L. P. Ségcr. Histoire de Frédérie-Guillaume II
Pendant les premières sem:i'nes de son séjour à Bougival, Henrielle s'élail fait un plaisir et comme un devoir d'écrire pres(|ue iuus les jours à ses amies du pensionnai de Saint-
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Germain, quelqiiefois,à l'excellenteinslitulricc qui avait commencé son éducaiion et qui l'avait traitée comme sa lille. Tout était nouveau pour la naïve enfant, tout était surprise, émolion; c'était un besoin pour elle d'avoir à qui communiquer, tout ce qu'elleéprouvail de sensations; aussi ses premières épîtres étaient-elles de véritables amplifications, de petits poèmes descriptifs, minutieusement détaillés, qui charmaient la bonne Julia, et que mademoiselle Virginie de Saint-Pierre ne manquait pas de critiquer pour l'emphase et l'exagération. Peu à peu, les lettres de l'ex-pensionnaire devinrent plus rares, moins fleuries de style, plus mélancoliques d'expressions ; puis elle fut trois mois sans donner même de ses nouvelles, ce qui affligea et inquiéta Julia Richard, qui avait commencé une longue lettre de reproches à la petite ingrate, lorsqu'elle en' reçut une missive inattendue.
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Henriette n'avait pas eu trop de qualre pages écrites bien serrées, pour s'excuser de son long silence qu'elle motivait assez gauchement, et donner à sa chère Julia les plus amples détails sur sa position plus heureuse que jamais. Depuis le retour d'Italie , de son protecteur, ce n'avait élé à la villa de Bougival que fêtes continuelles , réunions , concerts , speclacles. Elle avait été admise à une représentation au château des Tuileries, dans laquelle Talma avait joué le rôle d'Oreste, et elle avait été si fortement impressionnée, qu'elle s'était évanouie. Elle avait assisté encore à une grande cérémonie, le 25 messidor , anniversaire célèbre, sur la place de la Concorde. Le ministre de l'intérieur, propre frère du premier consul, y avait posé en grande pompe la première pierre de la colonne nationale qui devait rappeler toutes les victoires de la République. Il n'avait
manqué à son triomphe dans celle belle journée que de voir le premier Consul , ce géanl des balailles, comme l'appelait monsieur Bussy de Gompiègne, mais le héros était allé à Lyon y réparer les désastres de la Terreur. En compensation, elle avait pu voir et contempler tout à son aise Eugène deMonclairville, revenu de Marengo capitaine, qui s'était approché d'elle, et lui avait dit familièrement :
— Bonjour, petite cousine.
Ce mot avait pénétré jusqu'au cœur de l'orpheline; celait une exquise délicatesse au jeune guerrier de l'avoir qualifiée ainsi en public, laissant à entendre en quelque sorte, qu'elle était sa parente, qu'il la reconnaissait pour telle. Monsieur Bussy lui-même, toujours assez sévère envers Monsieur Eugène, ne put s'empêcher de lui sourire, comme s'il approuvait intérieurement son intention.
L'amie de Julia, en terminant sa longue épî-
tie, lui annonçait qu'elle était sur le point de dire adieu aux beaux jours et à Bougival; on allait passer l'hiver à Paris, dans l'hôtel de la rue Choiseul. Du reste, au milieu de tout ce bavardage, elle n'avait pas prononcé une seule fois le nom de Madame Wemis. Quoique, depuis le retour de son oncle, cette femme hypocrite eut lout-à-fait changé de conduite envers Henriette; et qu'en présence de son bienfaiteur, elle affectât de la traiter avec douceur, de la caresser même publiquement, pour l'humilier et la tourmenter à huis-clos ; la candide Henriette avait trouvé plus digne d'elle de garder le silence sur cet épisode, le seul fâcheux de sa nouvelle position.
