Enclume
Sur les pins célèbres Marteaux de l'antiquité , et de qiieWiueti illustres Enclumes de l'histoire sacrée ou profane.
Bien de nouveau ne te pense aujourcrhui, Vous n'êtes plus que les échos d'aulrui; Il est trop tard pour prétendre à la gloire, De rien apprendre aux filles de mémoire. l.ACH.AissKF, Ëpilre à C'iio.
Je ne sais lequel de nos penseurs modernes, cet excellent Montaigne , Swift , Sterne ou ce sublime égrillard de Rabelais, a dit quelque part : Nous sommes
tous , petits et grands , jetés en ce bas- I. 1
monde pour y jouer le rôle d'Enclume ou de Marteau. Despote et sujet, maître et esclave , chef et soldat^ mari et femme , émeutier et sergent de-ville ; tout cela , Enclume et Marteau ; battant et battu au physique comme au moral , selon le bon vouloir du hasard , la part des circonstances, ou les caprices de la fortune. Paul-Louis Courrier était pénétré de cette idée philosophique, quand il dit dans un de ses pamphlets : s'il ne restait plus que trois hommes sur la terre, l'un serait roi, l'autre domestique, et le troisième aiderait le premier à se faire obéir par le second.
Cette grande vérité me frappa d'autant plus, que je m'aperçus qu'elle remontait au-delà du déluge de Noé , puisque selon les écrits de Moïse , Caïn aurait été le premier Marteau , et son frère Abel la pre-
m mière Enclume. Ajoutez que Caïn et son fils Thubal , passent pour avoir été en sus les premiers forgerons.
Un commentateur minutieux et retors , m'arrêterait peut-être dès cette première proposition : Erreur, me dirait-il, le meurtrier d'AbeL si vous supputez attentivement la Genèse, fit usage d'une mâchoire d'àne, arme que paraissent affectionner particulièrement les héros hébreux , puisque plus tard, vous voyez Samson le chevelu, se servir du même instrument pour tuer dix mille Philistins ; or, il est évident que l'àne avait péri avant Abel, victime sans doute de la dent d'un lion, d'un tigre ou de toute autre bête féroce commune dans les contrées asiatiques; il resterait donc établi qu'un àne ou une ânesse serait réellement la plus ancienne Enclume du monde primitif.
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Ce système posé, nous voyons se succéder d'âge en âge et de siècle en siècle, depuis la tour de Babel jusqu'à la Convention nationale , depuis les querelles d'Abraham jusqu'à la bataille d'Isly, une infinité de Marteaux et d'Enclumes , qui ont eu d'autant plus de retentissement, que des poètes ou des historiens ont pris soin de les glorifier et de nous transmettre les récits plus ou moins exacts de leur élévation et de leur chute , de leurs succès et de leurs revers ; car il y a de curieux revirements, de surprenantes inversions dans les humaines destinées ; tel parfois voué dans l'origine à l'humble et misérable condition d'Enclume, se révèle plus tard et devient Marteau par l'excès même de la souffrance, ou tout bonnement par la force des choses.
Mais, en thèse générale, ceux qui sont
nés avec un tempérament doux , timide , craintif, qui font de la bonté, de la patience et des autres vertus chrétiennes leur habitude ou leur croyance , ceux-là sont condamnés à la condition obligée d'Enclume pour toute leur vie ; c'est pour les consoler de cette fâcheuse alternative, que la révélation leur promet une existence future de miel, d'ambroisie et de béatitude éternelle.
Nous pourrions, d'après ces observations appuyées de tant de preuves , diviser l'histoire générale dans ses neuf époques reconnues parBossuet et Puffendorf , en trois catégories, contenant les faits et gestes des Marteaux, toujours Marteaux, des Enclumes, toujours Enclumes, et des Enclumes devenues Marteaux, ou contrairement des Marteaux rabaissés à l'état d'Enclumes.
Mais, me dira à son tour un critique (les critiques sont les plus durs Marteaux de la république des lettres) ; niais vous n'avez pas sans doute la fantaisie burlesque de nous forger une biographie universelle sur ce thème là ?
Dieu m'en garde ! je ne veux que rappeler à l'appui de mon dilemme quelques noms historiques, et comme pièces justificatives, et pour me donner en passant un petit vernis d'érudition, ce qui ne peut jamais faire de tort à un romancier.
Sans remonter au célèbre Nemrod, fils de Chus, petit-fils de Gham, qui vint bien avant les lois contre la chasse , et qui de chasseur se fit conquérant et roi {ipse cœpit esse potens in terra) , selon l'Écriture ; nous voyons avec regret le peuple, objet de la prédilection divine, puisqu'on l'appelait le peuple de Dieu, fournir seul aux
annales du monde plus de tyrans ou de Marteaux que toutes les nations contemporaines qui n'avaient pas le même privilège. Jusqu'à leurs rois David et Salomon, qu'il faut ranger parmi les Marteaux les plus terribles ; car malgré leur haute réputation de sagesse et de sainteté, le moindre petit roi constitutionnel serait détrôné sinon pendu, pour la plus vénielle de leurs peccadilles.
Nous remarquerons en parlant du peuple de Dieu, que chez ce peuple assez malpropre et peu réfléchi, les femmes y naissaient toutes essentiellement enclumes ; on les battait , on les chargeait des fonctions les plus désagréables, elles ne parlaient qu'à genoux à leur mari, on en épousait volontiers cinq ou six , pour les répudier ensuite , même en faisant profession d'être un patriarche modèle , comme
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ces vertueux pachas Abraham, Jacob et compagnie.
Ces mœurs, d'une morale au moins équivoque , se sont conservées religieusement sur le sol jusqu'à nos jours ; les nations orientales ont encore les mêmes procédés pour les femmes, et nous les nommons aujourd'hui avec plus déraison barbares et infidèles.
Notre admiration n'en doit être que plus grande , quand nous voyons çà et là quelques Enclumes juives se changer toutà-coup en redoutables Marteaux; Deborah, qui fut guerrière et bas-bleu , Judith , Dalilah, Jesabel, Athalie, et cette vaillante Jaël, Marteau libérateur, qui enfonça traîtreusement un clou dans la tèle du maréchal-de-camp Sizarah pendant son sommeil.
Les populations qui vinrent remplacer
en Asie et en Afrique les enfants d'Héber, que leurs gouvernants prennent le litre d'Empereur, de Pharaon, de Sultan, de Sophi ou de Sha, n'en ont pas moins gémi sous l'oppression la plus pesante ; car ils comptent autant de Marteaux que de maîtres , de Cyrus et son grand-père Astyage, jusqu'à sahautesse Mahmoud II, qui n'y allait pas de main morte avec les janissaires.
L'histoire profane ne nous présente également qu'une série de massacreurs , les Grecs et les Romains marchant en tête, se livrant d'atroces guerres, la plupart du temps causées par la rivalité ou l'ambition des Marteaux leurs chefs , qui les tenaient sous leur joug de fer ; les peuples , Enclumes serviles, portant toujours le bat et les coups, répandant leur sang généreux, et payant les pots cassés.
L'Empire succédant à la république , ce fut bien pis encore chez les maîtres du monde ; nous ne voyons de César à Constantin que massacres, assassinats, persécutions , supplices ; et nombre de fois les Enclumes par trop maltraitées levant la tête etécrasantles marteaux. Tibère, Caligula, Néron, Commode et autres monstres couronnés périssent victimes de leurs propres forfaits.
Ce qu'on appela le Bas-Empire n'est guère plus édifiant pour la morale, ni plus consolant pour la liberté, soit que les marteaux frappent de Rome ou deByzance.
Le dirons-nous , hélas ! Les pontifes romains eux-mêmes , au mépris de la sainte mission que leur avait laissée le divin Christ , celui qui s'était fait homme et Enclume pour ramener l'égalité et les vertus primitives sur la terre ; ces prêtres-souve-
rains deviennent aussi parfois de haineux, de vindicatifs, d'intolérants et cruels marteaux, dont les Ariens, les Albigeois, les Templiers, et les Huguenots n'eurent point à se louer. Sans parler des Borgia, il suffirait d'un Jean XII, pape 'à dix-huit ans, le plus dépravé , le plus odieux des tyrans ; de l'un de ses dignes successeurs, Balthazar Cossa (Jean XXIII), quiparvint au saint siège après avoir été écumeur de mer, et brigand, pour motiver les schismes qui divisèrent l'Église du moyen-âge. Les abus du pouvoir spirituel vinrent après ces excès et ces crimes, et amenèrent la réformation. Les femmes ne manquent pas à cette liste effrayante de célébrités criminelles, à ces époques de barbarie et de fanatisme qui couvrent pendant dix siècles l'Europe entière de sang et de bûchers , depuis l'odieuse Frédégonde jusqu'à l'implacable
Marie d'Angleterre , que de déplorables victimes sont immolées dans cette période, de Jeanne d'Arc à Jeanne Gray, deMarie- Stuart à Marie-Antoinette !
Ce nom d'une reine infortunée nous amène à dire un mot de cette grande secousse de la fin du dernier siècle, où toutes les Enclumes en masse se soulevant contre le marteau féodal, il en résulta qu'elles allèrent bientôt plus loin que n'avaient été leurs persécuteurs, et que toutefois le règne de la gloire et celui de la loi se fit jour à travers le sang des échafauds et la fumée des batailles.
Un seul marteau , conduit par le génie et le dieu de la guerre, écrasa sous sonbras de fer l'hydre des révolutions; heureux si sa grande épée eût pu rentrer dans le fourreau après tant de victoires, et pacifier le monde qui reùt béni sanb doute après
l'avoir admiré. Mais, o! faia aspera!\m\\qiieur du monde , le héros de la France , succombe, fatigué de vaincre plutôt que vaincu , et , surpris par la trahison , frappé par le nombre , il tombe d'un double trône sur un rocher d'exil et de mort.
Le régime de la terreur, la hache levée, avait tué la république ; celui du sabre usa l'empire ; la restauration ensevelit ces deux gloires sanglantes sous son lourd marteau de plomb et sous l'éteignoir.
Alors sortit des ateliers et des usines une dernière révolte des Enclumes oppressées et gémissantes, où les modernes maillotins frappèrent si ferme et si dru, qu'une dynastie disparut devant eux et repassa les mers.
Or on prétend : aujourd'hui que nous avons le règne de la constitution, un parlement bien d'accord , des ministres per-
fectionnés et des ententes cordiales sur tous les points, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ; qu'une égalité parfaite va s'étendre désormais sur la surface du globe, que la Prusse elle-même va jouir d'une charte et qu'il n'y aura plus ' nulle part ni Enclumes ni Marteaux, qu'on ne verra de Paris jusqu'en Chine, de Bagnolet jusqu'à Papéïti que des lois d'amour, des amours de préfets , et que les peuples ne formeront plus qu'une grande et heureuse famille se donnant la main et s'embrassant d'un bout à l'autre de l'univers.
C'est ce que je vous souhaite de tout mon cœur.
Sur une grande Roule.
Adieu, geiuii pays de Franco, Adieu, France, adieu, mes amours, Séjour de mon heureuse eiif;uice, Adieu, France, adieu, mes beaux jours.
Mahie-Stuaut.
Lorsqu'au sein de l'orage,
Cent foudres à la fois
Ebranlant ce rivage,
Epouvantent les rois.
Sur une onde tranquille, Voguant soir et matin.
Ma nacelle est docile Au souille du destin.
Bèra^ger.
Qu'il était beau, Le postillon !....,...
Le postillon de longjlmeau.
C'élail le 5-i iiiars de l'aniice consulaire ^800, car on ne disait plus l'an de grâce, el il ne fallait pas dire non plus le 54 niars4800, mais le 10 germinal an YIll. Une chaise de poste, lourde et massive, à la tournure antique
2 El^CT.UME or MARTEAU.
et d'autant plus plébéienne qu'une couche épaisse de vert-foiict' a\ail l'ail (iisparaiire jusqu'à la moindre trace d'un écusson qui l'avait jadis décorée , arrivait, sans trop de haie, à l'entrée du village de Nouvion , bourgade composée en grande partie de misérables chaumières et qui complaît à peine, à celte époque, de cinq à six cents habitants.
Un ancien du pays vous eût dit avec une sorte d'orgueil national, que vous étiez sur les confins de la belle province de Picardie, à peu de distance de l'Artois. Il n'eût pas manqué de \ous apprendre, en même temps, qu'à la droite du bourg, en longeant la forêt, vous pourriez découvrir la fatale plaine de Crécy où Edouard III, d'Angleterre, vainquit, par sa ruse et grâce à ses bouches à feu, notre roi Philippe de Valois. Mais tels étaient encore les souvenirs de la terreur dans cette contrée, que le Picard, même le plus hardi, n'eût pas
SUR tjN'K GHAM)E ROtTK 3
osé prononcer tout haut le nom déchu de sa province. Il vous eût crié plutôt deux fois qu'une : « Vous êtes à Nouvion, département « de la Somme, entre Abbeville et Montreuil- « sur-Mer. »
Il n'eût pas manqué non plus de vous faire remarquer la cocarde tricolore, cousue à son bonnet, car depuis l'an II de la liberté, quiconque n'eût pas porté ostensiblement cet insigne, courait risque de passerquelques mois en prison.
Du reste, les touristes, amateurs des sites pittoresques, n'auraient rien trouvé de séduisant dans ce lieu, nu, sauvage et où l'extractioihde la tourbe était, à cette époque, la seule ressource des indigènes. L'auberge de l'endroit, qui était aussi la poste, qui était aussi la mairie, car les maires avaient remplacé les baillis, répondait parfaitement à la résidence,
4 ENCLUMK OU M\nTE.A.U. •
c'est-à-dire, qu'elle élail pauvre, sale et ne recevant de voyageurs que par rareté et à de longs intervalles.
Notre boîte roulante s'était donc arrêtée, comme nous l'avons déjà dit, à l'entrée du bourg, par l'ordre qu'en avait reçu le postillon. Ce dernier, était un grand et robuste gaillard, à la figure fraîche et enluminée. Loin de partager le préjugé gothique de la plupart de ses confrères, qui croyaient qu'un postillon ne pouvait pas niiarcher, sans d'énormes bottes fortes et la classique chevelure poudrée, pommadée, les deux nattes au-dessus des oreilles, aboutissant à une queue volumineuse; coquet, rasé de frais, partisan des modes nouvelles, comme du gouvernement nouveau , notre jeune phaélon picard portait des bottes à l'écuyère comme celles des grenadiers à cheval, se coiffait à la titus, et son chapeau de cuir verni, entouré de rubans était placé de manière
à laisser voir le toupet proéminent qui s'élevait au-dessus de son œil gauche. Jusqu'à la cocarde nationale qu'il étalait avec enthousiasme, qui accusait une recherche particulière, composée qu'elle était, d'un triple cercle de rubans aux trois couleurs, artistement roulés en cornet, comme les oreillettes d'un cheval ou les fleurs d'un dahlia. Sa veste aux cent boutons, tous à l'effigie du coq gaulois, était d'un bleu-foncé, et irréprochable quant à la propreté. Il la portait même d'une façon cavalière, et quelque peu martiale ; comme il l'eût fait d'un uniforme. «
Le drôle, en effet, laissait percer ainsi par son attitude le projet qu'il méditait de quitter le service des postes pour le service militaire, il n'était embarrassé que dans le choix du costume guerrier qui siérait le mieux à sa taille bien prise et à sa figure juvénale, que les filles de Bernay et deJNanpont ne trouvaient
pas désagréable. Lo bruit courait, au reste, qu'il avait jeté son dévolu sur le quatrième régiment de chasseurs à cheval, dont le premier escadron tenait garnison à Beau vais.
Il y avait un bon quarl-d'heure que notre gentil postillon s'était arrêté sur place, selon Tordre qn'il en avait reçu, et préoccupé qu'il était de ses projets militaires, de sa gloire future, des veuves inconsolables qu'il allait laisser à dix lieues à la ronde, il ne prêtait pas autrement attention à la halte singulière qu'on lui faisait faire, à cent pas tout au plus de sa destination.
Son immobilité continua plus de dix minutes encore, sans que le voyageur qu'il conduisait, ou son unique domestique, lui fissent signe d'avancer. Ses chevaux, qui sentaient l'écurie et qui n'avaient pas les mêmes motifs de distraction que lui, commençaient à s'impatienter, à hennir et à frapper du pied. Cet
incident, fort naturel, lira le jeune postillon de sa rêverie, et il tourna la tête pour voir si son voyageur s'était endormi ou évanoui. Mais autant que son œil pouvait plonger dans la berline, à travers une vitre peu diaphane, attendu son âge et les couches de poussière qui la recouvraient, il s'aperçut que le domestique était descendu de la voilure, et qu'il s'entretenait à voix basse tort tranquillement avec son maître.
En postillon qui sait vivre, il s'abstint d'inlerrompie la conversation ; mais le maître et le valet continuant leur dialogue comme s'ils eussent élc au coin d'un l'eu paisible, les chevaux piaft'anl et se démenant de plus belle, l'automédon se hasarda à leur faire la simple observation qu'ils étaient à deux minutes du relais, et qu'ils auraient tout loisir de causer de leurs affaires dans la grand'salle de l'auberge du citoyen Lormoy.
8 EISCLLME OU MARTEAU.
La remarque de leur guide parut fort juste aux deux étrangers, car, après un moment d'hésitation, le bourgeois enveloppé dans une épaisse douillette de soie puce, descendit à son tour delà chaise, et lit signe au postillon de continuer sa route.
— Ya, mon garçon, va à la poste, dit le domestique, le citoyen veut marcher un peu pour se dégourdir les jambes, voilà ton compte et deux pièces de vingt-quatre sous pourboire.
— Suffit, citoyen officieux, reprit le postillon, car le mot domestique était aussi banni du vocabulaire de la liberté ; on ne portait plus de livrée, et l'on grati liait du titre de citoyen officieux les membres du peuple souverain, qui voulaient bien brosser les habits et cirer les souliers de leurs compatriotes.
— Oh! oh!... se dit à part soi le citoyen postillon, tout en lâchant la bride à ses Linjousins, il y a du m}Slcrc là-dessous; le citoyen
en robe-de-chanibre pourrait bien être un émigré retardataire qui cherche à gagner Boulogne. J'avais pourtant entendu dire que le premier Consul, loin de leur donner la chasse comme le Directoire, cherchait à les faire rentrer. Dans tous les cas, ce n'est pas un prince, deux pièces de vingt-quatre sous, c'est diablement républicain !
