‹ Encore les Femmes (volume 2)Chapitre 9 sur 36 · I^E PAS FAIRE PEUR, ÊTRE A FAIRE PEUR · texte numérisé non relu

I^E PAS FAIRE PEUR, ÊTRE A FAIRE PEUR

Si à cette question : Je suis à faire peur; une femme ne répondait pas : « Vous êtes divinement mise; » et un homme : « Je ne vous ai jamais vue

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plus jolie, » ce serait manquer de politesâe. En effet, par cette phrase on demande à la femme uii compliment sur sa toilette, à Thomme uti compliment sur sa figure. A chacun selon sa capacité.

n'avoir fÀS vm ROBE ou UN CHAI^EAU A SE METTRE.

n y a des maris qui répondent sottement à ces paroles : « Je n*ai pas une robe, pas un chapeau h n^e mettre, » par une énumération des jupes et des cha« peaux variés qu'ils connaissent à leur femme. C'est qu'ils n'ont pas compris la phrase. «Je n'ai paë une robe, pas uîi chapeau â me mettre, t veut dire qull se présente Uûe occasion ou uii prétexte d'avoir liûe robe neuve ou un nouveau chapeau, et qu*on n*ett a pas profité : un changement de saison, une fête, tin mariage, un deuil, une représentation extraordinaire, une course de chevaux, une étoffe nùuvellement ar* rivée de Lyon, une trës-helle robe ou un frais chapeau arborés par Une amie.

îl fait si froid qu'il faut bien acheter un robe de velours, — qui commencera au-dessdus des épaules.

Il fait ël chaud et le soleil est si ardent, qu'il faut bien acheter lin chapeau de paille dltâlië,— qiii Côtn-^ meneera derrière la tête et ne garantira absolument rien.

€ Je n-'ai pas une robe, je n'ai pas un chapeau \ me mettre, » veut dire: «Il y a longtemps que je D*ai acheté une robe neuve, un chapeau neuf. »

Votre femme aurait cent cinquante robes et cent cinquante chapeaux, il ne faudrait pas penser à tirer de là une objection : elle ne serait pas admise, et, de plus, ce n'est pas à ce qu'on vous dit que vous répondriez.

Ce n*est pas seulement pour avoir des robes et des chapeaux qu'on en achète. Il y a dans l'action d'acheter un plaisir particulier pour les femmes. La femme qui achète a par cet acte môme un moment de domination.

Une douzaine de femmes sont arrêtées devant les vitres d'un riche magasin d'étoffes. La femme qui entre triomphe d'elles toutes. Ce que les autres regardent, contemplent, admirent, envient, elle veut le prendre, l'avoir à elle, l'emporter, Y acheter surtout.

Les femmes font peu d'affaires et manient peu d'argent; elles sont sous ce rapport, pour la plupart, soumises à leurs maris. C'est « monsieur » qui paye les fournisseurs, les loyers, les gens; c'est lui qui reçoit l'argent et donne les quittances, etc.

ENCORE LES FEHUES. 101

La femme qui entre dans un magasin va acheter elle-même, payer elle-même ; si on envoie la note chez elle, c'est elle que l'on demandera, c'est en son nom qu'elle est faite.

Un côté moins puéril est celui-ci :. — « Cette femme entre là et va y acheter probablement ce que je désire. Son mari lui donne donc beaucoup d'argent? Son mari est donc bien riche? On l'a donc trouvée plus belle que moi? Est-ce qu'elle est plus belle que moi? »

nfaut s'arrêter quelques instants devant ces trébuchets, ces souricières tendues chaque matin sous le nom de magasins de nouveautés. Il faut voir la démarche, l'attitude et les yeux de la femme qui entre dans le magasin en dérangeant pour passer celles qui regardent aux vitres ; elle a l'air de ne pas les apercevoir; elle marche droit, c'est à elles à se déranger. Il faut voir aussi le regard des femmes dérangées : ce regard qui suit la femme qui entre, commence triste et finit dédaigneux. — Le dédain est un masque qu'on met sur lar tristesse.

La femme qui achète domine dans le magasin; elle ordonne, elle se sent obéie, non à cause de sa beauté^ elle est un peu blasée sur ce plaisir-là, mais à cause de son argent; c'est un triomphe d'homme.

Beaucoup, par décorum, n'emportent pas dans leur

4C2 ENCOHB LES FEMMES.

voiture ce qu'elles ont acheté; c'est un sacrifice assez dur à une convention. Si on a un grand nom, ou un nom illustre, ou un nom célèbre ; si on demeure dans un certain quartier, on donne son adresse de façon à être entendue ; après avoir battu les femmes qui regardaient aux Vitres, on bat celles qui sont entrées comme vous, on est victorieuse des victorieuses. Cependant, si on a une voiture & soi, si la livrée est belle, si les panneaux sont armoriés, on peut & la question du commis : « On portera chez madame? » répondre, sans trop se compromettre : « Non, j*ai ma voiture. »

La femme qui rentre chez elle après avoir acheté se sent du plaisir vis-à-vis de sa femme de chambre, vis à vis de sa portière.

En effet, un homme ne tient pas à battre tous les hommes ; il en est beaucoup qui ne peuvent jamais sô rencontrer sur son chemin; il n*est pas en rivalité avec le portier ni avec son valet de chambre.

Mais la femme sait et sent qu'il n^y a d*ëgalité réelle entre les femmes que celle de la beauté*. Une Jolie femme 4e chambré est une femme, et vaut la peine qu'on lui fasse sentir sa supériorité et qu*on se la fasse sentir à soi-même.

Elf QOHH LES FEMMES. 103

Les femmes bien élevées ne se servent jamais , à l'égard des autres femmes, de phrases mal sonnantes» Comme les sauvages, elles lancent des flèches élégantes, empennées des plumes de pourpre, d'azur et d'émeraudes» dont la pointe est empoisonnée.

