LE NECKAR. — HEILBRONN. — STUTTGART
Octobre.
Mon cher ami.
De Morbach à Heilbronn, la vallée du Neckar est comparable h la vallée du Rhin, en plus petit et en plus charmant. La route côtoie la rivière; c'est un ravissant voyage; dans cette saison surtout, quand la magnifique tenture rougeâtre des bois, dorée par un pâle soleil, s'agrafe de toutes parts sur l'horizon.
Dans les champs, les colzas jaunes, les navettes blanches, le panache vert bronze de la betterave se mêlent aux vignes frileuses qui tremblent à la bise d'octobre. Le riverain du Neckar entrecoupe ses cultures de carrés de concombres et de potirons, comme s'il voulait écrire dans le paysage le vers de Virgile, tortusque per herham Cresceref in ventrem aicumis. Çà et là, près des petits cours d'eau vive qui se jettent dans la rivière en frissonnant, des groupes de femmes, armées de grands couteaux de bois, secouent au vent les longs cheveux du chanvre.
Puis les hameaux s'éloignent, le pays devient sauvage, les corbeaux planent sur les sillons fauves, un lièvre effaré traverse la route, les oreilles dressées, et s'enfonce dans la campagne où bientôt on ne sait plus si c'est un lièvre qui court ou un oiseau qui vole. La brise fraîchit, les arbres grelottent. Par instants apparaît, au milieu des luzernes, à quelques pas du chemin, une croix de pierre si richement ciselée qu'on croirait voir sortir de terre la pointe d'une flèche de cathédrale enfouie. Le semeur marche à grands pas et gesticule tragiquement dans la plaine solitaire, comme un poëte qui fait son cinquième acte.
Puis, ce sont de graves laboureurs piquant leurs bœufs et conduisant leur charrue en longue redingote blanche et en calotte de prêtre; des voyageurs piétons traînant leur bissac sur une façon de petit haquet à deux roulettes; des roulicrs pittoresques, coiffés d'un bonnet de chauffeur ou d'un chapeau de sénateur de l'empire français, menant de grands chariots évasés dont les quatre roues tournent sous des espèces d'ogives et dont les huit chevaux balancent à leurs oreilles de petites cymbales de cuivre.
De temps en temps un poteau aux couleurs du Freischutz, rouge et noir, vous rappelle que vous êtes chez le roi de Wurtemberg.
A tous les coudes de la vallée, de gros bourgs s'arrondissent autour de la rivière et s'y mirent. Quelques-uns prennent des airs de petits ports de mer. Des coques de bateaux pontés qu'on calfate fument au bord de l'eau.
Dans les jardins, pleins de dahlias, d'œillets et de roses, on voit s'élancer du milieu des sorbiers plus rouges que verts une colonne isolée surmontée d'un pigeon-
nier. Des colombes et des pigeons se perchent dans ce chapiteau. C'est de l'art roman fait par la nature.
Au bord de la route, près des carrières, on rencontre par intervalles des groupes de cinq ou six hommes, sérieux, propres, rêveurs, fumant de longues pipes, vêtus d'une veste ronde et d'une culotte courte mi-parties de gris et de brun, traînant une grosse pierre avec un air de supériorité nonchalante, et suivis d'un soldat silencieux, le fusil sur l'épaule. Ces messieurs sont des forçats.
Dans les villages, ce sont des rues cahotées qui suivent toutes les fantaisies de la montagne; quelquefois un torrent au milieu de la rue; des maisons penchées, surplombant, joyeuses, vivantes, ayant chacune son porche, son pont, et son el&oyable gargouille de fer-blanc, à barbes d'écrevisse, qu'on dirait dessinée par Callot et prête à taire rage autour de saint Antoine. De grands lions de pierre, la gueule béante, les griffes ouvertes, se dressent sur les vieilles fontaines sculptées au milieu des rires et des chansons des laveuses. Les poules, mêlées aux commères, secouent gaîment le coquelicot qu'elles ont sur la tête. Les grappes de maïs qui sèchent aux fenêtres font aux masures des guirlandes d'or. Sur les auberges se hérissent de grands oiseaux en filigrane de fer doré tenant à leur bec une façon de souricière dans laquelle est enfermé un boeuf, un cheval, un ours ou un sanglier. Ce sont les enseignes.