Comme notre postillon muscadin descendait de cheval devant la porte delà maison Lormoy, il fut agréablement surpris d'y rencontrer son oncle Pichery, postillon de la vieille roche, qui arrivait de Bernay de son côté, conduisant aussi en poste une façon de calèche d'assez piteuse apparence, et qu'à la première vue on pouvait reconnaître pour une de ces voitures de louage que l'on ne trouve qu'à prix d'or à Boulogne et à Calais.
— Tiens, eh ! bonjour donc , l'oncle Pichery!... s'écria le futur chasseur, en dételant
avec une promptitude remarquable ses deux haridelles qui se rendirent d'elles-mêmes à l'écurie.
— Te voilà, liston, reprit le bonhomme, sans quitter la pipe à courte queue qu'il tenait à la bouche, par ma foi, c est miracle de nous rencontrer; cette route est un vrai désert de|}uis que l'on parle de la guerre avec les Anglais. Pour ma pari, voilà trois décadis que je n'ai pas enfourche mon porteur.
— Ne m'en parlez pas, mon oncle, c'est misère toute pure; le Directoire exécutif nous valait mieux encore que le Consulat; aussi pas plus tard que duodi prochain, je vous dis à tous : bonsoir la compagnie. J'échange le fouet de poste contre une lame de sabre, j'aime mieux manger à la gamelle de la République que de mourir de l'ai^n entre mes deux selles.
— Tu n'as peut-être pas tort, mon garçon, et pour mon compte, si ya continue, je me re.
SUR UWE GRAKUE ROUTE. 11
mettrai à faire de !a toile, comme mon père et mon grand-père qui étaient d'honnêtes tisserands au Grand-Houret.
— Mais enfin, mon oncle, il vous est donc venu aujourd'hui de la pratique par extraordinaire?
5v »^ — Chetite pratique, mon garçon, une dame
-^,en grand deuil dojit je n'ai pas seulement pu
voir le bout du nez, vu qu'elle porte un voile
^de deux aunes sur son visage. Sa citoyenne ot-
%j ■[ / ficieuse paraît aussi mystérieuse iju'elle, car
elle ne m'a pas dit une parole. Toutes les deux
se donnant le bi as ont traversé la route et ua-
gne le village, d'un air mélancolique. iM'est
avis que ce sont des Anglaises, et que c'est
pour ce motif qu'elles ne parlent pas. Eh!...
eh!... liston, cela m'y fait songoi; on prétend
que ces carnivores d'Anglais nous lâchent des
mouchai'ds de tous les côtés ; on en a arrêté
deux à Saint-Valery et trois a Dieppe. Si ces
iû ENCLUME OU MARTEAU.
femelles étaienl des mouchnrdes, mieux que ça, si c'était des hommes déguisés !..
— Laissez donc, père Pichery, vous êtes toujours dans les terroristes.
— C'est que M. le maire ne badine pas avec les suspects.
— Possible, mais il n'y a plus de suspects depuis le dix-huit brumaire; et il serait tropdrôle, pour un voyageur qui vous arrive par hasard, que vous le fissiez arrêter. Parbleu! si vous prenez par-là, je viens d'amener aussi un particulier qui n'est pas plus causeur que vos Anglaises. Je l'ai laissé là-bas sur la roule, l'air assez préoccupé; il ne tiendrait qu'à moi de penser que c'est un émigré ou un ci-devant, mais, peu m'importe, mon métier est de conduire les gens et non de les arrêter. C'est la maréchaussée que cela regarde.
— Tu as peut-être raison, mon Gabriel, reprit l'oncle Pichery, en secouant dans sa main
la poussière de sou brûle gueule; que nos voyageurs soient ce qu'ils voudront, viens boire un verre de cidre en les attendant.
Les susdits voyageurs se firent attendre, en effet, assez longtemps, car la nuit était close, et l'oncle et le neveu avaient vidé deux cruchons sans qu'ils eussent encore de leurs nouvelles. Celte bizarrerie fut remarquée par le bonhomme Pichery.
— Ma voyageuse s'est-elle égarée? se dit-il.
— Mon citoyen en douillette de soie est-il mort subitement?... s'écria comme par réflexion Gabriel.
Et trois quarts d'heure se passèrent encore sans qu'on entendit parler de ces singuliers inconnus.
Or, tandis que les deux postillons se livraient à mille commentaires sur leur compte^ les deux voyageurs en question s'étaient rejoints à peu de distance de la route, sous un
14 ErtCLUMS ou MARTEAU.
bouquet d'arbres en fleur, comme si le hasard les y avait amenés l'un et l'autre. Ce rendezvous, médité sans doute à l'avance, rappelait en quelque sorte celui de Catinat et du duc de Savoie dans la vallée de Barcelonnetle. Le même mystère y avait présidé.
Sitôt en descendant de voilure, le monsieur en douillette, conduit par Gabriel, s'était séparé de son domestique; celui-ci, en véritable citoyen officieux, quoique le jour lut déjà assez bas, avait mesuré la route dans toute sa longueur avec un regard pénétrant et exercé. Il n'avait fait que quelques pas, lorsqu'il revint auprès de son uiailrc et lui dit à voix basse :
— Elle est arrivée.
Puis il l'engagea à tourner le village par la gauche, au risque de compromellie tant soit peu ses souliers à boucles d'argent dans les sentiers boueux qu'il fallait parcourir; laudis que lui, en tirailleur diligent, preiiail par la
SUR U1SE GRAINDE ROUTB» 15
droite et rejoignait, après les dernières maisons du bourg, l'intelligente camérisle qui devait l'y attendre.
— Madame est là, dit la soubrette.
— Cela suffît, reprit le valet.
Et avisant au loin avec ce coup-d'œil habile d'un adroit affîdé le bouquet d'arbres dont nous avons parlé, et que masquait en partie une grosse haie couverte de bourgeons, il fit signe à la suivante d'y conduire mystérieusement sa maîtresse. Dix minutes après, il indiquait à son maître l'endroit où il devait se rendre.
— Merci, merci, mon bon BulFet, dit le voyageur avec émotion et en prenant presque amicalement la main du fidèle domestique.
Lisette et Fronlin se tinrent à une distance respectueuse du lieu de la conférence, mais, grâce à la lune, qui veiiail de refléter une lueur
I() ENCLUME Oy MARÏF.\U.
rougeâtre sur l'horizon, ils virent lotit d'abord les deux voyageurs se jeterdans les bras l'un de l'autre et se tenir ainsi longtemps embrassés. Comme l'entrevue se prolongeait, que la soirée s'annonçait fraîche et humide, soit intérêt, soit frayeur de leur isolement, Lisette et Frontin se rapprochèrent tant soit peu; et, sans qu'ils cherchassent à entendre, quelques paroles de la conversation de leurs maîtres arrivèrent jusqu'à eux.
— C'est impossible, ma toute bonne, le moment n'est pas venu de nous exposer tous deux à desi grands périls. Dans un temps plus calme, je me hasarderai à parler moi-même au premier Consul; mais aujourd'hui que les esprits vSont agités; que l'on ne parle partout que de conspirations républicaines ou royalistes, il nous faut redoubler de discrétion et de prudence.
— Encore une séparation!., s'était écrié la citoyenne en soupirant. .
StiR UNE GRAÎNDE ROUTE. 1/
— J^en souffre autant que vous, hélas ! mais il le faut.
— Le séjour de l'Angleterre m'est odieux-, sans les 'soins que je dois h ma tante, j'aurais déjà quitté ce pays malsain...
Puis une bouffée de vent emporta une partie du dialogue des interlocuteurs, puis le calme renaissant, on put encore entendre ces quelques mots :
— Mais cependant Charette est mort, qu'at-on à craindre?...
— Cadoudal existe, et tous les Vendéens sont suspects à Fouché.
— Dire que<;e petit Bonaparte s'est jeté aux pieds de mon père pour implorer sa protection et qu'aujourd'hui...
— Patience, courage, ma chère bonne.
— Mais on le dit généreux , clément. Il a ouvert la France à nombre de familles exilées,
18 ENCLUME OU MARTKAU.
il a fait lenir une pension an vieux général Rosambeau à l'île de Guernesey.
— Sans doute ; aussi je compte bien profiter de la première occasion favorable. Je sonderai Bourrienne, laissez-moi faire.
— Comment, vous si intrépide, si téméraire même dans des jours de péril ; vous tremblez ainsi devant un homme !
— Que voulez-vous?... Je n'y comprends rien moi-même; j'ai bravé Robespierre, j'ai aidé à le renverser, et ce Bonaparte m'intimide, m'impose. Je suis comme un enfant devant lui.
Puis après un long silence, les écouteurs n'entendirent plus que des gémissements et ces derniers mots , prononcés en sanglotant par la dame au long voile noir:
— Encore, encore l'exil!....
Le citoyen Lormoy, magistrat, aubergiste et maître de poste, entra tout-à-coup et d'un air
alfairé dans la salle enfumée où buvaient les deux citoyens postillons.
— Qu'est-ce à dire, mes drôles, cria-l-il du ton rébarbatif d'un chef revêtu d'une triple autorité, vous vous amusez à gobelotter et vous n'avez prévenu personne, et vos voyageurs sont dans leur voiture à vous attendre ! Par la corbleu, j'entends l'égalilé et la liberté mieux que pas un, je déteste la tyrannie, et lui ai fait bonne chasse dans l'occasion, mais j'entends, sarpebleu, que celui qu'on paie pour remplir un devoir, l'accomplisse. A cheval ventrebleu!... Puisque personne n'est là, grâce à votre négligence. — Nous ne sommes pas fautifs, citoyen municipal , répondit le vieux Pichery, nos voyageurs ne nous ont pas fait connaître leur intention.
— Et ils n'avaient pas l'air pressé , njouta Gabriel, puisqu'ils se sont amusés à se promener sur la grande roule
— Du tout, fi^ le n^RÎlre de poste en haussant le vcibe. lis sont dans leur voiture et demandent à partir sur-le-champ.
Sans réphVjuer, Gabriel et son oncle allelèrjBntpromptement, assez satisfaits, an bout du compte, de faire deux étapes et d'empocher double pour-boire. Pichery fut le premier en selle.
jjj-^ Marche tout droit, Bigarreau, dit-il, de sa voix rauque en faisant claquer son fouet. — jNon, dit par la portière une voix de femme, retournez vers Boulogne. — Tiens, je vais donc vous suivre, n'oncie, dit le jeune postillon, en s'assurant à la houssarde sur ses élriers. — Arrêtez, arrèlez, cria vivement le citoyen oflicieux, ep relevant la glace qui fermail le J- vaut de la beiiine, reprenez la route de Paris. — Ah ! licliire !. Ah ! diable se dit maître Gabriel à part soi, en faisant faire demi-tour à gauche à la pesante voiture , c'est
pour le coup que n'oncle Pichery va trouver cela suspect. Si nous étions encore au temps où le citoyen Anacharsis Clootz, député de l'Oise, fil sa tournée dans le pays au nom de la Convention nationale, voilà un particulier et une particulière qui ne manqueraient pas d'être accrochés en guise de lanternes sur la place du marché d'Abbeville; mais leurs affaires ne me regardent pas, marche, Coquette, roule ta bosse, je suis postillon, je ne mange pas du pain de mouchard.
Daus un Dortoir.
Il eftt comme ces nœuds un lien enchanteur C'est la pure amitié. Tendre sans jalousie. Des hommes qu'elle enchaîne elle charme la vie, Mais auprès d'une femme elle a plus de douceur, C'est alors que d'amour elle est vraiment la sœur.
Lecodvé , (^Mérite des femmes).
0 mère bien aimée I
Tu vois dans quels ennuis dépérissent mes jours, Écoute ma prière et viens à mon secours.
André Chémer, (Le jeune malade) .
A qui son art et son cœur généreux.
Ses vertus même et ses grâces badines, Auraient dû faire un sort moins rigoureux, Si les bons cœurs étaient toujours heureux.
Gresset, (Vert-vert, chant 1").
Peu de jours après la scène que nous venons de retracer, c'est-à-dire, dans la première semaine d'avril, un soir, entre dix et onze heures, à la lueur blafarde d'une lampe renlermée dans un globo de verre suspendue à
une muraille au-dessus d'un prie-dieu de bois de chêne, trois jeunes filles en camisole de nuit étaient gracieusement groupées sur une étroite couchette de bois peint, abritées sous un rideau blanc qui faisait ressortir ces trois figures roses et fraîches, comme trois fleurs naissantes. C'eût été une bonne fortune pour le pinceau de GrëUze, de Boucher ou de Prud'hon, que ce joli petit tableau de genre. Le citoyen Isabey en eut fait trois miniatures ravissantes,
La plus jeune de ces trois fillettes, blonde aux yeux bleus cahdides/uh peu pâle, un peu maigre, mais d*Unë blaiicheur de lys si éclatante, était î\ demi couchée et assise sur son séant. Son bras droit était passé autour du cou d'une de ses compagnes, son autre main la soutenait renversée sur un traversin de gros coutil bleu. Cette attitnde témoignai l que la gentille. Henriette était la propriétaire du lit où
se tenait ce polit conciliabule nocturne. Julia qui paraissait l'aînée, grande brune d'une beauté sévère, souriait à Henriette d'un air d'amicale protection en la tenant la tête appuyée sur son épaule, tandis que Virginie, les deux coudes sur le lit, les deux joues dans ses mains, les regardait l'une et l'autre, les jambes pendantes effleurant à peine le parquet.
Ce trio mignon appartenait à la maison d'éducation de madame Campan, sise alors à Saint-Germain-en-Laye, et qu'une auguste protection devait plus tard transporter à Ecouen avec un titre impérial.
La scène se passait au premier étage, dans une longue salle éclairée par deux fenêtres grillées donnant sur le jardin et que l'on appelait le dortoir des grandes.
Alors que ventôse , avec son souffle glacial et humide, rnfTraîchispnit par trop leur commune ciiambrc à coucher, nos frileus.es pen-
26 tISCLLMi; ou MARTf.AU.
sionnaires se hasardaient peu à sortir de leur lit, mais vers le milieu de germinal, la température étant prodigieusement radoucie, l'amour du mystère et le besoin de la causerie réunissaient les petites babillardes qui chaque soir, après la dernière inspection de la sousmaîtresse, se levaient sans bruit et trottantmenu, comme les souris de la fable, établissaient leur club folâtre sous les rideaux d'Henriette. *
L'année précédente, le trio avait été un quatuor, il y manquait aujourd'hui une amie bien chère et bien regrettée; son nom était encore dans toutes les bouches, son souvenir dans tous les cœurs 5 elle faisait même ce soirlà l'unique thème de la conversation de nos petites jaseuses.
— Ah ! pourquoi notre bonne Hortense n'est-ellc plus avec nous?., disait Henriette en soupirant. Elle était si douce, si aimante l
C'était ma meilleure amie, à moi. C'est son départ surtout qui est cause de la tristesse que vous me reprochez.
— Nous te la reprochons, chère petite, reprit Julia, parce qu'elle est injurieuse pour nousquit'aimonsetteplaignonsautantqu'elle.
— C'est bien vrai, dit vivement Virginie, tu es ingrate envers nous, car tu pleures toujours et ne fais que regretter ton Hortense, quand nous nous efforçons depuis un an, de te distraire et de te consoler. Certainement , nous ne sommes pas aussi riches, aussi haut placées par notre naissance que mademoiselle de Beauharnais, nous n'avons pas un beau-père premier consul. Mon père à moi n'est qu'un homme de lettres, mais j'en suis aussi fière que s'il était ministre ou général en chef, il est de l'Académie, il demeure au Louvre avec tous les artistes célèbres et il se nomme Bernardin de saint-Pierre.
— Oh! la vilaine orgueilleuse, reprit Julia d'Un foii d'intérêt, est-ce pour m'humilier que tu dis cela ?.. Moi qui suis la lille d'un simple marchand; ou plutôt est-ce pour faire delà peine à cette pauvre Henriette qui s'afflige toujours quand nous parions l'une ou l'autre de nos familles?
— Ne parlons pas de moi, mes bonnes amies, interrompit la jeune Henriette en s'efforçant de sourire, mais ayant bien de la peine à dissimuler quelques larmes qui roulaient dans ses yeux, parlons d'Horiense. Malgré mon amitié pour elle, j'avouerai avec vous qu'elle avait bien aussi ses petits défauts ; elle était curieuse, étourdie, passablement coquette, et goilr mande!... Oh! cela, c'était son fort...;."
— La belle malice!., fit Virginie d'un air dédaigneux; c'était la faute de sa mère. Toutes les fois qu'elle venait la voir, c'était une pacotille tout entière de bonbons, de confitures et
de pâtisseries, à n'en plus finir. Madame Gampan elle-môme qui était si faible et si indulgente pour elle, n'a pu s'empêcher de dire un jour que c'était scandaleux.
— En attendant, mademoiselle la railleuse, répliqua Julia, vous preniez fort bien votre bonne part de toutes ces chatteries. Les meilleures et les plus délicates étaient toujours cachées soigneusement dans votre pupitre et ttous en faisions quelquefois ici-même ou sur le lit d'Hortense, des dînettes ou plutôt des soupettes qui duraient dans l'occasion jusqu'à minuit.
— C'est vrai, s'écria mademoiselle de Saint- Pierre, en éclatant de rire, et je n'oublierai jamais la petite indigestion de brioches qui surprit, une belle nuit, cette bonne Hortense, qui faillit nous trahir et que le docteur Corvisard, tout savant qu'il est, prenait pour des symptômes de rougeole.
30 EKCLUME OU MARTEAU.
— Oh ! ajouta Henriette, oubliant toul-àcoup sa mélancolie habituelle, vous rappelezvous la fameuse histoire de l'explosion qui m'a fait une si grande peur, et qui a manqué de m'empècher de faire ma première communion. Entre autres friandises qu'Hortense nous avait apportées, se trouvaient une perdrix froide, un canapé * et une petite bouteille dont le bouchon était recouvert avec du plomb. Hortense nous assurait que c'était une liqueur excellente, j'essayai de la déboucher avec la pointe de mes ciseaux, mais paf !... au moment où j'y pensais le moins, le bouchon s'échappa avec violence, faisant presque autant de bruit
* On appelait ainsi un petit pain fendu par le milieu et dont les deux segments étaient enduits d'une couche de beurre frais avec accompagnement de filets d'anchoix, de fines herbes, de rouelles de thon ou de jambon. Le Palais- Égalité en faisait grand débit, mu«cadins et incroyables se promenaient dans les galeries de bois ou de pierre, la badine d'une main, le canapé de l'autre. Le cigarre à vingtcinq centimes a remplacé aujourd'hui les canapés à cinq ■ous.
