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Encore l'Algérie devant les chambres

Je ne viens pas ajouter un nouveau système à tous ceux qui se sont déjà produits sur l’Algérie. La question générale me semble assez amplement débattue pour qu’il ne soit plus besoin d’y revenir. La chambre peut hésiter encore, nous le savons ; le gouvernement peut reculer devant un changement radical dont il connaît la nécessité mieux que personne. Il y a des habitudes prises, une marche adoptée, un roulement mécanique des affaires qu’on répugne à modifier ; il y a surtout, dans ce problème algérien, des questions personnelles souverainement embarrassantes, je dirai presque insolubles dans les conditions actuelles de nos influences politiques. Mais il n’en est pas moins vrai que pour tout homme sérieux qui aura lu vingt pages sur l’Algérie, le problème est théoriquement résolu. Il ne s’agit plus désormais de guerre, de fantasias, de tribus rasées, d’expéditions incessantes, d’un Abd-el-Kader qu’on ne prend jamais et qu’on poursuit toujours ; ce sont là des jouets d’enfans laissés, par déférence, à la monomanie d’un illustre guerrier, mais sur l’importance desquels l’opinion publique est depuis longtemps édifiée.

Nous devons même cette justice à la presse de France, et en particulier au journal la Presse , à l’ancien Esprit Public et au Courrier Français , qu’ils ont popularisé les questions algériennes au point de rendre inadmissibles, désormais, tous les mensonges officiels et toutes les théories subversives, à l’aide desquels notre colonie a échappé jusqu’ici au droit commun, à la surveillance des chambres et aux principes généraux de toute organisation sociale.

Venir donc recommencer maintenant la lutte engagée dès 18/*Zj, par M. L«-

blanc de Prébois, dans son ouvrage capital des Département algériens , serait ne tenir aucun compte de l’espace parcouru depuis trois ans, et s’exposer à des redites toujours fâcheuses quand on n’a pas pour soi l’intérêt qui s’attache à un grand talent. Je m’abstiendrai donc, à cet égard, de tout développement inutile. Je prendrai la question au point où l’ont laissée mes honorables amis MM. de Vialar, de Raousset-Boulbou et de Saint-Guilhem, au point où la sentent arrivée tous les hommes compétens qui s’en occupent ; et me plaçant ainsi sur un terrain spécial, sur le terrain intermédiaire, entre la théorie et l’application, je chercherai si, dans les conditions actuellesqui nous sont faites, sans recourir à l’assimilation immédiate de l’Algérie à la France, il n’y aurait pas un moyen tout simple, acceptable cl priori , sans inconvénient aucun pour les personnes et pour les choses, de relever la colonisation algérienne du discrédit où elle est tombée, de lui donner spontanément de la vigueur, de l’activité, un développement sans mesure, et de repousser ainsi, par une expérience décisive, ces fatales accusations de stérilité, d’impuissance et d’avortement agricole qui nous ont peut-être fait plus de mal dans l’opinion publique que seize ans de guerres et de dévastations.

Seulement, comme tous les principes colonisateurs sont solidaires les uns des autres, et qu’à mes yeux un changement radical de système peut seul consolider en Algérie, et notre drapeau, et notre civilisation, on me permettra d’exposer le plus succinctement possible ma profession de foi à cet égard. Nommé par mes concitoyens pour les représenter à Paris comme délégué, je me dois à moi-même, je me dois au mandat dout ils m’ont honoré, de ne laisser aucun doute sur les opinions que je professe. Formulées par moi seul, elles passeraient sans doute inaperçues au milieu des intérêts divers qui dominent tout en Algérie ; mais arrivant après plusieurs manifestations du même genre, individuelles ou collectives, elles auront du moins ce résultat de prouver que tous les colons sérieux du pays sont unanimes dans leurs vœux de réforme administrative, unanimes surtout dans leur appréciation du régime arbitraire et inintelligent qui les opprime.

Ce n’est pas que je veuille ici faire d’une question nationale le texte de diatribes amères contre certains noms propres. Bien loin de là. Je m’impose d’avance cette obligation rigoureuse de n’imputer à qui que soit, en particulier, la responsabilité des faits déplorables que j’aurai à signaler. Un seul homme se trouve nécessairement en dehors de cette loi. M. Bugeaud personnifie en lui toutes les tendances funestes dont nous nous plaignons; il règne en Algérie, plus que le roi en France; il est l’âme, l’instigateur, l’agent direct de la plupart des mesures désastreuses qui nous accablent ; il me serait donc impossible de ne pas le considérer comme tel, et de ne pas lui attribuer sa large part d’initiative dans les actes de son gouvernement. Seulement, pour qu’il n’y ait à cet égard aucune méprise sur mes intentions, je commence par déclarer que j’honore en M. le gouverneur-général toutes les qualités de l’homme privé, que je lui reconnais même une haute intelligence militaire et une puissance rare d’activité qui s’étend à tout; que, par conséquent, si j’en viens à blâmer son administration, son amour de l’absolutisme, sa soif insatiable du

pouvoir, et Facharnemeut qu’il apporte à faire triompher ses folles utopies, il est bien entendu que c’est à l’homme public que je m’attaque, et que l’homme public seul peut être en cause dans ce débat.

Un mot encore. Les circonstances sont graves. L’Algérie, comme l’Irlande, se débat sous la double étreinte de la banqueroute et de la faim. Toutes les fortunes acquises par quinze ans de travaux se sont successivement écroulées. Une atteinte fatale a été portée à la propriété. De là ébranlement général. La défiance s’est glissée dans les transactions. Dès lors plus de capitaux, plus de circulation, plus de vie. Une place obérée , l’inquiétude partout, des faillites sans nombre , dix mille ouvriers sans travail , la plus affreuse misère s’unissant aux plus affreuses prévisions , telle est devenue notre situation intérieure.

Or, dans cet état de choses , une année perdue est une calamite publique. Ce n’est pas moi qui le dis, c'est M. Bugeaud lui-même. Qu’on juge par là de l’importance que j’attache à l’honorable mission qui m’a été confiée, et des vives inquiétudes que m’inspirent les dispositions de la chambre à notre égard. Une année perdue serait une calamité publique. Personne ne le sent mieux que moi; car je vis depuis douze ans au milieu de ces populations que la misère décime, car j’ai partagé leurs travaux et leurs peines, leurs espérances et leurs déceptions; et c’est pour leur venir en aide autant qu’il est en moi que je me suis décidé à apporter dans ce grand débat l’autorité de mon expérience personnelle , et l’autorité plus grande encore de la raison de tous.

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