Comme je passais à Wimpten, un colporteur coiffe comme Mandrin et culotté comme Janot, installé devant la porte, offrait à deux familles anglaises émigrant en Italie, dont les calèches relayaient, des Manuels de voyage, des Guides et des Itinéraires. J'ai ouvert un de ces Guides et j'y ai lu qu'un magicien suspendu dans une cage ne peut plus faire de mal. Renseignement utile aux voyageurs.
Sur les montagnes, partout des ruines, des châteaux, des forteresses, les aires des anciens burgraves. Quelquefois, à Gundelsheim comme à Neckarsteinach , trois ou quatre dans le même horizon. La route, la rivière et la vallée sont tenues en échec de toutes parts. Parfois, sur les crêtes, des villes du quinzième siècle, avec leurs pignons taillés, leurs bannières au vent, leurs beffrois et leurs flèches, qui semblent poser pour Otto \tnius ou Breughel de Velours.
Où il n'y a pas de villes, il y a des seigneuries. Les tours carrées et rondes se dressent fièrement. Cependant, le dix-huitième siècle a passé là. En maint endroit, il a peint les vieux donjons en rose et en vert clair, et il leur a pose sur le front, en guise de clochers, des dames-jeannes énormes.
Les burgraves tenaient le Neckar comme ils tenaient le Rhin, comme ils tenaient la Moselle, comme ils tenaient la Kinzig, la Murg, la Lahn et la Sayn. Au moyen âge, dans ces mêmes vallées où court l'excellente route d'à présent, il n'y avait que d'âpres sentiers de bœufs et de mulets où les marchands de Saint-Gall, de Mayence et de Dusseldorf cheminaient par caravanes, inquiets, attentifs, armes jusqu'aux dents, souvent escortés à leurs frais par des reîtres de l'empereur ou par des condottieri de la hanse rhénane. Ils étaient à leurs mules leurs grelots et leurs sonnettes, et se glissaient silencieusement la nuit, quand il n'y avait pas de lune, le long des rivières entre les deux haies de forteresses qu'il leur fallait franchir. Mais les burgraves veillaient de leur côté; ils rassemblaient dans la haute cour de leur burg leurs paysans-bandits, puis ouvraient leur porte brusquement, abaissaient leur pont.
et tombaient comme un flot du haut de leur rocher sur la troupe des marchands. Si l'escorte était vaillante et nombreuse il y avait combat, et la caravane passait, mais il fallait recommencer dix lieues plus loin. Si l'escorte faiblissait, les voyageurs se rendaient, le burgrave emmenait dans son antre bétes et gens, gardait les marchandises et rançonnait les marchands. Ceux qui avaient résisté étaient pendus aux créneaux de son burg. — Comme je l'ai déjà dit, cette chevalerie pillarde a duré six siècles.
L'empereur Rodolphe et le palatin Frédéric sont les deux grands aigles qui ont exterminé ces éperviers.
J'ai pris à Heidelberg, pour l'excursion que je fais en ce moment, un de ces fiacres de grandes routes qu'on appelle voiturins. J'ai choisi une de ces petites calèches de montagnes traînées par un seul cheval où il n'y a que deux places, celle du voyageur et celle du cocher. Avec une carriole de ce genre et aucun bagage, on grimpe comme les chèvres et l'on peut aller partout. Mon cocher est un jeune gaillard vigoureux qui porte vaillamment la pluie et le brouillard, mais qui a une façon bizarre de mener sa béte. Son touet n'est pour lui qu'un ornement. Il conduit son cheval en lui montrant le poing, en lui faisant des grimaces et en lui tirant la langue. Le cheval comprend et va.
Du reste, il s'appelle Adam et chaque matin, tout en cheminant, je le vois déjeuner avec une pomme que lui a sans doute donnée l'Eve de l'auberge où nous avons passé la nuit.
Sa feuille de figuier est un monstrueux carrick à triple coUet.