DATÎS tJN DORTOIR. 3l
qu'un coup de pistolet ; j'étais tout inondée, je lâchai la bouteille en jetant un cri affreux ; toute la maison fut sur pied, mes complices s'étaient blotties bien vite, chacune dans son lit; les preuves matérielles étaient restées sur le mien, je fus bien grondée, et Ton appela cela pendant deux ans : la conspiration du vin de Champagne. »
La conversation de nos écolières roula dèslors sur diverses anecdotes de ce genre, l'une citait un bon tour, ourdi en commun contre Clara la rapporteuse; une autre contait qu'elle avait cousu à tâtons les rideaux de Fanny la méchante ; mademoiselle de Saint-Pierre raconta que pour se venger d'une surveillante qui l'avait fait punir injustement, elle avait fourré dans son lit une grosse éponge imbibée d'eau, dont la chère dame avait gardé le ridicule pour elle seule.
Julia prenait plaisir à animer ces récits,
remarquant qu'ils égayaient sa petite protégée, naturellement triste et soucieuse; en effet, Henriette s'était abandonnée à sa joie enfantine et alla même jusqu'à laisser échapper des éclats d'hilarité capables de compromettre le huis-clos des trois causeuses.
Puis insensiblement, mademoiselle Virginie de Saint-Pierre, qui était très forte en narration, venant à parler de l'académicien son père et de sa mère qui était une demoiselle Didot et qu'elle avait perdue fort jeune, Henriette retomba soudain dans son humeur noire ou plutôt dans sa mélancolie qui se traduisit bientôt en larmes furtives qu'elle s'efforçait en vain de cacher à ses compagnes. Sensible et compatissante, Julia chercha à la consoler, à ramener la causerie sur son premier terrain ; tout fut inutile, la pauvre petite Henriette, de plus en plus entraînée par une émotion qu'elle ne pouvait comprimer, se jeta tout-à-coup en
pleurant, dans les bras de ses deux aniies, en s'écrianlavec un accent douloureux :
ff Oh ! que vous êtes heureuses, vous autres!,., vous avez toutes des parents, que vous aimez et qui vous aiment, qui viennent vous voir souvent, qui vous embrassent, qui vous font sortir le dimanche, (jui vous emmènent joyeuses et folles aux vacances, moi seule j'ignore cette douceur des caresses, ce bonheur de la famille, que me sert-il d'avoir des prix à la fin de l'année? je n'ai personne à qui offrir mes triomphes. J'ai treize ans, en voilà cinq que je passe ici, toujours seule et comme abandonnée. 0 mes chères compagnes, que vous êtes bonnes dem'aimer ! que deviendraisje sans vous ? Et quel sera mon avenir ? Hélas! tout me porte à croire que je suis orpheline. Un notaire de Saint-Germain que l'on dit mon subrogé-tuteur, paie exactement ma pension à madame Campan, mais il s'informe à peinede
34 ENCtUME OU MARTEAU.
ma santé et demande rarement à me voir. Une seule fois, il y a bien longtemps, une dame vêtue de noir vint me visiter, presque de nuit , et avec un mystère qui me fit quasi peur. Elle m'embrassa à plusieurs reprises et en disant à travers ses sanglots :
tf Pauvre orpheline, pauvre orpheline!!... il faut donc le quitter , sans doute pour toujours. »
L'accent de sa voix me pénétra ; ce souvenir est ineffaçable , car il est resté dans mon cœur.
Je ne sais pourquoi j'ai toujours pensé que celte dame était ma mère , et qu'elle est morte depuis, puisque je ne l'ai pas revue.
Une autre fois , deux Messieurs sont venus me demander aussi en grand mystère. Ce pouvaient être le père et le fds , car l'un était un homme fait, à la figure grave et sérieuse; l'autre encore un enfanlet portant l'uniforme d'un
1)â:\'S t">' DORTOIR. 35
prytanée. Tous deux me parlèrent avec inlirêt^ me demandant si j'étais heureuse et bien traitée ici. Ils m'embrassèrent tous les deux, et me quittèrent en me laissant quelques petits cadeaux.
Madame Campan me dit le lendemain que ce Monsieur était un magistrat respectable qui avait été longtemps en prison pendant la tourmente révolutionnaire; qu'il avait beaucoup connu ma famille, et voulait devenir mon prolecteur. Et voilà tout, et je n'ai plus vu personne depuis ce temps. Vous voyez bien que je suis un enfant abandonnée, que je suis seule au monde , et qu'il vaudrait mieux pour moi être morte que de vivre ainsi, étrangère à tous, sans présent, sans avenir.
Les deux con) pagnes de la pauvre Henriette ne purent cacher leur vive émotion pendant ce récit 5 quoiqu'elles connussent depuis longtemps la position quelque peu énigmatique de
l'orpheline, elles s'abstenaient avec une louable délicatesse de lui laisser apercevoir qu'elles en étaient instruites. Julia surtout , tendre et affectueuse , l'entourait de ses soins et de son amitiéavec une sollicitude presque maternelle. C'est un inslinct exquis chez la plupart des jeunes lilles bien nées de vivre de l'ame et d'éprouver le besoin d'aimer et de se rendre aimables. L'amour d'une petite fille pour sa poupée est quelquefois le prélude de la tendresse qu'elle aura pour sa fille.
— Console-toi , console-toi , chère petite , dit-elle en pressant Henriette dans ses bras et en lui essuyant les yeux. Si tu n'as plus de mère, si lu perdais ton protecteur, nous sommes là toutes, tes bonnes amies, pour te servir de famille et te venir en aide.
-.- Oh ! oui , oui , ajouta Virginie , en l'embrassant à son tour, tu es notre sœur, et riches DU pauvres, nous nous cotiserions toutes et fe-
DAIS s UJN DORTOIR. 37
rions coiilribuer nos parents ponr payer la pension, si cela était nécessaire.
La fille de l'auteur des Études de la nature avait jeté celte proposition en avant avec franchise, n'écoutant que le penchant généreux qui était le fond de son caractère , et sans réfléchir à ce qu'elle pouvait avoir de blessant pour sa jeune amie. Henriette ne s'y méprit point; elle possédait une candeur si parfaite et confondait si peu la dignité avec l'orgueil , qu^elle ne prit que le bon côté de la chose,
— Oh! mon Dieu, mon Dieu, que vous êtes donc bonnes de m'aimer comme cela , s'écriat-elle, et que vous êtes heureuses d'avoir de si bons cœurs.
Un moment de silence délicieux succéda à celte petite scène attendrissante, minuit sonna au loin , à la vieille horloge enrhumée du château, c'était l'heure où la surveillante, quelquefois Madame Campan, elle-même, faisait sa
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ronde; nos trois causeuses se séparèrent. Quelques minutes après, chacune s'enfonçait jusqu'au nez dans sa couchette soh'taire, dormant ou feignant de dormir.
Le lendemain, jour de solennité religieuse, où la cloche réunissait tout le pensionnat pour la grand'niesse , le vieux portier , sa casquette de loutre à la main, vint annoncer dans la salle des récréations que deux Messieurs demandaient Mademoiselle Henriette au parloir. Le cœur battit bien fort à la pauvre enfant, encore agitée par la conversation de la veille, et fatiguée par l'insomnie qui en avait été la suite ; son premier mouvement cependant fut de la joie et de l'espoir. Deux personnes la demandaient , donc quelqu'un s'intéressait encore à elle, donc elle n'était pas abandonnée de l'univers entier. Julia et Virginie partageaient tacitement son bonheur , et lui témoignèrent de loin ])ar leurs gestes et un sourire ami-
DANS UW DORTOIR. 39
cal, la satisfaction qu'elles en éprouvaient. La modeste élève de Madame Gampan fut agréablement surprise, en trouvant dans le parloir le notaire son subrogé -tuteur et celui qu'elle n'avait pas vu depuis plusieurs années, et qui avait promis de lui servir de père. Elle courut involontairement se jeter dans les bras de ce dernier, ne trouvant pas une parole à lui dire , tant elle était émue. Le grave magistrat se contenta de la baiser sur le front , et la fit asseoir près de lui.
— Oh! comme elle est grandie, s'écria le notaire.
— Et embellie, ajouta le protecteur.
La surprise d'Henriette devint de l'étonnement, quand les deux étrangers lui apprirent qu'elle allait quitter ce jour-là même la pension .
— Oui, chère enfant, lui avait dit son bienfaiteur d'un ton d'alfoction; obligé de renqilir
40 ENCLUME Ot MARTEAU.
en province un emploi, qui m'éloignera sans doute pour longtemps de Paris, j'ai songea vous et à vous assurer une protection pendant mon absence. Une parente à moi, femme d'un mérite supérieur, m'a proposé de vous prendre auprès d'elle, de compléter votre éducation et de vous donner des soins comme à sa fdie. Je ne doute pas que par votre douceur, et par votre bon caractère, que l'on m'a vanté, vous ne vous rendiez digne des bontés (jue ma nièce aura pour vous.
Il se passait tant de phénomènes à la fois dans l'esprit et dans le cœur de la naïve enfant; elle était si troublée de l'événement subit qui lui arrivait, delà pensée d'entrer ainsi brusquement dans le monde, dont elle n'avait pas la moindre idée, qu'elle ne trouva pafe une parole de gratitude à adresser à l'excellent homme (pli lui donnait un si grand témoignage d'afFectioH ; loulefois, la rrainlede paraître insensi-
ble à tanl de bontés , ou de passer pour une petite sotte qui ne savait rien dire; le petit amour-propre féminin prenant le dessus, Henriette bannissant sa timidité naturelle , baisa eu rougissant, la main du magistrat attendri , en lui disant :
— Hélas ! Monsieur , que vous dire? Comment vous témoigner ma reconnaissance ? Je n'ai pas encore mérité tout ce que vous avez déjà fait pour moi; c'est donc dans l'avenir seulement que je puis acquitter cette dette.
La pauvre fille était au bout de son éloquence, mais elle pût se convaincre qu'elle avait été bien comprise de cet homme généreux , car il la pressa affectueusement entre ses brus, en lui disant :
— Bien, bien, mon enfant, je vois qu'on ne m'a point abusé en me faisant l'éloge de votre bon naturel ; et, tout sévère, tout froid qu'il paraissait être , il se cacha le visage avec sou
mouchoir, comme pour dissimuler l'allendrisscmerit tju'ii éprouvait.
Et tout fut bientôt disposé pour le départ. Une voiture attendait à la porte; le modeste trousseau de la jeune élève n'était pas un lourd bagage. Henriette n'eut qu'un seul chagrin en quittant la maison , asile de son onlance; elle ne put embrasser ses bonnes amies, Virginie et Julia,et quelques autres encore dont son cœur aimant ne se sépaiait pas sans peine ; mais toute la |)ension était à l'église , c'était précisément le jour de Pâques , l'oliice était plus long que de coutume; il fallait se quitter sans se revoir.
— Heureusement , on peut s'écrire , se dit Henriette en soupirant , et en attachant sur sa tète un petit chapeau de paille à rubans violets. D'un bond , elle (ut hois de la porte du cloître; d'un autre, elle fut dans la voiture qui tenait uu peu de la carriole, et par une
DAJVS UN DORTOIR. 43
transition qu'elle n'avait point prévue, éprouvant iinegaîlé, un bien-être qu'elle ne connaissait pas cneore, oiseau s'échappant de la cage, respirant pour la première fois l'air de la liberté, notre étourdie oublia tout subitement, le pensionnat, la belle forêt de Saint-Germain, les causeries nocturnes, Madame Campan, Julia, Virginie, et jusqu'à deux romances de Garai qu'elle avait laissées sur le piano.
— Adieu et merci, mon cher notaire , avait dit le magistrat en pressant la main du tabellion; nous nous reverrons avant mon départ pour Rennes.
Puis , il avait refermé la portière de la palaclie, en disant au domestique placé sur le siège:
— Nous retournerons à Bougival , Buffet , descendez la côte bien doucement et avec précaution.
— Oui, citoyen président, avait répondu iojjicious citizen.
Dans uu Salon.
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. (Vieux proverbe).
0 jours de la convalescence !
Jours d'une pure volupté, C'est une nouvelle naissance, Un rayon d'immorlalilé.
Quel feu ! tous les plaisirs ont volé dans mon ànie, J'adore avec transport le céleste flambeau, Tout m'intéresse, tout m'enflamme, Pour moi, l'univers est nouveau.
Grf.sset, (ËpUre àma sœur).
Ceux qui veulent vivre pour le monde, doivent vivre selon le monde et dans le monde; s'adapter à ses formes, prendre son empreinte, car on tenterait vainement de forcer la société de se façonner à nous,
LADY Morgan, (.Scènes dramatiques de la vie réelle. Préface).
Si une mouche était douée de l'entendeineiit et qu'elle eût autant de souvenir qu'elle est bien pourvue d'ailes , d'yeux et de malice , elle aurait beau jeu pour sa curiosité
46 ENCLfJME OU MARTEAU.
OU son inslruclion à voltiger de groupe en groupe dans un vasle salon un jour de gala ou de raoul, comme on dit aujourd'hui. C'est sans doute en admettant celte supposition que l'on a appliqué le nom de mouche à ces soudoyés infimes, butinant ç\ et là , de par le monde civilisé, au profit d'une ruche ou plutôt d'un guêpier que l'on appelle la police *,
Or, la scène où nous transportons pour l'instant le lecteur, est un grand salon à tentures jaunes, ouvert sur un jardin anglais, ù l'exlrémilé du village de Bougival , presque en face la célèbre machine de Marly. C'est la résidence d'été du citoyen Bussy , c\-avocat en parlement, ex-conventionnel , nouvellement nommé
* r/étyiiiologie véritable de Ta qualification injurieuse de motiche ou mouchard, date des premiers temps de la réformation, et nous vient d'ini zélé fanalique nommé Antoine Mouchy, docteur de Sorboune, pénitencier de Noyon grandiiiquisiiciii' en France, chargé par le Saint-Père, d'épier les calvinislt's, et qui leur lit une chasse opiniâtre jusqu'à sa mort ail ivce deux ans après la Saint-Barthéleniy.
président de première instance au tribunal de Rennes, que l'on appelle Bussy de Compiégne pour le distinguer des autres Bussy , qui ont figuré dans les affaires pendant et depuis la révolution.
Homme de bien, homme de cœur, jurisconsulte et écrivain , orateur môme dans l'occasion , Monsieur Bussy de Compiégne a pris une part noble et active aux travaux des corps constitués depuis les États-Généraux. Il a été un partisan sincère des réformes utiles , mais il a repoussé avec énergie et bravé avec courage les excès démocratiques. Emprisonné , proscrit, il a vu sa fortune et sa vie compromises à cette époque d'anarchie et de sang où les plus hautes vertus, les talents les plus estimables, n'étaient point un rempart contre l'échafaud révolutionnaire.
Après une assez dure captivité , il venait de se voir libre cl ses nombreux amis rendant jus-
tice à son mérite, l'avaient signalé au nouveau chef du gouvernement, qui venait , comme nous l'avons dit , de le rendre au barreau. Mais le citoyen Bussy , loin de regarder cette circonstance comme une faveur, ne voyait dans sa présidence de Rennes , qu'un éloignement et presque un exil. Peu courtisan de sa nature , il n'avait pas été comme la plupart de ses anciens collègues, saluer le nouveau soleil qui était venu briller soudain du Luxembourg aux Tuileries. Il était mal avec Fouché et avec Carnot , auxquels il avait reproché hautement leur vote sanguinaire, lors du jugement de l'infortuné Louis XYI. Il avait conservé ses amitiés dans cette classe d'hommes savants ot modestes qui n'avaient point réellement le caractère politique , et que le pouvoir attir*ait à lui par besoin, lorsqu'ils ne cherchaient point à se rapprocher du pouvoir.
De plus, il était à la connaissance d'un cha-
cun, que le ciioyen Bussy avait gardé des relalions inlinies dans l'ancienne aristocralie , qu'il avait sauvé nombre de personnes au temps de la terreur, et qu'il avait encore des parents ou des alliés en émigration. Il ne pouvait donc être l'homme du premier consul, et il était tout simple que dès son arrivée aux affaires, le petit Bonaparte , comme on l'appelait volontiers dans la semi-opposition , le conlinàt en Bretagne.
Le nouveau président avait balancé à accepter celle charge , (fui l'éloignait de ses intimes et de ses habitudes ; mais sans fortune patrimoniale , ne possédant de ses acquêts , qu'un petit hôtel , rue de Choiseul , à Paris , et sa maison de campagne dt Bougival, objet d'agrément plutôt que de rapport , il s'était vu forcé de reprendre, comme on dit, de l'emploi et une magistrature , trop jeune qu'il était d'ailleurs, pour rester oisif ; bien plus, un re-
50 ElVCLtJME OU MAftTEAU.
fus eul été une maladresse, peut-être môme une imprudence.
Enfin, c^élait un grand repas , un dîner d'adieux que l'honorable citoyen donnait à ses vieux amis au moment de les quitter. La réunion, quoique grave par son choix, était néanmoins vive, animée, composée qu'elle était, en grande partie, d'hommes d'esprit éminents.
Dans un coin du salon , Chaplal et Daru en compagnie d'Abrial, s'entretenaient de la nouvelle du jour , qui était l'avènement de Carnol au ministère de la guerre, en remplacement de Berihier. Denon le dessinateur , Lesueur le statuaire et Norry rarchilecle , causaient avec Chabert et Lacuée de leurs souvenirs delà campagne d'Egypte; et dans l'embrasure d'une croisée, Fleurieu , François de Neufchâteau, Gondoin , Siméon, Tronchet et le savant et modeste Lacépède, agitaient la grande question
I>A1VS UN SALON. î> l
de la paix et de la guerre qui occupait alors tous les esprits.
