ADMINISTRATION
On a tout dit contre l’administration algérienne. Aucune accusation ne lui a manqué, surtout dans ces derniers temps. Ignorance, mauvais vouloir, corruption , inintelligence complète de son rôle , trahison même des intérêts qu’elle était appelée à protéger, on a tout supposé à son égard; et, il faut l’avouer, les faits connus n’ont que trop souvent justifié ces suppositions. On peut même dire que jamais, en France , une administration n’a si complètement méconnu sa mission que ne l’a fait celle qui préside aux destinées de l’Algérie.
Pourquoi ? Je ne le dirai pas. C’est l’histoire de seize années , dont pas une 11e ressemble à l’autre , et dont le détail consciencieux exigerait de longs volumes. Je constaterai seulement le fait : l’administration algérienne est mauvaise, aussi mauvaise qu’une administration peut l’être; plus mauvaise même, selon l’expression d’un honorable député qui a visité l’Afrique tout récemment, plus mauvaise même qu’une investigation prévenue n’aurait pu l’imaginer. L’administration, algérienne est, depuis I8/1O surtout, le plus grand obstacle aux progrès matériels du pays. Dominée par des tendances déplorables, conduite par des hommes sans capacité, sans connaissances spéciales , sans idées d’ensemble et parfois odieusement hostiles , partagée entre deux camps rivaux qui n’ont jamais pu s’entendre sur aucune question, et dont l’un a toujours repoussé ce que l’autre proposait, elle a trouvé le moyen, par des combinaisons qui n’appartiennent qu’a elle seule, d’étouffer dans leur germe toutes les tentatives individuelles ou collectives qui pouvaient concourir au développement matériel de la colonisation.
Je ne ferai pas cependant le procès aux personnes. Je me suis prescrit à cet égard une extrême réserve. Mais je m’attaquerai franchement aux choses ; et pour exprimer ici toute ma pensée dans sa généralisation , je dirai que l’administration algérienne n’administre pas.
Administrer, c’est donner à une question , à un problème , à une affaire quelconque, la direction qu’elle doit suivre, c’est la faire passer le plus rapidement possible par tous les degrés qui mènent à une solution, c’est baser cette solution sur les principes généraux, et acceptés comme tels, qui régissent la matière, et coordonner ainsi toutes les affaires du même genre dans un ensemble rationnel qui concoure au mouvement général du pays. Or, à ce point de vue, l’administration algérienne a tout fait jusqu’ici : de la bâtisse, de l’agriculture, de la réglementation , de la municipalité, de la fantaisie même, tout , excepté de l’administration. Il n’existe pas dans ses dossiers une seule affaire un peu importante, une seule, qui ait eu le bonheur d’aboutir.
La raison en est simple.
Il y a dans cette administration des rouages multipliés à l’infini , une confusion de pouvoirs qui crée des conflits journaliers, un abus de paperasserie et de formalités dont les lenteurs font tout avorter, et par dessus tout la manie fatale de faire intervenir le ministre à propos de tout, même pour les affaires d’intérêt local de la plus chétive importance. Il résulte de ces complications diverses l’impossibilité absolue de voir arriver un projet utile à une solution qui ne soit pas intempestive. Il faut des mois et des années pour que le détail le plus modeste soit autorisé de ceux-là même qui exigent une autorisation immédiate sous peine de ne pas être. C’est ainsi que, pour qu’un colon de village puisse contracter un emprunt hypothécaire de 300 fr., emprunt dont il a besoin pour achever sa maison avant les pluies, il lui faut épuiser successivement tous les degrés, absolument tous , de la hiérarchie administrative. Il lui faut subir d’une manière ou d’une autre, et quelquefois à différentes reprises, le concours méthodique :
Du maire de sa commune ,
D’un inspecteur de colonisation ,
Du commissaire civil ,
Du sous-directeur de l’intérieur,
Du directeur de l’intérieur,
Du directeur général des affaires civiles ,
D’un conseiller-rapporteur près le conseil supérieur d’administration,
Du conseil supérieur lui-même,
Et enfin du ministre.
Oui, du ministre, à propos de trois misérables cents francs qui arriveront ainsi juste à temps pour voir la maison démolie, le village ruiné, et le colon exproprié pour cause de non-exécution de ses engagemens.
Une simple comparaison avec la France fera plus vivement ressortir encore l’extravagance de ce système.
Supposons le détail le plus insignifiant possible, la construction d’un logement pour le concierge d’un abattoir.
En France, la police d’un abattoir, les recettes qu’on y effectue, les dépenses qu’exige son entretien ne regardent qu’un seul et même fonctionnaire, le maire, assisté, selon le cas, de son conseil municipal. En Afrique, une telle simplicité n’est pas de mise ; le génie administratif ne s’y déploie que dans
la complication de ses ressorts et la multiplicité de ses attaches. Un abattoir donc relève, en Afrique, quelle que soit d’ailleurs sa minime importance,
De l’autorité civile pour la police,
Des agens de la direction des finances pour la perception et le personnel ,
Et de la direction des travaux publics pour la réparation et les travaux.
