‹ Encore les Femmes (volume 2)Chapitre 10 sur 36 · EXERCICE DE LA CANNE ET DU LORGNON · texte numérisé non relu

EXERCICE DE LA CANNE ET DU LORGNON

L'homme sauvage porte une massue, le Huron son tomahawk, — l'homme des temps chevaleresques sa grande épée ou sa masse d'armes ; — puis on vient graduellement aux épées de parade et à la canne. — La cai^ne devrait être une arme capable, pendant que vous êtes robuste, de préserver vous et ceux à qui vous devez protection cojitre une agression ou un accident, et de vous appuyer lorsque vous êtes vieux, — Eh bien I non ; la canne est un bijou à tête ciselée ou garnie en or, en ivoire, en cornaline.

Je n'ai rien contre les belles armes, mais la canne à la mode n'est pas une canne, — c'est une badme de

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bois précieux qui se casse comme une porcelaine, et qui ne pourrait défendre sa précieuse poignée.

Vous ne porterez jamais une canne avec la grâce que met une femme qui a de la grâce à porter une ombrelle; d'ailleurs, eussiez-vous celte grâce, elle ne vous siérait pas, au contraire ; mais vous ne la cherchez pas : vous portez des cannes à la mode, et vous les portez comme la mode veut qu'on les porte. — Il y a quelque temps, on portait la pomme apposée sur les dents. Tous les hommes élégants de Paris et du reste du monde obéissent à ces commandements, comme, un jour de revue, quand on fait manœuvrer dans un vaste terrain de la troupe de ligne et de la garde nationale. Pour la pr^mièr^, au commî^Rdement (Je : « Porte? armes I » il n'y a qu'un bruit, il n'y a qu'un homme. Les troupes bourgeoises se suivent du plus près possible, souvent niôme de très-près, mais n'arrivent que bien rarement à l'eusemble.

£h bien! la mode commande : « La pomme de la canne devant les dents I » — D'un seul mouvement, tous les élégants de Paris portent la pomme de la canne (levant les dents ; le reste du monde suit ^vec plus ou moins de régularité. Tout à coup, la mpde reprend : -r- « Gs^pde à vous ! la canne dans la ppcbe I » — Et la jeunesse élégaute de Paris et du monde met la

canne et la main qui la porte dans la poche du paletot.

Un peu avant ou après, je n'affirme pas le moment, mais j'affirme le fait, la mode voulut que le bras s'enlaçât autour de la canne comme le pampre autour du thyrse, que la canne sortant sous raisselle, se dressât derrière eelui qui la portait, en forme d'éperon.

On fut trës4ongtemps à faire remarquer qu'ainsi plaeée, elle commettait de perpétuelles incivilités, et exposait les passants à des dangers sans cesse renais* sanls ; qu'elle renversait les chapeaux, crevait les yeux ; que c'étaient là des allures provocantes, bonnes tout au plus quand elle était tomahawk, masse d'armes, estocade ou dague; qu'à la rigueur, un bâton de houx, un rotin choisi, un jonc même, pouvaient se permettre ees façons de matamore eu de raffiné ; mais quand on est fragile, il faut être plus modeste, et se réciter de temps en temps le matin, à jeun, avant de sortir, la fable où Lafontaine raconte comment le pot de terre se brisa contre le pot de fer, comme une cruche qu'il était.

Parlerons-nous du « lorgnon ?» — C'était un accessoire obligé de l'air impertinent, « de l'air froid. »

Un jour la modea fait lin signe, et toute la jeunesse a pris « l'air froid, » — c'est-à-dire qu'il a été déclaré de bon goût âe ne laisser paraître par les mouvements

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de la physionomie, ni plaisir, ni peine, ni sensibilité, ni bienveillance, ni enthousiasme, ni intelUgence , ni politesse. Cette mode, facile à suivre pour le plus grand nombre, a eu et a encore un succès très-grand. Cela complète pour les élégants Timitation déjà avancée des figures de cire de la montre des coiffeurs : teint blanc et rose, tête creuse, raies correctes entre des cheveux frisés, bouche rose. — Il ne manquait que « Tair froid, » qu'elles ont au plus haut degré. — L'air froid étant adopté, c'est complet, c'est à s'y tromper; il ne reste plus rien à leur prendre, — que leur place.

Pour le lorgnon, la mode a fait un signe, — et a dit: « Il sera élégant d'être infirme. »

Et on a adopté la plus triste des infirmités, la cécité à un certain degré. — Certes, c'est aussi étrange que s'il était à la mode de se teindre les cheveux en blanc y (ah! pardon, c'a été à la mode], de se faire arracher des dents blanches pour s'en faire mettre des noires, de se faire arracher les cheveux pour ôtre.chauve — (ça peut venir I),

Mais le lorgnon, c'était si commode:— • on voulait nvoir l'air impertinent, mais on avait des habitudes

efféminées, mais on avait perdu les traditions chevaleresques, mais on avait remplacé la rapière par la petite badine à la tête de cornaline; on pouvait être embarrassé parfois et de son regard et de celui d*un autre.

Au moyen du lorgnon, on s'est fait un regard postiche, un regard qui ne cligne pas sous un regard justement irrité.

Parlons encore de la mode, puisque les hommes dits élégants lui obéissent comme les femmes.

Je comprends, à la rigueur, l'absolutisme, — de la mode bien entendu,— dans des circonstances comme celles-ci : Marie-Antoinette, reine par le rang et par la beauté, imaginait, quand elle iramillait avec mademoiselle Bertin, des parures qui ne tardaient pas à être fort imitées.

En effet, il y a un double charme à penser qu'une femme doit une partie de sa beauté à des ornements extérieurs, et qu'on va s'approprier ses ornements.

On comprend la mode de la « couleur des cheveux de la reine. » C'était une très-jolie idée du comte d'Artois. — Disons, entre parenthèses, que les courtisans, avec la dignité qui les distingue, imaginèrent, par-

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tant de là., la couleur « caca dauphin, >» qui fut égale- . ment fort à la mode. •— Même lorsque la reine se trompait, on pouvait se tromper avec elle. Elle imagina un jour de porter des plumes si hautes, que le roi en prit du souci et déclara plusieurs fois qu'il trouvait cette mode exagérée et ridicule. Un soir, à La Comédie-Italienne, Arlequin entra sur la scène portant, à la place delà qucuo de lapin traditionnelle qui orpc son bonnet gris, une plume tellement gigantesque, qu'il fyt arrêté par la porte et ne put entrer qu'après plusieurs essais et après avoir imaginé de se ployer en deux/

Il fut question de le mettre au For-l'Évôque, mais le roi défendit qu'on lui fît aucune peine, et Ton crut même que cette plaisanterie, qui abaissa les plumes » n'avait été faite que par son ordre.

On comprend qu'une femme très-belle, qu'un homme très-illustre, trouvent un certain nombre de femmes et d'hommes qui imitent leur costume, les unes pour s'emparer d'une partie de sa beauté, les autres pour manifester qu'ils s'associent à ses idées. De même , lorsque des artistes comme plusieurs de nos peintres, .de nos sculpteurs, très-peu d'acteurs, trouvent et imaginent de beaux costumes, que l'on s*en rapporte à ces iiomme» qui passent leur vie dans létuito et la reohei*-

ehe du heau, •— rien de mieux ; mais que l'on permette de promulguer les lois despotiques de la mode à des couturières avides ou à des bossues hypocrites, c'est à quoi je ne puis m*accoutumer.

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