Le maître de la maison , en hôte vigilant et même minutieux , sedulus hospes comme dit Horace, courait d'un groupe à l'autre, d'un air empressé, voulant ainsi se prodiguer, ne faire faute à personne, pressant la main de celui-ci, touchant l'épaule de celui-là, jetant volontiers son mot dans la conversation avec une habileté merveilleuse , car là , les affaires administratives étaient sur le tapis , là , on était au blocus de Gênes et aux premières campagnes d'ilalie; plus loin, c'était un temple de Memphis, ou l'obélisque de Chéphren qui était en question.
Pendant ce temps, un tableau plus gracieux se dessinait vers le milieu du même salon. Autour d'un clavecin, étaient réunies plusieurs dames , jeunes et belles , parées avec une certaine recherche, et que nos élégantes prudes.
d'aujourd'hui trouveraienl peut-être peu modestes, mais le Directoire en s'écroulan! avait laissé ses modes lui survivre ; le goût du costume antique était resté à nos charmantes citoyennes. Quelques moralistes prétendent encore qu'on l'avait poussé à l'excès.
Au milieu de cet essaim de beautés que la science ou la politique semblait avoir laissé un peu à l'écart, brillait par sa prestance et sa toilette exagérée, celle que l'on appelait familièrement la belle lady , non qu'elle fut Anglaise, mais parce qu'elle avait été gouvernante dans la famille d'un lord , et qu'elle avait épousé fort jeune à Londres un gentilhomme qui avait perdu toute sa fortune au jeu , et avait fini par se brûler la cervelle. Lady Wemis , si vous voulez, était la propre nièce de Monsieur Bussy de Compiègne. Revenue en France alors que tant de familles proscrites passaient en Angleterre , rapportant après son veuvage quelques < onlaines de guinées échappées à la roulette et
au whist , elle s'était tout bonnement réfugiée auprès de son oncle qui , vieux garçon , quoiqu'il n'eut guère que quarante ans, s'était empressé de l'accueillir, et lui avait donné comme l'intendance de sa maison , tant à la ville qu'à la campagne. La jeune Anglo-Française remplissait ces hautes fonctions avec une grâce parfaite, elle avait non-seulement toute l'ampleur d'une maitresse de maison, mais encore l'avantage d'avoir vécu dans une famille princière. Elle joignait à cela l'habitude du monde élégant , une éducation distinguée , et pardessus tout , quelque tendance au bel esprit. Elleécrivaitavec facilité dans les deux langues, ce qui était une grande rareté alors , et elle s'était placée au rang des femmes de lettres, on ne disait pas encore les bas-bleu, par la traduction de quelques élégies de Williams Cowper, et d'un fragment de VEssai sur l'homme^ d'Alexandre Pope.
."i^ ENCLUME OU MARtEAU.
Les pcifeclioils de sa iiièce avaient on* tliousiasmé M. Biissy de Compiéyne , et l'idée lui élait venue de confier, à celte gouvernante expérimentée, la petite Henriette sa protégée, reléguée depuis-bien longtemps déjà dans le pensionnat moitié mondain, moitié claustral, dt; Suint-Germain-en-Laye. La nièce s'était prêtée merveilleusemenL aux désirs de l'oncle.
— C'est une orpheline, lui avait-elle dit, dont les parents ont péri dans nos derniers troubles, que vous avez arrachée à la mort, dont vous avez protégé l'enfance; elle sera ma lille, donncz-la moi, cher oncle, je coinplèteraison éducation, elle sera ma compagne, mon amie pendant que je serai séparée de vous. l>
Et charmé d'un tel empressement, heureux d'une telle bienveillance, le président du tribunal de Ucnnesélaii allé le matin même cher-
cher son enfant d'adoption, dans son cloître, pour qu'elle assistât aussi à la fêle qu'il donnait à ses amis,
La jeune Henriette avait été reçue à Bougival comme l'enfant prodigue à son retour, madame Wemis s'était jetée dans ses bras en l'appelant sa lîllechérie, il semblait que tout ce mouvement et ces apprêts de fête fussent en son honneur : la pauvre petite émue, troublée, étourdie de tant de prévenances et de caresses, ne pouvait revenir de son changement subit de position. Elle était émerveillée, en outre , de l'aisance, du luxe, de la profusion dont elle se voyait tout-à-coup environnée 5 elle n'imaginait pas qu'il pût y avoir dans le monde une plus belle maison de campagne que celle qui la première frappait ses regards. Le salon avec ses fauteuils de soie un peu fanée, son lustre à huit bougies cl ses ([ualrc girandoles lui semblait somptueux ; tout cela avec le jardin
anglais ralissé et peigné de frais, orne de douze orangers en caisse, symélriquement placés entre des statues de terre cuite , lui paraissait de la naagnificence, comparativement à la salle de réception et à la pelouse assez maigre du pensionnat. Celte première journée fut toute de délices, partagée entre la joie et la surprise ; les amis de son généreux protecteur l'accueillirent avec bienveillance, la plupart, malgré la sévérité habituelle de leur caractère, rendirent hommage à sa beauté naissante. Le soir, pendant que les hommes causaient entr'eux d'art ou de politique, elle fut entourée et choyée par les dames; l'excellente Lady Wemis l'avait parée et coiffée elle-même d'une façon toute ravissante, que la bonne et simple Henriette, dans son for intérieur , trouvait moins à son goût, que sa robe de linon blanc, qu'elle avait brodée l'année précédente, pour la distribution des prix, et que dans son amour-
propre d'auteur, elle estimait préférable à tous les falbalas dont on l'avait affublée.
Au milieu de l'essaim de dames qui entouraient notre jeune pensionnaire devant le clavecin, s'était mêlé à dessein un jeune homme de vint-cinq ans environ dont la ligure peinte en quelque sorte, la coilfure exagérée et la mise excentrique avaient surtout attiré l'étonnement, sinon l'admiration d'Henriette.
Ce singulier personnage qui n'avait d'autres litres auprès de M. de Bussy que celui de compatriote, se nommait Evariste Jollivet ; i! se donnait comme avocat, quoiqu'on ne l'eût jamais entendu plaider, et que l'on ne sût pas au juste où il avait fait ses cours de droit. Sa l'amille habitait Gompiègneoù son père avait une modique aisance et avait exercé jadis la charge assez in lime de greffier du bailliage. Un parent de sa mère l'avait accueilli au sortir de ses ctudtvs, l'avait produit dans le monde où
le jeune citoyen n'avait pas lardé à brillei' parmi les muscadins; il venait de passer aux incroyables, il avait traversé les derniers jours de la révolution et toute l'époque du directoire sur la pointe du pied, chaussé de l'escarpin à la mode, fort étranger aux all'aires publiques. Elégant, beau parleur, oisif par étal, assez nul de nature, le citoyen Evariste avait plus fréquenté les cafés elles restaurants que les clubs et les autres réunions sérieuses. Il avait ainsi, comme on a dit dans tous les temps, battu le pavé (le Paris, jusqu'à sa vingt-sixième année, ternie où devait s'arrêter, selon ses calculs, sa première jeunesse. Il songeait alois tout classiquement à faire une fin, c'est-à-dire, un mariagcsu! table. Du reste, prudent et circonspect dans ses plaisirs ou ses écarts, se piquant avant tout, d'être rhomuie du monient, elpour ne ressembler en rien aux beaux de l'ancien régime, il ne s'était permis ni les jjassions
ruineuses, ni les délies usuraires. C'était un jeune homme rangé quoiqu'il passai tout son temps à s'amuser. Il ne s'allendail pas à faire ce que l'on appelait jadis un riche établissement ou un mariage noble. Les grands noms étaient dispersés par toute l'Europe, les grandes fortunes élaiont morcelées ou détruites. Spéculateur intelligent, il ne pouvait chercher une femme que dans les familles où il avait à espérer un emploi, et quelque perspective d'avancement.
Il était même urgent pour lui d'en venir là sans trop de délai; la chronique scandaleuse qui courait les cafés à l'instar des ruelles, répandait quelques sourds propos sur son compte, à l'endroit de l'opulent et généreux parent qui l'avait accueilli en sortant de son village, et dont on prétendail qu'il avait cftleuré la bourse et écorné la réj)utalion : bien {\uo l'on ne sût aucun détail o cet égard.
i! était constant que le cousin millionnaire et jaloux avait mis n la porte son trop séduisant parent et était parti pour la Suisse avec sa femme.
C'est alors que privé de la maison confortable où il s'était fait ses premières et douces habitudes, maître Jollivet avait jeté son dévolu sur celle du citoyen Bussy, dans laquelle il trouvait une protection possible et une jeune veuve, parole d'honneur fort appétissante.
Le nouveau président avait reçu sans enthousiasme son jeune cojiipalriole, qu'il trouvait assez ridicul j, avec son grasseyement affecté, son habit de soie rayée, ses cheveux en crinière ondoyante et ses deux aunes et demie de cravate, mais naluicilement affable, indulgent aux pauvres humains, il lui pardonnait cette faibless'% le croyant, au fond,, assez bavard pour faire un avocat comme un autre. Il tenait, d'ailleurs, compagnie à sa nièce dont
DAINS UJN SALON. 61
il ûtait devenu le Sigisbé, il admirait ses vers, fesait de la musique avec elle j au bout du compte, tout cela pouvait finir par l'acte civil de rigueur, bref, Evariste Jollivet venait de temps en temps, faire visite à celui qu'il appelait par flatterie son illustre compatriote, soit à sa maison de la rue de Choiseul, soit à sa villa de Bougival.
Or, ce jour-là, notre mirliflor avait voulu jouer le rôle d'ami de la maison et de personnage indispensable. Il était plus fardé, plus bariolé et plus frisé que jamais; il portait le soulier pointu, à bouclettes d'or, la culotte chamois, retombant au milieu des mollets ; un gilet à franges aux pointes inclinées, d'où s'écliappaient doubles breloques et double chaîne de montres. Celte riche toilette jointe à la cravate exubérante, était couronnée par un habit de salin cerise, ailmirablemenl coupé, comme jtuu!- habiller une guêpe.
62 ENCLUiME OU MARTEAU.
Ilétait arrivédès le matin en cabi iolol, avait pris une part active aux préparatifs de la fête, avait donné un coup d'œil à l'oirice et même à la cuisine, et pendant que le patron était allé en compagnie du notaire à Saint-Germain, il avait, d'accord avec l'adorable Milady, comploté un petit concert inpromptu, dans lequel devaient (igurer des stances touchantes, intitulées : les Regrets, allusion au départ prochain du cher oncle, paroles et musique de la nièce.
En effet, quand on eût assez causé des affaires de l'Etat, d'un côté, de spencers et de vitchouras de l'autre, se donnant l'air d'importance d'un chef d'orchestre, quand les trois coups sont frappés, le superbe Evariste ouvrit leclavecin dans tout son entier, alluma les bougies, plaça la partition sur le pupitre, tout cela avec un empressement et un bruit qui semblaient dire aux causeurs épars i « Chut,
c silcnco. !... nous allons passer* à d'aulres « exercices. »
Comme on voulait garder les stances sentimenlales pour le bouquet, on commença par une symphonie d'Haydn, qui laissait peut-être quelque chose à désirer comme exécution, mais que la grave assemblée trouva parfaite.
A dessein de prolonger la séance et pour faire briller d'autant le talent mûr de madame Wemis, maître Evariste supplia la jeune pensionnaire de donner à la société un échantillon de son savoir-faire. La pauvre petite fut contrariée et bien honteuse d'avoir à se faire entendre devant de si beaux messieurs et de si belles dames, mais il eût été bien gauche et bien malséant de se faire prier. Enivrée d'ailleurs de son bonheur, calculant à part soi avec une admirable finesse de petite fille, qu'elle n'avait pas un auditoire bien difficile ni une anlagoniste bien redoutable dans l'ex-
institutrice anglaise, tout en déclarant modestement qu'elle n'avait qu'un an de solfège et qu'elle était une faible élève de monsieur Ménageot, elle exécuta une fugue, puis une walse, avec une telle netteté, une telle précision, qu'elle'enleva tous les suffrages.
Le docte Lacépède, qui était, en outre, un amateur de musique fort distingué, la complimenta avec son amabilité ordinaire, et annonça qu'elle serait de première force, si elle continuait ainsi. Madame Wemis , quoique un peu piquée intérieurement du succès de la petite morveuse, l'embrassa avec effusion, avouant qu'elle avait une expression charmante et un doigté admirable. Monsieur Bussy de Compiègne était aux anges, mais soit gravité magistrale, soit pour ne pas trop exalter une jeune tête, il se contenta de dire :
— « Ce n'est pas mal, ce n'est pas mal du
a tout. >
Henriette, modeste de bonne foi pensa qu'il avait raison, qu'elle n'était qu'une petite commençante et cependant fut plus sensible à cet éloge restreint qu'aux suffrages un peu outrés de l'assemblée entière.
On passa enfin à la romance des Regrets^ et madame Wemis en avait à peine achevé le premier couplet, lorsque Buffet, l'air effaré, entr'ouvrit la porte du salon, cherchant de l'œil la place où était assis son maître, trop occupé, trop ému pour s'apercevoir de sa présence et des signes qu'il lui faisait.
Le fidèle valet de chambre, voyant sa pantomime sans efTet, se hasarda enfin à entrer, comme si quelque chose d'extraordinaire venail d'arriver dans la maison et méritait que le patron en fût instruit sur-le-champ.
Il s'avança donc le plus imperceptiblement possible, vers monsieur de Bussy, et lui dit quelques mots à l'oreille, qui parurent
C6 EiNCLUME or MARTEAU.
causer une grande surprise au magistrat.
— Ah ! bah ! s'écria -t-il en faisant un saut de deux pouces sur son fauteuil, Eugène?....
— Oui, monsieur le président, reprit le, citoyen oflicieux, toujours à voix basse.
— Il a donc quitté son prytanée ?
' — La nuit dernière.
— Comment cela?
— Il a déserté.
— Déserté ?...
— Il arrive de Fontainebleau à pied, et à jeun.
— C'est épouvantable.
— Ne vous trouvant pas à Paris, il est venu jusqu'ici.
— Cet enfant-là est un démon.
— Il s'est jeté sur une volaille froide et en a mangé les trois-quarls.
— C'est un enragé, que veut-il que je fasse de lui?
DAÎIS LJI SALON. 67
— Que vous le couchiez sans doule, après lui avoir donné à souper, ajouta en riant le majordome, qui, après tout, ne voyait pas dans l'événement une affaire d'Etat.
— M. Bussy s'était levé, agité et inquiet; ses hôtes, en voyant sa ligure bouleversée, pensant qu'il s'agissait d'un accident des plus graves, s'empressèrent autour de lui, l'interrogeant sur ce qui pouvait le troubler ainsi.
— Eh bon Dieu!... ne m'en parlez pas, dit avec humeur l'ex-conventionnel, c'est une tuile qui me tombe sur la tête; un jeune parent à moi, un cousin, un petit écervelé j'apprends à l'instant qu'il a déserté du pry tannée de Fontainebleau, où il n'avait plus que trois mois à faire pour passer offlcier. Quel coup pour sa famille ! un avenir détruit ; ajoutez que dans ma position, cela peut me compromettre.
Il n'avait pas fini ses doléances qu'on vit paraître, au milieu de l'agitation générale, un jeune gaillard de dix-sept ans, à l'air martial et tant soit peu casseur, portant l'uniforme de l'école militaire.
— Ah ! diable, excusez, dit-il, en élevant là main à son front comme pour saluer, je ne croyais pas me trouver en si nombreuse et en si belle compagnie.
Et loin de se montrer honteux de sa position, ou intimidé par l'illustre aréopage qui l'entourait, il s'approcha sans façon du citoyen président, en lui secouant la main et en lui disant cavalièrement :
— Bonsoir, cousin, comment ça va?
Le magistrat froissé, irrité, ne savait trop que répondre.
— Ah ! mon Dieu, s'écria ingénument Henriette, je le reconnais, c'est ce beau petit garçon qui est venu me voir avec mon prolec-
teurà la pension. Oh ! comme il est grandi ; et comme il a l'air diable !
— Par ma foi, dit tout bas monsieur Lacépède, à son ami Chaptal, qui regardait cette scène en observateur, voilà un gaillard de bonne mine et de résolution. Ce sont ceux-là que le premier Consul préfère aux avocats et aux braillards.
Dans trois Caibiuets.
Fillette à quinze ans A, dit-on la puce à l'oreille.
Vieille chanson.
Après cet instant (le délire, Les aveux étaient superflus, Ils n'avaient plus rien à se dire, Et leurs cœurs s'étaient entendus.
DEaocsTiER, Itttres à Emilie, lettre 12',
Sois béni de la terre entière, Tout s'obscurcit auprès de la splendeur guerrière Elle éblouit les yeux et sur les noirs furfails, Etend un voile de lumière.
André Chémiek, Ode$.
0 heureux Léonatus !,. je puis bien le dire, la confiance de ce grand homme t'honore cl ta rare vertu mérite bien qu'il se repose entièrement sur toi.
Shakespeare. Cymbeline, acte 1. se. vi.
Quoiqu'elle eût passé une journée toute de plaisirs et d'agitation, qu'elle se fui coueliéo beaucoup plus tard que de coutume et qu'elle
eût même dormi fort peu, tant elle était préoccupée, notre jeune pensionnaire se leva de bonne heure, et pour la première fois se trouva désœuvrée, car elle n'avait pas comme d'habitude, sa leçon à apprendre et sa géographie à repasser. Sa première pensée avait été un remercîment à la Providence qui lui accordait tant de bonheur, alors qu'elle désespérait de l'avenir et qu'elle se croyait abandonnée sur la terre. Sa seconde pensée fut pour son bienfaiteur, pour cet homme si bon, si généreux, qui seul lui tenait lieu de toute une famille, et sa joie alors n'était pas sans un léger mélange de curiosité et de regrets. On ne lui laissait pas ignorer qu'elle était orpheline, mais ne pouvait-on l'instruire plus positivement du sort de ses parents, de leur condition, de leur fortune, de leur nom du moins, carjusqu'ici on ne l'appelait qu'Henriette, Henriette toul^ court. Pourquoi celle retenue?... jx^ur-
quoi ce mystère ?.., quelques membres de sa
l'amille couraient-ils encore des dangers?
gémissaient-ils loin de la France?... tous avaient-iis péri?... en interrogeant ses premiers souvenirs, la pauvre enfant ne se rappelait que de bons paysans qui l'avaient élevée, un voyage qu'elle avait fait, étant toute petite, avec celui qu'elle appelait son père nourricier; puis son retour dans la même chaumière dont on l'avait fait sortir à l'âge de huit ans pour la mettre en pension. Puis deux ou trois fois, monsieur de Bussy était venu la voir à de bien longs intervalles, puis la dame qui l'avait embrassée en pleurant', en lui disant : adieu pour toujours, et voilà tout.