Comme la Murg, comme la Nahe, le Neckar, admirablement limpide d'ailleurs, est une rivière rouge. Par moments l'eau, en s'arrondissant sur les bancs de roches basses, brille au soleil comme de l'ambre liquide. Cela tient aux milieux que la rivière traverse. Toutes les montagnes du Neckar, du moins celles que j'ai vues, depuis Heidelberg jusqu'à Heilbronn, sont des formations de grès couleur de rouille. Je crois y avoir remarqué des veines de granit, de porphyre et de tourmaline. Ce grès, qui porte toutes ces terres, toutes ces villes et toutes ces forêts, s'appelle dans le pays /a base moite rouge (Rothe-Todt-Liegendc).
C'est de ce grès vermeil, rehaussé par le grès blanc de Heilbronn, qu'est faite l'architecture de Heidelberg. Il a donné son nom à la résidence palatine. Heidelberg signifie montagne de ffh.
Heilbronn est une ancienne et curieuse petite ville, à peu près inconnue, située dans les montagnes au bord de l'eau.
Il y a là, dans un coin parfaitement dédaigné des visiteurs, une belle église du quinzième siècle couronnée d'un joli clocher de la renaissance, tout en granit et tout à jour. J'ai vu dans l'église une foule de tombes, et un dessus d'autel gothique fleuri, accosté de deux clochetons, qui est tout un édifice et qui meuble l'abside du haut en bas. Les clochetons ont des cariatides d'un motif original. Les colonnettes qui en supportent le petit escalier intérieur sont trop courtes, et le sculpteur a rempli le vide qu'elles laissent entre leur base et le sol par de petits maçons de pierre suant sang et eau pour les soutenir. Cela fait des deux côtés du clocheton
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deux groupes exquis. La chaire, qui est du seizième siècle, est une espèce de gros buisson de marbre qui s'appuie, sans lui rien ôter de sa fière attitude, sur un grand chevalier armé de pied en cap.
Dans la place qui avoisine l'église, place entourée de pignons et de tourelles, se développe, au-dessus d'un vaste perron hérissé de statuettes d'anges et de statues de gendarmes, le frontispice d'une Maison de ville du quinzième siècle. Ce frontispice, peint et doré à neuf en ce moment, se compose presque entièrement de l'épanouissement d'une grosse horloge à trois étages, comme celle de la collégiale de Francfort. L'effet est rare et singulier. Le soleil, la lune et les étoiles vont et viennent avec un bruit mystérieux aux fenêtres de cette façade. Ajoutez à cela de vieilles tours à bossages sur le Neckar, un pont couvert avec ses trappes et ses charpentes, trois ou quatre autres belles églises gothiques dont on a fait des hangars, comme si Heilbronn était Paris; une sombre halle à piliers du quatorzième siècle ornée de l'aigle éployée, qui est le blason de la ville; deux ravissantes fontaines de la renaissance à colonne et à bassin, et force maisons du meilleur temps et du meilleur style à croisées-croix et à frontons volutes.
J'en ai remarqué une qui était ornée d'une architecture peinte dans le goût des fonds de Paul Véronèse, avec des musiciens empanachés jouant du cor et de la flûte derrière les balustres du premier étage. Toute cette devanture était d'un ensemble amusant et vif.
Tant de belles choses, cette belle nature et ce bel art, n'empêchent pas notre sotte et laide maçonnerie de plâtre et de carton-pierre de germer et de croître à Heilbronn, autour de la place même de l'hôtel de ville. Ces maisons blanches toutes neuves, à l'iiiBar de Paris, paraissent ennuyer fort les gargouilles de l'église qui les regardent en bâillant.
Ludwigsburg , comme Mannheim, comme Philippsburg, comme Carlsrûhe, est une de ces froides villes, commencées sous Louis XIV et fîmes sous Louis XV, qui sont à Versailles ce que Campistron est à Racine. Les arbres y sont beaux. L'architecture ennuyeuse a beau faire, elle ne peut empêcher les arbres d'être beaux.
Si Stuttgart n'avait pas cette beauté, il n'en aurait guère d'autres. La montagne, la vallée, la rivière et la forêt, voilà à peu près toute la parure de Stuttgart.
