GOSSELIN] ENCORE LE P. DE BONNÉCAMPS
faire que sur et d’après la demande que les puissances temporelles (les gouverneur et commandant) leur en feraient, pour ne pas paraître vouloir grossir leur petit clergé, ni retenir dans les deux îles plus de missionnaires que notre cour et le ministère ne voudront y en entretenir ; et cela, monseigneur, pour n’y pas retenir un plus grand nombre d’habitants qu'elles n’en peuvent comporter...!”
Le pape Clément XIII, usant de la plénitude de son pouvoir, venait d’ailleurs de lancer un bref revalidant les actes accomplis par nos deux missionnaires et nuls par défaut de juridiction, revalidant spécialement in radice les mariages contractés en leur présence. Il recommandait seulement au préfet de ne faire connaître ce bref que dans le cas d’une grave nécessité, afin sans doute de ne pas troubler inutilement les consciences
Que devinrent les PP. de Bonnécamps et Ardilliers après l’arrivée de MM. Becquet, préfet apostolique, et Paradis, vice-préfet, dans l’automne de 1767? Demeurèrent-ils encore quelque temps à Saint-Pierre et Miquelon ? Quels furent leurs principaux actes d'administration durant leur séjour aux îles? Autant de questions sur lesquelles nous n’avons aucun document pour jeter quelque lumière. Une lettre d’un missionnaire actuel des îles nous apprend que, lorsque les Anglais s’en emparèrent en 1778, ils en brûlèrent toutes les archives : “ Le premier acte officiel que nous ayons, dit-il, date de 1816.” °
Ce qui est certain, c'est que M. Becquet y était encore préfet apostolique en 1770. En 1784, après la reddition des îles à la France, c'était M. Paradis qui en était préfet, et il avait avec lui comme vice-préfet M. de Longueville. Mais il paraît que le nouveau préfet apostolique n'était guère à la hauteur de sa mission : M. de Villars écrivant à la propagande lui communiquait une lettre de M. Henri, chirurgien-major aux îles Saint-Pierre et Miquelon :
“ Nous avons, disait M. Henri, M. l’abbé Paradis, préfet apostolique, qui doit vous écrire, à ce qu'il m'a dit, pour vous demander un missionnaire. Cette colonie a grand besoin d’un homme ferme et qui ait de la tête ; il est temps qu’il nous vienne, car la religion s'affaiblit furieusement dans notre peuple; et si j'ose vous dire, la plupart n’en ont point. M. Paradis est un galant homme, sans talents pour être chef d’une colonie. C’est un bon ecclésiastique dans une communauté,”
M. de Villars ajoutait : “ Comme M. Henri est un homme de bon sens et honnête, et que son témoignage s'accorde avec celui de M. Becquet,
1 Archives du Vatican, Lettre du même au même, Paris, 15 juin 1767.
2 Jbid., Bref de Clément XIII, mars 1867.
3 Lettre de l’abbé CI. Folie à M£# Gagnon, île Saint-Pierre, 10 mai 1897.—On lit aussi dans une lettre de M. de Villars au card. Castelli, Paris, 9 nov. 1778: ‘‘ Nous venons d'apprendre que les Anglais se sont emparés depuis peu de ces deux îles, et qu’ils en ont transporté les habitants ailleurs, au nombre de 300 familles.” (Archives de la propagande.)
ancien préfet apostolique à Miquelon, j'ai cru devoir envoyer à Votre Eminence un extrait de sa lettre. Elle peut se rappeler mes craintes à ce sujet, et dont je lui fis part dans le temps, ex visu et auditu...!”
I] écrivait encore quelques semaines plus tard : “Je viens de recevoir une lettre de M. Paradis, préfet apostolique à Miquelon. Elle est tout à fait singulière et originale. La signature est ainsi: Paradis, sous le nom de Préfet apostolique.” Puis, citant un passage de la lettre : ‘ Votre Eminence comprend mieux que moi par ce détail combien l’on aurait besoin, dans ces îles éloignées, d’un préfet apostolique homme de tête et de mérite. La piété seule ne suffit pas...”
Quelques années plus tard, M. de Longueville était préfet apostolique aux îles Saint-Pierre et Miquelon.
Vers le même temps, en 1790, mourait le P. de Bonnécamps au château de l’amiral de Tronjoly,® près de Gourin, dans le Morbihan, en Bretagne. Voici l'extrait de son acte mortuaire, tel qu'il se trouve dans l’Inventaire des Archives départementales du Morbihan :
#29 mai 1790. Inhumation dans l’église Notre-Dame (de Gourin) de Vénérable Messire Joseph-Pierre de Bonnécamps, prêtre, ci-devant membre de la Société de Jésus, originaire de Vannes, décédé au château de Tron- Joly, à l’âge de 84 ans.{”
Le château de Tronjoly existe encore : il s'élève au nord-est de Gourin, à la porte même du village. C’est une grande maison confortable, entourée d’un beau parc arrosé d'eaux vives. On y conserve un vieux meuble qui à appartenu au savant jésuite, et quelques livres qui portent son nom : “l'abbé de Bonnécamps, prestre”.