Elles se servent de compliments vénéneux*

Une femme bien faite^ c*est une femme qui a deâ marques de petite vérole, ou les cheveux rares et mal [jlaûlés, ou une bouche trop grande; en un mot, une femnie bien faite est une femme dont on nie la figure.

Une belle personne, c'est une femme qui n'est plus très-jeune, qui a la taille un peu épaisse» qui manque d'élégance, et qui a une grosse gorge placée trop haut.

Si l'on veut pousser cette injure à sa dernière limite et la rendre l'équivalent de grofl^e femme commune, on dit : Elle a une belle santé. Mais cela ne se dit que rarement; c'est un peu trop violent pour être tout à fait de bonne compagnie.

Une femme d'esprit, une femme très-aimable^ c'est une femme qui n'est ni jolie ni bien faite..

Une bonne pers(mn$i cela veut dlfB laide et bétOi

Une excellente personne est un gros mot que je ne traduirai pas ici.

C'est une ineonséquenee. On répond € c'est une inconséquence » à une accusation grave portée contre une autre femme. Cela a un triple effet excellent : 1° on parait indulgente; 2® on accepte comme vraie Taccusation portée et on ne la nie pas; 3^ cela excite l'accusateur à appuyer un peu pour justifier la sévérité de son jugement.

En effet, supposons que M. G... dise de madame C... qu'elle est fort compromise avec H. B... — Madame D..., amie de madame C..., pourrait répondre : «Mais elle le connaît à peine; il ne va pas chez elle... C'est une calomnie ! »

Au lieu de cela, elle dit : — < Mon Dieu ! qu'on est méchant ! je n'en crois pas un mot ; je suis sûre qu'il n'y a que des inconséquences. :»

M. 6... réplique :

« Vous êtes bien bonne d'appeler cfela < des inconséquences! » Moi j'appelle cela... (un gros mot au choix).

Résultat de cette parade qu'on a eu l'air de faire contre le coup porté à une autre femme.

SNGORB LES FEMMES. 103

Cest ce qui arriverait si on parait mollement avec un sabre le coup qu'un autre sabre adresserait à un adversaire : le patient recevrait les deux armes sur la tête; seulement son ennemi un peu irrité donnerait un second coup.

Total, trois coups de sabre.

Vous ne fUe comprenez pas, cela veut dire : Vous me comprenez trop bien, et vous ne voulez pas croire aux mensonges que j'avais espéré vous faire accepter.

Un homme sans conséquence , c'est un homme auquel on fait faire pour rien tout ce qu'un autre ne ferait que pour tout.

Il est bon de dire aux femmes, «- s*il en est quelqu'une qui ne le sache pas, — qu'il n'y a pas d'homme qui soit à ses propres yeux « un homme sans conséquence. »

Donc, l'homme dont vous usez et abusez sous prétexte que vous l'avez déclaré « sans conséquence » n'a pas accepté la convention que vous lui imposeriez les corvées, les ennuis, les sacrifices même, et que vous

106 EfVCORË LES FEMMES.

ne lai devriez rien pour cela; qn*ll ferait leJ corvées pour ramoûf des cofrées, ^u'U ëôbiraU les ennuis pour le thtrtaé des ennuis^ c[n*il ferait au Iiesoin les sacrifices parce ^n'il aimerait h se sacrifier.

Cet homme espère parfaitement être payé, croit étro payé, et se trouve indigneffient volé quand son espérance est trompée.

Dans cette situation, vous prétendez qu'on vous donné pôiir rieïi ee que vous achetez à crédit aveo Tintention de ne pas le payer. C'est , il me semble , une nuatîca âsse^ tranchée. Les coquettes appellent « rester honnêtes » ne pas payer comptant, mais faire des billets et renier leur signature lorsqu'en vient Té-. chéance.

ou L'ON EXPLIQUE COMMENT LES PIERREJIIES VONT REDEVENIR DES PIERRES

HISTOIRE DU PROFESSEUR HENRT WALSTCIN

Le quinzième jour du mois d*août le professeur flenry Walstein sortit un peu avant le jour et se dirigea vers les portes de la ville de Zweibrûcken pour gagner un certain point de la rivière où il savait devoir trouver des vergiss-mein-ntcht^iolie petite fleur bleue très-aimée des Allemands, et dont le nom veut dire : « Ne m'oubliez pas. »

Le quinzième jour d'août est la fôte de Marie, et le professeur Henry avait deux Marie à fêter, sa sœur et sa fiancée.

Les deux Marie étaient cousines et avaient été élevées ensemble. — Jusque-là elles avaient marché côte à côte dans le même sentier ; — mais elles allaient

bientôt être séparées, — toutes deux allaient se marier. —Marie, la sœur de Henry, que Ton appelait Marie^ Anne, pour là distinguer de sa cousine, allait épouse( le comte Maximilien d'Eisenach ; tandis que Marie, devenant la femme de Henry, restait dans la maison.

Toutes les deux avaient Thabitude de s'habiller dé la même façon, — et Henry voulait que ce jour-là, le jour de leur fête commune, elles eussent chacune un bouquet de roses et une couronne de vergiss-meinnioht.

Quand il eut fait sa récolte, il rentra en ville et chez lui, et prépara deux corbeilles semblables d'un osier fin admirablement tressé; — il emplit les deux corbeilles de boutons de roses et de fleurs bleues, — et les fit porter aux deux Marie, -=- avec un billet à sa sœur, dans lequel il expliquait soti désir : -^Mes chères Marie, disait-il, c'est peut-être la dernière fois qoe vous aurez des parures semblables.— Marie-Anme, qui va vivre à Munich et dans le monde, fie nous viendra voir que de temps en temps. — Mettez tout le jour un bouton de rose dans vos cheveux et un à votre ceinture, et réservez pour le soir les coufonnfes de vergiss-mein-nicht. — Nous garderoni«è la nftaison là couroûne desséchée de Marie- Anne.

bans la corbeille de Marie, il avait csiché des vers

sNCOBfi LES FEMMES. if]

qa*il avait faits pendant la nuit, et dont vous vous con« tenterez bien de connaître les derniers ^ les seuls que je me rappelle :

0 chère ûevff ! Je t'aîmè. -^ Ta eordtle,

Aux tristes jours doublement assombris Et par Tabsence et par les brouillards gris, De mes soleils obscurcis me console ; Car je retrouve en tes pétales bleus L'Iaur dtt ciel et Tazur de ses yeux.

