NOÉMI
fJRmé de ScrbUres à Augustin Sanajqu.
« J*ai agi en écolier. — Elle ne veut pas de mon amour, elle m'oflEre son amitié, — f3t je refuse. — Je veux l'amour ou rien.
« Je refuse bêtement de prendre avec e^le ce petit sentier de l'amitié, sinueux comme up serpent, et sur lequel on marche lentement, cueillant ici une pâquerette fatidique pour TçAfeuiller , là un wergissmeinnicht pour le dessécher dans son livre de messe , — mais qui, au bout du compte, conduit exactement au même but que la route directe, pavée et carrossable, —qui porte sur un poteau un écriteau avec ces mots : — Routç de l'amour.
« Je m'obstine à combattre à l'entrée de cette large route, je velix entrer par la grille ou ne pas entrer du tout, — par le chemin le plus court, — ou m'en retourner, — et je ne pense pas que, si on cédait à mon opiniâtreté, — j'aurais, en comptant le temps du débat, — mi? plus de temps à arriver que si je m'étais résolument engagé dans le chemin le pliis long, mais dont j'aurais déjà mesuré la moitié, avant le temps où j'aurais eu ol)|çpt; de prendre l'autre.
88 LA PÉNÉLOPE NORMANI^L
(( Je ne sais si les femmes sont de bonne foi quand elles vous proposent de vous donner de Tamitié au lieu de Tamour que vous leur demandez, — ou si c'est un moyen de prolonger la fin d'un empire qu'elles vont abdiquer, — ou encore si c'est un faux-fuyant inventé par la vanité d'un vaincu, comme les témoins de celui qui cède en imaginent dans les duels qui s'arrangent.
« Toujours est-il que j'ai autrefois formulé cet aphorisme, qui, sous une forme dont Rabelais, Montaigne, Molière, n'auraient pas hésité à se servûr, — cache un enseignement assez moral — que la bégueulerie moderne particulière aux époques de corruption voudrait déguiser sous quelque périphrase hypocrite.
« L'amitié est un grand chemin sur lequel on détrousse les hommes et on trousse les femmes.
« Cette question de l'amitié , si lestement résolue alors pour moi, est arrivée après des péripéties que je te conterai après-demain à Paris. — Je ne te dis ce qui précède que parce qu'il faut que je t'écrive en t'envoyant des papiers qui ont besoin d'être remis à mon avoué avant mon arrivée. — Hier, j'ai revu madame d'Aprevflle, elle m'a fait un sourire très-gracieux, — - m'a tendu la main et m'a dit : ~ Bonjour, mon ami. — Il est évident qu'on ne vous appelle pas
« mon ami» de cette voix-là quand onr ne veut faire de vous qu'un ami.
« Cela m'a rendu furieux de ma sottise : — pourquoi ne pas la laisser me conduire où je veux, par le chemin qu'il lui plaît de choisir ?
i( TL m*a fallu continuer mon rôle , tout mauvais qu'il est.
« Je n'ai pas répondu.
(( Elle menait sa fille, qui va faire sa première communion, à la prière du soir, à Téglise, — Elle dit : Je suis fatiguée, et elle prit mon bras. — On entendait la cloche, nous marchions lentement; elle s'appuyait sur moi avec confiance ; — à la porte de Téglise , elle me dit : — N'est-ce pas que vous êtes mon ami? — Je la saluai, et m'en allai en lui disant adieu.
« Je partirai demain vers neuf heures du matin , et conséquemment sans la revoir.
« René. »
Noëmi d'Apreville à René de Sorbières, à Paris.
a Votre adieu de l'autre soir était si sec, que je n'avais pas deviné que c'était un adieu.
« Aussi ai-je pris , pour une intention de l'adoucir.
90 Lk PÉNÉLOPE NORMANDE.
ce bouquet de magnolias que j'ai trouvé dans votre cabane, — et dont elle était tout embaumée. — Grâce à votre soin de les mettre dans Teau, dans ce charmant petit vase de Chine dont je me suis également emparée, les fleurs étaient ausgi fraîches que si vous me les aviez données vous-même en venant de les cueillir.
c( Je devais vous remercier de vos belles fleurs , — et j'allais borner là ma lettre , — quand j'entends du bruit en bas, c'est ma servante qui se querelle avec le f fi^cteur de la poste — à caiise du port de votre lettre. — Quarante sous ! — elle prétend que ce ne doit pas être une lettre, — que c'a l'air d'un paquet, et que ces choses-là se mettent au roulage. — Il faut mon intervention pour qu'on prenne la lettre. — Je vais m'eutretenir avec é\\e , — je verrai plus tard si je dois ajouter quelques mots sur ce qui me reste de papier blanc.