Le propriétaire actuel du château, le comte de Lescouët,® maire de Grourin et membre du Conseil général du Morbihan, descend de l'amiral de Tronjoly : un de ses ancêtres, Jean-Baptiste Rouxel, seigneur de Lescouët, épousa le 19 octobre 1779 M°*° Anna-Jacquette L’Ollivier de Tronjoly, fille de l'amiral François-Jean-Baptiste L'Ollivier de Tronjoly et de Françoise-Guillemette de Quélen, d’une vieille famille bretonne dont est sorti M°' de Quélen, archevêque de Paris.
! Archives de la Propagande, Lettre de M. de Villars au cardinal Antonelli, Paris, 17 janvier 1785.
2 Jbid., Lettre du même au même, Paris, 7 février 1785.
# La Jeunesse de Bougainville et la Guerre de Sept Ans, par René de Kerallain, p. 97.
# Nous devons cet extrait à l’obligeance de M. de Kerallain, ainsi que la plupart des renseignements qui vont suivre.
5 Me de Lesrouët est une demoiselle de Carné, d’une des plus vieilles familles de Bretagne, à laquelle appartenait le comte de Carné, membre de l’Académie française.
[cosseLiN] ENCORE LE P. DE BONNÉCAMPS 117
D'après M. de Lescouët, le P. de Bonnécamps aurait été appelé à Tronjoly comme précepteur des enfants de l'amiral. Nous venons de voir qu'il y est décédé en 1790 à l’âge de 84 ans : il faut supposer qu'il y résidait depuis assez longtemps, car on n'aurait pu lui confier de pareilles fonctions dans son vieil âge. On peut done conjecturer vraisemblablement que son entrée au château remontait au moins à une vingtaine d'années, disons à l’époque (1768 ou 1769) où il fut probablement obligé de s'éloigner des îles Saint-Pierre et Miquelon, n’y ayant pas les pouvoirs authentiques nécessaires pour exercer le saint ministère où l'avait entraîné son zèle.
Mais comment et à quelle occasion fut-il rencontré alors par l'amiral de Tronjoly, qui lui donna si opportunément l'hospitalité? D'après certains documents aux archives de la Marine, l'amiral paraît avoir eu pour mission spéciale du gouvernement, à cette époque, de protéger les pêcheries françaises de Terreneuve. 11 stationnait donc évidemment lui-même aux îles Saint-Pierre et Miquelon, ou du moins il avait occasion d'y aller fréquemment. Sans en avoir la preuve, c'est lui peut-être qui, dans lintérêt spirituel des résidents français, y avait attiré son compatriote qu'il connaissait parfaitement, qui appartenait comme lui au diocèse de Vannes: et l’on comprend facilement qu'il lui ait offert un asile dans son château, lorsqu'il le vit obligé de rentrer en France. Nous savons par une lettre de l'abbé de l’Isle-Dieu que nous avons citée, “que c'était l'intention de la cour de faire repasser en France les deux jésuites des îles Saint-Pierre et Miquelon sous la juridiction de l’Ordinaire du lieu de leur naissance et de leur origine ”.
Le P. de Bonnécamps se chargea volontiers de l'éducation des enfants de l'amiral. 11 coula des jours heureux dans ce vieux château breton, au milieu de cette noble famille qui l'avait accueilli avec tant de bienveillance, dans la compagnie de ses livres, occupé à ses études et à ses travaux scientifiques qui avaient toujours fait le charme de sa vie.
Le château de Tronjoly était d’ailleurs le rendez-vous d'une société d'élite, que le père devait être heureux de rencontrer. [ y faisait sans doute lui-même bonne figure, car nous savons, par le témoignage de Bougainville, que sa conversation n'avait rien d’austère : elie était aimable et intéressante. Que de fois, sans doute, il eut occasion de rencontrer chez l'amiral d'anciens officiers français ou autres personnages qu’il avait connus au Canada! Il dut certainement y revoir Bougainville et s'entretenir avec lui des choses canadiennes : car le jeune et brillant officier avait épousé M'E de Montendre, dont le centre familial était au château de Kerdrého, à quelques lieues seulement de Gourin.
Le P. de Bonnécamps mourut avant les mauvais jours de la révolution française : il n’en connut pas du moins toutes les horreurs. Il s’éteignit tranquillement dans le château où il avait coulé des jours si heureux et si paisibles. Quatre ans plus tard ce château était fermé... Il ne fut rouvert qu’en 1830.
ses “e sut W:
Fi le TON sil