COLONISATION ET PRODUCTION
Double question qui a, en Algérie, des proportions immenses, qui a soulevé des systèmes sans nombre, nécessité des nuées de faiseurs, donné lieu aux essais les plus extravagans, et qui aujourd’hui encore semble n’être pas mieux comprise qu’en 1830, grâce aux questions incidentes de personnes dont on a réussi à les surcharger. La colonisation est un rêve, dit M. Desjobert depuis dix-sept ans. Grande vérité s’il ne s’agit que de la colonisation officielle, erreur capitale s’il s’agit de la colonisation libre, se développant librement sous la protection d’un gouvernement éclairé.
Qu’a-t-on obtenu jusqu’ici en fait de colonisation ? Rien, par la raison toute simple que l’Etat a voulu tout faire, et que l’Etat est souverainement incom-
pètent en pareille matière. On dépense chaque année un million et demi pour cet objet, sans compter une somme au moins égale pour les routes, sans compter plus de 500,000 fr. pour irrigations et desséchemens. Et ce qu’il est résulté de plus clair de ces frais considérables, c’est la création, à Paris, d’un bureau spécial de colonisation, où des hommes qui n’ont pour la plupart jamais vu l’Algérie, qui ignorent les premiers faits de toute l’agriculture, qui ne distingueraient pas le trèfle de la luzerne et le seigle du froment, qui sont encore moins ferrés en législation civile qu’en pratique agricole, qui n’ont d’ailleurs aucune notice des grands principes économiques sans lesquels point de richesse sociale, qui n’en sont pas moins appelés à décider de l’avenir de production d’un grand pays, et à résoudre du fond de leur cabinet les plus vastes problèmes que se soit jusqu’ici proposés la science moderne.
Voilà l’Algérie.
Qu’on ne s’étonne donc plus maintenant de la stérilité de nos efforts, à nous colons, pour arracher notre nouvelle patrie à l’improduction et à la barbarie. La faute n’en est ni aux circonstances, ni à la guerre, ni aux difficultés locales, ni surtout à l’état du sol et aux conditions particulières du climat; la faute en est au gouvernement seul, à son incurie sans exemple, à cette absence d’idées, de principes, de volonté, et, par-dessus tout, à l’emploi incompréhensible, aux yeux du sens commun, que ces hommes ont fait des ressources qui leur étaient confiées.
Je n’entrerai pas dans le détail de leurs actes; je dois rester fidèle au rôle que je me suis proposé ; je dois me contenter de signaler le mal et de lui opposer un remède radical, immédiatement possible, tel qu’il puisse être adopté séance tenante par la chambre appelée à discuter ces graves intérêts.
Trois systèmes de colonisation se partagent aujourd’hui l’attention publique : la colonisation militaire ou les camps agricoles, la colonisation civile aux frais de l’Etat et la colonisation libre par le concours des capitalistes.
Si le premier de ces systèmes n’avait pas été patroné par M. le maréchal Bugeaud, on ne lui aurait jamais fait l’honneur de l’examiner. Il ne serait venu à l’esprit depersonne au monde que de pareilles idéesfussent sérieusement discutables, et à plus forte raison susceptibles d’une application utile ; mais M. Bugeaud règne et gouverne en Algérie; il a une armée de 100,000 hommes et un budget de cent millions; il ne trouverait en France qu’un supérieur, leroi. Ilest d’ailleurs dévoré d’un besoin insatiable de despotisme gouvernemental; il lui faut des sujets comme il a des soldats, un budget civil comme il a un budget militaire, toute la réalité d’un pouvoir discrétionnaire, tel que ne l’ont jamais rêvé les pachas auxquels il succède, et, pour satisfaire ses caprices, il a trouvé le moyen, lui, le plus pitoyable administrateur de France, do tenir en échec, avec quelques théories à sa façon, toutes les forces de la colonisation civile et toutes les tendances combinées de l’émigration et des capitaux.
M. le maréchal Bugeaud n’a cependant pas réussi à nous imposer ses erreurs agricoles. Grâces en soient rendues au bon sens public! C’est aujourd’hui, nous l’espérons, une question tranchée, qui servira sans doute de leçon. L’il-
lustre pacificateur delà Kabylie rappelle ces vers d’un bonhomme qui voyait mieux les choses que certains grands esprits :
Ne forçons point notre talent,
Nous ne ferions rien avec grâce.