« Dix heures du «otr.r- Je suis un peu plus touchée qu'il ne faut de ce carnet entier sur lequel vous m'avez écrit au crayon pendant les quatorze heifres dç votre voyage. Je devrais ipe gronder d'en être touchée; mais j'ai une certaine inclination à rejeter sur d'autres les torts qu'il m'arrive d'avoir. C'est donc à vous que je m'^n prends.
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. 9t
t( Écoutez-moi; vous me parlez une langue qui me bouleverse le coeur : je la comprends, elle me charme, mais il m'est impossible de la parler. Vous me dites que vous m'aimez et que vous êtes triste. Vous dire encore une fols que je ne vous aime pas^ ce serait une dureté , et je ne veux pas être dure. Vous dire seulement que je suis triste aussi, ce serait vous donner une espérance, et je n'ai rien à vous faire espérer.
(( Je ne m'appartiens plu? : que voulez-vous donc que je vous donne? Je ne suis pas heureuse : laissezmoi être honnête, c'est-à-dire ne pas être désespérée. D'ailleurs, j'aime mon ma^î. La pensée de sa tendresse, de ses bons procédés, me revient sans cesse. Les femmes qui vivent dans le tourbillon du mqpde n'ont pas les mêmes raisons qu'une solitaire comme moi — de tenir au net les comptes de leur conscience; elles n'ont guère le temps d'y regarder; mais pensez à la vie que je mène, et tous verrez que je ne suis pas dans les conditions de me permettre des infamies. — Vivant beaucoup avec moi-même, je tiens particulièrement à ne pas faire de ma personne une trop mauvaise compagnie.
« Tenez, sérieusement, si vous étiez là, je prendrais une de vos fortes mains dans les deux mieimes — et,
92 [Là Pénélope normande.
de ma voix la plus douce et la plus persuasive, de celle que vous appelez ma voix bleue, je vous dirais : — Je vous en prie, tâchons de dévenir amis, puisque nous ne nous sommes pas rencontrés à l'heure où nous aurions pu prendre une autre route, — ^ n'est-ce pas que vous ne voulez pas que nous devenions deux indiflférents, deux étrangers ? — C'est ce qui aurait nécessairement lieu cependant, si vous vouliez vous opiniâtrer à chercher l'héroïne de grandes aventures en moi qui n'ai que l'étoffe d'une amie assez gentille et très-bonne femme, — et qui oserait vous aimer beaucoup, si vous ne vouliez pas qu'elle vous aimât plus qu'elle ne le doit , ou plutôt , autrement qu'elle ne le doit.
« Vous voyez, par le commencement de cette lettre, que j'ai prévenu vos désirs, — j'ai pris le bouquet et le vase, — je le garderai comme un cher et doux souvenir qui ne me quittera jamais, — à condition que ce sera la date de la naissance de notre amitié, sinon, je le briserai et vous en enverrai les morceaux, — et je ne vous pardonnerai pas le chagrin que cela me donnera.
« Je vous écris , ma fenêtre ouverte. — Il vient du fond de la vallée une délicieuse petite brise, — il me
semble que ce sont les fleurs de votre jardin qui m'envoient un peu de leurs parfums de votre part.
« Aidez -moi à chnnger en intimité douce et facile des relations qui, par votre faute', font mine de nous apporter toutes sortes de chagrins, — sinon la chose sera impossible, si vous n'y travaillez pas avec autant de bonne volonté que moi.
René de Sorbières à Noemi d*Apreville.
« Qu'est-ce donc que cette amitié dont vous faites si grand bruit, madame?
« L'amitié console, — et votre amitié n'aurait à me consoler que de votre inimitié, — je n'ai de chagrin au monde que ce qu'il vous plaît de me donner.
« Si j'allais dire à un ami : — (de meurs d'amour pour une femme, cette femme, tu peux me la donner?»
« Croyez-vous que mon ami hésiterait?
«Me consoler ! Vous ressemblez à ce chirurgien peu satisfait de sa clientèle, qui, le soir, embusqué près de sa maison, enveloppé d'un manteau, donnait des coups de couteau aux passants, et allait vite attendre chez lui qu'on les lui apportât à panser.
n LA PÉNÉLOPE NORMANDE.
c( Au lieu de me consoler de meâ ehagrins, ^ faitesles cesser.
({ Donnez-moi la femme que j'aime.
a Ou bien vous n'avez pas pour moi d'amitié.
« L'amitié que vous me proposez est un marché frauduleux, par lequel vous prenez ce qui vous pMt en moi, sans me donner en échange ce qui me plsdt en vous.
«Vous n'avez pas d'amitié pour moi, — puisque vous reculeriez devant l'épreuve du plus simple devoir de l'amitié.
c( René. ))
NaSmi d'Apreville à René de Sùrbièrts.