D’où il suit que si l’abattoir se trouve, par exemple, à Constantine, la construction demandée devra suivre une filière de quinze à vingt mois au minimum par le fait des formalités rigoureuses dont voici le détail :
1° Le receveur de l’abattoir écrira au chef du service des contributions diverses de la ville pour lui exposer la nécessité de construire un nouveau logement au concierge ;
2° Transmission du chef du service des contributions diverses au chef des services financiers de la ville ;
3° De celui-ci au directeur des finances ;
k° Du directeur des finances au chef du service des contributions en Algérie ;
5° et 6° Ce dernier sans doute voudra recevoir des explications de l’agence de son service à Constantine avant de donner son avis. Dans ce cas, lettre et réponse, puis,
7° Avis motivé renvoyé au directeur des finances ;
8° Qui n’aura garde de se prononcer sans prendre l’avis de M. le directeur de l’intérieur;
9° Lequel demandera des renseignemens au sous-directeur de l’intérieur de Philippeville ;
10° Demande qui obligera celui-ci de recourir au commissaire civil de Constantine, le commissaire civil d’échanger encore une correspondance avec les agens financiers, et qui aboutira enfin
11° A une réponse motivée donnée par le commissaire civil au sous-directeur,
12° Lequel la transmettra à son supérieur immédiat le directeur de l’intérieur,
13° Qui pourra ainsi donner son avis au directeur des finances.
Il semble qu’après cette interminable série tout devrait être dit. On a déjà usé plus de temps et de papier que n’en mérite une dépense de 1,000 à 1,200 fr. Cependant ce n’est encore là que le début de l’affaire. Le directeur des finances et le directeur de l’intérieur peuvent différer d’opinion sur le fait en luimême, sur l’opportunité, sur vingt détails puérils, mais jugés importans, et alors nouvelles lettres, nouvelles complications, nouveaux avis, véritable avalanche de paperasserie, sous laquelle le fond de la question finit par se perdre et disparaître.
Mais supposons le cas le plus rare, celui où les deux fonctionnaires supérieurs se sont entendus. La construction est décidée, reste l’exécution ; alors :
là0 Lettre de M. le directeur des finances au directeur des travaux publics ;
15° Du directeur des travaux publics au chef du service des bàtiinens civils de la province pour faire établir les plans, devis, etc. ;
16° De celui-ci au chef des services de la ville ;
17° Du chef des services de la ville à un inspecteur qui dresse les devis,
18° Et les envoie à son chef,
19° Lequel voit, revoit, émet son avis, et adresse le tout au chef des services de la province,
20° Qui le transmet enfin à Alger avec ses observations personnelles.
Arrivée là, l’affaire a fait un second pas ; mais de nouvelles difficultés l’attendent. Une question de crédit la complique, et il devient nécessaire d’en saisir le conseil supérieur d’administration pour aviser à la demande du crédit. De là :
21° Lettre du directeur des travaux publics au gouverneur général pour demander l’intervention du conseil supérieur d’administration ;
22° Décision de M. le gouverneur général signifiée à M. le directeur général des affaires civiles ;
23° Transmission de celte décision à un conseiller chargé d’examiner l’affaire et de la rapporter devant le conseil supérieur ;
24° Délibération du conseil supérieur, qui , ayant quarante affaires du même genre à expédier dans une séance, ne trouve jamais le temps de s’occuper des grandes questions de crédit public, de colonisation, d’assainissement et autres ;
2a° Rédaction de la délibération ;
26° Envoi au ministre, qui épluche l’affaire, la fait éplucher par ses bureaux, et n’est jamais plus heureux que lorsqu’il constate l’absence d’un document quelconque, toujours indispensable, qui lui permettra de renvoyer le dossier pour qu’il soit soumis à une nouvelle instruction.
Dans ce cas, lequel se présente neuf fois sur dix, tout est à recommencer sur de nouvelles bases. Dans le cas contraire, circonstance fort rare, impossible même dès qu’il s’agit d’une affaire majeure, grâce à l’opposition acharnée que se font les bureaux de Paris et d’Alger ; dans le cas contraire, dis-je, il n’y a plus qu’à procéder à peu près de la manière suivante :
27° Réponse du ministre au gouverneur général ;
28° Notification du gouverneur général au directeur général des affaires civiles ;
29°, 30° et 31° Notification du directeur général des affaires civiles :
Au directeur de l’intérieur ,
Au directeur des finances ,
Et au directeur des travaux publics.
De même :
Notification du directeur de l’intérieur au sous-directeur de l’intérieur de Philippeville, qui la transmet au commissaire civil de Constantine.
Notification de M. le directeur des finances au chef des services financiers de la province, et par lui au chef des services de Constantine et au receveur de l’abattoir.
Enfin, notification du directeur des travaux publics au chef du service des bàtimens civils, lequel la fait passer du chef de service de Constantine à un architecte, et d’un architecte à un inspecteur.