Reste la colonisation civile aux frais de l’Etat, ou par les ressources combinées des associations privées, et ici nous n’exprimerons notre pensée que par un fait décisif :
L’administration algérienne a fondé, depuis cinq ans, de 30 à 40 villages; elle y a dépensé environ 5 millions ; elle y a mis des hommes de son choix, pris dans les conditions qu’elle a cru les plus favorables ; elle leur a donné des bestiaux, des matériaux, des terres, quelquefois des maisons, quelquefois même la main-d’œuvre militaire pour le défrichement de leurs lots; et aujourd’hui, après trois, quatre, ou cinq années d’existence, après une dépense évaluée à plus de 4,000 francs par colon, après des preuves multipliées de sollicitude exclusive, pas un seul de ces villages n’est en pleine prospérité, plusieurs sont complètement abandonnés, d’autres n’ont conservé que quelques rares habitans qui meurent de faim, et pour les plus favorisés, il faut encore leur fournir cette année la semence qui doit les nourrir l’année prochaine.
Et voilà où nous a conduits cette idée fausse que l’Etat était apte à tout faire, lorsqu’il n’est réellement dans son rôle que de diriger, de protéger et de surveiller la marche des intérêts individuels. Au lieu de cela, posons les principes :
Il faut à l’Algérie une population européenne pour couvrir le vaste espace de son sol, décidée à tirer parti des richesses que ce sol procure au travail. Si cette population est pauvre, elle mourra à la peine avant qu’une récolte suffisante ne soit venue la dédommager de ses sacrifices. Le pays exige, pour fournir à nos besoins, des dépenses considérables de premier établissement. Qui fera ces dépenses? l’Etat. M. le maréchal Bugeaud seul pourrait dire oui. La France tout entière dira non, car la France ne veut pas encore se grever de 500 millions pour jeter cent mille hommes de plus en Algérie. Que doit donc faire l’Etat dans cette vaste entreprise? Peu de choses et beaucoup. C’est à lui à favoriser les tentatives privées en ouvrant toutes les portes de la colonie à l’émigration européenne, en attirant la population et les capitaux par des garanties et une protection intelligente, en reconnaissant la propriété comme un fait nécessaire, quels que soient les faits antérieurs qui la mettent en question, en imitant les Etats-Unis, dans leurs larges concessions de terrains, au lieu de se faire lui-même agioteur et spéculateur à la toise; enfin, en introduisant dans ce malheureux pays, que toutes les tyrannies ont successivement désolé, un peu de cette liberté chrétienne qui a sauvé l’Europe, et sans laquelle il ne peut être aujourd’hui de véritable civilisation.
Comme on le voit, le système est simple et peu dispendieux pour l’Etat, double avantage qui n’est pas à dédaigner. Il ouvre à l’industrie, à l’agriculture, aux tendances laborieuses du siècle, des espaces infinis à renouveler, et de plus, il a la sanction incontestée des faits, par l’exemple décisif des colonies anglaises et américaines.
Quelle objection sérieuse peut-on lui opposer? aucune. — Si l’Etat ne connaît pas ce qui lui appartient, la faute en est à lui. Avec un peu moins de gaspillage militaire, il aurait pu faire traduire les registres de Beylick, et en tirer le cadastre de ses domaines. — Les tribus indigènes! elles ne sont déjà plus un obstacle, elles seront demain un auxiliaire. Enclavées dans des concessions françaises, elles fourniront des bazars pour nos troupeaux, des manœuvres pour nos bâtisses, des hommes de peine pour tous nos travaux. — La guerre! fantasmagorie retentissante que nous avons vue de trop près pour en être effrayés, et dont il ne sera plus question en Afrique du jour où M. le maréchal Bugeaud n’aura plus cent mille hommes à commander. — Le paupérisme, enfin ! crainte illusoire ! par la raison catégorique que le sol étant à bas prix, chacun sera libre de devenir propriétaire, tout en vouant son travail au propriétaire voisin qui le paiera.
Mais, dit-on bien souvent, et c’est ici la cause réelle de toutes les oppositions sincères que l’Algérie a rencontrées dans le parlement et dans la presse, un pays qui ne produit rien, qui ne peut suffire à ses propres besoins, qui vit des farines de France, des fourrages de l’Italie, des légumes et des fruits de l’Espagne, ce pays ne mérite guère qu’on se préoccupe de son avenir ; et dûton môme s’en préoccuper dans un intérêt politique, il serait souverainement imprudent de l’abandonner à une spéculation privée qui jusqu’ici n’a pas même réussi à fournir à sa propre subsistance.
