‹ Encore les Femmes (volume 2)Chapitre 21 sur 36 · DES SUCCÈS DANS LA RUE · texte numérisé non relu

DES SUCCÈS DANS LA RUE

n est une illusion que, malgré mon désir de leur étre^agféable, il m'est impossible de laisser aux femmes : — c'est celle qui fait leur prendre pour des succès certaines manifestations relatives à leurs charmes. — Il faut leur expliquer que c'est d'une insulte qu'elles sont fiëres, que c'est d'une humiliation qu'elles s'enorgueillissent.

iBreûx parier des succès de la rue, d'une admira-, (ion excessive, exprimée dans les endroits publics, et des conséquences d'icelle.

n n'est pas rare de voir une femme d'une beauté assez ordinaire raconter volontiers avec un apparent dépit, qui dissimule très«mal ou très^neu une vive sa*

tisfaction, qu'elle ne peut sortir sans être suivie, que que les hommes sont bien ennuyeux.

En même temps on voit des femmes d'une grande et incontestable beauté n'être jamais suivies par personne, ne jamais savoir Fopinion des passants sur leur compte, et traverser sans périls et même sans inconvénients les parages les plus fertiles pour les autres en dangers et en aventures. Je vous disais tout à l'heure qu'on ne sait pas jusqu'où va la timidité des hommes; — pour ma part, j'ai plus de quarante ans, je suis dans les circonstances ordinaires de la vie à peu près aussi résolu qu'un autre, — eh bien I je déclare qu'une fille de seize ans m'intimidera jusqu'à la confusion quand elle voudra , non pas par de grands mots et par des phrases de livres, mais par l'aspect de la candeur, de la dignité et de la réserve.

Il faut ajouter un second axiome au premier :

Les hommes sont plus timides et moins désintéressés qu'on ne croit.

Quand un homme manifeste par des paroles, par des regards, Tadmiration qu'il éprouve pour une femme rencontrée dans la rue, je ne vous dirai pas comme le libretto de l'ancien ballet de Noverre, l'mlèvement des Sabines : «Les Romains témoignent par leurs gestes qu'ils manquent de femmes.» Je

TOUS dirai que ces témoignages ne sont pas arrachés malgré eux aux passants, comme le oh! ou le ah! qui s'exhale avec un soupir d'une poitrine oppressée au spectacle d'un beau coucher du soleil sur la mer, ou à la lecture d'un beau livre, ou à Taspect d'une très-belle femme dont il serait donné de contempler en réalité la beauté, non pas dans la rue enveloppée, affublée, défigurée, mais chez elle ou dans un salon un jour de bal. Non, ce n'est pas un excès d'admiration qui déborde du cœur comme d'une coupe trop pleine. Ce qui fait qu'un homme suit une femme dans la rue, ce n'est pas ce sentiment qui faisait que les disciples suivaient le prophète, que le troupeau suit le pasteur tout en le précédant Ce n'est pas la reconnaissance spontanée de la souveraineté. Hélas! non, c'est une chanson qui se pourrait traduire ainsi :

Mon Dieu, monsieur Corbeau, que vous êtes joU ; Vous vous faites sans doute habiller à Paris.

Cela ressemble aussi au miroir que le chasseur fait tourner pour attirer, éblouir et prendre les alouettes. Le loup aussi suivait le petit Chaperon-Rouge par les chemins, et c'était pour le manger. Ahl vous croyez que c*est par admiration pour votre chapeau

m ENÇpjRE L£S FEMMES^

neuf et coup votre gentillesse que Ton vous ?uitî Ati l vous croyez que Ton ne peut s'empêcher de louer votrei bçau plumage ! — Ah I vous croyez que c'est pour rpus être agréable que l'on fait iournoyef insipider ment et d'uqe façon écœurante les çlive;rses facettes de phrases vulgaires, toujours les inêmes, qi^e vous trouvez charmantes ^uand elles vous soi^t adressées, i^ais qq^ vous juge^ mieu]^ quand ç'çsf i|nQ autrQ qui enestVobjet!