En effet, dès les derniers jours d'octobre. Monsieur Bussy de Compiègne, nouvellement promu à la dignité de conseiller d'Étal, avait tout-à-fait quitté la campagne et transporté ses pénales à Paris. Son hôtel, quoique situé
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dans le beau quartier, clail assez triste et jiassablement négligé ; sur le point d'aller résider en Bretagne, rex-convenlionnel n'avait pasjigé à propos de faire des frais d'embellissement ou de réparation inutiles; il avait même été agité la question entre sa nièce et lui, de vendre cet immeuble ou de le placer en location ; mais la nouvelle faveur qu'il venait d'obtenir au retour de l'beureusc campagne d'Italie, avait tout cbangé.
Quelque modeste dans ses goûts que fut le nouveau dignitaire, il savait que c'était plaire au chef du gouvernement que de sacrilier tant soit peu à la représentation; et, courli-^an sans le savoir, en quelque sorte malgré lui, il avait mis, dans son hôtel assez noir, passablement lézardé, les architectes, les maçons et les peintres; si bien qu'en moins d'un mois, la maison de la rue Choiseul s'était revêtue, comme par ciicliantemeut , d'un belle robe
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b'anchc avec des sciiipliires en façon de manchettes; despersiennesà la mode. Des croisées à glaces avaient remplacé les anciennes fenêtres à petits carreaux, et une porte cochèro verte, à moulures saillantes, ayant deux bornes de granit pour sentinelles, complétait merveilieusemeiU celle parure.
Bien que Monsieur Bussy n'eut pas revu le premier Consul depuis sa courte visite h la Malmaison, ses amis le regardaient comme un homme posiiivemenl en faveur ; leur nombre s'accrut considérablement; quelques intimes seulement avaient été saluer et fêler à Bougival le simple président du tribunal civil de Rennes, une foule de ci-devant députés, d'avocats, et de magistrats subalternes , vinrent faire la cour à l'homme d'élat. Cet empressement général tlalta sensiblement Thonnête conventionnel , mais ne l'enlla en aucune manière. Recherché, invité, choyé partout, il
conserva la graviié modeste et un peu craintive qui était chez lui un fruit du terroir.
On put même remarquer que de jour en jour, il était plus distrait, plus préoccupé, surtout depuis le retour de Bonaparte à Paris; sa nièce attribuait ce changement d'humeur au tracas des affaires, car alors le Conseil d'État n était point une sinécure.
• Henriette aussi , s'apercevait de la tristesse de son bienfaiteur, quoiqu'il s'efforçât de la cacher. Elle ne connaissait pas encore le monde, elle ne l'avait vu qu'en miniature et bien à l'étroit dans une famille peu nombreuse j mais douée d'un certain instinct de pénétration, jugeant des sentiments des autres d'après ses sensations personnelles, ce qui est assez ordinaire à ceux qui commencent la vie ; elle se happa de l'idée que cet homme si bon, qui était tout pour elle, qu'elle révérait, qu'elle chérissait comme un père, avait quel-
ques chagrins secrets, et qu'à dessein, sans doute, il ne voulait contier à personne.
C'est alors qu'elle se désolait intérieurement de sa position, et de n'avoir pas un titre assez puissant auprès de ce cher bienfaiteur, pour l'interroger, pour lui parler de ses peines, pour les partager avec lui et les adoucir par son attachement, par sa tendresse.
Comme un petit grain de curiosité se glisse aussi volontiers parmi les affections d'une jeune lille, la pauvre enfant se hasarda un certain jour à parler de ses craintes au valet de (•hambre, l'intime, le factotum de son père
adoptif.
— Mon Dieu, Monsieur Buffet, lui dil-elle, ne trouvez-vous pas que votre maître est depuis quelque temps soucieux, rêveur? Auraitil des chagrins, serait-il malade?