Le vieux palais des comtes de Wurtemberg, qui est d'une grande et noble masse, a ete badigeonné en jaune, et converti, à ce qu'il m'a semblé, en hôpital. La cour du quinzième siècle, à arcades surbaissées, est encore charmante. Sur la porte de l'ancienne salle des gardes on lit : APOTHEKE. Les matassins de Pourceaugnac ont remplacé les pertuisaniers des ducs de Wurtemberg et de Teck. Molière après Shakespeare. Pourquoi pas .''
L'église, qui avoisine la statue de Schiller, a d'assez beaux profils. Les deux clochers à faîtages coniques se composent bien avec l'abside. L'espèce de vieux bedeau, propre aux oratoires luthériens, m'en a ouvert la porte, et j'y suis entré.
C'est encore là un de ces intérieurs protestants qui font ressembler une église à une école. Partout des bancs, une table au milieu. Cela peut être raisonnable, mais
c'est laid. Quelques vieilles tombes catholic[ues apparaissent encore çà et là sous toute cette menuiserie huguenote.
Au fond de l'église, dans ce qui a été le chœur, j'ai vu un spectacle qui m'a étonné. Des escabeaux vermoulus, des bancs, des planches, des échelles, des baquets, deux ou trois vaches de cuir, quelques coffres défoncés, des statuettes et des basreliefs brisés jetés sur des tas de plâtras et de poussière, et, au milieu de toutes ces balayures, sous la cendre et les toiles d'araignées, trois cénotaphes d'ébène, avec tableaux et dorures, du dix-septième siècle, six sarcophages de granit sculpté, du treizième au quinzième, et enfin onze tombes de la renaissance adossées à un mur ténébreux sous une hideuse tribune-échafaud en sapin, qui en coupe les frontons et en masque les épitaphes.
Ces monuments, que j'entrevoyais à peine dans cet intérieur d'écurie mal tenu, ce sont les tombeaux des comtes de Wurtemberg, des ancêtres du roi actuel.
Une de ces tombes, qui est du quatorzième siècle, est un magnifique sépulcre. Quatre hommes d'armes à genoux portent sur leurs épaules les quatre coins d'une épaisse et large lame sur laquelle est couché le prince mort. Les tombeaux de la renaissance ont chacun leur statue debout sous une terme et pure archivolte et taillées vaillamment en plein bloc à grands coups de marteau. Cela fait onze comtes qui semblent dans cette ombre parler entre eux à voix basse d'un air indigné. Ils ont sous leurs pieds chaussés de fer onze lions qui les regardent et qui se taisent. Le premier, le seul qu'on puisse bien voir, c'est le comte Ulrich, le sombre convive du repas sans pain. Au-dessus de sa tête on avait gravé son épitaphe : Cornes Wirtemherga ac montis Peligariii. . . Une grosse poutre plantée au milieu des arabesques du tombeau empêche d'en lire davantage.
Les églises, même les plus dévastées, sont des livres toujours ouverts. Au moment où je me retournais en disant à voix haute : Est-ce possible.'' j'ai lu, dans le monceau même des décombres, sur un retable d'autel rompu et jeté au rebut, ces trois mots écrits en lettres d'or : Otnnta pojiihilia sunt.
J'étais triste, il faisait froid, il pleuvait, j'avais trouvé la statue de Schiller médiocre, j'étais outré du délaissement de ces tombes, et j'écoutais à peine mon pauvre bon vieux guide qui me montrait cependant une fort belle chaire flamboyante du quinzième siècle. Ce brave homme se faisait de l'allemand et du français combines une langue à lui qui n'était plus ni du français ni de l'allemand. C'était je ne sais quoi de fantasque et d'inintelligible. Ainsi, en me parlant des rois de Wurtemberg, qui sont rois par la grâce de Napoléon, il me disait que le roi actuel, Wilhelm, n'est que le second roi; le premier s'appelait Frédéric; et il ajoutait que «le roi actuel était géborné en 1781 » et qu'il n'y avait guère « que dix ans que son père était gestorbé ».
Une heure après, je quittais Stuttgart et je me dirigeais vers Weldenbuch par la route des montagnes.
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