pareil nulle part. La pierre est là tordue et tricotée comme de l'osier. Vous pouvez voir des anses de panier en Normandie; mais, pour voir le panier tout entier, il faut venir à Bâle. Près de ce roulage, j'ai visité l'ancienne maison des armuriers, bel édifice du seizième siècle, avec des peintures en plein air sur la devanture, dans lesquelles Vénus et la Vierge sont fort accortement mêlées.

L'hôtel de ville est du même temps. La façade, surmontée d'un homme d'armes empanaché qui porte l'écu de la ville, serait belle si elle n'était badigeonnée (en rouge toujours!), et, qui plus est, ornée d'aiîreux personnages peints accoudés à un balcon figuré qui est dans le style gothique de 1810. La cour intérieure a subi le même tatouage. Le grand escalier aboutit à deux statues : l'une, qui est en bas, est un fort beau guerrier de la renais-

sance qui a la prétention de représenter le consul romain Munatius Plancus; l'autre, qui est en haut, au coin de l'imposte d'une porte surbaissée, est un valet de ville qui tient une lettre à la main; il est peint, vêtu mi-parti de noir et de blanc, qui est le blason de la ville, et la lettre, bien pliée, a un cachet rouge. Ce valet de ville gothique a surnagé sur toutes les révolutions de l'Europe. Je l'avais rencontré le matin même près de l'hôtel des Trois-KoiSj allant par la ville, bien portant et bien vivant, précédé de son homme d'armes portant une épée, ce qui faisait beaucoup rire quelques commis marchands, lesquels lisaient le Coiilfitutioniiel à la porte d'un estaminet.

Une fraîche servante est sortie tout à coup de la porte surbaissée; elle m'a adressé quelques paroles en allemand, et, comme je ne la comprenais pas, je l'ai suivie. Bien m'en a pris. La bonne fille m'a introduit dans une chambre où il y a un escalier à vis des plus exquis, puis dans une salle toute en chêne poli, avec de beaux vitraux aux croisées et une superbe porte de la renaissance à la place où nous mettons d'ordinaire la cheminée; ici, comme en Alsace, comme en Allemagne, il n'y a pas de cheminées, il y a des poêles. Voyant toutes ces merveilles, j'ai donné à la gracieuse fille une belle pièce d'argent de France qui l'a fait sourire.

Sur l'escalier de cet hôtel de ville il y a une curieuse fresque du Jugement dernier^ qui est du seizième siècle.

Je n'aurais pas quitté Bâle sans visiter la bibliothèque. Je savais que Bâle est pour les Holbein ce que Francfort est pour les Albert Durer. A la bibliothèque, en effet, c'est un nid, un tas, un encombrement; de quelque côté qu'on se tourne, tout est Holbein. Il y a Luther, il y a Erasme, il y a Mélanchthon, il y a Catherine de Bora, il y a Holbein lui-même, il y a la femme de Holbein, belle femme d'une quarantaine d'années, encore charmante, qui a pleuré et qui rêve entre ses deux enfants pensifs, qui vous regarde comme une femme qui a souffert, et qui pourtant vous donne envie de baiser son beau cou. Il y a aussi Thomas Alorus avec toute sa famille, avec son père et ses enfants, avec son singe, car le grave chancelier aimait les singes. Et puis il y a deux Fanions ^ l'une peinte, l'autre dessinée à la plume; deux Chrilt mort; admirables cadavres qui font tressaillir. Tout cela esc de Holbein; tout cela est divin de réalité, de poésie et d'invention. J'ai toujours aimé Holbein; je trouve dans sa peinture les deux choses qui me touchent, la tristesse et la douceur.

Outre les tableaux, la bibliothèque a des meubles; force bronzes romains trouvés à Augst, un coffre chinois, une tapisserie-portière de Venise, une prodigieuse armoire du seizième siècle (dont on a déjà offert dow^ mille francs, me disait mon guide), et enfin la table de la Diète des treize cantons. C'est une magnifique table du seizième siècle, portée par des guivres, des lions

et des satyres qui soutiennent le blason de Bâle, ciselée aux armes des cantons, incrustée d'étain, de nacre et d'ivoire; table autour de laquelle méditaient ces avoyers et ces landammans redoutés des empereurs; table qui faisait lire à ces gouverneurs d'hommes cette solennelle inscription : Supra naturam praMo eH Dem. — Elle est, du reste, en mauvais état. La bibliothèque de Bâle est assez mal tenue; les objets y sont rangés comme des écailles d'huîtres. J'ai vu sur un bahut un petit tableau de Rubens qui est posé debout contre une pile de bouquins, et qui a déjà dû tomber bien des fois, car le cadre est tout brisé. — Vous voyez qu'il y a un peu de tout dans cette bibliothèque, des tableaux, des meubles, des étoffes rares; il y a aussi quelques livres.

Mon ami, j'arrête ici cette lettre, griffonnée, comme vous le pouvez voir, sur je ne sais quel papyrus égyptien plus poreux et plus altéré qu'une éponge. Voici un supplice que j'enregistre parmi ceux que je ne souhaite pas à mes pires ennemis : écrire avec une plume qui crache sur du papier qui boit.

LETTRE XXXIV

L'auteur entend iin tapage nocturne, se penche et reconnaît que c'est une re'voiution. — Sérénité de la nuit. — Vénus. — Choses violentes mêlées aux petites choses. — Enceinte murale de Bâle. — Quel succès les balois obtiennent dans le redoutable fossé de leur ville. — Familiarités hardies de l'auteur avec une gargouille. — Les portes de Bâle. — L'armée de Bâle. — Une fontaine en mauvais lieu. — Route de Bâle à Zurich. — Creutznach. — Augst. — L'Ergolz. — ■ "^'armbach. — Rhinfclden. — Une fontaine en bon lieu. — L'auteur prend place parmi les chimiste?.