Notre jeune fdie se livrait à ces réflexions qui troublaient quelque peu toutes ses joies si pures de la^veille, sur une terrasse à l'italienne qui régnait sur tout le côté oriental de la maison, cl qui arrivait comme une charmante sur-
/% EISCLUME OU MARTEAU.
prise après le grand salon et la salle de billard. Car la vue était délicieuse tout autour de cette terrasse, ornée de pilastres quadrangulaires, que des pieds de vigne tenaient embrassés et dont les feuilles naissantes promettaient pour plus tard un riche ombrage.
Accoudée sur de laiges dalles servant d'appui, elle voyait à ses pieds la roule se perdant à droite dans une touffe d'arbres d'où s'échappait le vieux clocher noirci de Nanleire , à gauche , elle montait en pente assez rude jusqu'à la hauteur de iMarly. Lu immense coteau couvert des végétations les plus variées coupait alors l'hoi'izon couronné seulement par les ruines d'un aqueduc , celui de Lucienues.
Les arbres assez rabougris du chemin n'empêchaient pas de voir le petit bras de la Seine allant se précipiter avec fracas dans les rouos gigantesques ei alors immobiles de celle ma-
DAIVS TROIS CABINETS. 7&"
chine hydraulique qui passa longtemps pour la huitième merveille du monde.
Plus loin s'étendait une plaine pour ainsi dire sans limites , dans laquelle on voyait çà et là pointer la flèche de quelque village , et en regard l'un de l'autre , comme sentinelles de ce vaste champ de bataille, les deux mamelons de Su rêne et de Montmartre.
Henriette reconnaissant au loin la petite route de Chatou au Pecq et cette longue terrasse qui lui fait suite, dans laquelle elle s'était promenée si souvent avec ses compagnes , laissa échapper un soupir, et une troisième pensée lui vint alors, adressée à ses bonnes amies de la pension, qu'elle avait quittées si soudainement et si brusquement. Leur écrire sans relard, leur donner de ses nouvelles , était un devoir d'amitié et même de reconnaissance.
Le hasard la servait à souhait ; en regard du biilaid, sur la terrasse où elle se piouienail
76 EHCLUME OU MARTEAU.
élait le cabinet de son protecteur, qui était aussi la bibliothèque. Elle y entra sans hésiter, el commença une belle épitre à Julia, la première dans ses aflfections, dans laquelle elle n'oubliait rien des enchantements de la veille , du repas, delà brillante société, du concert et de l'arrivée subite el presque romanesque d'un petit cousin déserteur. ^
Etait-ce excès d'innocence, était-ce indiscrétion naïve d'un jeune cœur qui parlant pour la première fois ne sait pas encore se taire , toujours est-il que le chapitre du petit cousin s'étendit complaisamment sur plus d'une demi page, et qu'après lecture de celte lettre, Mademoiselle Julia Richard ne pouvait ignorer qu'il paraissait de dix-sept à dix-huit ans, qu'il avait de beaux cheveux noirs , des yeux très vifs , l'air mulin et lapageur , et qu'il s'appelait Eugène.
La pauvre petite en était là de sa missive, lorsqu'à travers la porte vitrée d»i cabinet, à
l'aulre extrémité de la tonnelle , elle entendit se heurter précipitamment les billes du billard , et reconnut aussitôt M. Eugène qui, matinal et désœuvré comme elle, était venu s'exercer au noble jeu , n'ayant rien à faire de mieux pour le moment.
Sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait, Henriette fut plus contente que fâchée de celle rencontre. Son pelit cœur se serra, et le rouge lui monta au visage sans qu''elle sut pourquoi. Puis, comme saisie d une crainte qu'elle ne comprenait pas davantage, elle songea à ne sortir du cabinet qu'après le départ du jeune homme. Elle se mit donc à terminer sa lettre, mais distraite involontairement, elle gribouilla à devenir presque illisible , lit deux pâtés et plusieurs fautes d'ortographe.
Le prylanéen de son côté se croyant seul , s'en donnait à cœur-joie, carambolait et doublait au uiônic, tout « n silllanl cl en fredonnant
78 ENCLUME OU MMITEAU.
des refrains plus militaires que civils. Dans son ardeur de joueur novice , plus d'une atteinte fatale fut donnée au tapis, et une faute de calcul sur la force motrice en contact avec la force tangenlielle, (it que lout-à-coup la bille blanche poussée avec trop de violence sur la rouge, sauta par-dessus la bande et alla rouler au loin sur un plan de capucines après avoir cassé un carreau .
Un léger cri d'eflfroi se fit entendre dans la bibliothèque, le déserteur s'y transporte d'un seul bond, croisant la queue de billard , à défaut de la baïonnette.
— Tiens , c'est vous , la petite , s'écria-t-il , en éclatant de rire, la farce est bonne, que faites-vous donc là ?.. .
— Mon Dieu ! j'écris à mes amies de pension,
répondit Henriette en s'efforçanl de cacher le
trouble qu'elle éprouvait.
—7 II n'y a pas de mal , ma belle enfant , jt-
DATfS TROIS CABIT«ETS. 79
ferais peul-ôtie bien aussi d'écrire à mes camarades, mais pas si bête, cela pourrait mettre sur ma trace et me faire empoigner.
— Est-ce que c'est bien vrai, iVfonsieur Eugène, que vous avez déseitr?
— Parfaitement, ma toute belle, après avoir régalé d'un coup de compas un drôle qui m'avait insulté.
— Ah ! mon Dieu, vous vous êtes battu. C'est la troisième fois, cette année.
— Est-il possible ? mais vous êtes donc une mauvaise tête, un duelliste.
— Au contraire , mon petit ange , doux comme un mouton dans tous les genres, pas très fort en mathématiques , mais rude et pKiiiipt sur le point d'honneur. Si l'on memarehe sur le pied, crac, c'est tout de suite fait.
— Quel malheur! dit ingénument l'orpheline en le regardant fixement, moi qui ne de-
mandais pas mieux que de vous aimer, je ne le pourrai jamais si vous êles un tapageur.
— Cela n'empêche pas , aimez-moi tout de même, fit vivement le jeune homme, en prenant dans les siennes les deux mains d'Henrielle, puis il s'arrêta tout-à-coup, fit un pas en arrière, comme s'il venait d'éprouver le choc de la machine électrique.
■ — Henriette baissa les yeux et resta immobile. Les deux enfants ne savaient trop ce qu'ils éprouvaient l'un et l'autre, mais ils étaient émus tous les deux , et leurs mains ne se séparaient pas.
Monsieur Bussy de Compiègne entra dans le cabinet sur ces entrefaites , enveloppé dans sa robe de chambre du matin. Les jeunes gens ne parurent ni honteux, ni effrayés d'être ainsi surpris tête-à-tête , le magistrat du premier coup-d'œil vit clairement où en étaient les choses, le hasard avait tout fait, il n'y avait
pas grand mal jusques-Ià, mais il y avait danger imminentdans l'avenir, sile jeune citoyen restait sous le même toit que son innocente protégée après son départ pour la Bretagne.
Avec ce calme stoïcien de l'homme de loi qui sait conserver son sang -froid dans les occasions les plus graves, M. le président ne parut ni surpris, ni mécontent. 11 baisa sa pupille sur le front, avec une douce paternité, lut dans tout son entier son épître à Julia, non sans remarquer que le nom d'Eugène y figurait avec récidive , puis la congédia amicalement , ferma la porle après elle , et lit asseoir le casseur de carreaux auprès de lui.
— Ah! çà , lui dit-il , mon petit cousin le diable, qu'espérez-vous maintenant que vous voilà déserteur, chassé par conséquent de l'École militaire , poursuivi peut-être par-dessus le marché.
— Mon très honoré cousin, reprit le jeune
«2 ENCLUME or MARTEAU.
homme d'un ton résolu, je conçois votre dépit, iuais je vous répèle encore une fois que j'ai fait ce que je devais faire, non pas un coup de tête, comme vous dites, mais un acte loyal et que l'honneur me commandait.
— L'honneur , l'honneur , s'écria le président en s'agitant sur son siège , un coup de compas en pleine poitrine à l'un des élèves les plus distingués du prytanée , à un protégé de Cambacérés, non-seulement votre camarade, mais votre supérieur, votre sergent. Si vous étiez sous les drapeaux, vous seriez fusillé dans les vingt-quatre heures.
— Oh ! oh ! reprit Eugène avec un léger sourire , en passanlje doigt sur sa lèvre comme pour y caresser une moustache à peine naissante, si j'étais sous les drapeaux, mon joli sergent le faquin aurail eu trois pouces d'épée dans le ventre.
— Mais vous êtes donc un bretteur, un duelliste, lit le magistral plus courroucé.
DANS TROIS CABINETS. H,l
r~ Je ne suis ni bretteur , ni duelliste , mon covisin , je vous dirai même que le duel m'est odieux, et qu'il me semble un reste de barbarie qui doit avec le temps disparaître de nos mœurs, mais quand l'honneur est en jeu il devient une nécessité. Le sergent Duchez avait insulté la mémoire de mon père, mort bravement en défendant ses foyers, il l'avait traité de rebelle , de chouan et d'aristocrate , je devais le tuer, tout parent qu'il est d'un général et protégé d'un consul, et si je ne l'ai pas fait , c'est (|ue je n'avais point d'armes convenables.
— El que voulez-vous que je fasse de vous, Monsieur?' rester ici, c'est impossible -, oulre que cela peut me compromellre, vous renvoyer à voire mère qui vil assez triste et assez pauvre dans sa province, il n'y faut point songer. Comme après tout , je ne veux pas vous :>l)andonner , vous niiez partir sur-le champ pour Paris; HuffiU vous con<luira , vous reste-
rez caché pendant quelque temps dans ma maison de là rue Ghoiseul. D'ici mon départ, je verrai, j'aviserai. Un engagement dans quelque bonne demi-brigade au loin sur la frontière, est peut-être ce que nous pourrions faire de mieux. C'est le conseil d'ailleurs que m'a donné hier le citoyen Lacépède. Partez, distinguez-vous. Une action d'éclat peut faire oublier votre première faute.
— Partir soldat, mon cousin , jamais, j'ai fait des études spéciales, je sais ma théorie sur le bout du doigt , je porte un nom honorable que j'espère bien ne pas laisser <iécheoir; tenez, mon cousin , arrangez-moi cela , que l'on me fasse seulement sergent-major , et je pars dès demain pour l'armée du Rhin , pour l'Egypte si l'on veut.
L'ex -conventionnel resta un moment silencieux , comme pour calculer ses ressources personnelles avec les prétentions peut-être
un peu ambiiieuses du jeune déserteur, puis, il sonna son valet de chambre, en disant :
— Soit, nous verrons. Mais vous obtenir un grade dans la position fausse où vous vous êtes jeté, me paraît difficile; avant tout, partez, partez à l'instant même.
Buffet parut : Monsieur Bussy de Compiègne lui donna l'ordre de préparer la carriole et de conduire ^son jeune parent à Paris.
— Eh ! mais, j'y songe , dit le magistrat par réflexion , le montrer en plein jour sous cet habit . c'est le livrer à la police qui le cherche peut-être déjà. Mon ex-collègue, Fouché, qui est ministre de la police, tout nouvellement, et qui n'est pas fâché de faire du zèle, lui mettra la main dessus et l'enverra coucher à l'Abbaye» en attendant mieux. Si nous le déguisions , Buffet, ne pouvons-nous du moins le couvrir d'un manteau, d'une houppelande pour ce petit voyage.
Le citoyen officieux ne put s'empêcher tle sourire d'un air iioiiique , comme s'il eût trouvé trop minutieuses ou peut-être ridicules les précautions du prudent magistral.
— Bah, hah ! je m'en charge , dit-il, en faisant un geste de protection , il n'arrivera rien au jeune citoyen ; la police a bien autre chose à faire que de courir après des échappés de collège.
L'assurance de son valet de chambre tranquillisa Monsieur de Bussy, qui congédia enfin son jeune parent en lui donnant quelques écus de six livres , car le drôle n'avait pas manqué de lui faire observer qu'il était totalement dénué de ce qu'on appelle au prytanée comme à la caserne, de la vaisselle de poche.
Sans qu'il se rendît bien compte de ce qu'il éprouvait, Eugène de Monclairville sentit son cœur battre violemment en quittant la villa de lîougival, il devint tout-;"i-coup sombre et sou-
cieux , lorsque déjà monté dans la carriole, il vit à travers la vitre d'une petite croisée en œil-de-bœuf au second étage de la maison, une jolie figure pâle et inquiète, qui resta ainsi immobile jusqu'à ce que la voiture ait disparu au tournant de la route.
Monsieur liussy de Compiègne passa presque toute cette journée dans son cabinet, écrivant nombre de lettres d'adieux à ses intimes, et fort préoccupé de l'escapade de son petit cousin le diable, comme il l'appelait, auquel il ne pouvait s'empêcher de vouloir du bien, malgré sa mauvaise tête. C'était le fils d'un digne gentilhomme du Poitou, allié à sa famille par les femmes, qui après avoir porté les armes dans sa jeunesse avait péri funestementlors des premières insurrections de l'Ouest. Il n'avait fait que repousser par la force les attaques d'une troupe de malfaiteurs, soi-disant républicains, venus pour piller sa maison ; on avait dit dans
88 EHCLUME OU MARTJKAU.
les comités révoluliunnaiies qu'il était mort en se battant contre les bleus. Son parent l'exconventionnel cachant avec soin ces circonstances, avait toutefois réussi à faire placer le jeune Eugène au prytanée de Fontainebleau. Il s'agissait de ne pas laisser son œuvre imparfaite et de servir encore une fois de tuteur et de père à cet autre orphelin , qu'il était, par parenthèse , prudent d'éloigner de l'orpheline habitant depuis la veille à Bougival. Le plus court chemin était le meilleur, et selon le conseil que lui en avait donné son savant ami Lacépède , le président de Rennes se décida à aller le lendemain solliciter la protection de son autre ami Bourrienne, secrétaire particulier, en quelque sorte l'aflidé du général Bonaparte. Une visite d'adieu à un voisin aussi proche était un excellent prétexte. Le citoyen Bourrienne pendant la belle saison avait un pied-a terreau village de^Rueil. C'était là qu'il
venait respirer et se reposer de ses travaux multipliés quand les affaires lui en laissaient le loisir. Rueil touchait presque à la Malmaison, et il pouvait ainsi être à son poste au premier signal.
Mais le pauvre secrétaire intime s'était fait illusion en espérant se donner quelques heures de quiétude et parfois la grasse matinée; il n'est pas de retraite, si cachée fût-elle, qui ne soit découverte par les solliciteurs. Il en venait chaque jour des kyrielles qui n'eussent pas osé le relancer au palais , si bien que l'homme d'état dont on connaissait la bienveillance et le crédit, avait aussi son petit-lever et ses audiences presque forcées dans sa solitude de Rueil.
Il arriva donc qu'un beau matin, par un frais soleil de mai, M. Bussy de Conq)iègne s'achemina , sa canne à la main , jusqu au cabinet de son ami Bourrienue, grossissant un
90 EACLUIME OL' MAriTEAU.
peu, mulgrc lui, le nombre des (juémandeurs el des importuns. Ce n'était pas sans quelque crainte que l'honnête avocat hasardait cette démarche. Comme nous l'avons déjà dit, brave dans le danger, ferme à la tribune , le citoyen Bussy était gauche et timide auprès des gens en place. Il était loin de posséder les vertus souples du solliciteur et du courtisan; il n'avait point vu depuis longtemps celui qu'il allait visiter, peut-être allait-il le trouver moins abordable, moins dévoué. Le dix-huit brumaire, avait fait tant de métamorphoses!
Il fut agréablement trompé toutefois, car le citoyen secrélaire , sitôt qu'il apprit la visite de l'ancien député de la Convention, écarta tous les gens à placets, qui encombraient son antichambre pour ouvrir les bras à son vieil ami el l'introduire mystérieusement dans son cabinet.
Après les lieux communs d'usage , il fallut
bien en venir au fait. Le nom d'Eugène de Monclairville fui jeté coninic par hasard au milieu de la conversation, puis le citoyen président ne put cacher au citoyen secrétaire son inquiétude à l'endroit de cette jeune tête folle dont l'avenir était brisé. Il tinit par avouer franchement, et la fugue un peu bien légère de Fontainebleau et le coup de compas un peu bien téméraire au sergent Duchez.
Le citoyen Bourrienne se gratta l'oreille sans répondre , le citoyen Bussy comprit que ce silence voulait dire :
— Diable!... (ils de chouan , déserteur et ayant blessé son supérieur , voilà une assez mauvaise affaire dont je ne suis pas d'avis de inc charger.
— Voyons, voyons, mon tendre ami, dit le magistrat, je ne vous demande qu'à éloigner ce petit sacripant du danger qui le menace aujourd'hui ; qu'il quitte Paris , la France
92 EKCLUME OC MARTEAU.
même le plus tôl possible; ne pouvez-vous me le recommander à quelque petit colonel des enlours du château , et me le faire caporalfourrier ou sergent-major? Je ne connais guère pour ma part que des avocats, et ils ne sont pas en bonne odeur aujourd'hui.
— C'est fort chatouilleux, répondit le secrétaire, il faudrait avoir du moins le temps de se retourner un peu, et quand partez-vous, mon cher, pour votre Bretagne?
— D'un jour à l'autre , mon bon ami , je devrais être en route à la grande rigueur-, je n'ai aucun prétexte après les fêtes de Pâques, pour prolonger mon séjour.
Et le timoré président osa faire connaître à son ami combien peu ce qu'il appelait son exil à Rennes lui était agréable. Bourrienne chercha dans sa mémoire quels étaient les officiers supérieurs auxquels il pouvait recommander le petit diable en question.