Puis, quand vint Theure du déjeuner il descendit ati jardin.

Le couvert était mis sous la tonnelle de chèvre^ feuille; mais les jeunes filles n'étaient pas encore descendues. Les vieux parents avaient Thabitudd de ûi^ jeûner dans leur chambre.

Enfin, Marie et Marie-Anne parurent. -^Henry leu^ exprima à toutes deux ses sentiments, ses espérances et ses voeux.

Elles n'avaient ni Tune ni l'autre de roses i la cein^ ture ni dans les cheveux.

Henry s'en aperçut et dit :

— N'avez-vous pas reçu mes corbeilles cfe malin f

—Oui, certes, dit Marie-Anne d'un air distrait, — tOA bouquet de fête.

—Des roses et des vergiss-mein-nicht, — dit Marie en rougissant de la préoccupation qui le lui avait fait oublier.

— Et le billet adressé à Marie-Anne?

—Ah! c'est vrai,— il y avait un billet, — dit la sœur de Henry; — il est encore dans ma poche. Nous ne l'avons pas lu. — Le voici. '

Et Marie-Anne lut le billet à haute voix. Puis elle dit : — Mille pardons, cher frère.

Marie s'était échappée et revint avec quatre boutons de rose. — Elle en avait déjà placé un dans ses cheveux et un autre à sa ceinture; — elle plaça elle-même les deux autres à la ceinture et dans les cheveux de Marie-Anne.— Mon bon Henry, dit celle-ci, il faut que je te dise la cause de notre oubli. — Le comte d'Eisenach m'a envoyé ce matin un collier, des boucles d'oreilles et des épingles à cheveux en turquoises.

Et, tout en déjeunant, elle continua : Tu sais comme sont les Qlles, nous avons examiné, retourné, admiré ces bijoux jusqu'à ce qu'on vînt nous avertir que le déjeuner était servi. — Mais, sois tranquille, les fleurs ont leur prix, — et ton modeste présent ne nous trouve pas ingrates.

— Comment, modeste présent! s'écria Henry. —Et

OÙ vois-tu que les fleurs soient un modeste présent? — Mais c'est ce qu'il y a de plus beau, de plus splendide» de plus riche au monde. Les Grecs les appelaient « la fête de la vue. »

—Oh! cher professeur, dit Marie-Anne,— tu n'as pas besoin des leçons des Grecs pour nous faire aimer les fleurs.

Mais cependant il ne faut pas être injuste pour les autres belles choses. — Regarde.

Et elle tira de sa poche un écrin qu'elle ouvrit et dans lequel brillaient le collier, les pendants d'oreilles et les épingles à cheveux.

Henry regarda Marie; il vit les yeux de la jeune fille fixés sur les bijoux,— Mais elle s'aperçut qu'il la regardait ; alors, elle prit la rose de sa ceinture et la posa sur ses lèvres.

—Ah! parbleu, s'écria Henry, — l'artiste qui a monté ces pierres était un homme passablement raisonnable ; — il a précisément cherché à imiter les vergiss-mein-nicht dont je vous ai cueilli ce matin de pleines corbeilles.

Mais comme il a dû reconnaître Tinfériorité de son ouvrage!

Les petits diamants qu'il a mis aux cœurs des fleurs bleues ne sont joas aussi harmonieux que le sont dans

lU EKCpIiE l^^S FëUMESL

la ns^tni^ \^nn ét^minea j wpes, et 1^ pouleur fyw(& da l'or ae p6^t ge cflmpf^rer au vert yii et vigoureux des tige? rt d» faHiUfls 4e Ja pl§nt(f. pt puis p'est roide, c'est lourd, c'est inerte,— tandis que la {[eurestvi* vftplp.TT-.Uqrf^vre n'§ pas osé içpiter la flqur légèreiq^pti H^i^ (Ip l^<^s^ ^^ inondent où elle s'épapouif.

—Eh quoil dit Marie-Anne, tu ne trouve^ pas C0 ci^^eau çhs^ffRfiptT

— Oui, mais très-au-d^ssoys du mien.

— Lç tieq, dit H viQ, est plus cher à «iqu ccBflr que I9 ^erftiçBt les plus gros diam^qts.

—Ah! quel malheur! — Chère Marip, yoilè^ que tOi Q'as pft$ réPQndu ce qu*|l fallait yépqndre.

Tu crois qup je v^is te savoir beaupqiip de gré do ce que ta tendresse estime plus i^ne bagatelle venant de moi qu'un trésor venant d'un autre?

Je puis ^tre cQQtep^ de ton cœur, ma belje Qancée, ii)s^s je ne \^ suis m de ton goût ni de ton jugement

A part \^ considération qu^ )es djan^ants et les turquoise^ coûtent plu^ cl^er qqe mes petites flevirsbleueSi

— l'avantage demeure incontestablement k celles-ci. fit ipes rpses çiORç, — avec leur epivy apte Qdepr,

— leur âme !

SaiHW ce que c'pst qpg le diamant? rr Pouf pous loutres «}t|m|stes, ç*est di; f ar^pnei, du qhartiQn cris*

EKCORE LBS FBHIIBS. 115

toUifié; rr le^ turquoises sont des ossements fossiles.

La pbimie, ??- la scieaee, qui s^p^le un chat un chat, rr enlève aux pienres dites précieuses leurs noms sonores, et leur en donne qui expriment les combinaisons auxquelles elles sont dues.

Le rubis est de Falumine.

L-émeraude» silicate de glucyne et d'alumine, coloré par Toxyde de chrome.

La turquoise, phosphate alumineux, coloré par Toxyde de cpivro.