8 septembre.

Je suis à Zurich. Quatre heures du matin viennent de sonner au beffroi de la ville, avec accompagnement de trompettes. J'ai cru entendre la diane, j'ai ouvert ma fenêtre. Il fait nuit noire et personne ne dorr. La ville de Zurich bourdonne comme une ruche irritée. Les ponts de bois tremblent sous les pas mesurés des bataillons qui passent confusément dans l'ombre. On entend le tambour dans les collines. Des Marseillaises alpestres se chantent devant les tavernes allumées au coin des rues. Des bisets zurichois font l'exercice dans une petite place voisine de l'hôtel de l'Epée, que j'habite, et j'entends les commandements en français : Porte'i^arme! Arme bras! — De la chambre à côté de la mienne une jeune fille leur répond par un chant tendre, héroïque et monotone, dont l'air m'explique les paroles. Il y a une lucarne éclairée dans le beffroi et une autre dans les hautes flèches de la cathédrale. La lueur de ma chandelle illumine vaguement un grand drapeau blanc étoile de zones bleues, qui est accroché au quai. On entend des éclats de rire, des cris, des bruits de portes qui se ferment, des cliquetis bizarres. Des ombres passent et repassent partout. Une joyeuse rumeur de guerre tient ce petit peuple éveillé. Cependant , sous le reflet des étoiles , le lac vient majestueusement murmurer jusqu'auprès de ma fenêtre toutes ces paroles de tranquillité, d'indulgence et de paix que la nature dit à l'homme. Je regarde se décomposer et se recomposer sur les vagues les sombres moires de la nuit. Un coq chante, et là-haut, là-haut à ma gauche, au-dessus de la cathédrale, entre les deux clochers noirs, Vénus étincelle comme la pointe d'une lance entre deux créneaux.

C'est qu'il y a une révolution à Zurich. Les petites villes veulent faire

comme les grandes. Tout marquis veut avoir un page. Zurich vient de tuer son bourgmestre et de changer son gouvernement.

Moi, puisqu'ils m'ont éveillé, je profite de cela pour vous écrire, mon ami. Voilà ce que vous gagnerez à cette révolution.

Le jour se levait hier matin quand j'ai quitté Bâle. La route qui mène à Zurich côtoie pendant un demi-quart de lieue les vieilles tours de la ville. Je ne vous ai pas parlé des tours de Bâle; elles sont pourtant remarquables, toutes de forme et de hauteur différentes, séparées les unes des autres par une enceinte crénelée appuyée sur un fossé formidable où la ville de Bâle cultive avec succès les pommes déterre. Du temps des arcs et des flèches, cette enceinte était une forteresse redoutable; maintenant ce n'est plus qu'une chemise.

Les entrées de la ville sont encore ornées de ces belles herses du quatorzième siècle dont les dents crochues garnissent le haut des portes, si bien qu'en sortant d'une tour on croit sortir de la gueule d'un monstre. A propos, avant-hier, au plus haut de la flèche de Bâle, il y avait une gargouille qui me regardait fixement; je me suis penché, je lui ai mis résolument la main dans la gueule, il n'en a été que cela. Vous pouvez compter la chose aux gens qui s'émerveillent de Van Amburgh.

Presque toutes les entrées du grand Bâle sont des portes-forteresses d'un beau caractère, surtout celle qui mène au polygone, fier donjon à toit aigu, flanqué de deux tourelles, orné de statues comme la porte de Vincennes et l'ancienne porte du vieux Louvre. Il va sans dire qu'on l'a ratissé, raboté, mastiqué et badigeonné (en rouge). Deux archers sculptés dans les créneaux sont curieux. Ils appuient contre le mur leurs souliers à la poulaine et semblent soutenir avec d'énormes efforts les armes de la ville, tant eJles sont lourdes à porter. En ce moment passait sous la porte un peloton d'environ deux cents hommes qui revenaient du polygone avec un canon. Je crois que c'est l'armée de Bâle.

Près de cette porte est une délicieuse fontaine de la renaissance qui est couverte de canons, de mortiers et de piles de boulets sculptés autour de son bassin, et qui jette son eau avec le gazouillement d'un oiseau. Cette pauvre fontaine est honteusement mutilée et dégradée; la colonne centrale était chargée de figures exquises dont il ne reste plus que les torses, et par-ci, par-là, un bras ou une jambe. Pauvre chef-d'œuvre violé par tous les soudards de l'arsenal! — Mais je reprends la route de Bâle à Zurich.

Pendant quatre heures, jusqu'à Rhinfelden, elle côtoie le Rhin dans une vallée ravissante où pleuvaient, du haut des nuages, toutes les lueurs humides du matin. On laisse à gauche Creutznach, dont la haute tour, tachée d'un cadran blanc, s'aperçoit des clochers de Bâle; puis on traverse Augst. Augst, voilà un nom bien barbare. Eh bien, ce nom, c'est Augusta.

2URICH. 381

Augst est une ville romaine, la capitale des rauraques, l'ancienne Raurica, l'ancienne Augusta rauracorum, fondée par le consul Munatius Plancus, auquel les bâlois ont érigé une statue dans leur hôtel de ville, avec épitaphe rédigée par un brave pédant qui s'appelait Beatus Phenanus. Voilà une bien grosse gloire, disais-je, et une bien petite ville. En effet, l'Augusta rauracorum n'est plus maintenant qu'un adorable décor pour un vaudeville suisse. Un groupe de cabanes pittoresques, posé sur un rocher, rattaché par deux vieilles portes-forteresses ; deux ponts moisis, sous lesquels galope un joli torrent, l'Ergolz, qui descend de la montagne en écartant les branches des arbres j un bruit de roues de moulins, des balcons de bois égayés de vignes, un vieux cimetière où j'ai remarqué en passant une tombe étrange du quatrième siècle et qui a l'air de s'écrouler dans le Rhin auquel il est adossé, voilà Augst, voilà Raurica, voilà Augusta. Le sol est bouleversé par les fouilles. On en tire un tas de petites statuettes de bronze dont la bibliothèque de Bâle se fait un petit Dunkerque.