DA.1VS TROIS CABINETS. 9^i
— Parbleu, s'écria-t-il, ce brave Sébastiaiii ferait bien notre affaire, mais je crois qu'il est parti; laissez-moi réfléchir à cela , ajouta-t-il , nous avons demain grande revue et réception. Revenez me voir après-demain , à pareille heure, j'aurai peut-être trouvé quelque irou de souris où cacher votre déserteur sans tropdedéchet.
— Cela m'oblige au moins à trois jours de retard, reprit le parent d'Eugène, ne craignezvous pas que cela soit remarqué et me brouille un peu avec le ministre de la justice.
— Bah ! bah! vous èles un trembleur, lit le citoyen Bourrienne. Ces bons plaideurs bretons n'en mourront pas pour avoir leur président quarante-huit heures plus tard.
Le surlendemain, le protecteur d'Eugène de Monclairville était exact au rendez-vous; il avait même pris sur lui d'arriver à Rueii une heure plus tôt qu'ils n'en étaient convenus , pensant trouver le secrétaire moins entouré.
94 EJNCLUME OU MARTEAU.
— Eh ! arrivez donc, mon très cher, s'écria le citoyen Bourrienne , dès qu'il l'aperçut , je vous attendais avec impatience , et si nous n'étions pas dans le voisinage de la Quasimodo , en dépit du calendrier républicain , je vous dirais que vous venez comme Marée en carême.
— Qu'est-ce donc, qu'y a-l-il de nouveau? exclama le magistrat en prenant tout-à-coup un air de jubilation.
— II faut que \ous veniez avec moi sur-lechamp.
— Ah bah! à l'heure qu'il est, et où cela?
— Devinez!...
— A Paris?
— Pas si loin.
— Est-ce chez quelque voisin de campagne?
— Précisément, un voisin qui en vaut un autre après tout ; enlin je suis chargé de vous conduire ce matin même à la Mahnaison.
— Chez le premier consul 1
DANS TROfS CABINETS. 95
— Vous l'avez dil.
— Comment! Sans y ôlre préparé! Me présenter, dans ce costume, en houppelande du malin !
— En voisin de campagne , comme je vous le disais, sans façon. Allons, dépêchons, le cher général n'aime pas à attendre. Experto crede Roberlo.
Le secrétaire intime, prenant son chapeau el jetant précipitamment quelques liasses de papiers dans un portefeuille, ne fil pas allenlion au changement subit qui s'opérait sur la ligure de son ami. Cette visite inattendue qu'il allait faire au premier consul de la république, semblait l'avoir bouleversé. Il resta muet et comme pétrifié.
— Que peut-il me vouloir, se disait-il, suisje trahi? sait-il quelque chose?
Et il suivit machinalement le citoyen secrétaire (jui marchait à grands pas, tout en lui
9è ENCLUME OU MARTEA.U.
donnant des espérances louchant son jeune cousin. Le président du tribunal civil de Rennes presque tremblant , arriva à la Mahnaison troublé, agité, essouftlé, ayant fait mille conjectures pendant le trajet et pour son jeune déserteur et pour son propre compte. La gaîté franche de son ami Bourrienne et les paroles d'encouragement qu'il lui donnait, ne pouvaient le tirer de Tespèce de torpeur qu'il éprouvait. Eperdu, oubliant jusqu'à sa gravité de magistrat, lui, qui avait tenu tête aux terroristes et aux démagogues de Quatre-vingttreize, se faisait humble et petit , rien qu'en approchant de la demeure d'un homme qu'il connaissait à peine, dont il n'avait point à s) plaindre ; mais cet homme lui imposait par sa force, par la puissance seule de son regard ; il révérait et craignait cet homme, conquérant de l'Italie, de l'Egypte, heureux et audacieux vainqueur de la Révolution. Il en vint dans son
Irouble à saluer les grenadiers de la garde consulaire qui veillaient aux portes de ce Louvre champêtre-, il se soutenait à peine lorsque le secrétaire intime ouvrit discrètement une porte basse par laquelle il l'introduisit dans le cabinet du premier consul. Il promena d'abord un regard égarédanscettepièceassez richement meublée, ornée de quelques objets d'art, mais dans un grand désordre. Des plans, des papiers et des livres étaient pêle-mcle sur un vaste bureau ; pareille confusion se rencontrait sur un canapé et sur plusieurs fauteuils Après cette première inspection, ne voyant personne dans l'appartement, notre pauvre magistrat eut le temps de se remettre; mais cet instant de calme ne fut qu'un éclair, car il avait fait à peine deux ou trois pas sui- le tapis du cabinet , qu'il recula en apercevant le consul , couché à plat ventre sur une immense carte d'Italie do Chauchard , ayant un amas d'épingles à
98 ENCLUME OU MARTKAU.
lèies rouge ou noire piquées sur sa manclie gauche , el qu ii plaçait çà el là sur divers points de la carte.
Les deux nouveau-venus se tinrent immobiles par respect et par convenance.
— J'ai mon plan de campagne, Bourrienno, s'écria le général avec une sorte d'inspiration, je les tiens tous et il faut qu'ils me vident la Lombardie jusqu'au littoral. Bonjour, bonjour monsieur de Bussy , ajouta-t-il en faisant au magistrat un léger signe de tête, auquel ce dernier ne put répondre que par un profond salul. Regardez là, Bourrienne, à cette place, (:'<!st là que je battrai avant six semaines le général Mêlas.
— Vous, en personne, lit le secrétaire?
— Moi, en personne, monsieur Bourrienno, et l'on ne saura mon départ de Paris qu'en a|>{trenanl ma victoire.
— Tout vous est possible , général . reprit
DAISS TROTS CABINETS. 99
Roiirrieniie , mais un sourire et un léger hochement de liHe laissaient percer un certain doute dans l'annonce d'un fait aussi prompt et aussi merveilleux.
La figure embarrassée du citoyen Russy persuada au consul que comme Bourrienne il doutait de ses paroles, qui pouvaient ressembler à de la forfanterie.
— Ah! vous ne me croyez pas, dit-il en se relevant brusquement! tenez, c'est-là, à travers les glaces et les neiges que passera toute mon armée , elle tombera à l'improvisle dans les plaines qui avoisinent Alexandrie.
Et comme le président de Rennes, interdit, ne savait au juste que répondre. Je \eux, pardieu , que vous en soyez témoin, vous, monsieur de Bussy, et que vous ne me croyiez pas un gascon , comme vos bavards de Barras, de Roubaut, de Montmayan et de Cavaignac, tous
régicides par parenthèse.
100 EKCLUME OU MARTEAU.
— Moi, citoyen général, dit le magistral abasourdi.
— Vous-même, Monsieur, vous partirez demain pour Dijon avec CoUot.
— Et sous quel titre , citoyen premier consul? Vous ignorez sans doute qu'un siège de magistrature m'attend à Rennes en Bretagne?
— C'est juste, nous vous remplacerons làbas. Les hommes de sens et de cœur sont mieux près de moi. Tout est dit , vous partirez demain. Je donnerai des instructions à Berthier. Cet excellent Berthier!.. tout le monde croit et il croit lui-même qu'il va commander en chef, je lui laisserai ce petit plaisir-là jusqu'au pied du saint Bernard ; et au fait, vous lui rendrez pi us d'un service, com me hommed'élal, comme homme de plume, vous lui ferez ses discours.
L'ex-conventionncl s'inclina et se préparait à sortir, voyant le général reprendre ses épingles si fatales à l'Autriche.
DAiyS TROIS CABINETS. 101
A propos, dit le consul , \ous avez un parent, un neveu, je crois au prytanée.
— Il n'y est plus , général, répondit en balbutiant le président destitué.
—Je le sais : il a déserté , il a blessé grièvement un de ses chefs ; et hier matin , il est arrivé au milieu de la revue, en plein Carrousel, me demander du service.
— Quoi, général, il a osé!....
— Me parler en votre nom.
— Est-il possible ?
— Il a avoué sa désertion , son duel; il a défendu la mémoire de son père, vieux royaliste de Bressuire.
— Le malheureux ! il est perdu !
— Il est sous-lieutenant, qu'il parte aussi , qu'il gagne ses épauleltes, là, à cette place, où Mêlas désertera bientôt
— Avec armes et bagages, interrompit Bourrienne, en souriant.
102 ETîCLUME OU MARTEAU.
— Non pas, pardieu, reprit vivement Bonaparte !.. sans armes, sans bagages; nos soldats n'ont rien de tout cela , et il nous faut de tout cela avant d'aller lever le blocus de Gènes. Allez , monsieur Bussy de Compiègne , ajouta le général consul en prenant un ton plus grave; j'ai été aise de trouver l'occasion de vous prouver que je ne mets pas tous les anciens membres de la Convention sur la même ligne; il y en a que j'estime et vous êtes du nombre. Croyez-le bien et faites-le savoir à vos collègues : je n'ai point de haine de parti , encore moins d'animosilé personnelle ; j'ai voulu la paix , je la veux encore -, j'ai tendu la main loyalement aux chefs vendéens , ce ne sont après tout que des entêtés et des ingrats. J'ai pacifié leur contrée , je leur ai rendu leurs prêtres , j'ai ouvert les prytanées à leurs fds ; et ils font encore des clubs royalistes, des soulèvements partiels dans TOuest. La guerre ci-
DAiNS TROIS CABINETS. 103
vile, c'est monstrueux !.. Cadoudal est un sauvage qui se fera pendre un beau jour, et Charrette!... Je Taurais fait mon aide- de-camp, s'il n'eut pas rompu lui-même ses traités, et force Travol à le fusiller. D'Elbùe, Désabbés, de Puisaye , cl tant d'autres qui n'ont fait que des sottises!... Allez, allez... Monsieur Bussy, vous recevrez aujourd'hui même votre nouvelle commission.
Le citoyen premier-consul avait tourné le dos assez brusquement à ses interlocuteurs ; Texdépulé à la Convention balbutia un remercimcnl assez gauche et sortit, reconduit jusqu'à la porte extérieure par son ami le secrétaire. Il était aussi étonné à son départ qu'il avait été elfiayé à son arrivée. Tout ce qui venait de se passer en dix minutes dans le cabinet du chef de l'Étal, lui semblait un rêve; il ne savait {|ue penser au juste de sa nouvelle dignité , mais il rcmar(juait avec une satisfaction pleine et
enlière que le premier consul n'en voulait pas aux anciens chefs royalistes, qu'il s'était montré clément et généreux envers son jeune cousin , et que l'appellation de Monsieur remplaçait constamment dans sa bouche celle de citoyen. Bien plus, il l'avait nommé deux ou trois fois de Bussy , quoiqu'il fut Bussy tout court ; était-ce inadvertance , ou hommage tacite à l'aristocratie, pour laquelle le héros avait peut-être conservé une secrète inclination ?
Devant un Piano.
Voilà donc (|iiellc élail l'àmc double el Irailressc D'un monstre revelu des (rails de la sagesse, El des deliors trompeurs de la tendre amilic .' Avec quelle noirceur il m'a sacrifié .'...
La Cn.4is5ÉE {La princesse de Sy don), acleô.sc. 7.
Klle fait bien sonner ce grand amour de n;ére, Mais elle seule enfin s'aime et se considère Et, quoi que nous étale un langage si doux, Elle a loul fait pour elle et n'a rien fait pour nous. Ce n'est qu'un faux amour que la haine domine, Nous ayant embrasses, elle nous assassine,
ConsEiiLE. (Rodogune. acte 2. scènes.
Lorsque la jalousie saisit ces pauvres ànies faibles et sans résistance, c'est pitié comme elle les terrasse et tyrannise cruellement. C'est des maladies desprii, celle à qui plus de choses servent d'alimenl, et moins de choses de remède, ^
Jlo^TAiGXE. Essais, livre .", ch. 5,
La reinai-que de monsieur Bussy de Compiègno , loi. s do sa coiirlo eiilicvue a\ec le pieiiiicr Consul, «nu; ce dernier di^.wl Muthsieur
106 ENCLTJMii: OU MARTJiAU,
au lieu de citoyen, avait frappé bien d'aulros observateurs que lui. Oi", comme le général Bonaparte devenu en vingt-quatre heures cliet' de l'Eiat, un peu par l'adresse, beaucoup par la force des choses, chacun avait lini par se laliier autour de lui, les braves poussés par l'admiration, les polirons entraînés par la crainte. Le nouveau dictateur, (pioi(ju'il eût deux collègues, les tenait à une telle distance de lui par l'éclat de son nom et de son épée, qu'à peine il était question d'eux. L'auteur du Tableau </e Pam comparait plaisamment ces deux consuls accessoires au\ deux chandeliers qui accompagnent d'ordinaii'c le Saint-Sacicmenl.
Celui qu'on appelait encore dans certains salons le petit Bonaparte, n'avait pas attendu qu'il emménageât du Luxembourg aux Tuileries [lour tenir cour et trôner en «|uel(jue sorte. Sans (|u'il eût reellenienl eon)mandéi'éti(juelte
DEVaKT Ui\ PIAJNO. 107
si puérile, si solle sous l'ancienne nionaichie 5 on n'osait pas ai 1er en présentation eliez le premier Consul, sans une tenue soignée et rigoureuse; tandis qu'on dinail en pantoufles chez Cambacérès, où par parenthèse, on dînait fort bien cl souvent.
Aucune ordonnance, aucun édit n'avait paru contre le tuloicmenl IValernc! , si religieuse'incnl observé sous la terreur 5 el personne n'iniyginait de continuer celte mauvaise plaisanterie, morte avec les comités révolutionnaires; et bref, sans que l'on sût comment, sans que l'on se demandât pour(|uoi, on se disait encore citoyen le dix-huit brumaire, on s'appelait Monsieur, le dix-neul'.
11 existait à celle époque, dans un petit logement, au quatrième, au coin de la rue de Midle et de la rue Saint-INicaise, un individu (|ue ses voisins el les joueurs d'échecs du Cidede laKégence uppelaicnl i'.imiliéremenl le
bonhomme Ménagcot. C'était en effet, le bonhomme par excellence et à la façon de Lafonlaine: car, comme Timmortel fabuliste, le papa Ménageot était simple, confiant, crédule; avec du talent, dej'esprit, du génie peutêtre.
Né avec l'instinct musical le plus parfait, mais fils d'un obscur organiste de province, il avait accepté la plus humble des conditions comme celle qui lui était due; sans penser qu'il pouvait aspirer à quelques chose de mieux que d'être organiste lui-même, petit professeur de solfège, courant le cachet dans les boues de Paris ; sans même prendre garde qu'autour de lui, nombre de gens professant lemêmeart, et bien inférieurs à lui du côté de la science, voire mêmede l'exécution, mais ayant de plus que lui le savoir-faire qui vaut mieux que le savoir, au dire de Figaro, étaient arrivés à la gloire cl à la lurlune.
DEVAÎNT UN PIANO. 109
Quelques arlisles, ses amis, quelques compositeurs, ses anciens élèves, le tourmentaient parfois, le raillaient sur sa modestie. Personne n'ignorait qu'il avait pris part à la grammaire musicale si classique qui portait le nom de Rodolphe et non le sien. Chenard et Solié avaient voulu le faire chef du chant au théâtre Feydeauj Méhul voulait lui faire exécuter une cantate à grand orchestre dans le temple de Mars ; Garât, son ami, voulait le produire dans le monde élégant et le prendre pour son accompagnateur. Loin de se laisser tenter par tantd'offres séduisantes, le bonhomme fuyait ses prolecteurs de bonne foi, convaincu qu'ils se moquaient de lui.
Enfant dechœur à la Maîtrise, puis organiste à l'Oratoire, l'honnèie Ménageot regardait celte dignité comme son bàlon de maréchal. La musique avait été sa seule passion ; son clavecin, son église, ses élèves, occupant tous
liO EKCLUME OU MARTEAU.
ses loisirs, l'idée ne lui élail même pas venue de prendre femme; il avait vieilli ainsi doucement et obscurément, se donnant pour distraction les dimanches et les fêles, quel- (jwefois en semaine, dans les longues soirées d'hiver, la parlie de dames ou d'échecs au paisible café d'Apollon qui occupait le rez dechaussée de la maison où il demeurait.
Le seul acte d'orgueil qu'il se fût jamais permis était un litre académique, fort modeste par lui-même , et dont il tirait une grande vanité. Il avait élé reçu en 1787, membre de la société des enfants d'Apollon. Celait pour lui l'inslilul de France; il traitait de collègue Grélry, Girodel, Monsigny et Lacépède, et il ne signait jamais J. P. F. Ménageot sans ajouter : membre de la société académique des enfants d'Apollon.
Les idées nouvelles et les léformes avaient passé devant le station uaire Ménageot, sans
qu'il y fil la moindre aLlenlion. H aurail même Iraversé la révolution sans s'en apercevoir ; si ce grand orage, qui renversa tant de choses, n'avait renversé aussi l'orgue de l'Oratoire, qui ne se releva jamais. Ce fut un coup de foudre épouvantable pour le bonhomme, qui prit dès-lors en haine profonde tout ce qui tenait à celte époque d'anarchie ; confondant dans sa réprobation clubisles, terroristes, jacobins, girondins et septembriseurs.
Tout modéré qu'il était par nature, il se compromit cent fois , en se refusant constamment à tutoyer sa portière qui était tricoteuse, à reconnaître les mois et les décades de la république et à se laisser appeler citoyen par son porteur d'eau. Il fut même arrêté et menacé de comparaître devant le tribunal révolutionnaire, accusé par un ivrogne de la section de l'homme-armé, d'avoir, par dérision, porté des petits chats nouveau-nés sur l'autel des
112 EiVCLUME OU MARTEAU.
enfantsde la patrie, attentat dontheureusement les oreilles de chien de la rue de la Loi, déclarèrent le sieur Ménageot incapable.
On conçoit qu'au temps de la carmagnole, de l'enivrement de la Marseillaise, la musique d'église eut peu de vogue, et que les leçons de solfège ou de clavecin étaient devenues fort rares. La disette arrivant en sus avec les assignats, force fût à notre professeur de manger rapidement ses faibles économies. Mais quelques beaux jours venant à luire avec thermidor, une gaîié folle surgit tout-à-coup après ces temps d'affliction et de terreur ; la capitale entière se mil à chanter et à danser, comme si c'eût été une noce générale. Il n'y eût partout que des fêtes, des concerts : on dansait sur les places publiques autour de l'arbre de la liberté, on dansait dans les salons et même dans les églises, à chaque victoire ; on dansait presque tous les jours, grâce à nos quatorze
armées triomphantes. Il y eût même le bal des victimes : la musique reprit une faveur nouvelle et sembla rétablir Iharmonieau milieu de tant de factions.
