LE RHIN ROMAIN. — VICTORIA
Les premiers édifices de Victoria furent de terre et de bois. Puis, la vingt-deuxième légion entoura la ville de murailles; la septième lui bâtit quatre portes, porta prvstoria, porta priiicipalis, porta quintana, porta decnmana; la quatrième cohorte des vindaliciens pava de tuiles carrées à son empreinte l'/jjpocaufîuw, le tabularitim, le qtiaBormm et les étuves de la ville, un autel y fut érigé en 240; des musiciens de légions y construisirent un temple orné de bas-reliefs d'albâtre, et le 23 septembre 246, quatorze vétérans y consacrèrent une image de bronze au Génie du lieu.
Cette ville était peut-être la création préférée de Rome sur le Rhin. Assise sur la rive droite, habitée et gardée par des soldats, enveloppée d'un souvenir de victoire, plus centrale que Confluentia, elle liait mieux qu'elle Mayence à Cologne. De Victoria, Rome se dressait debout et plongeait son regard dans cette sombre Germanie transrhénane qu'elle appelait avec une secrète angoisse la grande Germanie, Germania mama, et où germaient, en effet, dès le troisième siècle, sur le Rhin, les allemands; sur le Rhin et le Weser, les francs; sur le Danube, les thuringiens; sur l'Elbe, les saxons; c'est-à-dire les quatre peuples formidables qui, deux cents ans plus tard, devaient étouffer la Ville éternelle.
Cet obscur et profond réser^'oir de peuples, où s'amassait goutte à goutte la submersion du monde civilisé, était la grande inquiétude de Rome.
Rome avait raison de craindre. Quand la Germanie transrhénane, cette géante, se sentit assez forte pour commencer une lutte décisive, elle leva le bras, et comme pour s'essayer, du premier coup, s'attaquant à l'établissement favori des romains, elle écrasa Victoria.
Un jour donc, c'était sous le règne de Gallien, en 268, la ville des vétérans qui tenait en respect la Sieg et la Lahn et le Rhin, à l'endroit même où César l'avait passé, tressaillit tout :\ coup. Une foule effrayante l'entourait, les barbares étaient sortis du bois, ils poussaient une clameur terrible, les légionnaires reconnurent le cri de guerre d'Arminius. C'étaient les harudes tatoués, les cattes qui portaient au bras un anneau de ter, les nemètes qui adoraient \X'bdan le dieu decumane, les vangions
RELIQUAT DU KHIN. 499
et les mboques dont les cascjues difformes semblaient des monstres accroupis, la gueule ouverte, sur la tète des combattants, les chérusques qui avaient de longues lances et des jambières de cuir, à cause des marais de lYssel, et les marcomans, les terribles et naïts marcomans pour lesquels les rugissements n'étaient qu'aboiements et qui avaient pris les lions de Marc-Aurèle pour des chiens sauvages. C'étaient ces mêmes multitudes qui jadis avaient défilé six jours durant devant le camp de Marius. A ces hordes étaient mêlés des soldats romains, car de tout temps les barbares ont eu cet instinct qu'ont encore aujourd'hui les arabes d'Abd-el-Kader d'attirer à eux des traîtres qui leur enseignent la guerre régulière et leur livrent les secrets du camp. Avant la bauille d'Idistavisus , Arminius offrait à chaque transfuge romain deux cents sesterces par jour.
Les vétérans se défendirent vaillamment. Ils barricadèrent la porte Decumana près de laquelle se tenait la dixième légion , ils ouvrirent la porte Pretoria par laquelle on allait à l'ennemi, et ils firent une sortie. D'assaillis ils devinrent assaillants. Deux cohortes veillaient sur les deux autres portes destinées à la retraite dans la construction de tout camp romain. Mais les romams n'étaient qu'une poignée, les germains étaient une toule, foule aveugle et terrible au milieu de laquelle la tactique des vétérans se brisait comme le navire dans l'Océan. Les forêts vomissaient à chaque instant de nouvelles hordes, et rien que sous le piétinement de cette efiira jante cohue, avant que le soleil fût couché, Victoria avait disparu.
La destruction tut complète. Pas un habitant de la viUe ne survécut, pas un ducena, pas un centurion, pas un soldat, pas une femme, pas un entant. Ce tut comme un engloutissement. Il sembla que la vieille terre germanique s'était brusquement ouverte sous la cité romaine, puis s'était retermée sur elle.
Ce sombre événement troubla Rome. La lueur qu'il jeta dans cette époque crépusculaire éclaira, en quelque sorte, un moment pour elle les vagues et effrayantes perspectives de l'avenir. Elle en resta longtemps pensive, et, comme elle taisait toujours dans les catastrophes significatives, soit terreur, soit fierté, elle garda le silence. Victoria parut aboUc de son souvenir comme elle était effacée du sol. Orose, (Elius Spanianus, Ammien MarceUin en parlèrent à peine. Il semble que Rome ait recommandé aux historiens de ne rien dire. Je me rappelle que moi-même, visitant dans le lieu même où tut Victoria la collection d'antiquités romaines du prince régnant de Wied-Neuwied, après avoir parcouru cet entassement d'objets de toutes sortes mutilés par la victoire la plus outrageante et la plus haineuse qui jamais peutêtre ait foulé aux pieds une ville, ustensiles de toute nature, quincailleries romaines à peu près pareilles aux nôtres, poteries, vaisselles, outils, armes, bijoux de femmes, après avoir noté dans cet encombrement des statuettes de Mars et de la Fortune plojées et rompues, l'image d'argent d'un empereur romain, le pied sur la tête d'un germain, l'écusson d'une enseigne, des encriers et des styles, et y avoir retrouve l'idole de bronze des quatorze vétérans, tout ému de cette grande chute et de cette grande humiliation, j'arrivai, de relique en relique, à la bague d'un chevalier romain. C'était un anneau à sceller, doré, avec une pierre gravée; je le retournai, et sur la pierre je vis une figure d'Harpocrate , le doigt sur la bouche, qui paraissait me dire : tais-toi !