Upe feiïime avouait ççpi : — « j^ien n'est p^^ ejçj- ' Duyeux que les compliments q^e ^'qn fait à un^ autre. »

Non, non, mes Celles orgueiUeiis^, c'çsti^yotr^ frpmage, c'est à votre petit pot de beurre et à votre galette q^ie l'on en veut; c'est vous-mêmes (^ue l'on veut manger toutes crues , comme le loup mangea le petit Chaperon-Rouge ; — on veut vous prendre comme les alouettes, je vous le dis en vérité.

Certes, si ma ^émonstrs^tiqn s'arrêtait [à, j'aurais fait une assez mauvaise besogne. — Celles de mes lectrices qui f qçî peuvef^t (aire vfn pas s^qs êt^e suivies » diraient : — Eb l)ien! après? ^Çq^ ce que vous ^ites M, s'appliqua s^ VW^^!^ Q"^ PP^s inspirons sou$ quelqqf^ forme et en quelque \ifi\x gu'fl

$NCOft£ LES FEMMES. 959

Hais ce D*est qu'un premier point que je termine en disant : Voilà pour le désintC'iessement ^es hommes dans ce genre d'hommages.

Continuons.

Si matçre Renard ayant dit à maître Corbeau : — Bonjour, monsieur Corbeau, comment vçu^pQrtez* TOUS? le Corbeau, au lieu de lui répondre :

— Merci, monsieur Renard, ça ne va pas mal, — et yous?

Avait persévéré à becqueter et h gpgftûtçr spn fromage, maître Renard aurs^t syouté un ye^ ou ^eiix; mais s'il n'avait pas obtenu de réponse, il aurait continué sa route. Si le petit Cbaperon-Rouge n*avait pas raconté au loup qu'il allait chez la mère-grand porter ^n§ galette et un petit pot de beurre, le loup ne serait pas ^]lé manger d'abord la mère-grand et epsuite le petit Cl^aperqn-Rouge comme dessert.

Si les alouettes ne venaient pas planer bêtement audessus du miroir que fait tourner le chasseur, le chasseur se lasserait bien vite de tirer la ficelle.

JQ voudi'ais bien vous exprimer très-poliment par \iL qu'une femme trop suivie ou trop complimentée dans la rue doit s'en offenser et s*en affliger, puis exercer sur sa tournure, sur sa démarche, sur ises e^ip de tête, sur ^^ toilette, ^ne sévère attentioA. Il ^ a

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quelque part un point qui dénote, probablement très à tort, une femme un peu légère , un peu facile , une femme qui laisse supposer qu*on peut aller l'attendre cbez la mère-grand, — une femme qui ne tient pas bien son fromage, ^ une femme qui s'approchera à portée du filet.

L*homme est trop timide pour ne pas croire de telles aventures impossible]», pour peu qu'une femme ait de la simplicité dans là toilette, de la réserve dans la démarche, de la dignité dans les manières, une grâce austère sur le visage; — un homme, — je parle toujours d'un homme bien élevé,— est trop timide pour suivre une femme qui n'accusera pas par quelque chose, non-seulement que cela lui est agréable, tnais encore qu'elle pourrait bien donner pour ce plaisir qu'on lui fait une récompense honnête, — car il n'est pas désintéressé. Donc, je le répète, il faut être humilié de pareils succès, en voyant des personnes extrêmement belles ne pas les obtenir, — et il faut chercher en soi quel est le côté par lequel on ne paraît pas suffisamment à tous une femme honnête et comme il faut; — il faut chercher cela avec l'opiniâtreté d'un caissier qui rentre chez lui, préoccupé, soucieux, qui n'embrasse ni sa femme ni ses enfants, qui attendaient son retour comme une fête, qui ne mange pas, qui ne

boit pas» jusqu'à ce qu'il ait retrouvé la cause d'une erreur de 30 centimes dans un compte de 1 ,800,000 fr.

D faut chercher, il faut trouver.

Voulez-vous que je vous aide un peu T

Je ne vous parlerai pas des grosses nuances, d*un regard engageant, d'une marche ralentie, d'un arrêt intempestif devant une boutique lorsqu'on se sent suivie, d'un châle alors serré pour dessiner mieux la taille, d'un ruisseau passé avec trop de sollicitude pour la jupe.— Aucune de mes lectrices n'est capable de pareilles provocations préméditées; — un avis sur ces fautes-là serait indigne du respect que je professe pour elles.