L'algue-marine est la même substance que l'émerande, mais colorée par de Toxyde de fer au lieu de l'être par de l'oxyde de phrâme, etc.

le pomprenais, au besoin, le culte que les anciens avaient pour les pierreries, quand ils leur attribuaient des facultés merveilleuses, ?-? lorsqu'ils croyaient que le vin bu dans une coupe d'améthyste n'ei^ivrait jamais; -rTopale conciliait.à son possesseur la bienveillance, universelle, — l-émeraude sauvegardait la vertu des femmes, -r? le diamant vous préservait de tout venin, etc.

Mais |[^i}jourd'hui qu'on ne croit plus à tout cela, — les roses dû rosier qu'on a cultivé, —du rosier qui semble nous les donner chaque "printemps, avec leur parfum, —ne sQaNUi^si pas plus cheirmantes que le

rubis sans âme cueilli dans la boutique du lapidaire?

Henry s'arrêta,— carie comte Maximilien entrait, —et, d'ailleurs, il s'aperceVait que les deux jeunes filles écoutaient la plaidoirie contre les pierres d'un air distrait, —qu'elles subissaient la pbilippique comitie on subit une averse.

Maximilien d'Eisenach avait la physionomie sèche et peu agréable; —il était plus âgé de vingt ans que Marie-Anne, et jusque-là, si elle l'avait accepté pour époux, c'avait été avec quelque froideur qu'elle avait reçu ses hommages.

Mais elle l'accueillit avec un visage rayonnant; certes, il se put croire aimé ce jour-là, surtout quand, dans la suite de la conversation, elle l'appela Max, par une abréviation familière et amicale de son nom.

Henry la regarda avec un étonnement douloureux ; mais lorsqu'il crut voir que Marie elle-même semblait pour lui plus bienveillante que de coutume^ il se retira dans sa chambre, où il fit des épigrammes contre les femmes et contre les diamants.— En voici une :

L'histoire ment beaucoup, —et ses sanglauts trophées, Ses crimes impunis, n'ont rien de gracieux. Mais pour lire du vrai, du vrai pas ennuyeux, Parlez-moi de romuis et de contes de fées! Celui qui met Gygès, son anneau merveilleux,

Aa nombre des récits faux et des contes bleus,

Je le sais maintenant, — et se trompe et diyague;

Des exemples fréquents on dessillé mes yeux.

Si vous êtes méchant, stupide, laid et vieux.

Mettez à votre index, un beau soir, une bague

Avec un diamant valant deux mille écus.

Tant qu'en la main fermée on gardera la pierre.

On est laid, bête et vieux ; — mais tournez-la dessus,

Le diamant parait et de ses feux éclaire

Vos charmes ignorés, vos modestes vertus.

Vous étiez bête et laid, mais vous ne Têtes plus !

Dites n'importe quoi, les femmes applaudissent.

Et, sous votre œil vainqueur, s'émeuvent et frémissent*

D'autre part, soyez beau, brave, rempli d'esprit ; '

Si vous youlez parfois devenir invisible,

La recette en est simple et surtout infaillible :

Mettez sur votre tête un vieux chapeau meurtri,

Chauve, rougi, cassé, — vous pourrez dans la rue.

Circuler sans qu'aucun vous voie et vous salue.

Ck)mme il recopiait son épigramme, on frappa deux petits coups discrets à la porte de sa chambre, et Marie-Anne y entra.

« Mon cher Henry, dit-elle, que penserais-tu si tu apprenais qu'un parent de notre chère Marie lui a envoyé un bouquet de géraniums, et exige qu'elle les mette dans ses cheveux ce soir? v *

—> Non-seulement je penserais, mais je dirais tout

hautque Marie, ma fiancée, n'est plus à Ah! je

comprends, tu as raison ; — il faut que le frère s'ef*

lia ENCORE LES F|SMHES«

face devant le ti^ncd ; --« tu ne mettras pas ce smx ma ^ couronne de vergiss-mein-nicht; te§ cheveux appar-^ tiennent aux diainants et aux turquoises de monsieur le comte d*Eisenacb. ~ G'est vraif c'est juste, mais c'est triste. — Je ne songeais qu*au bonheur qui entre dans cette maison, et point à celui qui en sort. Le bonheur qui sort est un bonheur certain et éprouvé. Que sera celui qui entre?

— Es-tu fou, Henry? — Ne connais-tu pas Marie comme tu me connais mpi-mêm^7 Vais qu'as-tq aujourd'hui?

—'Rien,

— C*est*à-diFe quelque chose que tu ne veux pas dire.

— Tiens, voici quelques vers que je viens de faire* Marie-Aqiiç lu^ les vers et 4it ep SQunant :

— Ahl c'est encore Taffaire 4çs turquojses!

— Eh bien ! oui, — je maudis ces sottes pierres,-^ elles sqnt cause qwe j'^i ét^ piécQBlent çlç Ittarie, et peut-être ijuu^te poqr yqh^ 4pu?. ~. J'ai tort» — yous êtes m^ ftites, cçs babioles bfiUw^ perçut ton-? jours un hameçon pour vos ço^qr?, -^ Vous ne saurez jamaiç apprécier ce qqî est vrf^meflt teWi vr^irpent graiid.- Vous..,

•r-qrois-tu être plus juste maintenwt?

—Dis-moi la vérité. — Crois-tu que Marie ait été

aussi heureuse de mes fleurs bleues, qu'elle Faurait

été si je lu j wvm envoyé ^en placer- la plate imitation

eu pierrep àq çoulm que fa envoyée le comte d*Eiae^

MARIE-ANNB.

Il faut songer à la nouveauté de ces. pierreries, pour nous qui avons toujours vécu au milieu des fleurs; aux paroles et aux impressions des autres femmes qui parlent sans cesse et avec envie et avec admiration des beaux bijoux et des pierres précieuses,

flENRY.