Une demi-lieue plus loin, sur l'autre rive du BJiin, ce joli ruban de ieilles maisons de bois, coupé par une cascade, c'est Warmbach. Et puis, après une autre demi-lieue d'arbres, de ravins et de prairies, le Rhin s'ouvre; au milieu de l'eau s'accroupit im gros rocher couvert de ruines et rattaché aux deux rives par un pont couvert, bâti en bois, d'un aspect singulier. Une petite ville gothique, hérissée de tours, de créneaux et de clochers, descend en désordre vers ce pont; c'est Rhinfelden, une cité militaire et religieuse, une des quatre villes forestières, un lieu célèbre et charmant. Cette ruine au milieu du Rhin, c'est l'ancien château, qu'on appelle la pierre de Rhinfelden. Sous ce pont de bois qui n'a qu'une arche, au delà du rocher, du côté opposé à la ville, le Rhin n'est plus un fleuve, c'est un gouffre. Force bateaux s'y perdent tous les ans. — Je me suis arrêté un grand quart d'heure à Rhinfelden. Les enseignes des auberges pendent à d'énormes branches de fer loufixies, les plus amusantes du monde. La grande rue est réjouie par une belle fontaine dont la colonne porte un noble homme d'armes qui porte lui-même les armes de la ville de son bras élevé fièrement au-dessus de sa tête.

Après Rhinfelden jusqu'à Brugg, le paysage reste charmant; mais l'antiquaire n'a rien à regarder, à moins qu'il ne soit comme moi plutôt curieux qu'archéologue, plutôt flâneur de grandes routes que voyageur. Je suis un grand regardeur de toutes choses, rien de plus, mais je crois avoir raison; toute chose contient une pensée; je tâche d'extraire la pensée de la chose. C'est une chimie comme une autre.

LETTRE XXXV

Paysages. — Tableaux flamands en Suisse. — La vache. — Le cheval qui ne se cabre jamais. — Le rustre qui se comporte avec le beau sexe comme s'il était élève de Buckingham. — La ruche et la cabane. — Microcosme. — Le grand dans le petit.

— Sekingen. — La vallée de l'Aar. — Quelle ruine fameuse la domine. — Brugg. — L'auteur, après une longue et patiente étude, donne une foule de détails scientifiques et importants touchant la tête de hun qui est sculptée dans la muraille de Brugg. — Costumes et coutumes. — Les femmes et les hommes à Brugg. — Chose qui se comprend partout, excepté à Brugg. — L'auteur décrit, dans l'intérêt de l'art, une coiiTure qui est à toutes les coiffures connues ce que l'ordre composite est aux quatre ordres réguliers. — Danger de mal prononcer le premier mot d'une proclamation. — Baden. — La Limmat. — Fontaine qui ressemble à une arabesque dessinée par Raphaël. — Aqiia verh'igen^ . — Soleil couchant. — Paysage.

— Sombre vision et sombre souvenir. — Les villages. — Théorie de la chaumière zuriquoise. — Le voyageur s'endort dans sa voiture. — Où et comment il se réveille. — Une crypte comme il n'en a jamais vu. — Zurich au grand jour. — L'auteur dit beaucoup de mal de la ville et beaucoup de bien du lac. — La gondolefiacre. — L'auteur s'explique l'émeute de Zurich. — Le fond du lac. — A qui la ville de Zurich doit beaucoup plaire. — Qu'est devenue la tour du Wellemberg? — L'auteur cherche à nuire à Vhkel de l'Epée par la raison qu'il y a été fort mal.

— Un vers de Ronsard dont l'hôtelier pourrait faire son enseigne. — Étvmologie, archéologie, topographie, érudition, citation et économie politique en huit lignes.

— Où l'auteur prouve qu'il a les bras longs.

Septembre.

Quand on voyage en plaine, l'intérêt du voyage est au bord de la route; quand on parcourt un pays de montagnes, il est à l'horizon. Moi, — même avec cette admirable ligne du Jura sous les yeux, — je veux tout voir, et je regarde autant le bord du chemin que le bord du ciel. C'est que le bord de la route est admirable dans cette saison et dans ce pays. Les prés sont piqués de fleurs bleues, blanches, jaunes, violettes, comme au printemps; de magnifiques ronces égratignent au passage la caisse de la voiture; çà et là, des talus à pic imitent la forme des montagnes, et des filets d'eau gros comme le pouce parodient les torrents; partout les araignées d'automne ont tendu leurs hamacs sur les mille pointes des buissons; la rosée s'y roule en grosses perles.

Et puis, ce sont des scènes domestiques où se révèlent les originalités

locales. Près de Rhinfelden, trois hommes ferraient une vache qui avait l'air très bête, empêchée et prise dans le travail. A Augst, un pauvre arbre difforme, appuyé sur une fourche, servait de cheval aux petits garçons du village, gamins qui ont Rome pour aïeule. Près de la porte de Bâle, un homme battait sa femme, ce que les paysans font comme les rois. Buckingham ne disait-il pas à M"" de Chevreuse qu'il avait aimé trois reines, et qu'il avait été obligé de les gourmer toutes les trok? A cent pas de Frick, je voyais une ruche posée sur une planche au-dessus de la porte d'une cabane. Les laboureurs entraient et sortaient par la porte de la ruche; hommes et mouches faisaient le travail du bon Dieu.