Non, je chercherai avec elles dans les nuances fines, délicates, insaisissables.

Non, certes, vous ne faites rien de ce que je viens de mentionner, surtout vous n'en faites rien avec intention, mais vous ne songez peut-être pas assez à ne pas le faire. Vous pensez trop à préserver votre robe de la boue, et pas assez à préserver vos jambes du re* gard. Sur ce point, prenez exemple sur une femme qui a la jambe mal faite. Vous verrez quel prodige d'adresse décente.

Mais peut-être, si vous vous sentez regardée et suivie, montrez-vous de la mauvaise humeur quand il

ne faudrait montrer que de l'insouciance ou mieux encore de l'ignorance?

L'exagération d'un sentiment peut en être la négation. Peut-être avez-vous peur et le faites-vous paraître, et vous retournez-vous une fois ou deux pour voir si le danger est passé? Ce que l'homme qui vous suit prend pour un désir de savoir si «l'hommage » se continue et si l'admiration s'obstine.

Peut-être... faut-il dire peut-être? portez-vous dans la rue un costume trop riche, trop somptueux, trop voyant, pour me servir d'un mot de couturière; — c'est une mode générale aujourd'hui,— et elle a de •nombreux inconvénients dont j'ai déjà parlé, et sur lesquels je n'ai pas tout dit.

Comme les anciens preux qui couraient le monde, la lance au poing, Tarmet en tête, pour faire avouer aux autres chevaliers et aux géants vaincus que la dame de leur pensée était la plus belle personne du monde , vous vous mettez en campagne armées de toutes vos pièces aussi, mais prêtes à combattre pour votre propre beauté, car chacune est bien véritablement la dame de ses propres pensées.

Eh bien 1 de même que les chevaliers allaient dans les déserts les plus reculés pour accomplir la mission qu'ils s'étaient imposée, de même que don Quichotte

ENCORE LES f EBlItES. 263

Qt avouer h un galérien, la lame sur la çorge, que Dulcinée de Toboso était la plus belle et la seule entre les belles, vous ne dédaignez aucun triomphe; vous ne vous contentez pas de vaincre dans le salon et au théâtre, vous voulez vaincre aussi dans la rue» et vous l'acceptez pour arène dans la lutte que vous acceptez avec celles qui n'ont pas d'autre salon que lame.

Cela a de la grandeur, de la générosité. — (Des pauvres créatures ne peuvent venir vous livrer bataille dans le monde, dans les salons. — Eh bien ! vous descendez dans la rue.— Cela rappelle un prince du sang qui, ayant offensé un hobereau, lui donna un rendez-vous dans un bois et voulut croiser Fépée ^vec lui, lui livrant, avant le com|)at, ses lettres dagrâce toutes scellées pour le cas où il le tuerait.

Cela rappelle aussi, et un peu trop peut-être, le gentilhomme qui, insulté par un boueux, descend de son carrosse armorié et « tire la savate, » avec le manant.

Cela a de la grandeur, montre du courage, —je le veux bien, — mais cela vous expose à être confondues avec les adversaires contre lesquelles vous ne dédaignez pas de lutter de beauté et de parure.

Finissons sur ce sujet par deux vérités : jamais une

femme honnête né pourra lutter de parure avec une lorette, — car tant qu'elle est femme honnête, elle ne peut ruiner que son mari.

Jamais une lorette ne pourra lutter de simplicité avec une femme honnête, —elle perdrait son état,— et voici pourquoi.

Les hommes sont, sous le rapport du cœur, comme les poules sous le rapport des œufs.

Les fermières laissent toujours un œuf dans le nid où elles veulent que les poules aillent pondre.

Les hommes ne portent leur cœur que dans le nid eu ils en voient d'autres.

Une lorette ne peut témoigner des cœurs qui lui ont été provisoirement livrés que par Texhibition de l'argent et des nippes qu'elle en a retirés.

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