A cette objection qui n’est pas nouvelle, mais qui a une certaine apparence de vérité, nous ne répondrons que par des faits. — Les détails de la production algérienne sont peu connus encore, malgré leur importance pratique, et cette ignorance a presque contribué à éloigner certains esprits positifs de ce théâtre d’expérimentation. Si donc nous parvenons à les détruire, nous aurons obtenu un grand résultat, et nous n’aurons pas trop à regretter notre expérience agricole de douze années dans le pays.
Deux genres de production constituent la richesse du sol africain: les substances alimentaires qui lui sont communes avec le monde entier, et les végétations tropicales, dont elle peut faire, dans l’avenir, un objet d’échange avec les produits manufacturés de l’Europe. — Or, chacune de ces productions se présente en Algérie dans des conditions telles qu’elle pourra toujours soutenir la concurrence avec les produits similaires des autres nations, et bien souvent même dominer les marchés par l’excellence de sa qualité. <— Quelques chiffres sont ici nécessaires pour rendre cette assertion incontestable.
Les céréales occupent le premier rang dans l’échellede la production générale, et, en Algérie comme en France, ce doit être le premier but d’une agriculture intelligente.— On conçoit, en effet, que l’Algérie a besoin, avant tout, de se suffire, pour ne pas embarrasser la politique métropolitaine, et pourvoir elle-même à toutes les éventualités de guerre ou de révolution que l’avenir peut lui réserver. Or, relativement à cet article important, voici quels sont les résultats de mon expérience de cultivateur.
L’hectare de bonne terre cultivé d’une manière convenable, et par les procédés ordinaires, donne, en mauvaise année, 5 pour 1, et en bonne jusqu’à
15 pour 1, ce qui, avec 2 hectolitres de blé par hectare, constitue un rendement moyen de 20 hectolitres. Je me tiens ici dans les bornes les plus modestes, car j’ai vu à Dely-Ibrahim un 1/2 hectare rapporter 30 pour 1, et je sais qu’il est possible d’arriver à des résultats encore plus considérables. Mais enfin, en m’arrêtant au chiffre moyen que je viens de d’indiquer, l’hectare de blé, à 18 fr, l’hectolitre, produirait encore 360 fr.
L’orge, il est vrai, ne s’élève guère qu’à 150 fr. l’hectare, mais, par compensation, l’avoine, qui dans beaucoup de cas remplace l’orge, peut donner une récolte équivalente à celle du blé, c’est-à-dire un minimum de 300 francs.
Or, il demeure évident, par ces seuls chiffres, que la question de l’alimentation générale ne présente pas les difficultés d’exécution que la stérilité africaine avait fait d’abord pressentir, et que si cette alimentation n’est pas aujourd’hui même assurée, cela tient, comme nous l’expliquerons tout à l’heure, au système suivi pour les événemens dans la répartition de ses immenses ressources.
Après les céréales viennent les fourrages, et ici se révèle à l’économiste un champ indéfini de production.
C’est une de ces richesses particulières à l’Afrique que la faculté qu’ont toutes les terres de produire des fourrages, sans qu’il soit besoin de les ensemencer. Il est reconnu, à cet égard, qu’une terre fumée tous les trois ans peut donner deux récoltes de fourrages, sans diminution des sucs vivifians. On conçoit dès-lors que cette même terre bien cultivée donnerait un produit énorme.
De plus, les terres dont le sous-sol est humide peuvent donner des prairies naturelles comparables aux plus riches prairies de l’Europe, et qu’un travail peu coûteux suffirait pour mettre en bon rapport. Les environs de Bouffarick, qui se trouvent dans ce cas , fournissent régulièrement deux bonnes coupes par année ; et même , dans des conditions moins favorables , il ne faut que de légers soins et une petite alimentation pour assurer un produit permanent.
Quant aux terres assez heureusement placées pour être arrosables , leur puissance d’action est extraordinaire. J’ai fait moi-même sur une terre de ce genre huit coupes dans une année avec une luzerne de l’année précédente, ce qui, évalué en moyenne à 40 quintaux métriques par coupe, me donnait pour rapport total 320 quintaux métriques de luzerne par hectare , c’est-à-dire à 10 fr. le quintal, 3,200 fr. l’hectare. Il est bien entendu que, dans de pareilles conditions, le sol a besoin d’une alimentation proportionnelle à la quantité de ses produits.