Tout cela m'amuse et me ravit. A Freiburg, j'ai oublié longtemps l'immense paysage que j'avais sous les yeux pour le carré de gazon dans lequel j'étais assis. C'était sur une petite bosse sauvage de la colline. Là aussi, il y avait un monde. Les scarabées marchaient lentement sous les fibres profondes de la végétation; des fleurs de ciguë en parasol imitaient les pins d'Italie; une longue feuille, pareille à une cosse de haricots entr'ouverte, laissait voir de belles gouttes de pluie comme un collier de diamants dans un écrin de satin vert; un pauvre bourdon mouillé, en velours jaune et noir, remontait péniblement le long d'une branche épineuse; des nuées épaisses de moucherons lui cachaient le jour; une clochette bleue tremblait au vent, et toute une nation de pucerons s'était abritée sous cette énorme tente; près d'une flaque d'eau qui n'eût pas rempli une cuvette, je voyais sortir de la vase et se tordre vers le ciel, en aspirant l'air, un ver de terre semblable aux pythons antédiluviens, et qui a peut-être aussi, lui, dans l'univers microscopique, son Hercule pour le tuer et son Cuvier pour le décrire. En somme, cet univers-là est aussi grand que l'autre. Je me supposais Micromégas; mes scarabées étaient des viegatherium giganteum , mon bourdon était un éléphant ailé, mes moucherons étaient des aigles, ma cuvette d'eau était un lac, et ces trois touffes d'herbes hautes étaient une forêt vierge. — Vous me reconnaissez là, n'est-ce pas, ami.'' — A Rhinfelden, les exubérantes enseignes d'auberge m'ont occupé comme des cathédrales; et j'ai l'esprit fait ainsi, qu'à de certains moments un étang de village, clair comme un miroir d'acier, entoure de chaumières et traversé bar une flottille de canards, me regale autant que le lac de Genève.

A Rhinfelden on quitte le Rhin et on ne le revoit plus qu'un instant à Sekingen : laide église, pont de bois couvert, ville insignifiante au fond d'une délicieuse vallée. Puis la route court à travers de joyeux villages, sur un large et haut plateau autour duquel on voit bondir au loin le troupeau monstrueux des montagnes.

Tout à coup on rencontre un bouquet d'arbres près d'une auberge, on

entend le bruit de la roue qui s'enraie, et la route plonge dans l'éblouissante vallée de l'Aar.

L'œil se jette d'abord au fond du ciel et y trouve, pour ligne extrême, des crêtes rudes, abruptes et rugueuses, que je crois être les Cimes-Grises; puis il va au bas de la vallée chercher Brugg, belle petite ville roulée et serrée dans une ligature pittoresque de tours et de créneaux, avec pont sur l'Aar; puis il remonte le long d'une sombre ampoule boisée et s'arrête à une haute ruine. Cette ruine , c'est le château de Habsbourg , le berceau de la maison d'Autriche. J'ai regardé longtemps cette tour, d'où s'est envolée l'aigle à deux têtes.

L'Aar, obstrué de rochers, déchire en caps et en promontoires le fond de la vallée. Ce beau paysage est un des grands lieux de l'histoire. Rome s'y est battue, la fortune de Vitellius y a écrasé celle de Galba, l'Autriche y est née. De ce donjon croulant, bâti au onzième siècle par un simple gentilhomme d'Alsace appelé Radbot, découle sur toute l'histoire de l'Europe moderne le fleuve immense des archiducs et des empereurs.

Au nord, la vallée se perd dans une brume. Là est le confluent de l'Aar, de la Reuss et de la Limmat. La Limmat vient du lac de Zurich et apporte les fontes du mont Todi; l'Aar vient des lacs de Thun et de Brienz, et apporte les cascades du Grimsell; la Reuss vient du lac des Quatre-Cantons, et apporte les torrents du Rigi, du Windgalle et du Mont-Pilate. Le RJiin porte tout cela à l'océan.

Tout ce que je viens de vous écrire, ces trois rivières, cette ruine et la forme magnifique des blocs que ronge l'Aar, emplissaient ma rêverie pendant que la voiture descendait au galop vers Brugg. Tout à coup j'ai été reveillé par la manière charmante dont se compose la ville quand on en approche. C'est un des plus ravissants tohu-bohu de toits, de tours et de clochers que j'aie encore vus. Je m'étais toujours promis, si jamais j'allais à Brugg, de faire grande attention à un très ancien bas-relief incrusté dans la muraille près du pont, qui, dit-on, représente une tête de hun. Comme c'était dimanche, le pont était couvert d'un tas de joUes filles curieuses, souriantes, dans leurs plus beaux atours, si bien que j'ai oublié la tête du hun.

Quand je m'en suis souvenu, la ville était à une lieue derrière moi.

Avec leur cocarde de rubans sur le front, moins exagérée qu'à Freiburg, leur cuirasse de velours noir traversée de chaînes d'argent et de rangées de boutons, leur cravate de velours à coins brodés d'or serrée au cou comme '^ gorgeret de fer des chevaliers, leur jupe brune à plis épais et leur mine éveillée, les femmes de Brugg paraissent toutes jolies; beaucoup le sont. Les hommes sont habillés comme nos maçons endimanchés, et sont affreux.

Je comprends qu'il y ait des amoureux à Brugg; je ne conçois pas qu'il y ait des amoureuses.

