CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Il y a trois manières pour l’homme d’État d’examiner le problème algérien : — au point de vue politique, au point de vue administratif et au point de vue économique ; — comme adjonction territoriale, comme développement civilisateur et comme complément de notre échelle de production.
Le Gouvernement l’a-t-il compris ainsi? Il est permis d’en douter. Tous ses actes portent, au contraire, le cachet d’une imprévoyance inexcusable , d’un manque absolu d’idées et de système, et d’une ignorance capitale sur les faits et sur les principes. Ce qui se passe en Algérie depuis dix-sept ans ne peut pas être raconté. C’est l’histoire de l’esprit humain dans ses aberrations les plus extravagantes; ce serait une tache ineffaçable pour la civilisation du 19e siècle ; ce doit être pour nous une expérience décisive de ce que peut produire de mal une autorité arbitraire, sans contrôle et sans institutions, alors même qu’elle a pour mobile d’excellentes intentions.
Je n’en dirai pas davantage sur ce passé désastreux. — Ceux qui sont en cause dans le débat comprendront ma réserve et me sauront gré , sans doute, d’un silence que bien d’autres n’auraient pas gardé après douze ans de séjour dans le pays, c’est-à-dire après douze ans d’indignation comprimée. Quant à l’opinion publique, je la crois suffisamment édifiée par de récentes publications pour pouvoir se prononcer avec énergie. Quelques faits ont transpiré de tous ceux que cachaient avec tant de soin le gouvernement et l’administration algérienne. Ces faits ont donné la mesure approximative des hommes et des choses. La comédie parlementaire jouée il y a quelques jours au palais Bour-
bon, à propos des crédits extraordinaires, a dû faire tomber les dernières illusions de certains députés. La question est donc maintenant jugée ou elle ne le sera jamais. La condamnation en règle de dix-sept ans d’occupation peut prendre place parmi les faits accomplis.
Restent le présent et l’avenir. Et ici chacun se fait naturellement cette demande : Où en sont le ministère et les chambres vis-à-vis de l’Algérie?
Où ils en sont ! — toute la presse a déjà répondu : à l’immobilité. — C’est chose triste à dire ; mais il faut bien se rendre à l’évidence. Le mot fameux de M. Desmousseaux de Givré , rien, rien, rien , vrai pour toutes les réformes, pour tous les progrès , pour toutes les économies réclamées par l’opinion publique, est plus vrai encore pour notre malheureuse colonie. Le ministère veut vivre au jour le jour, sans souci du lendemain , sans réduction sur sa feuille annuelle de bénéfices , sans avoir rien à démêler surtout avec le terrible soldat dont l’Afrique relève, et la chambre, plus éclairée sans doute, plus convaincue de la nécessité d’un changement dans notre constitution administrative, mais frappée cette année de je ne sais quelle impuissance maladive, la chambre semble disposée à tout sanctionner de son vote , et à se laisser aller au courant ministériel , en fermant d’avance les yeux sur les éventualités de l’avenir.
Et cependant, qu’on le remarque bien, il ne s’agit ici, ni d’un essai onéreux à subir, ni d’une réduction dans les recettes à affronter, ni d’un risque commercial ou politique à courir, ni d’aucune de ces difficultés qui ajournent indéfiniment les meilleures propositions. Le prétexte d’inopportunité luimême, ce grand cheval de bataille de la résistance du cabinet, se tournerait ici contre ceux-là même qui l’oseraient employer ; car si jamais le moment fut venu d’appliquer un remède au mal qui nous dévore, c’est certainement quand ce mal a atteint des proportions telles qu’il ne peut plus durer sans amener une décomposition sociale. Or, l’Algérie en est précisément là. En administration ses ressorts ne fonctionnent plus ; son commerce et son industrie s’éteignent sous le coup d’une crise épouvantable ; et la colonisation ellemême est frappée dans sa base , puisqu’il n’y a plus à Alger ni capitaux, ni garanties , ni confiance, ni droit même de propriété.
Reste donc, pour tout obstacle, la difficulté matérielle d’un remaniement complet dans la direction imprimée au pays depuis dix-sept années.
Je ne nierai pas cette difficulté, elle est réelle. On n’improvise pas de nos jours, comme il y a cinquante ans, tout un système administratif et politique ; c’est une tâche qui exige de la volonté, un parti pris d’avance, une certaine dose d’initiative, et par dessus tout ce sentiment profond du devoir, qui ne se laisse dompter par aucune considération personnelle. Or, de pareilles vertus sont rares dans tous les temps, mais surtout introuvables de ce temps-ci. Le cabinet qui gouverne la France depuis sept ans semble s’être donné pour mot d’ordre l’inertie la plus complète, l’impuissance la plus radicale; il a laissé passer devant lui les questions les plus ardentes, comme les plus délicates, les plus faciles comme les plus compliquées, sans trouver à leur appliquer une seule solution raisonnable, sans oser même se prononcer d’une manière dé-
cisivepour un parti ou pour un autre. Il n’est donc pas étonnant que l’Algérie sait pour lui encore lettre close, ou du moins que le courage lui manque pour en dégager l’inconnu.