-~ Il a reçu une lettre de Vienne, avait répondu le domestique, avec un ton de demi-
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myslère qui avait paru singulier à la jeune fille. Elle se serait bien gardée de faire part de ses douloureuses observations à madame W'emis ; la ci-dcNant gouvernante, depuis l'inslallalion à l'iiôlel, avait pris les façons loul-à-fait arislocralicjues ; elle jouait à la femme titrée et à grands sentiments. Bien que monsieur Evariste Jollivet se montrât moins assidu auprès d'elle depuis son changement de fortune, elle affLCtait de le traiter ouvertement comme son fiancé. Elle avait imité, en quelque sorte, son excentricité de costume; elle avait adopté la coiffure et la tunique grecques, se montrait les bras nus, et, pour se rapprocher plus encore de Sapho qu'elle semblait voiduir prendre pour modèle, elle s'était mise à jouer de la lyre; pi'étendanl que le clavecin n'avait rien de poétique et d'inspiré, que c'était tout bonnement une machine. Elle écrivait ;'i Phnon des lettres en
vers et en prose, se donnait dclenips on temps rinléressanle récréation d'une scène de jalousie, et ne manquait pas d'avoir des vapeurs ou la migraine, lorsqu'elle était quelques jours sans le voir.
Le bon monsieur Ménageot était plus assidu que jamais auprès de son élève, surtout depuis le retour à Paris. Comme on a pu le voir, le digne homme à son emploi de professeur ajoutait le titre de confuient; il s'était réjoui presque autant qu'Ilenrielle de l'arrivée si subite, si inattendue de son protecteur; c'était donc à lui seul que l'orpheline pouvait confier ses douleurs secrètes et ses alarmes toutes fdiales, à l'égard de la santé ou des affaires de son bienfaiteur. Mais son mailrc aussi, lorsqu'elle lui avait fait observer que Monsieur le conseiller d'étal semblait plus triste et plus distrait que de coutume, avait répondu :
— Il paraît que c'est depuis qu'il a reçu une lettre de Vienne.
Les jours se passaient ainsi, tristes comme la saison, qui déjà froide et pluvieuse annon çait un hiver rigoureux. La pauvre Henriette que l'on n'avait plus le temps de tourmenter, et que l'on avait la perfidie de câliner et de caresser même quelquefois, pour mieux masquer une haine secrète, n'avait pour consolation que quelques soirées où l'on faisait de la musique, les leçons du bonhomme Ménageot et les visites assez rares d'Eugène de Monclairville, que Milady n'appelait que le tapageur. En effet, il arrivait toujours bruyamment, à la jeune fille, adressait à peine quelques mots d'amitié comme il eut pu le faire avec une enfant , et ne parlait que de plans de campagne, de sièges, de batailles, se plaignait amèrement de l'armistice avec l'Autriche, qui laissait la belle armée du Rhin les bras croisés, et le général Moreau à Paris.
Le 50 frimaire devait apporter quelques changements à cette existence monotone; on était dans les plus courtes et les plus sombres journées de Tannée; monsieur Ménageot venait de terminer sa leçon à laquelle avait assisté le protecteur d Henriette, comme si le charme de la musique eût été pour lui une aimable distraction. 11 applaudissait, il paraissait ravi, complimentait le profeseur des progrès de son élève; celle-ci redoublait d'applicalion et d'ardeur pour plaire à son père adoplif, et un peu aussi pour vexer la superbe madame Wemis, qui, dans sa parure athénienne, brodait au tambour auprès de la cheminée, répétant par intervalles d'un ton affecté et hypocrite :
— Très bien, très bien, petite.
Le jeune capitaine entra brusquement et sans se faii-c annoncer, ce qui causa une légère frayeur aux assistants, qui ne le recon-
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Durent pas d'abord, allendu qu'il pouvait être entre quatre et cinq heures, dans cette demiobscurité que les bonnes gens appellent entre chien et loup, je ne sais trop pourquoi *.