La ville, propre, saine, heureuse d'aspect, faite de jolies maisons presque toutes ouvragées, n'est pas moins appétissante au dedans qu'au dehors. Une chose singulière, c'est que les deux sexes, dans leurs réunions du dimanche, y jouent le jeu d'Alphée et d'Aréthuse. Quand j'ai traversé la ville, j'ai vu toutes les femmes à la porte du Pont, et tous les hommes à l'autre bout de la grande rue, à la porte de Zurich. Dans les champs, les sexes ne se mêlent pas davantage; on rencontre un groupe d'hommes, puis un groupe de femmes. Cet usage, que les enfants eux-mêmes subissent, est propre à tout le canton et va jusqu'à Zurich. C'est une chose étrange, et, comme beaucoup de choses étranges, c'est une chose sage. Dans ce pays de sève et de beauté, de nature exubérante et de costumes exquis, la nature tend à rendre l'homme entreprenant, le costume rend la femme coquette; la coutume intervient, sépare les sexes et pose une barrière.

Cette vallée, du reste, n'est pas seulement un confluent de rivières, c'est aussi un confluent de costumes. On passe la Reuss, la cuirasse de velours noir devient un corselet de damas à fleurs, au beau milieu duquel elles cousent un large galon d'or. On passe la Limmat, la jupe brune devient une jupe rouge avec un tablier de mousseline brodée. Toutes les coifi-ures se mêlent également; en dix minutes on rencontre de belles filles avec de grands peignes exorbitants comme à Lima, avec des chapeaux de paille noire à haute forme comme à Florence, avec une dentelle sur les yeux comme à Madrid. Toutes ont un bouquet de fleurs naturelles au côté. Raffinement.

La variété des coifl-ures est telle, que je m'attendais à tout. Après le pont de la Reuss, il y a une petite côte. Je la montais à pied. Je vois venir à moi une vieille femme coiffée d'une espèce de vaste sombrero espagnol en cuir noir, dans l'ornement duquel entraient pour couronnement une paire de bottes et un parapluie. J'allais enregistrer cette coiffure bizarre, quand je me suis aperçu que cette bonne femme portait tout simplement la valise d'un voyageur. Le voyageur suivait à quelques pas; brave homme, qui se piquait probablement de parler français, et qui m'a accosté pour me raconter la révolution de Zurich. Tout ce que j'y ai pu comprendre, à travers force baragouin, c'est qu'il y avait eu une proclamation du bourgmestre, et que cette proclamation commençait ainsi : Braves iroquois! — Je présume que le digne homme voulait dire : Braves =niriquoU.

La vallée de l'Aar a deux bracelets charmants, Brugg qui l'ouvre, Baden qui la ferme. Baden est sur la Limmat. On suit depuis une demi-heure le bord de la Limmat, qui fait un tapage horrible au fond d'un charmant

EN VOYAGE. — I. 2î

iMpniyrp.ir XAtio^Air.

ravin dont tous les éboulements sont plantés de vignes. Tout à coup une porte-donjon à quatre tourelles barre la route; au-dessous de cette porte se précipitent pêle-mêle dans le ravin des maisons de bois dont les mansardes semblent se cahoter; au-dessus, parmi les arbres, se dresse un vieux château ruiné dont les créneaux font une crête de coq à la montagne. Tout au fond, sous un pont couvert, la Limmat passe en toute hâte sur un lit de rochers qui donne aux vagues une forme violente. Et puis on aperçoit un clocher à tuiles de couleur qui semble revêtu d'une peau de serpent. C'est Baden.

Il y a de tout à Baden, des ruines gothiques, des ruines romaines, des eaux thermales, une statue d'Isis, des fouilles où l'on trouve force dés à jouer, un hôtel de ville où le prince Eugène et le maréchal de Villars ont échangé des signatures, etc. Comme je voulais arriver à Zurich avant la nuit, je me suis contenté de regarder sur la place, pendant qu'on changeait de chevaux, une charmante fontaine de la renaissance, surmontée, comme celle de Rhinfelden, d'une hautaine et sévère figure de soldat. L'eau jaillit par la gueule d'une effrayante guivre de bronze qui roule sa queue dans les ferrures de la fontaine. Deux pigeons familiers s'étaient perchés sur cette guivre, et l'un d'eux biivait en trempant son bec dans le filet d'eau arrondi qui tombait du robinet dans la vasque, fin comme un cheveu d'argent.

Les romains appelaient les eaux thermales de Baden les eaiix bavardes {aqua verhigenaî). — Quand je vous écris, mon ami, il me semble que j'ai bu de cette eau.

Le soleil baissait, les montagnes grandissaient, les chevaux galopaient sur une route excellente en sens inverse de la Limmat; nous traversions une région toute sauvage; sous nos pieds il y avait un couvent blanc à clocher rouge, semblable à un jouet d'enfant; devant nos yeux, une montagne à forme de colline, mais si haute, qu'une forêt y semblait une bruyère; dans le jardin sévère du couvent, un moine blanc se promenait, causant avec un moine noir; par-dessus la montagne, une vieille tour montrait à demi sa face rougie par le soleil horizontal. Qu'était cette masure .'' Je ne sais. Conrad de Tagerfelden, un des meurtriers de l'empereur Albert, avait son château dans cette solitude. — En était-ce la ruine.'' — Moi, je ne suis qu'un passant et j'ignore tout; j'ai laissé leur secret à ces lieux sinistres, mais je ne pouvais m'empêcher de songer vaguement au sombre attentat de 1308 et à la vengeance d'Agnès, pendant que cette tour sanglante, cachée peu à peu par les plis du terrain, rentrait lentement dans la montagne.