Supposons maintenant que, sur 10 hectares, 6 seulement soient en valeur, dont 2 en céréales, 2 en orge ou avoine, et 2 en fourrages; le rendement régulier sera , dès la troisième année , de 720 fr. de blé, 525 fr. d’orge et d’avoine, et 1,200 fr. de fourrages; total , 2,445 fr. Or, quelle est la famille de cultivateurs qui ne pourra pas, avec cette seule somme, fournir à ses besoins journaliers , améliorer sa condition et sa propriété , et entreprendre même quelques-unes des cultures spéciales du pays?
Mais ici se présente l’objection que nous avons pour ainsi dire amenée. Pourquoi alors, dans cet état de choses, l’Algérie n’est-elle pas déjà suffisamment approvisionnée , pourquoi est-elle obligée d’emprunter à l’étranger ce que son sol pourrait lui fournir avec tant d’abondance?
Pourquoi î — Parce qu’il est de principe en économie politique que c’est la communication ou le débouché qui appellent la production , et que le colon algérien n’a jamais eu jusqu’ici la certitude du placement de ses produits.
En effet , le gouvernement est à Alger le seul grand consommateur, le seul qui ait besoin d’une production fixe pour suffire à des exigences certaines. Le gouvernement pourrait acheter chaque année, en Algérie, pour 5 millions 1/2 de blé et pour 8 millions de fourrages , et certes si les producteurs du pays avaient eu à se partager annuellement ce splendide revenu de près de 14 millions, nul doute que la culture n’eût pris entre leurs mains un développement prodigieux. Mais, loin de là, on eût dit qu’il y avait parti pris du côté du gouvernement de tout tirer de l'étranger, même ce qu’il trouvait à moitié prix sous sa main , et de n’offrir aux colons , quand ils les admettait à la concurrence, que des prix auxquels, vu la cherté de la main-d’œuvre et la difficulté des transports, il était matériellement impossible de produire. C’est ainsi que chaque année a vu surgir des marchés inexplicables , dans lesquels les grains étaient payés de 22 à 30 fr., et quelquefois au-dessus-, tandis qu’on ne les payait que 14fr. aux malheureux colons, sans doute parce qu’ils n’avaient pas la bonne fortune d’être étrangers. C’est ainsi que, pour les fournitures de fourrages, le quintal métrique, qui n’était payé que 7 fr. à Alger, était évalué 24 francs en Italie, chiffre énorme qui montait quelquefois, grâce aux avaries du voyage et aux frais de transport dans l’intérieur, à la bagatelle de 40 fr. par quintal métrique.
On devine combien cette manière de procéder a dû jeter de découragement dans le cœur des colons et paralyser leurs tendances vers la production agricole. C'était évidemment un mauvais vouloir systématique qui s’attachait à leurs pas comme pour étouffer la colonisation dans son germe, tandis qu’il aurait été si facile de l’activer en réduisant de moitié les dépenses de l’État. Y avait -il dans ces combinaisons des calculs personnels? c’est ce que je ne veux pas examiner. Le fait seul , dégagé de tout commentaire , me semble assez monstrueux pour frapper tout homme non prévenu , et pour faire retomber sur qui de droit la responsabilité de la stérilité africaine.
Mais, aujourd’hui, cet état de choses sera-t-il modifié? On sent qu’il y a urgence à ne plus laisser subsister de pareils abus et à demander immédiatement à l’Algérie tout ce qu’elle peut produire. Or, en fourrages, au prix moyen de 10 fr. le quintal métrique, elle peut fournir, non-seulement toute l’armée d’Afrique, mais encore celle de Lrance , et en céréales, à 18 fr. l’hectolitre , elle suffira progressivement, non-seulement aux besoins du pays, mais encore à l’exportation.
Je n’irai pas plus loin dans ces détails. Je laisse à l’intelligence des chambres à s’approprier les trois grandes réformes dont je propose l’adoption immédiate, et qui peuvent se résumer dans ces quelques mots pleins de promesses pour le pays ;
Réunion de l’Algérie à la France ;
Simplification des rouages administratifs ;
Et encouragemens à la production par la consommation.
Comte DE FRANCLIEÜ,
Propriétaire en Algérie, un des Délégués des Colons Algériens.
PARIS, — IMPRIMÉ PAR E. BKIÈRE, RUE SA1NTE-AWNE, 55,