— Vive la République! s'écria l'officier en fiiisant retentir ses éperons sur le parquet, nous allons en lin en découdre avec les habits blancs! Monsieur de Cobentzel se moque de nous avec ses ruses diplomatiques; l'armistice est rompu, Moreau est allé reprendre son commandement en chef, je pars demain avec Lecourbe. Je viens vous faire mes adieux,
* Si l'on on croit M. de la Mésangèrc , ce dicton fort ancien voudrait indiquer culte heure où la Iniiiiè*-e est tellement douteuse, qu'on ne saurait distinguer un chien d'un loup. Le vieux moine Marculfc, qui fleurissait au septièm.e siècle, selon les uns, au huitième, selon les auires, employait déjà celte expression dans son livre drs formules : Infrà horam vespcrt'mam, inter canem et lupum^ et le poète iJaïf au livre 1. de la Franc ine, donne ainsi naïvement le pourquoi de celte locution :
Lorsqu'il n'est jour ne luiit, quand le vaillant berger Si c'est un chien ou loup, no peut au vray juger.
Monsieur le conseiller d'État et vous demander une vingtaine de louis pour faire la route à franc élrier, attendu ([ue mes écoiiumies étaient fort modestes, et que les avances que m'a faites ce bon Berthier* ont été absorbées par mes équipages; je vous rendrai cela après la prise d'Uim et de Vienne.
— C'est très bien , mon garçon , répondit assez froidement M. Bussy de Conipiègne.
Le peu de clarté qui régnait alors, empêcha de voir les divers effets produits par cette arrivée et ce discours, sur les quatre figures qui meublaient en ce moment le salon de la rue Choiseul. Madame Wemis ne cacha pas la joie secrète que lui causait le départ du tapageur, qui peu empressé, peu galant auprès d'elle, ne manquait jamais une occasion
* Berthier, après la démission de Carnot, avail repris alors le iwrtefeuille de la guerre.
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de plaisanter ou tle ridiculiser sou cher el lendre fiancé. Monsieur Bussy n'était pas non plus fâché de voir ce jeune diable éloigné de son ange; un sourire de satisfaction effleura ses lèvres, mais son front se rida presque aussitôt lorsque le fier-à-bras parla avec une forfanterie toute militaire de la prise de Vienne. Henriette remercia intérieurement l'atmosphère brumeuse, qui cachait les battements de son cœur, traduits en pâleur glaciale sur sa figure; et le bon professeur n'avait pu réprimer un petit mouvement de contrariété. Quoique sa vue ne portât pas plus loin : il considérait le jeune guerrier comme un ami et un protecteur pour son écolière, et dont elle allait être privée. Presque au même instant, M. Evariste entra sans faire autant de bruit, mais de l'air majestueux qu'il avait adopté depuis sa nouvelle fortune; il lit un petit signe de la main, comme pour dire: bonjour ou
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plutôt bonsoir, pressa son énorme chapeau à claque sous son bras gauche, et alla se placer au beau milieu de la cheminée.
— Par la corbleu! mon gentil Céladon, dit plaisamment le capitaine en s'adressant au nouveau venu , vous devriez partir avec moi demain pour la campagne d'Allemagne : on renforce l'armée gallo-balave, nous allons repasser rinn el le Danube, cela vous fera voir du pays, et vous sortirez de votre vie de fainéant et de pckin muscadin. Jeune et riche comme vous Têtes, vous feriez un chemin rapide. La vie active, la vie réelle n'est plus que dans les camps aujourd'hui; la vesle de hussard convient mieux, à votre âge, que tous ces chiffons bariolés, et la belle Lady ne vous en aimerait que mieux, si vous reveniez un de ces jours avec une bonne balafre et un sabre d'honneur.
— Merci, merci, gentil cousin, reprit l 'in-
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croyable en ricanant, et en prenant la plaisanterie du bon côté; toute séduisante que soit votre aimable proposition, je ne suis pas lente de la saisir au cheveux; je n'ai pas les inclinations belliqueuses . Grâce au ciel, j'ai passé l'âge de la réquisition; et si votre butor de Lannes et cet enragé d'Augereau, s'ingéraient de m'incorporer malgré moi dans les volontaires patriotes, j'ai cinq cent francs à manger par jour, et pour une centaine de pistoles, j'enverrais quelque solide Auvergnat moissonner des lauriers à ma place.
Et enchanté de sa réplique qu'il trouvait aussi spirituelle qu'énergique, Phaon regarda Sapho du coin de l'œil, comme pour lui dire :
— N'ai-jc pas bien rembarré cet impertinent Soudard?