Total général : quarante à quarante-cinq communications qui donnent lieu à près de cent cinquante enregistremens à l’arrivée et au départ, à. autant de notes, pièces justificatives, documens divers, et à plus de cent minutes ou copies de lettres qui passent par les mains d’environ trois cents employés de tous grades. Et cela, en supposant, bien entendu, ce qui n’arrive presque jamais, qu’il n’y a eu ni lettres de rappel, ni discussion contradictoire, ni perte de pièces; que l’affaire, en un mot, a suivi une marche régulière, marche inconnue encore dans les annales administratives de l’Algérie.
Tout compte fait, le travail sera achevé depuis longtemps en France, qu’à Alger son plan et ses devis n’en seront qu’aux premiers degrés de leur échelle bureaucratique.
De pareils détails n’ont pas besoin de commentaires. Une administration qui procède systématiquement d’une façon aussi absurde est une anomalie trop étrange, dans notre siècle de progrès et d’activité, pour qu’il n’y ait pas lieu d’en finir le plus tôt possible avec elle. L’Algérie, plus que la France encore, a besoin de célérité dans ses rouages, et de promptitude dans les décisions qui la touchent; et c’est surtout parce que son administration, bien loin de suivre le mouvement qui l’emportait, n’était occupée qu’à l’entraver et à l’étouffer, que nous en sommes venus aujourd’hui à ce point de découragement et d’inertie dont nous parlions avec douleur dans les premières pages de cet écrit.
Est-ce à dire qu’il faille briser tout à coup hommes et choses, et faire jaillir, séance tenante, d’une discussion parlementaire, tout un projet nouveau de réorganisation algérienne. Hélas ! nous devons nous défendre de cette pensée comme d’un crime; car il ne faut pas faire à nos hommes d’Etat l’injure de les croire capables d’héroïsme. Le temps n’est plus où une constitution se coulait comme un bronze, d’une seule pièce. A la place de ceux qui rayaient dans une nuit un passé de quatorze siècles, nous avons de petits géans aux grandes paroles, qui trouvent les siècles insufiisans pour les plus microscopiques réformes. Il faut donc se plier à ces conditions nouvelles, et ne demander aux pouvoirs du jour que ce qu’ils peuvent facilement donner. Il y a, d’ailleurs, dans la question algérienne, un obstacle spécial que rien ne s’y décide selon les lois de la hiérarchie. La responsabilité siège à Paris, mais l’autorité est ailleurs. Et l’on sait que l’illustre maréchal, qui s’arroge sans façon tous les droits ministériels, y compris le droit de tirer à vue sur nos finances, n’a jamais été très-endurant à l’égard des changemens qu’il n’avait pas luimême provoqués.
Nous devons donc, en administration surtout, ne toucher en rien à l’arche sainte, c’est-à-dire aux positions personnelles telles qu’elles ont été créées et mises au monde par les favoritismes combinés de Paris et d’Alger. La session prochaine fera à cet égard ce qu’elle pourra faire, et Dieu veuille qu’elle s’ouvre sous de meilleurs auspices que celle de l’an de calamité et de corruption 1847. Mais nous l’avons déjà dit, il est quelques modestes réformes, qui, acceptées dès aujourd’hui, et sans rien changer aux hommes et aux choses, auraient pour résultat immédiat de rendre possible toute solution administrative, en res-
treignant dans des bornes convenables le chiffre illimité de ses échelons.
Ainsi, en exécutant une ordonnance récente, qui transporte les chefs-lieux militaires dans l’intérieur du pays, en rendant aux maires de la zone civile toutes les attributions qui leur appartenaient, et que la direction de l’intérieur a confisqués à son profit, en créant immédiatement autant de conseils municipaux électifs qu’il y a de communes, et en investissant ces conseils de toute l’autorité qu’ils ont en France, on déchargeait par ce fait même le ministre, le conseil supérieur d’administration, le gouverneur général et tous les directeurs chefs de service, des deux tiers au moins des affaires courantes qui encombrent leurs cartons. La plupart de ces affaires sont du genre de celles dont nous avons donné le détail, c’est-à-dire d’intérêt local, et il est assez naturel de penser qu’en Afrique, comme en France, des conseils municipaux seraient bien plus intelligens de leurs propres besoins et bien meilleurs dispensateurs de leurs ressources que les agens obscurs d’un ministère de la guerre, dont la spécialité exclut nécessairement toute autre compétence.
Ainsi, en décidant sommairement, et les positions actuelles conservées, que chaque province correspondra directement avec les bureaux de Paris, on fait cesser pour Constantine et pour Mascara cette injuste inégalité administrative qui les rendait tributaires d’Alger, au grand préjudice de leurs intérêts locaux, et l’on diminue au moins de moitié les degrés hiérarchiques à suivre pour la conduite de affaires d’intérêt général, et dont la solution appartiendrait au ministre.
Je pourrais citer nombre d’autres modifications aussi utiles, aussi simples à obtenir, et dont l’adoption théorique produirait d’immenses bienfaits pour le pays. Mais je n’ai pas la prétention de les indiquer ici ; ce serait dépasser de beaucoup le cadre modeste que je me suis tracé, et j’aime mieux laisser aux convictions et au courage de la chambre, si ces deux mots ne sont point une fiction constitutionnelle, tout le courage d’initiative que réclament des questions aussi délicates.