Cependant, voici ce que le comte d'Eisenach et moi avons fait, — Il ^ dft à son valet de chambre ; — Dites au joaillier de m'appprter quelques colliers, le joaillier est venu, a ouvert ses écrins, et le comte en a choisi un qu'il t'a envoyé. —Moi, j'ai cherché pendant quatre jours^ n^es fleurs bleues au bord de la rivière, et ce matin, avant le jour, je suis allé les cueillir; — il me semble que, comme marque de tendresse, son bouquet ne vaut pas le mien :.— c'est donc la valeur en argent qui lui donne l'avantage.- Eh bieni c'est un sentiment bas que je suis triste de vous voir à tous deux

MÂRIE-ANNE.

On m'appelle. —Cause avec Marie ce soir. — Elle t'aime;— tu lui persuaderas tout ce que tu voudras. —Mais ne t'amuse pas h lui prouver quelque chose, — c'est inutile; — et surtout, ne gâte pas le bonheur de quatre personnes par ta mine renfrognée.

Marie-Anne embrassa son frère et descendit. — Le soir, il sembla à Henry que Marie, charmante avec sa couronne de myosotis, jetait parfois un regard triste et oblique sur les bijoux de Marie-Anne. ''

Il lui sembla qu'elle accueillait froidement ses éloges sur sa beauté et siïr sa coiffure.

On parla de l'avenir. Marie dit: k Tu ne me verras pas souvent à la ville, Marie-Anne ; mais tu causeras une grande joie ici, quand tu y viendras. »

n sembla à Henry que cela voulait dire-: « Moi qui n'ai pas de diamants, moi qui vais vivre dans une ti'isle simplicité, etc. »

Il se retira de bonne heure. — Seul dans sa chambre, il resta longtemps accoudé sur une table, et la télé dans les deux mains, entre lesquelles coulèrent quelques larmes ; — puis il se leva, marcha convulsivement, —se rassit, et dit : « C'est décidé. » Il écrivit : « Je m'étais trompé ; la femme est un oiseau qui ne

vit que dans les cages d'or. — Je pars ; je vais chercher une occasion de devenir riche.— Si Marie veut m*attendre, j'apporterai à ses pieds quelque jour le fruit de mes travaux.

» Si elle n'a pas foi dans l'avenir» je lui pardonne d'avance... de ne pas m'attendre.

» J'embrasse nos deux chères Marie, qui n'ont guère été à moi aujourd'hui,— je les charge de consoler mes parents qui, du reste, sont accoutumés à mes absences. Adieu. »

Puis il remplit une valise de tout ce qui lui était nécessaire pour le voyage, — puis il écouta, — la maison était devenue silencieuse.

— Dans une heure, dit-il, je partirai ; je reviendrai avec des diamants pour Marie, ou je ne reviendrai jamais.

On frappa à la porte, —il se troubla, —poussa la valise du pied, —et ouvrit.

C'étaient les deux Marie.— Tout le monde dormait; —Marie- Anne s'était coiffée avec les vergiss-mein-nicht, et toutes deux encore une fois semblables, — toutes deux ensemble venaient souhaiter leur fête à Henry, dont la tristesse ne leur avait pas échappé. — Leurs regards ne tardèrent pas à découvrir un dérangement insolite dans la chambre. — Qu'est ceci?

13a ENCORE LES FEMMES. ,

ilt Marie^Aûne. Pourquoi cette valise? Où vas-tu?

-^0 Marie-Anne, Marie-Anne 1 s'écria Marie en fondant en larmes, -^ tiens, lis cetf;e lettre... Voilà ce qu*il nous laissait. Il partait, il nous abandon^ Bait.

On gronda convenablement Henry. •—On pleura, on s*embrassa.— Les deux filles ouvrirent la valise et remirent tout en place*

On *se sépara fort tard. Marie-Anne dit : <^Que Ha* rie ait demain les yeux rouges et battus, cela ne regarde que toi, tu ne pourras t*en prendre à personne; mais moi Je dois compte de « mes beaux yeux » à Maximilien. — Viens nous coucher, Marie, -=- et laissons Henry & ses remords.

Un mois après, —le môme jour, — au même autei, on bénit Tunion de Marie-Anne avec Maximilien d'Eisenach, — et de Marie avec Henry Walstein.

Le comte d'Eisenach avait fait faire présent à Marie, par Marie-Anne devenue sa femme, d'un écrin pareil au sien. ~ Mais Marie n'avait pas oublié le chagrin d'Henry, et elle ne se parait pas des bijoux.

Un jour, cependant, Henry rentra à Timproviste, ^ et il trouva Marie debout devant une glace : — le collier, les pendants d'oreilles et les épingles & cheveux en diamants et turquoises lui composaient

ENGOUE LES FEMMESt toa

une parure qu'elle coBtemplait avec pomplaiaaiice.

Elle était si bien absorbée par' Vadmiration qu'elle n'entendit pas $on mari, lequel du reste demeura immobile, la regarda un instant, pui9 se relira sana bruit dans squ cabinet.

Là il se tint à lui-même le discours suivant :

fi* On a dit quelquefois la vérité aux rois, — il est juste de dire qu'il ^e l'ont pas écoutée, et quUIs ont, en général, joué 4es mauvais tours ^ ceux qui la leur avaient dite ; — cependant il se trouve de temps en temps des gens pour }a leur dire encore.

On dit de tenips en temps la vérité aux femmes ; U est vrai qu'elles trouv^ut cela grossier. •*- |Aais enfin W la leur dit

Je n'ai pas .d*opinion bieQ arrêtée sur les rois, attendu que je n'en ai jamais vu, mais il me semble qu'ils doivent ètfe des ennemis asses incommodes.

Je sais que j'ai grand'p^ur de la mauvaise humeur ^es femmes.

Eh bieu, je vais faire quelque chose de plus hardi sans doute, puisque c'est plus rare, — je vais me dire la vérité à moi-même.

Je suis un ipjuste et un SQt animal.

Je suis un. tyran et un niais.

Je suis un loup qui exige qu'une ^mésange mange

du mouton, et lui reproche amèrement de préférer le séneçon et le chënevis.