M. Ménageot qui ne voulait dire citoyen à personne , n'éprouva qu'un léger bienêtre dans celte grande résurrection nationale. Il y gagna quelques élèves ; car madame Gampan qui avait été la sienne et qui appréciait son mérite, l'attacha à sa maison d'éducation. Trois fois par semaine, celui que l'on appelait le bonhomme AJénageot, se transportait en coucou à Saint-Germain-en-Laye, où il faisait solfier, déchiffrer et vocaliser une douzaine de petites filles, plus ou moins intelligentes, qui se moquaient volontiers de lui, parce qu'il ne pouvait être pris au sérieux, même par des enfants; et quoique rétribué faiblement , en raison de la distance qu'il parcourait et du temps qu'il dépensait, l'honnête
professeur, toujours esclave de l'art et de son devoir, donnait ses leçons en conscience et incul<|uail les meilleures principes à ses écoiières.
Le pensionnat de Saint-Germain-en-Layc lui allouait un fixe de soixante-douze francs par mois, c'était le plus clair de son revenu; il donnait avec cela quelques leçons à trente et quarante sous, dans des familles d'employés oude marchands, et le bonhomme Ménageot était content de son sort. Il jouissait fièrement de son indépendance; il avait fini par oublier son orgue tant regretté d'abord, et il se croyait dans le paradis terrestre, lorsqu'il se voyait le soir dans sa chambrette de la rue de Malle, bien close, bourrant de menu bois et de tourbe son poêle de faïence, quand il rentrait par une soirée dhiver, après avoir fait sa partie.
Un beau matin de la semaine de Pâques, il arriva au pacifique Ménageot ce qu'il appela
DEVATNT UN PIANO. 115
depuis son coup de fortune. Un domestique, bien mis quoique sans livrée, lui apporta une lettre signée Bussy de Compiègne, par laquelle on lui témoignait, en termes fort obligeants, le désir que l'on avait de le voir continuer ses leçons auprès de la jeune Henriette son élève. Le protecteur de cette intéressante jeune fille, obligé de s'absenter soudainement de Paris, le priait de vouloir bien compléter cette éducation musicale si admirablement commencée par lui. On ne voulait pas marchander sur le prix avec un homme de son mérite et de sa bonne foi si connue ; on le laissait libre de le fixer, tant pour ses leçons données à la campagne pendant la belle saison, que pour celles que l'on prendrait à la ville pendant l'hiver.
Le digne professeur sauta de joie, en apprenant que la gentille Henriette qu'il affectionnait particulièrement lui était rendue. Dès le lendemain, il était à Bougi\al, où il arriva
assez à temps pour saluer et remercier riionorable magistrat qui partait en poste pour Dijon, qui lui pressa familièrement la main en lui recommandant sa petite protégée.
Henriette fut charmée de revoir son vieux maître; elle ne manqua pas de faire part de ce nouveau bonheur à ses jeunes amies de Saint- Germain. Sa lettre, encore cette fois, parlait avec un abandon naïf d'Eugène de Monclairvilie, qui n'était plus à cette heure un petit diable, échappé de son collège, mais un bel ofticier à la tournure noble et (ière, qui était venu leur faire ses adieux en grand uniforme et lui avait promis de revenir général.
Papa Ménageot régla ses petites affaires d'intérêt avec madame Wemis : on convint de cinq francs par cachet pour les leçons à Bougival et de trois francs pour celles données à Paris.
On n'était pas plus exact que l'honnète
DEVANT UIN PIANO. 117
professeur: car malgré la distance, les variations du temps et le peu de célérité des coucous, il arrivait si bien à l'heure juste qu'il servait d'horloge à la villa. La première semaine se passa le mieux du monde ; Henriette, dans le désir de surprendre son bienfaiteur à son retour par des progrès sensibles, s'appliquait de son mieux et passait presque tout son temps au piano.
— Vous concevez, mon bon monsieur Ménageot, disait-elle ingénument à son maître : ■je ne peux payer tous les bienfaits dont on m'accable ici qu'en reconnaissance, en soumission, en application à mes devoirs. Oh î aidez-moi, je vous en supplie, secondez mes efforts par vos bons soins et vos conseils.
L'enfant n'avait pas besoin de cette gentille requête pour alimenter le zèle du dévoué professeur; il la poussait avec une ardeur merveilleuse, et tels étaient les progrès de l'ai-
mable fille que déjà toutes les mélodies de la sonate, toutes les modulations de la symphonie n'étaient plus des difficultés pour elle.
Quinze jours à peine après son installation dans le châlelet de Bougival, M. Ménageot crut s'apercevoir d'un léger changement tant au physique qu'au moral dans sa jeune élève ; elle était plus distraite, plus préoccupée, sa pâleur habituelle était plus remarquable encore. Il y avait quelque chose de soucieux et de mélancolique dans celte enfant jusques-là enjouée et quelquefois espiègle. Le brave homme n'y fil pas une attention bien sérieuse : une jeune personne a naturellement ses petits caprices, ses bouderies, qui sont aussi variables que le baromètre.
Quelques jours après Henriette, quoiqu'elle fît tous ses efforts pour cacher son chagrin secret à son maître, paraissait plus triste encore; elle avait la figure abattue et les yeux rouges.
DEVANT UJN PIANO. 119
— Qu'avez-vous donc, mon enfant? lui dit le bonhomme, on dirait que vous avez pleuré.
— Oh! non, non, bon M. Ménageot, reprit \ivement la petite en tâchant de sourire, je n'ai rien, rien du tout.
Il était évident pour le maître qu'elle ne disait pas la vérité, mais il était trop discret pour renouveler sa question. Quelques leçons se passèrent encore, et monsieur Ménageot trouvait sa chère élève de plus en plus triste, de plus en plus sombre; ce qui affecta sensiblement cet excellent homme, et l'inquiéta même sur la santé de cette aimable jeune fdie.
Certain jour, comme le brave M. Ménageot, sa leçon terminée, descendait le perron pour traverser la cour, ouvrant en hâte son parapluie, car il tombait des hallebardes, comme dit le populaire; il se trouva nez à nez avec un élégant muscadin qu'il n'avait pas
encore vu dans la maison. M. Evariste, ce jour-là, qui ne comptait pas sur une pluie d'orage, s'était affublé de sa grande tenue d'incroyable la plus mirobolante. 11 était bariolé, fardé, poudré à blond et musqué, et forcé qu'il avait été de faire un quart de lieue à pied, sa magnifique toilette, sa pyramidale coiffure, ses délicats escarpins, tout cela était dans un état pitoyable.
Lady Wemis accourut à sa rencontre jusque dans le vestibule, et ne put s'empêcher de rire en voyant le galant troubadour dans un tel équipage. En sa qualité d'agréable, le citoyen Evariste prit gaîment la chose. En maîtresse de maison par intérim^ et en femme bien apprise, madame Wemis après s'être moquée un peu de son beau Léandre transpercé, l'invita à entrer au salon et à rester à dîner pour donner le temps de sécher à ses vêtements. Il y eût eu en conscience barbarie à
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ne pas engager aussi le pauvre maître de musique qui se préparait bravement à chercher un coucou jusqu'à Rueil, n'ayant pour bouclier contre le vent et la grêle , que son parapluie délabré et couvert de nombreuses cicatrices. La châtelaine n'hésita donc pas et pria, força même en quelque sorte l'humble artiste de rentrer et de partager aussi ce qu'elle appelait bourgeoisement la fortune du pot.
11 y avait un petit coin de politique dans cette politesse de la belle veuve; les visites assidues de l'éclatant Jolivet avaient fait causer déjà les caillettes du voisinage. C'était la première foïs qu'il restait à dîner, et, bien que l'état de l'atmosphère fut un motif assez légitime, l'adjonction d'un tiers à ce dîner inpromptu lui était l'apparence d'un tête-îVtète. Mistriss Wemis avait rapporté de son séjour d'Angleterre celle minutieuse observation des convenances, celte rigidité de pudeur pous-
122 EKCLUME OU MARTEAU.
sce souvent jusqu'à l'excès au-delà du détroit.
Maître Ménageot se montra extrêmement sensible à l'honneur que l'on daignait lui faire; il en fût si émerveillé, si troublé, qu'il mil son chapeau tout mouillé sur un fauteuil de soie et laissa ruisseler son parapluie dans un coin du salon. Il abrita sa limidilé sous un air de bonne humeur et de franchise qui du reste lui était propre. Il rit tant qu'il put, des bille- \ersées, des petits caquets et des calembourgs du merveilleux Parisien; appela de tout cœur Milady, sa gracieuse hôtesse, ce qui plaisait mieux à sa bouche que citoyenne; se mit à table corps et âme, attendu qu'on le faisait dîner deux heures plus lard qu'à son ordinaire; le repas d'ailleurs, quoique improvisé, était honnête et confortable. Il mangea de tout, retourna au rosbeaf, (jui élail pour lui une connaissance toute nouvelle, et but largenicjit,
DEVAM UIS PIAKO. 123
car il avait un appétit d'organiste et une soif de musicien.
Quatre convives seulement avaient pris part à ce repas que chacun avait essaye de rendre joyeux. Henriette seule mangeant peu, ne riant que du bout des lèvres, avait fait d'inutiles efforts pour se mêler franchement à la gaîté générale. Un observateur plus fin que M. Ménageot eût pu dès-lors deviner en partie la cause des yeux rouges de son élève.
Le séducteur Jolivet lui lançait à la dérobée quelques regards assa&sins, que la pauvre ingénue ne comprenait même pas. L'air grave et sévère de madame Wemis pouvait passer pour celui d'une gouvernante ou d'une duègne, mais il était facile d'y voir cette pointe de jalousie, souvent involontaire, toujours irrésistible, d'une femme qui louche à la maturité, en présence d'une jeune lille qui atteint juste le moment où le boulon accuse la ilcui-, 11 y
avait même une sorte de dépit secret de madame Wemis contre l'innocente Henriette.
Femme bel-esprit, mais superficielle, ayant eu une éducation plus brillante que solide; elle était forcée de s'avouer in petto que celte petite pensionnaire, si novice, si ignorante du monde, avait plus de raisonnement, plus d'esprit naturel, une instruction plus réellement complète, qu'elle, ex-institutrice qui faisait des vers et traduisait Pope.
Grâce aux excellentes leçons de M. Ménageot, sa jeune élève avait déjà un talent de pianiste au-dessus de son âge ; c'était encore une humiliation pour sa protectrice qui n'était que de seconde force parmi les amateurs.
On se leva de table : il pleuvait ou grêlait toujours; il fallait passer le temps, et que faire de mieux qu'un peu de musique à la campagne; surtout quand se trouvent en présence, un professeur, une femme poète et mu-
DEVAIT UN PIAKO. 125
sicienne, une jeune élève déjà fort remarquable, et un homme à la mode, coqueluche des salons parisiens qui risquait fort agréablement la romance ?
Le citoyen Evariste Jolivet fût le premier à proposer cette distraction; selon sa coutume de complaisant et de maître des cérémonies, il ouvrit le clavecin, disposa le pupitre et les bougies; s'immolant pour donner l'exemple, il chanta avec tout le pastoral des bergerstrumeaux les petits oiseaux que monsieur Rigel avait tout récemment apporté de la campagne d'Egyte; mais à son grand étonnement, ni la veuve, ni la petite fille ne voulurent se faire entendre; madame Wemis prétextant un affreux mal de gorge qui la faisait horriblement souffi ir , Henriette une migraine qui venait de la prendre subitement.
Maître Ménageol s'exécuta alors de fort bonne grâce; il se mit au piano, et jeune
126 ENCLUME OL MAUTEAL.
d'âme et d'inspiration, malgré ses soixante ans passés, il fit entendre quelques morceaux d'Haydn, qui était alors fort à la mode, et faisait schisme à lui seul, comme Gluck et Piccini dans leur temps. La musique du célèbre maestro allemand était grave et savante; elle ne flatta que médiocrement la superficielle Lady et lit bâiller son évaporé Sigisbé. Mais Henriette, indépendamment de son admiration pour son vieux maître, douée de l'instinct musical le plus rare, le plus délicat, saisit avec avidité les accents mâles de cette musique ; sa jeune âme s'exalta, son émotion était visible, elle ne put la contenir et elle s'écria, les larmes aux yeux; avec cet enthousiasme vrai qui se trahit involontairement :
— Oh 1 que c'est beau ! mon Dieu !.... que c'est beau !...
Puis, reportant ses regards sur l'honnête Ménageol , elle ajouta :
DLVAM UN PIANO, l'i"
— Qu'on est heureux d'avoir un si grand lalenl !
Gel éloge de l)onne foi , échappé du cœur , loucha vivement le bon homme. Tout modeste qu'il était, il avait son petit amour-propre d'artiste 5 il était plus sensible à la gloire quà Targenl, c'en était une pour lui que l'approbation sincère de sa gentille élève. Cela le consola d'ailleurs des lièdes applaudissements de ses deux autres auditeur?. La séance fut bientôt levée, et comme le temps ne permettait pas de marcher à pied ; en hôtesse qui ne fait rien à demi, madame Wemis fit atteler la carriole cl conduire les deux Parisiens jusqu'à la barrière de l'Étoile.
La conversation eut pu être pi(iuanle pendant le trajet, entre le vieux professeur et le jeune muscadin; ce dernier était en pointe de gaîtèet en verve de caquets, d'épigramnjes et de coq~à-râue; il ne cessa de parler tout le long
du chemin; il conla ses bonnes fortunes, et ses séductions, cita ses nombreux amis qu'il avait dans tous les camps , dans l'aristocratie comme dans le tiers, et fit des gorges chaudes assez inconvenantes sur son cousin le millionnaire qui voyageait en Suisse pour le moment. Il eut même Timpudeur de laisser entrevoir à l'honnête musicien ses projets d'attaque envers la petite Henriette, jeune fruit, disait-il , qu'il voulait laisser mûrir encore quelque temps, et qu'il convoitait en amateur qui sait deviner l'avenir; mais le bonhomme appesanti par une digestion laborieuse, quoiqu'un peu rudement bercé par les cahots de la voiture , dormit presque tout le temps du voyage, et ne jouit qu'imparfaitement des confidences de son compagnon, qu'il regardait au reste comme un fat, un demi-suprême fort ridicule, ignorant en bécarre, comme en bémol, indigne d'entendre jamais Haydn ou Mozart.
En échange , il éprouvait pour sa chère élève une affeclion toute nouvelle ; ce n'était plus cet attachement assez banal du précepteur envers l'écoliére ; c'était de l'admiration, de l'entraînement , une sorte de tendresse qui sentait la paternité; de ce jour elle devenait sa (ille en Appollon , son enfant gâté , il en était fier, il en parlait de tous côtés , la citait pour modèle et ne la nommait plus que son petit phénomène de Bougival.
On conçoit que les leçons qu'il donnait à Henriette, loin d'être une corvée pour lui, devenaient un plaisir et presque un besoin. Exact d'abord, il Unit par devancer l'heure des leçons; et il les prolongeait si complaisamment qu'il négligeait volontiers ses au 1res élèves,
Henriette , de son colé, ne voyait plus dans son professeur un simple maître de solfège; elle }' avait découvert le grand artiste caché sous une humble modestie , sous un modeste
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vôtcmenl. Elle l'avail aimé d'abord parce qu'il élail simple elbon, mais elle le révérait aujourd'hui parce qu'elle le comprenait et qu'elle devinait son talent méconnu.
Celte attraction si pure du vieillard à la jeune fille, basée sur l'estime provoquée par le |iliis noble, le plus entraînant des arts, amena plus d'intimité entre le maître et l'écolière; si bien qu'une parliede la leçon était quelque fois dépensée en causeries à voix basse , dans lesquelles l'orpheline se trouvait heureuse d'avoir à qui conter ses petits secrets, ce qui commençait à pouvoir s'appeler ses chagrins. Après bien des hésitations, elle avait fini par confier au bonhomme les motifs de sa tristesse.
Depuis le départ de son généreux protecteur pour Tarmée d'Italie, le sort de la pauvre enfant avait bien changé! Accueillie d'abord avec tant de bonté par la nièce do monsieur Bussy, tiailée avec égard et en «luehpje sorte
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comme la fille de la maison, elle avait vu peu à peu madame Wemis moins c.tessantej puis plus froide, puis plus sévère envers elle; sans qu'elle put se rendre compte de ce changement si subit, ni comprendre en quoi elle avait pu démériter. Cela était d'autant plus sensibleàcette chère petite, qu'elle ne vivait réellement que du cœur, qu'elle était tout affection, tout âme, et comme nous l'avons déjà laissé à entendre, aimer, être aimée, était pour elle toute la vie.
Pensant qu'elle avait pu déplaire involontairemement à milady par quelque fait d'élourderie, par défaut de prévenance , qui sont des fautes graves pour les femmes susceptibles; elle s'appliqua h faire toutes ses volontés avec un zèle candide, allant au-devant de ses moindres désirs, et lui demandant parfois avec une candeur angélique, pour savoir si ses soins étaient appréciés :
— Etes-vous conlente de moi, Madame?
L'ex-institiUrice semi-Anglaise, qui avait importé de delà le détroit un peu de la sécheresse britannique, se méprenait sur les intentions si admirablement excellentes d'Henriette. Elle pritpourde la flatterie ses prévenances, son abandon si charmant pour de la servilité. Elle prit au comptant sa complaisance affectueuse, et s'habitua insensiblement à en user jusqu'à l'abus. Déjà, ma bonne amie, mon enfant, ma chère Henriette, avaient fait place h Henriette tout court, puis, c'était :
Henriette, sonnez ma femme de chambre.
— Elle n'est pas là.
— Henriette, donnez-moi mon sac à ouvrage, tirez ce rideau , mettez-moi ce tabouret sous les pieds.
Henriette obéissait, bien souvent en rougissant, quelquefois en cachant ses larmes, non pas par oreueil, mais parce qu'elle souffrait de
yo'w usurper ainsi l'autorité de son bienfaiteur, et sa confiance trahie.
