UNE DÉFINITION
Voici une définition du mot « habillée :» commi l'entendent beaucoup de femmes du monde :
Moins on est vêtue, plus on est habillée.
•IX-HCIT FIACRES
L'autre huit, un cocher de fiacre était sur son siège à la porte d'une maison de la rue Fontaine-Saint- Georges. —Un camarade qui montait la rue arrêta un moment ses bêtes, et tous deux, se trouvant commodément assis, à la même hauteur, se mirent à deviser.
— Que fais4u là? demanda le nouveau venu.
— Moi? j'attends un bourgeois donc.
— Tu as la chance, moi je rentre ; je tf ai rieii fait d'aujourd'hui. (Je rentre, pour un cocher de fiacre, veut dire : je sors de Paris ; ils demeurent à peu près tous dans la banlieue.)
— Est-ce qu'il y a une soirée ?
— Je le crpis ; mon bourgeois était superbement
ihk ENCORE LES FEMMES.
habillé, il n'osait pas se remuer, crainte de se chiffonner.
— C'est drôle, on ne voit pas de lumière.
— C'est que c'est sur la cour; je te dis que mon bourgeois est vêtu cossument comme pour une noce.
— Alors, s'il y a une soirée, et surtout une soirée qui n'est pas finie à uneiieure et demie, il faudra des fiacres.
— C'est probable.
— Ça va me déguignonner, je ^^as prendre la file derrière toi.
Un peu après, un autre fiacre qui rentrait aussi fait des questions, reçoit la même réponse, prend la même résolution et se met à la file.
Un peu après, un quatrième fiacre qui rentrait...
— Je comprends.
— Aimez-vous mieux alors que je vous parle da bourgeois? Nous allons parler du bourgeois.
Le bourgeois était un homme ni vieux ni jeune, ni beau ni laid.
— Un homme comme tout le monde.
— Précisément il demeure rue Labruyèrc. ,
— Mais c'est à deux pas de là. ,
— Oui.
— Il pleuvait donc?
ENCORE LES FEMMES. m
- Non, les étoiles brillaient au ciel.
— n avait plu et il faisait de la crotte?
— Non.
— Alors, pourquoi avait-il pris'un fiacre pour aller à deux pas de chez lui ? — Quand on a une voiture à soi, que Ton en fasse, sous un léger prétexte, une exhibition élégante, je le conçois; mais un fiacre, ga ne peut être qu*utile.
— Ah ça I combien de fois avez-vous fait précisé* ment ce que vous vouliez faire? Combien de fois avez* TOUS fait quelque chose exprès?
— Mais... toujours... ou du moins très-souvent.
— Pas si souvent que vous croyez : tout arrive par hasard ; le hasard dérange toutes les combinaisons de la pauvre prudence humaine; — si vous comptiez combien de fois vous avez obstinément marché au* devant d*un malheur, — combien de fois vous l'avez poursuivi quand il voulait vous fuir; — si vous comptiez combien de fois vous avez été atteint par un bonheur auquel vous avez tout fait pour échapper; contre lequel vous avez épuisé toute la stratégie de la résistance I Mais non, les choses qui réussissent, on en attribue le succès à sa sagesse ; — celles qui tour« Qent mal, on les attribue seules au hasard. — L*his« toire, si on Tétudiait bien, n*est qu'une suite de cas •
2Ae ENCORB LES FEMMES.
fortuits ; seulement, les historiens égarent les lecteurs par leur manière opiniâtre de prouver la préméditation des tuiles.'
Mon bourgeois était là par hasard, il avait pris un fiacre pour aller ailleurs, — et il l'avait pris à neuf heures. Voici son histoire : — Il allait à un grand bal, il s*était fait magnifique, comme Tavait remarqué \on cocher; il s'était fait friser, il avait un gilet tout Jl fait triomphant, des gants gris-perle, des bas de soie i jours, des souliers vernis à bouts arrondis; — il l'était regardé dans une glace et s*était trouvé bien ; — cela lui avait suggéré une idée.
— Madame trois étoiles, se dit-Il, à laquelle je fais la cour depuis quelque temps, ne m*a jamais vu un peu à mon avantage, — et je n'ai aucune chance qu'elle m'y voie jamais : —elle ne va pas dans le monde à cause de la queue de son deuil ; si j'allais lui faife une petite visite, il est neuf heures, j'y resterai un quart d'heure, puis j'irai à mon bal. Cela aura deux avantages : elle me verra agréablement vêtu, et elle remarquera que l'on a un peu de relations ; que le temps que l'on passe quelquefois auprès d'elle a bien sa petite valeur, et qu'on ne serait pas embarrassé d'en trouver l'emploi.
Il fit chercher un fiacre, annonça au cocher qu'il
le prenait h Theure, et se fit conduire dans la rue Fontaine-Saint-Georges.
I La maison qu'habite madame trois étoiles est une
Tnâison calme, tranquille, où le propriétaire n'accepte
pour locataires ni chiens ni enfants, et où les portiers
ont édicté une amende de cinquante centimes contre
rbabitant qui rentre après onze heures du soir.
Madame trois étoiles s*ennuyait; le galant fut le bien venu. Il annon^ qu'il était forcé d'aller dans le monde, qu'il avait h accomplir d'ennuyeux devoirs de société, et il pria madame trois étoiles de le plain* dre, ce qu'elle ne flt pas, attendu qu'elle réservait toute sa compassion pour eUe-méme, qu'un deuil retenait captive chez elle.