Une circonstance d’ailleurs toute particulière ajoute prodigieusement à l’embarras de nos hommes d’Etat. Si un changement quelconque avait lieu, ce serait nécessairement dans un sens de simplification de méthode, d’unité, en un mot, d’assimilation. Ce serait pour réduire des neuf diximèmesles rouages de cette fameuse direction algérienne, qui n’a pu produire autre chose, depuis deux ans, que des monceaux de dossiers enfouis dans les cartons du ministère de la guerre. Mais alors que ferait-on de ces milliers d’employés de toutes classes : surnuméraires, expéditionnaires, commis, rédacteurs, chefs et sous-chefs de bureau, population oisive et onéreuse créée tout exprès pour grandir quelques positions, supérieures, ou pour satisfaire à des exigences parlementaires insatiables? Que ferait-on surtout de certains hommes d’une incapacité notoire, qui tiennent cependant le haut bout de la chaîne, et pour lesquels les directions de l’Algérie semblent de véritables patrimoines, n’emportant avec eux ni responsabilité ni devoir. C’est chose facile, c’est chose même très-commode, que d’augmenter indéfiniment le nombre des employés rétribués d’une administration naissante. On se ménage ainsi des faveurs pour toutes les complaisances politiques, des récompenses pour tous les dévoûmens intéressés, et c’est ainsi qu’Alger est devenu l’impur réceptacle des superfluités métropolitaines. Mais du jour où il faudrait porter la hache dans le vif de cet immense abus, du jour où il faudrait réduire, au lieu d’augmenter, le chiffre de nos inutilités paperassières, du jour surtout où il faudrait déplacer quelques hommes, contrarier quelques ambitions, froisser peut-être quelques intérêts acharnés, de ce jour une lutte occulte s’engagerait, qui, sans mettre en péril l’action gouvernementale, lui susciterait cependant des tiraillemens intérieurs bien faits pour effrayer un pouvoir sans énergie, une autorité sans force morale.
Je reconnais donc tout le premier qu’il y a dans le fait seul d’un changement radical de système vis-à-vis de l’Algérie des difficultés d’exécution suffisantes, dans les circonstances actuelles, pour en provoquer l’ajournement jusqu’à l’année prochaine. Je reconnais encore, si l’on veut, qu’un pareil changement exige des études faites, un plan convenu, une répartition administrative préparée, toutes choses que le cabinet n’est pas en mesure de présenter d’ici à la fin de la session. Mais s’ensuit-il de là qu’il n’y ait rien à faire cette année, et que la chambre, comme le ministère, ne puisse que se croiser les bras dans un magnifique repos ? Je ne le crois pas. M. Guizot, il est vrai, se complaît dans ce rôle stérile. Pour M. Guizot, comme pour Dieu, le repos est la majesté du pouvoir ; mais pour nous, simples mortels qui n’atteignons pas à ces hauteurs sublimes, la première condition, de la puissance, c’est l’activité, et nous croyons que, bien loin de songer à se croiser les bras sur les ruines palpitantes du cadavre algérien, le rôle de la chambre, comme celui du cabinet, est de préparer, dès aujourd’hui, la rén vation complète qui doit s’accomplir l’année prochaine.
Comment cela? — D’une manière toute simple.— Il y a dans l’ensemble des réformes demandées pour l’Algérie quelques mesures primordiales dont l’utilité n’a jamais fait question, et qu’une vieille routine seule peut empêcher de se produire. Telles sont la déclaration de l’inamovibilité des juges, l’élection des magistrats consulaires, l’application de nos lois françaises sur la propriété, sur le séquestre, sur l’expropriation, etc. Il en est d’autres qui n’exigent aucun travail préalable de réorganisation, aucun déplacement d'hommes ou de budgets, et qui cependant, par le fait seul de leur adoption, changeraient pour ainsi dire la face du pays, et lui permettraient d’attendre sans danger le bienfait définitif de l’assimilation. Tels seraient le rétablissement des conseils municipaux, confisqués en 1834 par une administration envieuse, la correspondance directe des trois provinces avec le ministre, l’attribution immédiate au garde des sceaux de tout ce qui intéresse la justicq et les cultes, Texécution d’une ordonnance récente qui transporte les chefs-lieux militaires dans l’intérieur des terres, et vingt autres mesures de ce genre, qui, sans changer en rien la constitution politique et administrative du pays, poseraient les bases de l’avenir qui lui est réservé, et rendrait plus facile, Tannée prochaine, l’œuvre de régénération absolue réclamée par Topinon publique.
Cette pensée, si simple, si logique, si rationnelle, sera-t-elle comprise? Nous l’espérons encore. Le vent de la faveur parlementaire souffle aujourd’hui du côté de l’Algérie. Des adhésions importantes ont renforcé le petit parti colonisateur qui avait combattu jusqu’ici avec plus d’honneur que de succès. Le pays, d’ailleurs, est mieux connu, mieux apprécié. Il a été visité récemment par plusieurs membres de la représentation élective. Quelques-uns de ces honorables en sont revenus les mains pleines de vérités, avec des convictions bien précises, bien motivées, sur l’urgence d’une réforme complète, et nous ne serions point étonnés de voir ces convictions partagées par leurs colllègues, et la question ainsi tranchée, au moins théoriquement, par un vote qui engagerait la responsabilité ministérielle.
Or, comme il importe que, dans un pareil débat, tous les points saillans du problème soient nettement posés, comme il importe surtout de bien distinguer tout ce qui peut être d’une exécution immédiate, de ce qui peut donner lieu à un travail préalable de reconstitution, on nous permettra d’esquisser ici rapidement et l’organisation actuelle et les modifications dont elle est susceptible à priori , sous le triple point de vue politique, administratif et économique. Il est bien entendu que nous faisons d’avance toutes réserves pour le grand principe de Y assimilation, qui nous semble être la véritable clef de voûte de l’édifice, et sans lequel aucune solution n’est possible, qui satisfasse à la fois les droits de l’humanité et de la civilisation, et les intérêts bien entendus de notre grandeur nationale.