Les visites de plus en plus fréquentes de monsieur Evariste Jolivet furent pour quelque chose dans les variations d'humeur de la belle veuve. Le merveilleux, prolitant de l'absence de l'oncle, battait en brèche le cœur de la nièce; habitué à séduire, notre nouveau Lovelace n'avait pas eu de peine à triompher d'une autre Clarisse. Il s'était posé, dès la première déclaration, en épouseur; c'était la protection d'un favori du consul qu'il lui fallait d'abord et plus tard sa succession, car, depuis la visite de monsieur Bussy de Compiègne à la Malmaison , sa famille et ses amis ne doutaient plus de sa fortune future; c'était le moins qu'au retour de la campagne, il entrât au conseil d'État ou obtînt un portefeuille.
En y réfléchissant tant soit peu , madame Wemis, veuve d'un baronnet, trouvait assez
mince la position d'avocat sans cause et le nom de Jolivet; en bonne conscience, celui qui portail ce nom n'était ni fort spirituel, ni fort distingué, quoi qu'il fût décidément classé par les héros de la mode parmi les aériens. Mais il voyait les choses sérieusement, il parlait mariage; et une veuve sans fortune, qui mûrissait chaque année, ne devait pas se montrer si exigeante. Le cher oncle aidant, en pouvait espérer pour le citoyen avocat , une petite place au tribunal ou au parquet, à tout le moins, une préfecture. Monsieur Evariste faisait donc une cour assidue à lady Wemis, ce qui ne l'empêchait pas de jeter un coup-d'œil à la dérobée sur les charmes naissants de miss Henriette. Il avait eu l'imprudence de dire à plusieurs reprises à la veuve elle-même :
— Savez-vous que cette petite fille est extrêmement jolie? parole d'honneur panachée , on ferait des folies pour elle !
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La proteclricu n'avait pu démeiuir celte assertion évidente, mais sa froideur pour sa protégée devint une haine jalouse qui s'augmenlaitchaquejour; aussi chaque jour, semonlrailelle plus injuste, plus exigeante , plus cruelle même pour l'orpheline.
L'intérêt aussi , dont la voix fait taire le sang même , comme dit Virgile , animait encore secrètement la femme jalouse. Celte orpheline, cette enfant sans nom , sans famille, que monsieur Bussy avait prise sous sa protection et élevée comme une fdle titrée; on devait songer à la marier un jour : nul doute (jue le prolecteur remplira son r(Me jusqu'au bout; que, bien élevée, agréable de sa personne, on ne lui choisirait pas un mari dans le commun des martyrs, et que sa îlot écornerait d'autant la fortune du cher oncle. Des prévisions toute naturelles et fort sensées, aigrissaient encore milady contre l'innocente enfant , qui continuait
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\ainemenl à se démener, à se torturer pour lui plaire.
Oui , torturer est le mot : car, non contente de tourmenter et d'humilier sa malheureuse pupille de cent façon, par ses exigeances, ses caprices souvent ridicules; mistriss Wemis qui avait des spasmes, des vapeurs el des insomnies, obligeait Henriette à lui faire la lecture, une partie de la nuit j et, par un raffine-
nement de malice toute féminine , la voyant succomber à la fatigue, elle s'endormait à son
tour, la laissant ainsi jusqu'au jour mal à l'aise, s'éveillani son livre à la main, n'osant pas se letirer dans la crainte de mécontenter celle qu'elle appelait encore sa bienfaitrice.
Un certain soir que la sensible veuve, en compagnie de son agi éable prétendant, s'était oubliée assez tard au jardin, lui déclamant des vers assez pâles, et lui déroulant un système de j^hilosopliie naliir» Ile, donl I'^k rien ne se sou-
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ciait guère; il en résulta que les amants furent incommodés tous les deux par le serein. M. Évariste en fut pour un gros rhume, sa délicate partner pour un mal de dents qui dégénéra en fluxion.
Outre les perfections que nous lui connaissons déjà, la belle lady était fort susceptible, fort impressionnable à l'endroit de sa santé; doui I letie par excel ience , lice and tender * selon une expression anglaise. Le mal de dents de la ci-devant barronnetle fut un événement afreux; toute la maison fut sur pied et passa la nuit. L'infortunée mistriss jetait des cris épouvantables, se roulait, se tordait; on craignit des convulsions, il fallut que l'honnête Picot, le jardinier et le concierge, courût à Paris cherchei- un dentiste. Il ramena, non sans peine, un opérateur plus connu par sa gaîté, ses bons mots et sa façon plaisante de chanter la Bourbonnaise que p;ir ses cures. Celait le joyeux
* Comme on dirait chez nous délicate et blonde
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Catalan, goiirniand céièbre, dilellanle, joueur de proverbes el chirurgien-denlisle. Il renonça à un déjeuner avec Musson et Berlin de l'Opéra, pour venir donner ses soins à la châtelaine endolorie. Il déclara, tout en fredonnant un air de la Moninara^ que tous ces désastres étaient causés par une molaire endommagée, et qui menaçait de jouer le même tour à la noble dame, toutes les fois qu'elle s'exposerait à un courant d'air; qu'il était donc urgent de l'extirper sansretard-,cequerhabilepralicien promettait de faire avec promptitude et sans douleur. Mais la noble dame se pâma, rien qu'en voyant les instruments de supplice étalés sur une table; elle ne revint de sa syncope que pour tomber dans les gémissements ; elle déclara qu'elle ne consentirait à se laisser arracher une dent qu'après avoir vu une autre personne subir en sa présence la môme opération.
Maître Catalan prit joyeusement la chose ;
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engagea les subalternes à se prêter à la circonstance, annonçant que celte expérience serait gratuite, qu'il n'était pas à cela près d'une dent d'antichambre; mais peu d'amateurs se présentèrent. La femme de chambre n'était pas assez richement meublée en ce genre pour faire un tel sacrilice, et Picot, collant ses deux larges mains sur sa bouche, prélendit qu'il n'avait pas trop de toute sa mâchoire pour manger les soixante écus qu'il recevait par an.
Madame Wemis, exaspérée, hors d'elle, supplia Henrielle de lui venir en aide, de lui prouver ainsi son amitié, son dévoùment. La pauvre fille, qui n'était pas plus tentée que les autres de se prêter à cette plaisanterie désastreuse, n'hésita pas cependant, espérant reconquérir ainsi les bonnes grâces de la peu gracieuse lady ; et le sacrifice était héroïque, car à la première inspection, l'homme de l'art admira une rangée de petites perles, si admira-
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blement unies entre elles et d'une nacre si éblouissante, que c'eût été faire une insulte à la nature que de troubler en rien une telle harmonie.
— C'est vraiment trop dommage ! s'écriat-il, tandis que, victime obéissante, la malheureuse enfant, la bouche ouverte, s'abandonnait à son bourreau.
C'est alors que l'artiste se montra digne de sa haute réputation de célérité et d'adresse. Sans que la patiente eut fait un mouvement, poussé un cri ; en moins de temps que n'en prend l'éclair pour sillonner la nue, il montra à l'assemblée une petite dent ronde et blanche dont Henriette ne soupçonnait même pas le déficit. Ce triomphe décida l'ex-institutrice, et faisant du couiage à bon n)arché, elle s'étendii bravement dans le fauteuil; mais il n'en fut pas de même celle fois : malgré le talent du docteur, la mauvaise dent de la chère dame
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tenait comme tous les diables; il fallut s'y reprendre à deux fois, la douleur fut cruelle, elle poussa des cris de mère Lucine * qu'on enlendit par delà le fleuve. Un manant qui plantait des navels, demanda si l'on tenait ménagerie de bêtes féroces au cliâleau de Bussy. Puis, quand ce grand acte fut accompli, non sans peine; le jovial dentiste éclata de rire, avouant qu'il n'avait rien arraché du tout à la jeune lille, et que ce qu'il avait montré à l'honorable société n'était qu'une dent de carlin, fort regretté de sa mailresse et qu'il était chargé de faire monter en épingle.
L'histoire facétieuse de cette dent enlevée
* On dit vulgairement des cris de Mellusine ou Merlus'me Dans une époque de progrès comme la nôtre, nous ne voulons pas laisser se propager [)lus longtemps uiie'si grande erreur. Au temps des dieux payens, on était dans l'usage d'invoquer, lors des accouchements, Junon ou Diane, sous le nom de Lucine. Les femmes en couche invoquaient bruyamment mater Lucina. Telle est rétymologie de ce dicton jiopulaire qui a stu'vecu au paganisme
par surprise amusa les badauds de Paris pendant une demi décade : maître Catalan luimême, qui était aussi homme d'espritet momusien, en fit une complainte qui divertit fort les foyers et les coulisses; mais l'implacable Junon garda celte dent-là et fort injustement contre l'innocente Henriette, qui n'en pouvait mais, et qui n'en avait pas moins l'héroïsme de son côté; si bien que l'aimable enfant fut vexée et tourmentée de plus belle; n'ayant pour la plaindre et la consoler pendant cette tyrannie incessante, que son vieux confident, le bonhomme Ménageot.
L'excellent et dévoué professeur s'affligeait aussi des chagrins domestiques de sa chère élève ; il en gémissait , il trouvait lâche et cruelle la conduite de Madame Wemis; mais il ne pouvait, comme Henriette, que garder le silence et la plaindre tout bas; lui qui avait joué toute sa vie le rôle du pot de terre était
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incapable d'enseigner la révolte à sa pupille. Mais il était trop franc, trop sincère de cœur pour ne pas laisser apercevoir par sa froide politesse, son silence gêné, qu'il blâmait la fausse protectrice 5 Madame Weniis, de son côté, avait trop de pénétration, trop d'habitude du monde pour ne pas deviner qu'il était instruit de tout, et qu'il désapprouvait tacitement ses petites noirceurs qu'elle croyait cacher si bien.
Par une des journées les plus chaudes de juillet, maître Ménageot, assis auprès de son élève devant le piano du salon, et la voyant plus soucieuse encore qu'à l'ordinaire ; n'osait l'interroger, dans la crainte d'apprendre quelques nouvelles vexations de la part de la méchante femme; lorsqu' Henriette se prit tout-àcoup à pleurer et à sangloter.
— Qu'avez-vous , chère enfant , lui dit le bonhomme? Encore des larmes ! vous m'aviez
promis du courage et de la résignation; vous ne m'avez donc pas tenu parole?
— Oh! si, mon bon maître, reprit la jeune fille à demi-étouffée, mais je suis au bout de ma force et de mon courage; j'étais bien décicidée à tout supporter, les bouderies, les mauvaises humeurs, les colères, les plus dures humiliations ; puisque hier encore, cette femme cruelle a eu la barbarie de me reprocher ma naissance et de me dire du ton du mépris :
— Eh! qu'êtes-vous ici, Mademoiselle, une enfant abandonnée, trouvée peut-être, élevée par pitié, et qui vous donnez des airs de princesse, qui ne savez ni apprécier, ni reconnaître ce que l'on a fait pour vous ?
— C'est une monstruosité, fit le professeur, en joignant les mains tout contristé.
— Mais, ce n'est rien, mon bon maître, reprit Henriette. On me laisse ignorer ce qui m'intéresse le plus au monde ; chaque fois
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qu'il arrive des nouvelles de mon bienfaiteur, on ne m'en dit rien. Ce matin encore, il est arrivé une lettre d'Italie, on s'est bien gardé de m'en dire un mol; s'il est malade, s'il court des dangers, je n'en sais rien ; de M. Eugène, pas davantage ! et il s'est livré de grandes batailles, et ils sont peut-être morts, et l'on ne veut pas même me laisser la douceur de les pleurer.
— Voyons, voyons, mon enfant; ne faisons pas les nuages plus noirs qu'ils ne sont; loin de partager vos craintes, j'espère beaucoup, moi; je m'occupe peu de politique, mais j'entends parler tous les jours de victoires remportées, de pacilication générale de la Lombardie, de l'établissement de la République cisalpine; votre bienfaiteur reviendra avant peu, j'en suis sûr.
— Oh ! que le ciel vous entende, mon bon maîlre 1 qu'il revienne , qu'il revienne bien
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vite! et je lui demanderai à retourner au pensionnat ou à tntrer dans un couvent.
— Hélas ! chère petite, il n'y a plus de couvents, depuis huit ans au moins ; les Pères de l'Oratoire eux-mêmes qui avaient rendu tant de services aux lettres, aux sciences et à l'enseignement , se sont vus dispersés, et ont été trop heureux de fonder une maison d'éducation à côté de Dammartin.
'— 11 faut donc souffrir et mourir de chagrin, mon bon amil eh bien ! je le ferai. Ne pas me faire connaître, ce qui intéresse mon bienfaiteur, celui qui m'a servi de père ! comprenez-vous cela ? IN'est-cepas un raflinement de cruauté inexplicable?
— Peut-être vous étes-vous trompée ; la lettre que vous avez vue n'était sans doute pas de M. de Bussy.
— Oh! si, si, reprit vivement Henriette, mon cœur me l'a dit ; elle était timbrée de
Milan, je lai regardée et touchée lorsque le jardinier la portail â Milady. J'ai reconnu l'écriture et je l'ai baisée avec respect, comme si c'eut été la main de mon protecteur.
— Pauvre chère enHint, pauvre petite victime, s'écria M. Ménageol en soupirant !
A l'instant luèmc, la porte du salon donnant sur le jiirdin souvril brusquement; madame Wemis parut, faisant une entrée tragique et toute royale, comme cellede la citoyenne Raucourt dans AtliaUe. Il était évident qu'elle avait entendu au moins en partie la conversalion du maître et de Técolière.
— ^ uilà une leçon (jui dure bien longtemps, dit-elle d'un ton sec et bref. Donnez un cachet à monsieur, !Madeu:oisille, et qu'il s'en aille !
ricnriolte baissa la lèle sans répondre, prit dans un des bas-colés du piano, une petite carte surmontée d'uji cachet de ciie verte et l'oftVil toute treuiblanie au vieillard; mais le
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professeur, auquel l'indignalion donnait pour la première fois une velléité de courroux, rejeta celte carte sur un guéridon, en disant :
— Je n'ai point pour habitude, Madame, de recevoir un salaire sans l'avoir gagné, si quelques-uns de mes confrères ont cette faiblesse, lant pis pour eux. Je ne puis accepter ce cachet qu'après avoir donné leçon à Mademoiselle, et Mademoiselle n'a pas encore pris sa leçon.
Et se rasseyant tranquillement devant le piano, il engagea son élève à exécuter une ouverture qu'il s'était proposé de lui faire étudier ce jour là. La veuve violemment piquée de cette résistance dévora son dépit.
— Au surplus, reprit-elle, je ne vois pas la nécessité de perpétuer ces leçons qui me paraissent assez inutiles désormais; à quoi bon la harpe, le piano, l'italien, quand on n'a ni naissance ni fortune?
— Alors, Madame, répliqua avec sang-froid
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le bonhomme, ce ne soni plus s«Hilement des arts d'agrément, ils deviennent des arts nécessaires.
L'ex-institutrice se mordit la lèvre et se tut. Il y avait dans celte réponse sage et modérée une consolation pour Henriette et une allusion détournée à l'ancienne position de la belle émigrée. La scène semblait s'établir sur le champ du sarcasme; le bonhomme, hors de ses gonds pacifiques, en fut peut-être venu à cjuelques vérités un peu dures, lorsque tomba subito au milieu des interlocuteurs, M. Évariste Jollivet. plus pimpant, plus resplendissant, plus bichonné et plus satiné que jamais, 11 dansait, sautait, cabriolait, courait par la chambre comme un insensé; faisait de grandes exclamations, puis riait à gorgedéployée, puis, pendant la stupeur générale, il se mettait à tapoter le piano en fredonnant le final du premier acte de la Caravane :
La vifioirees; à t.ouh.
Madame Weniis reprenant la première ses e.sprils, après celle explosion de joie exubélanle, pensa ([ue lliilaiiiéde son Céladon élait toute patriotique ; et que c'était la victoire de Mai'engo, dont ia nouvelle venaitd arriver, qui causait son magnilique enthousiasme. Il n'en était rien, l'incroyable, après une série d'extravagances, lit coniiaîlr<^ enfin le mot de cette énigme. Il s occupa':! peu de la vieîoire de Marengo et de la prise d'Alexandrie, sa jubilation avait une bien autre cause; son riche parent venait de mourir à Berne d'une fluxion de poitrine, un testament olographe Tinstiluait seul et unique légataire universel. Il était héritier, il était millionnaire, il avait cinq renls IVanes à manger par jour, il courait depuis le matin en calèche pour annoncer cette grande nouvelle à ses amis de la capitale et de la lianlit'ue; il était fou, ilclnit ivre, il n'avait
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plus la tète à lui Dans son délire, il embrassai l le premier venu, il renversait ou brisait ua meuble ou un objet quelconqtie. Le beau cabaret deporcelaiiic de vieux Sèvies de M. Bussy, cul le honhcui- d'échaj)per à celle allégresse deslruclive.
Enfin, comnie si M. Évariste ne devait pas être le seul jieureux ce jour-là, un nouveau personnage, tout poudreux, tout suant, tout haletant, se présenta à son tour. On reconnut le fidèle Buffet, valet de chambre, factotum et courrier d'ambassade; ii arrivait triomphant du Piémont et de la Sardaigne, annonçant que le maître de la Uiaison serait de retour le lendemain, suivant à une journée de dislance la marche rapide du général Bonaparte.
Ce fut un seul cri de joie, jeté par ceux qui remplissaient alors le salon de Bougival. Le bonhomme Ménageot lança un regard d'intelligence à sou écolière , comme [)our lui diic :
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Ma [jrédiclion s'accomplil; puis il ferma le piano, et se relira sans vouloir prendre son cachet, car au bout du compte, mademoiselle Henriette n'avait pas pris de leçon.
Eutre chien et Loup.
La paix et la miséricorde soDt dans le chrisliaiii.'me: C'est du coeur de l'homme que sortent les attentats et les vengeances.
Alexis Dcjiessil. Histoire de l'hilippe 1 1, liv. 1.
Que je le veuille ou non. je suis forcé de devenir plus fort de jour en jour ; lorsque des hommes si forts, si renommés, m'attaquent tantôt ensemble, tantôt séparément.
Martin Luther. La captivité de Sabylone.
Les patriotes étaient au désespoir, la médiation, si elle eut pu se réaliser, leur eût fuit du moins gagner quelque temps.