Lui regarda la pendule obliquement, elle était arré* tée. Il se dit tout bas qu'il y avait plus d'un quart d'heure qu'il était là; mais il se répondit qu'il ne fallait pas plus de vingt minutes pour aller à son bal; qu'il pouvait donc rester, non pas un quart d'heure, mais trente-cinq minutes chez sa belle, sans sortir des limites de son heure. Elle était pour lui d'ailleurs plus gracieuse que de coutume. Je ne prendrai pas sur moi d'affirmer si c'est h la cravate, au gilet ou aux souliers à bouts ronds qu'il devait cet accueil, — ou si c'est à l'idée qu'il allait ailleurs ;-^cela donne beau-
coup de prix à un homme aux yeux de la plupart des femmes;— les femmes aiment bien moins les hommes ^ qu'elles ne haïssent les autres femmes. Combien de fois prend-on un amant, uniquement pour Fenlever à une autre, — au risque de s*en trouver ensuite fort embarrassée. — Toujours est-il que la conversation roula sur Tamour, et que Ton se mit de part et d*autre à déballer les plus séduisantes théories, et à faire valoir sa marchandise. Notre homme cependant pensait au € ver rongeur » : il aimait à deux francs l'heure ; il essaya de tirer clandestinement sa montre dans son chapeau. Madame trois étoiles lui dit froidement : € Pourquoi ne regardez-vous pas franchement Theure à votre montre? C'est juste, vous allez dans le monde.» n fut forcé de répondre : « Ah I madame ! i II calcula que l'heure commencée se paye comme révolue; il n'avait donc plus besoin de se presser. Il prit une main qu'on retira d'abord, et qu'on finit par oublier dans les siennes. On refit des théories sur l'amour pur, sur la constance; non-seulement, si on avait le bonheur de trouver une âme sœur de son &me, on ne changerait jamais, maison trouverait la vie un peu courte et mesquine pour contenir un pareil amour : à coup sûr, il étoufferait tant il y serait à l'étroit; et si on consentait & l'éprouver pour ce court moment
ENCORE LES FBMUBS. 9«t
qu'on appelle l'existence, c'est qu'on croyait à une vie future, et aux amours continuées par les âmes dans quelque planète ou autre monde réputé meilleur, etc. n était minuit lorsque madame trois étoiles dit: — Âh ça! il est au moins dix heures et demie; allezvous-en à votre bal; je suis une égoïste, et vous me maudissez au fond da cœur.
— Il n'est que dix heures.
— Voyez à votre montra.
— Elle est arréti^.
— Comrno ma pendule.
— Pourquoi me renvoyez-vous si tôt?
— On vous attend.
— Je m'ennuierai partout.
— C'est très-aimable; eh bien! encore un quart d'heure, et vous vous en irez, car je ne garde jamais personne aussi tard. Les portiers se couchent à onze heures, ce serait un scandale.
Et on reprît les théories. Le galant parla d'amour; on lui dit : non, mais soyez mon ami. — On discuta les agréments dont TamUié peut être susceptible; on finit par tomber d'accord d'une amitié suffisamment ornée. Il était une heure et demie, — précisément lorsque le second cocher disait au premier : Qu'est-ce que tu fais làT quand madame trois étoiles dit :
no ElfCORB LES FEMMES.
«-Maintenant, il est près de onze heures» partez vite avant que les portiers se couchent*
Rien ne marque Theure du berger comme une pendule qui n^averlit pas.
L*amoureùx demanda encore dix minutes que Ton déclara écoulées et peut-élre dépassées au bout d'une petite demi-heure, au moment où le troisième fiacre. . .
— Je sais.
— Bien. — Alors, Famoureux dit : Il est deux heures du matin. — Madame trois étoiles dit : Je suis perdue. Allez-vous-en. Mais ces portiers?
— Ils sont couchés, ils dorment, ils me croient parti, ou plutôt, ils ne m'ont pas vu entrer...
— Croyez-vous?
-^ Ils ne m*ont pas demandé où j'allais, je n*ai rien dit. J'ai des souliers minces qui ne font pas de bruit, je suis entré comme quelqu'un sortait. Il est certain qu'ils ne m'ont pas vu.
*-* Mais que faire?
A ce moment, le quatrième fiacre se mettait à la file, comme j'allais vous le dire quand vous m'avez interrompu au commencement de mon récit.
— Continuez,
*- C'est à peu près fini. Madame trois étoiles dit: Mais que (bire?
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— Rien de plus simple, répondit Famoureux : je partirai au petit jour, je me glisserai adroitement san^* être vu. l
— Mais jusque-là?
— Jusque-là, vous allez tranquillement faire comme si je n'y étais pas ; allez dormir dans votre chambre; moi je resterai dans le salon, dans ce fauteuil.
— Vous serez mal.
— Croyez-vous que je dormirai ?
— Je n'ai pas sommeil non plus. Alors, causons. -
— Causons.
On resta aux deux coins de la cheminée, sans parler ; de temps en temps, on soupirait.
— En avez-vous encore pour longtemps de votre histoire?
— Les histoires, ça s'arrête quand on yeut. La mienne est finie.
Quand l'amoureux sortit de la maison, à cinq heures du matin, le plus adroitement possible, c'est-à-dire en demandant le cordon sHl vous plaît, et en mettant cent sous sur la table du portier, il y avait dix-huit fiacres à la porte.