La route a tourné; une crevasse inattendue a laissé passer un immense rayon du couchant; les villages, les fumées, les troupeaux et les hommes

ont reparu, et la belle vallée de la Limmat s'est remise à sourire. Les villages sont vraiment remarquables dans ce canton de Zurich. Ce sont de magnifiques chaumières composées de trois compartiments. A un bout, la maison des hommes, en bois et en maçonnerie, avec ses trois étages de fenêtres -croisées basses, à petits vitraux ronds; à l'autre bout, la maison des bêtes, étable et écurie, en planches j au centre, le logis des chariots et des ustensiles, fermé par une grande porte cochère. Dans le faîtage, qui est énorme, la grange et le grenier. Trois maisons sous un toit. Trois têtes sous un bonnet. Voilà la chaumière zuriquoise. Comme vous voyez, c'est un palais.

La nuit était tout à fait tombée, je m'étais tout platement endormi dans la voiture, quand un bruit de planches sous le piétinement des chevaux m'a réveillé. J'ai ouvert les yeux. J'étais dans une espèce de caverne en charpente de l'aspect le plus singulier. Au-dessus de moi, de grosses poutres courbées en cintres surbaissés et arc-boutées d'une manière inextricable portaient une voûte de ténèbres; à droite et à gauche, de basses arcades faites de solives trapues me laissaient entrevoir deux galeries obscures et étroites, percées çà et là de trous carrés par lesquels m'arrivaient la brise de la nuit et le bruit d'une rivière. Tout au fond, à l'extrémité de cette étrange crypte, je voyais briller vaguement des bayonnettes. La voiture roulait lentement sur un plancher des fentes duquel sortait une rumeur assourdissante. Une torche éloignée, qui tremblait au vent, jetait des clartés mêlées d'ombres sur ces massives arches de bois. J'étais dans le pont couvert de Zurich. Des patrouilles bivouaquaient alentour. Rien ne peut donner une idée de ce pont, vu ainsi et à cette heure. Figurez -vous la forêt d'une cathédrale posée en travers sur un fleuve et s'ébranlant sous les roues d'une diligence.

Pendant que je vous écris tout ce fatras, le jour a paru. Je suis un peu desappointé. Zurich perd au grand jour; je regrette les vagues profils de la nuit. Les clochers de la cathédrale sont d'ignobles poivrières. Presque toutes les façades sont ratissées et blanchies au lait de chaux. J'ai à ma gauche une espèce d'hôtel Guénégaud. Mais le lac est beau; mais, là-bas, la barrière des Alpes est admirable. Elle corrige ce que le lac, bordé de maisons blanches et de cultures vertes, a peut-être d'un peu trop riant pour moi. Les montagnes me font toujours l'effet de tombes immenses; les basses ont un noir suaire de mélèzes, les hautes ont un blanc linceul de neige.

Quatre heures après midi.

Je viens de faire une promenade sur le lac dans une façon de petite gondole à trente sous par heure, comme un fiacre. J'ai jeté généreusement trois francs dans le lac de Zurich; je les regrette un peu. C'est beau, mais c'est bien aimable. Ils ont un Neu-Munster qu'ils vous montrent avec orgueil et qui ressemble à l'église de Pantin. Les sénateurs zuriquois habitent des villas de plâtre, lesquelles ont un faux air des guinguettes de Vaugirard. Dieu me pardonne! j'ai vu passer un omnibus, comme à Passy. Je ne m'étonne plus si ces gaillards-là font des révolutions.

Heureusement l'eau bleue du lac est transparente. Je voyais, dans des profondeurs vitreuses, les montagnes au fond du lac et des forêts sur ces montagnes. Des rochers et des algues me figuraient assez bien la terre noyée par le déluge, et, en me penchant sur le bord de mon fiacre à deux rames, j'avais les émotions de Noé quand il se mettait à la fenêtre de l'arche. De temps en temps je voyais passer de gros poissons jaunes zébrés de rubans noirs comme des tigres. J'ai sauvé du bout de ma canne deux ou trois mouches qui se noyaient.

La ville doit beaucoup plaire aux personnes qui adorent la façade du séminaire de Saint-Sulpice. On y bâtit en ce moment des édifices superbes dont l'architecture rappelle la Madeleine et le corps de garde du boulevard du Temple. Quant à moi, en mettant à part le portail roman de la cathédrale, quelques vieilles maisons perdues et comme noyées dans les neuves, deux aiguilles d'église et trois ou quatre tours d'enceinte, dont une, qui est énorme, ressemble au ventre pantagruélique d'un bourgmestre, je ne suis pas digne d'admirer Zurich. J'ai vainement cherché la fameuse tour de Wellemberg, qui était au milieu de la Limmat, et qui avait servi de prison au comte de Habsbourg et au conseiller Waldmann, décapité en 1488. L'aurait-on démolie .''

Pendant que je suis en train, pardieu, parlons de l'auberge! A Vhôtel lU l'Epée, le voyageur n'est pas écorché; il est savamment disséqué. L'hôtelier vous vend la vue de son lac à raison de huit francs par fenêtre et par jour.

La chère que l'on fait à V hôtel de l'Epée m'a rappelé un vers de Ronsard, qui, à ce qu'il paraît, dînait mal :

La vie est attelée A deux mauvais clievaux , le boire et le manger.

Nulle part ces deux chevaux ne sont plus mauvais qu'à V h'itel de l' Epée. A propos, je ne vous ai pas dit que Zurich s'appelait autrefois Turegwi.

La Limmat le divise en deux villes, le grand Zurich et le petit Zurich, que réunissent trois beaux ponts, sur lesquels les bourgeois se promènent souvent, dit Georges Bruin de Cologne. La vigne est bien exposée au soleil. Il y a le vin de Zurich et le blé de Zurich.

Je vous embrasse, quoique je sois à treize cent vingt pie'ds au-dessus de vous.

