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LE RHIN GÉOLOGIQUE

Sur le Rhin comme partout ailleurs, l'histoire géologique est toujours entière, visible en toute chose, écrite sur toute chose, dans la montagne, dans le bois, dans le rocher, dans le charbon qui fait marcher le bateau à vapeur, dans le caillou qui roule sous les pieds du cheval. Ses monuments ne sont pas de ceux qui disparaissent. Ils s'écroulent sans cesse à la surface du sol, mais ils renaissent éternellement des entrailles de la terre. Les siècles ne font que développer la sombre et mystérieuse végétation des masses minérales. Aucune révolution de républiques ou d'empires ne peut empêcher l'hyalite et l'agate de germer dans les amygdaloïdes basaltiques de Francfort, le cinabre et le mercure de filtrer dans les porphyres de Landsberg et dans les vieilles formations de grès de la Nahe , ni les sources chaudes de jaillir, pour toutes les maladies de l'homme, des gangues de quart2 du Taunus. Jusqu'au jour où le pôle magnétique du globe changera, le feldspath et l'argile rouge se mêleront aux inextricables racines de la forêt de Lemberg, l'argent, répandu en filons splendides dans les ténèbres de la terre, traversera le plomb à Werlau, le cuivre à Braubach, le cuivre et le plomb à Ehrenthal, l'alun pénétrera les immenses lignites de Godesberg; le ter enrichira Bendorf. Les armées de toutes les nations de l'Europe, tambours et clairons en tête, épêes au vent; drapeaux déployés; chevaux hennissants, peuvent aller et venir, forcer des villes, jeter des ponts, passer le Rhin devant Kehl comme Louis XIV en 1672, à Weissthurm comme Hoche en 1797, ou devant Caub comme Blûcher le i" janvier 1814, qu'importe à l'ardoise, à la chaux et au marbre sur lesquels s'appuient les coteaux depuis Wesel jusqu'à Hizenach! Les légions, les régiments et les hordes fouleront sans les troubler les trachytes et les cristaux des Sept-Monts, les pierres ponces, le schiste argileux et la terre de strass de Neuwied. Pour ébranler les piliers de basalte d'Unkel sous l'épaisse couche de marne sablonneuse qui les recouvre, le pas d'une armée ne suffirait pas, il faudrait un tremblement de terre.

C'est un tremblement de terre en effet qu'il a fallu quand la Providence a voulu continuer le Rhin jusqu'à la mer. Avant les temps donnés à l'homme, à l'époque où l'énorme forêt Lescynienne n'avait encore été traversée que par le sentier monstrueux des mastodontes et des paléothériums, lorsque les volcans du Hohensuck agonisant, par je ne sais quelle loi inconnue, à l'approche de la civilisation

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comme des lampes de nuit qui s'éteignent au matin, jetaient leur dernière lueur et leur dernier tressaillement, dans la vaste plaine comprise aujourd'hui entre Ladenbourg, Spire, Mannheini et Mayence, il y avait un lac immense, dans lequel le Rhin emprisonné luttait avec rage et se ruait en vain sur la barrière de lave des volcans. Un jour, à l'endroit où est Bingen aujourd'hui, la terre trembla, les montagnes se tendirent et le Rhin passa. C'est ainsi que s'est vidé le grand lac des Vosges.

Depuis lors, les romains ont coupé les rochers de la rive gauche, les mérovingiens ont agrandi la brèche, Charlemagne y a travaillé, l'archevêque Siegfried en 1208 a creusé la rive droite, les rhingraves au quatorzième siècle ont remanié la rive gauche après les romams, au seizième siècle les marchands de Francfort ont arraché les écueils du milieu du fleuve , au dix-septième les suédois dans la guerre de Trente Ans et les français dans la guerre du Palatinat ont élargi le passage. Certes, Charlemagne, les rhingraves, le commerce, la guerre, le peuple romain, le peuple français, voilà de grands ouvriers; mais le premier de tous, le plus efficace, le seul efficace peut-être, c'a été le tremblement de terre.

A quelques lieues d'Andernach, à Laach, sous de prodigieux chênes séculaires qui existaient déjà, dit-on, quand Pline l'ancien signalait Coblentz comme une admirable position mditaire, sous des sapins et des hêtres qui passent pour fées et qui ont vu peut-être rêver en 123; les Minnesinger visitant le Lurlej, dans une vallée profonde entre de hautes montagnes, il y a un autre lac d'un aspect sinistre. C'est un flot bleu, froid, saumâtre, que plus de trois mille sources alimentent, qui ne laisse vivre que trois sortes de poissons, la tanche, la perche et le brochet, qui baigne une grotte méphitique comme la grotte du Chien près du lac d'Agnano, qui jette sur sa plage dans les grands vents un sable que l'aimant attire, miroir mélancoHque dans lequel se reflètent et s'écroulent les six tours romanes d'une abbaye. Rien de plus étrange que ce lac dans ces montagnes. C'est un cratère changé en cuve, récipient sans fond en communication avec les cavernes du globe, vase où montait jadis le feu terrestre, où monte aujourd'hui l'eau souterraine. Celui qui a éteint le feu pourra seul vider l'eau.

De Bingen aux Sept-Montagnes, les bateliers comptent six tourbillons, le Bingerloch, le passage furieux, V^ilde Gejohrt, les sept vierges de Schônberg, la bank dont l'entonnoir redouté se nomme das Gewirr, l'Unkelstein dont on conte cent récits effi-oyables, et le rapide du Rolandswerth que les mariniers appellent Gottes Hùlfe, secours de Dieu. Depuis vingt siècles, ces six tourbillons détient l'homme. Il y a huit cents ans, l'empereur Henri IV, qui avait été emprisonné au Klopp de Bingen, fuyant vers Hammerstein, faillit périr devant Bacharach au Passage Furieux. Avant lui Brunehaut, reine d'Austrasie, dont on voit encore le fatal lit de rochers près de Feldberg, avait manqué naufrager à l'Unkelstein.

Ces écueils-là ont tous un lambeau d'histoire comme tout le reste du Rhin. D'ailleurs nulle science humaine ne sondera les communications sous-fluviales de ces abîmes pleins de squelettes et n'expliquera, par exemple, pourquoi la Gewirr revomit devant Saint-Goar ce que le Bingerloch a englouti devant Bingen.

mPBlHrdtE SITIOSALC.

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Du reste, pour tinir ce paragraphe par une réflexion (^ui, dans ma pensée, le résume en le complétant et qui vient d'elle-même à l'esprit en présence des faits sévères, immuables, persistants et en quelque sorte immobiles qui constituent la géologie, — puisque la nature, ce laboratoire sans fond de la substance et du phénomène, ce sombre et aveugle océan des êtres, ne connaît pas le //tei, puisque aucune personnalité distincte et sentie de l'objet lui-même n'y sépare le végétal du vegnal, le minéral du minéral, la chose de la chose, ne pourrait-on pas dire qu'il n'y a qu'un arbre, comme il n'y a qu'un rocher, comme il n'y a qu'une onde? Cet arbre éternel qui a caressé du souffle de son feuillage Adam s'éveillant à la vie, qui a secoué de ses branchages la vase desséchée du déluge et laissé prendre son plus vert rameau à la colombe de l'arche, vieilli chaque hiver, rajeuni chaque printemps, a vu passer les hommes qui ont passé, nous abrite nous qui vivons, abritera ceux qui doivent venir, et, le jour où son ombre verra expirer le dernier homme, sera encore le premier arbre.

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