Le jour baissant tout-à-fait, et l'obscurité devenant plus complète, Buffet entra, deux bougies à la main, au moment où M. Mena-
geol venait de se retirer; et comme il s'approchait de la cheminée, pour y déposer ses candélabres; la lumière éclairant subitement la figure d'Evaiiste, ce fut une explosion d'hilarité parmi les assistants. Par un phénomène inexplicable, le jeune aérien avait la moitié du \isage d'un rouge cerise et l'autre moitié d'un blanc mal tirant sur Talbàlre.
— Ah ! ah ! ah ! s'écria en pouffant de rire Eugène de Monclairville, vous vous êtes pommadé à tâtons, mon cher; vous n'avez mis de fa'rd que sur une joue. Ah ! ali ! ah ! vous êtes Pierrot d'un côté. Polichinelle de l'autre: rien n'est plus comique. Attendez le carnaval, que diable! les masques n'ont point habitude de circuler à la Toussaint.
Milady fit une grimace qui voulait passer pour un sourire, mais qui déguisait mal sa contrariété, Henriette trouva fort à propos un cahier de musi(jue pour cachei' son envie de
rire, et jusqu'au grave magistrat qui ne put s'empêcher de rompre tout-à-fait avec son sérieux habituel.
Ce spectacle grotesque ne dura que quelques secondes, car la rougeur montant au visage de celui qui en faisait les frais, ses deux joues se trouvèrent bientôt en parfaite harmonie de couleur. L'impitoyable sabreur ne lâcha pas sa victime, et recommença à la persiffler d'une façon assez peu généreuse, car ses épigrammes étaient en pure perte envers le pacifique héritier. Le prudent conseiller, qui connaissait l'esprit batailleur de l'ex-élève du prylanée, craignant que cette escarmouche se prolongeant, ne dégénérât en querelle, y coupa court en proposant à l'officier de le mener dîner chez un restaurateur pour le festoyer avant son départ.
— Ce n'est pas de refus, vrai Dieu! s'était écrié le troupier, saisissant la balle au bond,
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le coup de l'clrier au vin de Champagne est ce qu'il y a de mieux pour le cavalier. Bravo ! magnifique cousin, vous entendez le service, vous étiez digne d'être munitionnaire. En avant, je suis à vos ordres; prenons le bon temps lorsqu'il se présente, nous mangerons plus de navets et de choucroute que de poularde dans le pays des Kaiserlicks.
L'ancien député à la Convention ne demanda que quelques minutes pour endosser une houppelande. Le salon resta silencieux pendant son absence, car maître Jollivet ne se souciant pas de renouer la conversation avec le iier-à-bras, s'assit près de lady Wemis et causa avec elle à voix si basse, qu'il fut impossible de distinguer un mot de leur dialogue. Eugène, pendant ce temps, s'était rapproché d'Henriette qu'il regarda d'abord sans lui parler; tandis que craintive, tremblante, elle baissait les yeux, agitée de mille pensées, mais ne
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trouvant pas une parole. Eugène alors, lui pressant la main sans qu'elle songeât à s'en défendre, lui glissa dans l'oreille ce peu de mots :
— 'Pauvre enfant, vous n'êtes pas heureuse, je le sais; mais courage, espérance, j'avancerai; c'est moi seul qui vous donnerai un sort et un nom.
Puis, il la quitta brusquement, pour rejoindre M. Bussy qui venait d'entr'ouvrir la porte. Pas un mot n'était sorti de la bouche de la jeune fdle, mais il avait senti l'imperceptible battement de son cœur, une larme tiède était tombée sur sa main. fiC jeune soldat, profondément sensible h travers sa forfanterie chevaleresque, sa sauvagerie militaire, avait compris toute l'éloquence de cette émotion profonde quoique muette; il emportait une provision de courage et des rêves de bonheur pour toute la campagne.
-— àh ' ça, où dinons-nous? dit le cousin-