LETTRE XXXVI

Il pleut. — Description d'une chambre. — Reflet du dehors dans l'inte'rieur. — Le voyageur prend le parti de foitiller dans les armoires. — Ce qu'il y trouve.

— Amours secrètes et aventures honteuies de Napoléon Buonaparté. — Le livre. — Les estampes. — 1814. — 1840. — Choses curieuses. — Choses sc'ricuses.

— Il pleut.

Septembre.

J'ai quitté l'hôtel de l'Epée. Je suis venu me loger dans la ville, n'importe où. Je n'ai plus la mauvaise auberge, mais je n'ai plus la vue du lac. Il y a des moments où je regrette en bloc le méchant dîner et le magnifique paysage.

Avant-hier, c'était un de ces moments-là. Il pleuvait. J'étais enfermé dans la chambre que j'habite; — une petite chambre triste et froide, ornée d'un lit peint en gris à rideaux blancs, de chaises à dossier en lyre, et d'un papier bleuâtre bariolé de ces dessins sans goût et sans style qu'on retrouve indistinctement sur les robes des femmes mal mises et sur les murs des chambres mal meublées. J'avais ouvert la fenêtre, qui est une de ces hideuses fenêtres d'il y a cinquante ans qu'on appelait fenêtres-guillotines, et je regardais mélancoliquement la pluie tomber. La rue était déserte; toutes les croisées de la maison d'en face étaient fermées; pas un profil aux vitres, pas un passant sur ce pavage de petits cailloux ronds et noirs que la pluie faisait reluire comme des châtaignes mûres. La seule chose qui animât le paysage, c'était la gouttière du toit voisin, espèce de gargouille en fer-blanc figurant une tête d'âne à bouche ouverte, d'où la pluie tombait à flots; une pluie jaune et sale qui venait de laver les tuiles et qui allait laver le pavé. Il est triste qu'une chose prenne la peine de tomber du ciel sans autre résultat que de changer la poussière en boue.

J'étais retenu au gîte; le gîte était médiocrement plaisant. Que faire.'' La Fontaine a fait le vers de la circonstance. Je songeais donc. Par malheur, j'étais dans une de ces situations d'âme que vous connaissez sans doute, 011 l'on n'a aucune raison d'être triste et aucun motif d'être gai; où l'on est également incapable de prendre le parti d'un éclat de rire ou d'un torrent de larmes; où la vie semble parfaitement logique, unie, plane, ennuyeuse et tristc; où tout est gris et blafard au dedans comme au dehors. Il faisait

en moi le même temps que dans la rue, et, si vous me permettiez la métaphore, je dirais qu'il pleuvait dans mon esprit. Vous le savez, je suis un peu de la nature du lac; je réfléchis l'azur ou la nuée. La pensée que j'ai dans l'âme ressemble au ciel que j'ai sur la tête.

En retournant son œil, — passez-moi encore cette expression, — on voit un paysage en soi. Or, en ce moment-là le paysage que je pouvais voir en moi ne valait guère mieux que celui que j'avais sous les yeux.

Il y avait deux ou trois armoires dans la chambre. Je les ouvris machinalement, comme si j'avais eu chance d'y trouver quelque trésor. Or, les armoires d'auberge sont toujours vides j une armoire pleine, c'est l'habitation permanente. N'a pas de nid qui passe. Je ne trouvai donc rien dans les armoires.

Pourtant, au moment où je refermais la dernière, j'aperçus sur la tablette d'en haut je ne sais quoi qui me parut quelque chose. J'y mis la main. C'était d'abord de la poussière, et puis c'était un livre. Un petit livre carré comme les almanachs de Liège, broché en papier gris, couvert de cendre, oublié là depuis des années. Quelle bonne fortune! Je secoue la poussière, j'ouvre au hasard. C'était en français. Je regarde le titre : — - Amours secrètes et aventures honteuses de Napoléon Buonapaiié, avec gravures. — Je regarde les gravures : — un homme à gros ventre et à prohl de polichinelle, avec redingote et petit chapeau, mêlé à toutes sortes de femmes nues. Je regarde la date : • — 1814.

J'ai eu la curiosité de lire. O mon ami! que vous dire de cela? Comment vous donner une idée de ce livre imprimé à Paris par quelque libelliste et oublié à Zurich par quelque autrichien.'^ — Napoléon Buonaparté était laid; — ses petits yeux enfoncés, son profil de loup et ses oreilles découvertes lui faisaient une figure atroce. — Il parlait mal; n'avait aucun esprit et aucune présence d'esprit; marchait gauchement, se tenait sans grâce et prenait leçon de Talma chaque fois qu'il fallait «trôner». — Du reste, sa renommée militaire était fort exagérée; il prodiguait la vie des hommes; il ne remportait des victoires qu'à force de bataillons. (Reprocher les bataillons aux conquérants! ne croiriez-vous pas entendre ces gens qui reprochent les métaphores aux poètes.'') - — - Il a perdu plus de batailles qu'il n'en a g.îgné. — Ce n'est pas lui qui a gagné la bataille de Marengo, c'est Desaix; ce n'est pas lui qui a gagné la bataille d'Austerlitz, c'est Soult; ce n'est pas lui qui a gagné la bataille de la Moskowa, c'est Ney'". — Ce n'était qu'un capitaine du second ordre, fort inférieur aux généraux du grand siècle, à

"' En 1814 on se servait contre Buonaparté place; Desaix, Soult, Ney, sont de grandes des noms si justement renommés des lieute- et illustres figures; Napoléon est dans sa gloire nants de Napoléon; aujourd'hui tout est à sa ce qu'il était dans son armée, l'empereur.