Entre les hommes nourris de la moelle des lions, c'est-à-dire de la lecture des grands poètes de tous les pays et de tous les temps, — ayant vu les beaux tableaux et les belles statues, savants en histoire naturelle, — il y en a quelques-uns qui, comme moi, préfèrent les roses aux rubis, — la rosée aux diamants, — • les violettes aux améthystes, —la giroflée des murailles aux topazes.

Le nombre en effet est restreint de ceux que le souverain créateur convie aux fôtes de la nature, — de ceux auxquels il donne la connaissance du beau.

Et je veux qu'une femme dont l'instruction a été négligée, — à laquelle, depuis qu'elle a atteint l'âge de quinze ans, on n'a jamais dit que des sottises, — qui voit les autres femmes avoir un culte religieux pour les pierres ; je veux qu'elle ait pour ces mêmes pierreries, pour ces joujoux coûteux, un dédain, je ne dirai pas de poète ou de philosophe, — car on a tu des poètes et des philosophes ne dire du mal des grandeurs et des richesses que pour les acheter du prix de leurs inveclives, — mais un dédain de chimiste qui pé* nètre dans le grand atelier de la nature, au milieu de ses lentes et sublimes opérations. Je suis un méchant

et un insensé. -- Il faut donner du sénegon à ma jolie mésange. N'ai-je pas d*ailleurs mes joujoux coûteux, ces livres rares, — ces Elzevirs, — par exemple? — Ne puis-je lire Ovide dans un volume de deux francs aussi bien que dans cet exemplaire qui en vaut cent?

Il faut sacrifier mes joujoux — et conquérir quelques-unes de ces pierres méprisables en elles-mêmes, mais réellement précieuses, parce qu'elles peuvent rendre Marie heureuse.

A quelques jours de là il dit à Marie :

— n y a une fête et un bal chez le conseiller Krumphollz. J'ai reçu une invitation. — Veux-tu y aller?

Un éclair passa dans les yeux de Marie, — puis elle répondit tristement :

•— Non, mon ami.

— Pourquoi? — Ta sœur y sera.-

— Je n'aime pas le monde.

— Tu aimes la musique et la danse ; *- c'est tout ce quH y a de réel dans un bal.

— J'ai renoncé h tout cela, mon ami : la simplicité... heureuse de notre vie... nos habitudes de retraite... Je n'ai rien de ce qu'il faut pour aller dans le monde.

— Que te manque-t-il?

— Un homme ne peut comprendre cela, — et toi moins que les autres. — Il me manque tout.

136 ENCORE tES FEMMES.

— tTu i^ buitjoursdevant toi;-— voici uneboursedans laquelle il y a dix louiç, achète tout ce que tu voudras.

— }lQ^ ^mi, je t'assure que je ne souffre pas de ne pas allpr dans le monde, — je me suis accoutumée à la vie giie i^ous menons^ — elle me rend parfaitement heureuse... Ne me mène pas chez le conseiller.

r— Cela veut dire que tu n'as pas ^ez de dix louis? T— m voici dix autres.

— Ce serait une folie, — pour aller une fois au bal.

— Nous irons plusieurs fois... A propos, tu mettras le3 turquoises que fa données ma sœur.

-T Non, tu ne les aimes pas.

— J*avais tort, elles soqt fort jolies ; — c^est parce que je ne te les avais pas données que je ne les aimais pas, — mais voici un bracelet qui ira très-bien avec le collier et les pendants d'oreille. — Veux-tu maintenant venir à ce bal?

— Oui... j'y avais renoncé... sans chagrin ; mais puisque, grâce à toi, je vaisy ^tre... comme tout le monde...»

Diable, — pensa Henry, ^ moi qui la trouvais la plus charmante des femmes, telle qu'elle était, voici que je viens de dépenser six cents francs pour qu'elle soit... comme tout le monde. — Mes pauvres Elaevirs, — c'est moi qui lirai maintenant mes vieux amis...

ENCORE LES FEMMpSi. |27

comme tout le inonde... âaps deç epmplaireç Inporrects, mal imprimés, etc.

N'iipportei — M^ri^ est si l^eureuse!

Le jour du bal, Varie était cayissante de beauté ; ■=^ les petites^ pierres bleues lui allaient on ne peut mieux; — en réalité elles augmeptaient indirectement sa beauté, par Fair mutin que donnait à son teipt et à ses yeux la conscience d^ ça beaiité, qu'elle attribuait bien plus à ces quelques petits l)ijoux et à sa toilette qu*aux dons précieux qu'elle avait reçus de la uature.

Elle entra triomphante dans le ^alon, et sa vue causa un moment d'admiration, — : qu*eUe continua à attribuer à sa jupe et a son collier, Ab, se (lit Heni^, mes Elzevjrs np m'ont jamais fait tant de plaisir. — D'ajlleurs qui m'^mp^Plie de mP réciter les beaux vers de me$ vieui^ amis eu ayant les yeux fixés sur ce beau visage, au lieu de les tenir sur des pages imprimées, par exemple? Lorsqu'il vit le^ deux Marie s'aborder, rr tputes deux fraîches et fQ^es, tputes deu^ blpu^es, a;antd*ailleurs un certain air cfe famille,

— Par exemple^ dit-il, n'est-il pas plu§ pharmant^e Iir§ $Uf deux charmantes figure^ qu^ sur une page 49 livra quelque pofrecte qu'elle soit :

Faciès non omnibus tina, Vec divers» ^ln9ll, qa»l)s 4ec6t e9so sosorunu

Sans avoir le mime visage elles se ressemblent comme il convient à des sœurs.

Charmante manière de lire Ovide 1 — se dit Henry;

— puis il regarda danser sa femme.

On se retira au milieu de la nuit ; — Marie lui parut triste» — il la crut seulement fatiguée.

— Tes-tu amusée?

— Oui... certainement, mon ami... et je te remercie.

— Tant mieux, car il y a un autre bal la semaine prochaine.