Turenne, à Condé, à Luxembourg, à Vendôme; et, même de nos jours, son « talent militaire )) n'était rien, comparé au «génie guerrier» du duc de "Wellington. De sa personne, il était poltron. Il avait peur au feu. Il se cachait pendant la canonnade à Brienne. (A Brienne!) — Il avait vices sur vices. — Il mentait comme un laquais. — Il était avare au point de ne donner que dix francs par jour à une femme qu'il entretenait dans une petite rue solitaire du faubourg Saint-Marceau. (L'auteur dit ; J'ai vu la rue, la maison et la femme.) Il était jaloux au point d'enfermer cette femme, qui ne sortait presque jamais et vivait séparée du monde entier, sans une créature humaine pour la servir, en proie au désespoir et à la terreur. Voilà ce que c'était que \ amour de Napoléon Buonaparté! — Il avait en outre, — car ce jaloux féroce était un libertin effronté, Othello compliqué de don Juan, — il avait en outre, dans tous les quartiers de Paris, de petites chambres, des caves, des mansardes, des oubliettes louées sous des noms supposés, où il attirait sous divers prétextes des jeunes filles pauvres, etc., etc., etc. De là des troupeaux d'enfants, petites dynasties inédites, reléguées aujourd'hui dans des greniers ou ramassant des loques et des haillons au coin des bornes sous une hotte de chiffonnier. Voilà ce que c'étaient que les amours de Napoléon Buonaparté! — Qu'en dites-vous.'' La première histoire rappelle un peu Geneviève de Brabant au fond de son bois; la seconde est renouvelée du Minotaurc. J'en ai entrevu bien d'autres et de pires, mais je n'ai pas eu le courage d'aller plus loin. Je n'ai jamais de bien longues rencontres avec ces livres que l'ennui ouvre et que le dégoût ferme.

Vous riez de cela.'' Je vous avoue que je n'en ris pas. Il y a toujours dans les calomnies dirigées contre les grands hommes, tant qu'ils sont vivants, quelque chose qui me serre le cœur. Je me dis : Voilà donc de quelle manière la reconnaissance contemporaine a traité ces génies que la postérité entoure de respect, les uns parce qu'ils ont fait leur nation plus grande, les autres parce qu'ils ont fait l'humanité meilleure! Soyez Molière, on vous accusera d'avoir épousé votre fille; soyez Napoléon, on vous accusera d'avoir aimé vos sœurs. — La haine et l'envie ne sont pas inventives, direzvous; elles répètent toujours à peu près les mêmes niaiseries, lesquelles deviennent inofïensives à force d'être répétées. Qu'est-ce qu'une calomnie qui est un plagiat .f* — Sans doute, si le public le savait; mais est-ce que le public sait que ce que l'on dit aujourd'hui du grand homme d'aujourd'hui est précisément ce qu'on disait hier du grand homme d'hier.? L'envie et la haine n'inventent rien. D'accord. Mais la foule ignore tout. Les grands hommes ont dédaigné tout cela, direz-vous encore. Sans doute; mais qui vous dit qu'ils n'ont pas souffert autant qu'ils ont dédaigné.'' Qui sait tout

ce qi'.'il y a de douleurs poignantes dans les profondeurs muettes du dédain? Qu'y a-t-il de plus révoltant que l'injustice, et quoi de plus amer que de recevoir une grande injure quand on mérite une grande couronne? Savezvous si cet odieux petit livre dont vous riez aujourd'hui n'a pas été officieusement envoyé en 1815 au prisonnier de Sainte-Hélène, et n'a pas fait, tout stupide qu'il vous semble et qu'il est, passer une mauvaise nuit à l'homme qui dormait d'un si profond sommeil la veille de Marengo et d'Austerlitz? N'y a-t-il pas des moments où la haine, dans ses affirmations effrontées et furieuses, peut faire illusion, même au génie qui a la conscience de sa force et de son avenir? Apparaître caricature à la postérité, quand on a tout fait pour lui laisser une grande ombre! Non, mon ami, je ne puis rire de cet infâme petit libelle. Quand j'explore les bas- fonds du passé, et quand je visite les caves ruinées d'une prison d'autrefois, je prends tout au sérieux, les vieilles calomnies que je ramasse dans l'oubli et les hideux instruments de torture rouilles que je trouve dans la poussière.

Flétrissure et ignominie à ces misérables valets des basses-œuvres qui n'ont d'autre fonction que de tourmenter vivants ceux que la postérité adorera morts!

Si l'auteur sans nom de cet ignoble livre existe encore aujourd'hui dans quelque coin obscur de Paris, quel châtiment ce doit être pour cet immonde vieillard, dont les cheveux blancs ne sont qu'une couronne d'opprobre et de honte, de voir, chaque fois qu'il a le malheur de passer sur la place Vendôme, Napoléon, devenu homme de bronze, salué à toute heure par la foule, enveloppé de nuées et de rayons, debout sur son éternelle gloire et sur sa colonne éternelle!

Depuis que j'avais fermé ce volume, tout s'était assombri; la pluie était devenue plus violente au dehors, et la tristesse plus profonde en moi. Ma fenêtre était restée ouverte, et mon regard s'attachait machinalement à la grotesque gouttière de fer-blanc qui dégorgeait avec furie un flot jaunâtre et fangeux. Cette vue m'a calmé. Je me suis dit que, la plupart du temps, ceux qui font le mal n'en ont pas pleine conscience, qu'il y a chez eux plus d'ignorance et d'ineptie encore que de méchanceté; et je suis demeuré là immobile, silencieux, recueillant les enseignements mystérieux que les choses nous donnent par les harmonies qu'elles ont entre elles, le coude appuyé sur ce stupide pamphlet d'où s'était épanchée tant de haine et de calomnie, et l'œil fixé sur cette bouche d'âne qui vomissait de l'eau sale.

LETTRE XXXVII

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