— Je n'irai pas... répondit Marie d'un ton un peu sec, — pui^ elle reprit:... Je ne veux pas abuser encore de ta complaisance... tu as dû t'ennyer.*

— Moi... pas le moins du monde, — je t'ai regardée,

— et au milieu de toutes ces femmes mes yeux et mon cœur t'ont encore choisie pour la compagne de ma vie.

— Que tu es bon, — mais... cela en réalité donne beaucoup de fatigue, — j'aime mieux n'y pas aller.

Le lendemain, Henry, qui vit la tristesse encore empreinte sur le visage de Marie, découvrit qu'on ne lui disait pas tout. — Il questionna, il pressa, enfin il apprit : 1^ que pour aller au second bal, on ne pouvait rien mettre de ce qui avait paru dans la toilette du premier. — H y â à ce sujet des lois et une pénaUté mieux observées et plus sévères que celles sur ics-

quelles reposent la paix des empires et la liberté des peuples.

2^ Que les bijoux de Marie, qu'elle, presque autant que lui, avait crus superbes, — étaient des bijoux de petite fille, de pensionnaire ; — que Marie-Anne ne les avait jamais remis depuis son mariage, — et qu'à ce bal chez le conseiller elle avait un collier de perles de trente mille francs, — et des boutons d*oreiUes de diamant valant cinq cents francs chacun.

Ce récit arraché à Marie fut suivi d'un éloge qu'elle fit de la vie champêtre et bucolique, — des arbres, des lacs et du laitage.

A ce moment, Marie-Anne entra.

Henry, appelé de dehor3, ne tarda pas à rentrer, et trouva les deux cousines en larmes.

Marie-Anne avait raconté ses chagrins : le comte d'Eisenach était jaloux, brutal, et « vieux, » Marie- Anne était « la plus malheureuse des femmes. »

— Mais, ma chère sœur, dit Henry en l'embrassant, Maximilien avait, quand tu l'as accepté, vingt ans de plus que toi, absolument comme aujourd'hui.

11 se mit la tête dans les deux mains, — et il pleura.

-r Voici malheureuses, — s^écria-t-il, — les deux femmeà que j^aimeleplus au monde: ma femme, parce

130 ENGORB L&5 FEMMES.

qu'elle n'a pas d'assez gros diamants;— ma sœur^ parce que, pour avoir des diamants, elle a vendu sa vie et son bonheur.

Il resta encore quelque temps absorbé dans de pro^ fondes réflexions, — les yeux fixios ; ^ puiâ teut à coup — il se leva, et dit :

« Les diamants me le payeronti

3^ Je vais consacrer désormais ma vie à un seul but:

» Je rendrai les diamants et les autres pierres dites précieuses aussi viles que les cailloiix des chéifoinâ;

» Méprisables cailloux en effet, ^*écria4-il, eii mar-" chant par la chambre avec agitation, pour lesquels oïl a fait tant d'infamies et tant de sotUses 1 »

Ses regards étaient tellement scititillants, ses mouvements tellement saccadés, que les deux Marie le crurent en proie à un accès de délire^ -* péut-étrfe de folie ; — elles renlacètent dans leurs bras, en lui disant de leurs douces voix : — Mon frère , mon boà Henry, calme-toi.

— Je ne suis pas aussi malheureuse que tu le crois» disait Marie-Ânne.

-^ Moi, je suis la plus heureuse des femmes» disait Marie.

-** Peu importent maintenant vos pieux mensonges ! la condamnation des dianvants est prononcée. Ah ! ils

ott Toulu jouer avec un chimiste de ma force ! — eh bien ! ils périrent, je les tiens, — j*en ferai des gros comme des pavés, et je les vendrai cinq sous cohime les pavés. — On a dit que la salle où Assuérus reçut Esther était pavée d*émeraudes, et les savants on^rëvoqué la chose en doute sous prétexte d*imp(rssibilité: ^ oh en pavera les écuries I

On a contesté aussi le fameux plat d'une seule ériié^ raude des Génpîs, celui sur lequel, dit-on, fut sçrvi Vagneau de là Cène.

Je ferai d'une seule émeraude les cruches et les cuvettes pour les usages les plus vulgaires.

Ah ! 0n ne reverra plus ce temps où Un père romain disait : « S'il me vient une fille, je lui couperai lèè oreilles par égard pour mon futur, car les oreilles de iha femme m'ont ruiné ; à chacune d'elles pend un patrimoine. »

Il viendra un temps où les pierreries perdront même leurs noms sonores de saphirs, de topazes, d'opales, d'améthystes ; — on les confondra dans un seul nom ; — comme par verroteries on entend aujourd'hui toutes sortes de colifichets en verre, quelle qu'en soit la couleur.

De ce jour, Henry renonça au monde, aux distractions. — Un petit héritage qui lui survint lui permit

même de renoncer aux leçons qu'il donnait; il se fit construire un grand laboratoire, et n*en sortit plus qu'une fois par jour à l'heure du dîner. — On ne le rencontra plus jamais dans la rue, il renonça à toutes les habitudes voraces qui mangent des heures ; — il ne lut plus, il ne causa plus, •— il ne fuma plus.

Sa femme se plaignit quelquefois de la tristesse de la maison.

— C'est la faute des diamants, disait-il, mais leur affaire est bonne, — ils vont être déshonorés, ils vont être perdus. — Vois ma sœur, fais venir du monde chez toi, si cela t'amuse, — mais laisse-moi finir mes affaires avec les pierreries, — il faut que la nature finisse par me livrer son secret tout entier ; — je sais déjà avec quoi elle les fait et avec quoi elle les colore, mais l'homme ne peut pas y mettre la lenteur qu'elle y met. —Il faut que je trouve des procédés expéditifs, — j'y suis bientôt : je ris quand je pense qu'il y a encore des imbéciles qui achètent des pierreries en ce moment.

Un matin, — Henry, qui avait passé la nuit dans son laboratoire, — en sortit pftle, plus encore d'émotion que de fatigue.

— Ah ! ah ! — s'écria-t-il, — vite, qu'on aille me chercher Eichstall, le joaillier.

— Qu'as-tu, Henry? disait sa femme, — tes yeux sont égarés et lancent du feu.

— Ce que j'ai, tu vas le voir tout à l'heure . Le joaillier arriva.

— Monsieur Eichstall,— dit Henry en lui tendant un papier plié, — qu'est-ce qu'il y a là dedans?

M. Eichstall examina, retourna une petite pierre enfermée dans le papier, et dit : C'est un des plus beaux rubis balais que j'aie vus de ma vie. — Le voulez-vous vendre ?

— Pas encore, dit Henry, mais je vous en vendrai trois cents le mois prochain ; j'ai fait celui-ci cette nuit; — il est un peu petit, mais je vais demain en faire un gros comme votre tabatière. »

Le joaillier regarda madame Walstein d'un air de compassion; il lui semblait, en effet, qu'Henry était fou.

Il est vrai qu'il était en proie à un terrible délire ; — mais il n'était pas moins vrai qu'il avait fabriqué un rubis.

Le joaillier essaya de le rayer avec un diamant qu'il portait au doigt. — Il dit :

« Monsieur Walstein, je ne croîs pas à la plaisanterie que vous me faites, — mais ce que je croi^, c'est que ceci est un très-vrai et très-beau rubis.

— Eh bien?,

iSh ENCORE LES FEMUES.

— Eh bien I ou vous voulez vous moquer de moi, ou quelqu'un se moque de vous.

— Combien y a-t^il de rubis semblables dans la ville?

— Sept ou huit.

— Demain, je vous en montrerai quinze,. — après demain... après demain... — oh ! après demain...»

Henry tomba à la renverse ; — on le releva, on le mit au lit, — il avait la fièvre et le délire.

Le bruit se répandit que Henry Walstein était devenu fou, et croyait faire des pierreries. Il était devenu fou, il est vrai, mais de joie d'en avoir fait.

U exigea que Ton remplit sa chambre de fleurs.

— Ah ! je suis vengé, — s'écria-t-il, — vivent les fleurs! à bas les diamants I — des rubis 1 je veux une maison dont toutes les pierres seront des rubis balais, — le pavé d'émeraudes, les lustres en vrais diamants.

Mais non, ça va être trop commun, je n'en veux pas ; — je veux le luxe de la pierre de taille;

Ah ! ah 1 ah ! disait-il en souriant, — allez-moi donc chercher toutes ces belles dames si Gères de leurs diamants ; — il n'y a plus de diamants. Marie-Anne, ton fameux collier de trente mille francs ! en veux-iu six sous, dépéche-toi, demain, il ne vaudra pas si cher.

EHQORE LES F£lfHS8« . f»

Ab t que je suis heureux ! les diamants ont fait une fais pleuFer ma ehëre Marie, et moi j*ai déshonoré, supprimé les diamants.

Jetez donc tous ces rubis par les fenêtres ; r- il y a trop de rubis ici, on ne sait oi marcher, balayez les rubis, -^ c'e^t bon pour sabler le jardin.

Merei, mon Dieu, de m*avoir permis d'accomplir meo vffîu ; merci de m^ayoir laissé entrer dans le laboratoire de la nature, qui est ta volonté.

Bt Ter, -rr il faut aussi que je fasse de For; — il f^ut que je détruise l'or; -* il n'y a pas besoin de le déshûHorer, rr- il Test depuis longtemps.

Moi, j'avais compris que tous ces métaux étaient choses viles, en r^lilé, ep voyant le peu de cas que Dieu en fait, et les mains auxquelles il les distribue quelquefois.

A bas For l -« à bas les pierreries t

Vivent les fleurs 1 ^ Allez^moi acheter encore des fleurs. — Tenez, voici une poignée d'améthystes, tâche? de trouver un marchand assez béte pour vous donner en échange un bouquet de violettes.

Si, en semant des améthystes et des rubis, on pouvait faire venis des violettes et des roses. . .

Mais...

Ahl que je suis beureux,'^mesdeux chères amies,

l» ENCORE LES FEMMES.

— ma femme, ma sœur, les diamants vous avaient fait pleurer : il n'y a plus de diamants. Je vais dormir un peu , — et puis je vais me mettre aux saphirs. — Âb 1 les pauvres saphirs 1

Et il mourut en riant.

Je le répète, Henry n'était devenu fou que de Texcès de travail et de la joie du succès. — Son rubis fut vendu quatre mille francs ; mais ses travaux, son secret, tout était perdu.

Heureusement, à la même époque, — et ceci vous pouvez le savoir, — vous pouvez le demander, un jeune savant français, monsieur Ebélmer, directeur de la fabrique de Sèvres, obtenait les mêmes résultats, mais d'une façon plus complète, plus certaine, plus méthodique ; — : il avait fait des rubis, des chrysobérils, des émeraudes et des péridots, lorsqu'il est mort, à l'époque de l'Exposition universelle de Londres ; mais lui, qui est mort avec tout son bon sens, — il a laissé tous ses procédés.

Dernièrement, à l'Académie des sciences, un autre savant, dont je ne me rappelle pas le nom, a apporté de petits diamants de sa composition.

! Les pierreries vont devenir ce que la nature les avait faites, — des cailloux brillants.

Le Sancy, le Régent, la Montagne de lumièrOi etc.,

«— seront de si petits diattiants, qu'on n'en saura que faire; — les fabricants ne s'amuseront pas à de pareilles babioles.

On a souvent raconté, comme chose prodigieuse, que le Sancy, qui avait appartenu à Charles le Téméraire, fut trouvé par un soldat après la bataille où fut tué le duc de Bourgogne, et vendu un écu à un curé,

n viendra un jour où le Sancy ne trouvera plus dV cheteur à un écu.

Ne payez donc plus les pierreries trop cher, ni en argent, ni en bonheur.

Elles vont bientôt non pas perdre, mais reprendre leur valeur de cailloux très-brillants, mais moins beaux que les fleurs.

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