« Mes trois magnolias, dont l'un seulement commenee à jaunir et à se rouiller par les bords de ses pétales, me regardent si doucement et en même temps avec tant d'entêtement, qu'il me semble que c'est vous qui êtes là à me regarder, — et je me sens oppressée sous ce regard. Qu'êtes-vous donc? Quelle étrange et fatale influence exercez-vous sur ma pauvre organisation ? — Je ne vous aime pas, — et je souffre de votre amour, — je souffre peut-être de ne pouvoir vous ai-
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. d.1
mer, —mais je ne puis vous aimer. — N'achevez pas de me rendre impossible ma solitude. — Si vous étiez là, ce serait à mon tour d'être à vos genoux, pour . vous demander grâce, et vous verriez bien que c'est une âme en détresse qui vous prie.
« Croyôz-vous que je ne l'ai pas fait comme vous, ce rêve éblouissant, — qui met dans une triste nuit tout le reste? — Mais ce rêve est un remords douloureux, un doux poison répandu sur ma vie. Parce que nous ne pouvons être amants , est-ce à dire que nous détons être étrangers; indifférents, ennemis? Essayez un peu de mon amitié, — vous la verrez si tendre, si dévouée, si exclusive I — vous n'en pouvez juger tant qu'elle a peur, — tant qu'elle marche d'jm pas hésitant sur un terrain où elle vous voit creuser des trappes et tendre des pièges.
(( Savez- vous à quoi j'ai passé mon temps aujourd'hui?— à me quereller avec Esther qui, sous prétexte que je ne l'ai pas condamnée à l'infirmité qu'on apprend aux enfants de ne se servir que d'une main, ce qui équivaut, selon moi. à l'habitude qu'on leur donnerait de ne marcher qu'à cloche-pied, — veut faire le signe de la eroix indifféremment de la main droite ou de la main gauche, --r et me demande des raisons ;
— si vous en savez , dites-les-moi — pour ne pas me laisser battre sur ce terrain par cette petite.
<( Nous sommes allées ensuite à votre cabane ; — j'ai admiré un des plus beaux couchers de soleil que j'aie vus, — mais l'inexorable Esther m'a rappelée à l'ordre quand Flieure du dîner est arrivée. — Cette fille m'élève bien sévèrement.
« Puis , ce soir, je vous griflfonne ces deux pages ,
— que je ne vais pas relire, dans la crainte d'avoir trop envie de les brûler, car je^me trompe fort, ou elles contiennent un peu plus de contradictions qu'on n'en fait tenir ordinairement dans deux pages ; — choisissez dans ce fouillis ce qui pourra vous donner une bonne impression.
« NOEMI. »
Noëmi d*Apreville à René de Sorbières.
« Il fait ce matin un temps étrfiuage , il pare notre village d'une toilette nouvelle qui ne lui sied pas mal;
— l'air est blanc et épais , et le soleil , dont le disque est rouge , glisse et insinue au travers des rayons un peu incertains; les oiseaux, qui s'y connaissent, pensent que le soleil va dissiper ces brumes d'automne ,
car ils chantent conune lorsqu'ils saluent la naissance d'une belle journée. — Ohl les ingrats oiseaux qui chantent ainsi quand le maître est absent! — Ohl les ingrates fleurs, les marguerites, les roses d'Inde, — que j'aimerais mieux appeler les roses d'or, elles s'épanouissent éclatautes, comme s'il n'y avait pas d'absent là-bas, comme s'il n'y avait personne de malheu^ reux ici!
« De quelles splendeurs la nature se pare en cette saison ! — Il y a des jours où la vue de ces belles choses que nous aimons tant tous les deux — me calme et me fait trouver qu'il fait encore bon vivre après tout; — mais malheureusement il m'arrive d'autres jours de m'en irriter contre moi et contre vous, qui jetez dans mon esprit tant de trouble, dans mon cœur tant d'anxiétés et tant d'émotions qu'il m'est défendu d'accueillir; par moment je me sens céder un peu à vos mauvaises raisons, — alors je m'enferme, tournant le dos à la fenêtre; il me semble que cette calme et belle nature ne veut pas qu'une telle indigne la regarde — et je me mets à pleurer de teut mon cœur.
i< Nous sommes bien malheureux tous les deux, n'est-ce pas? Quelques années plus tôt, si nous nous
ëticms rencoxrtrés y nous aurions ftdt un bonheur sans égal avec tout ce fïuî nous Weît à côiiiposer cette profondé misère à laqueHe je ne voià ^as de fin, — puisque vous ne voulez pas m'aSder à tne trôtnper en appeliant amitié un sentiment que je repousserai tant que vous li'y aurez pas fait certâîûs retranchémeiits indispensables. Potir occuper mon temps pendant votre absence, j'ai retiré Esther de Técole; je lui Bipprends une foule de choses que je ne sais pas. Cbmtne j'étais d'une santé déBcate, mon père m'avait donné uh petit cheval et la permission de courir dessus loin de l'école. C'est conïme cela que je n'ai rien appris de ce qu'il faut que j'enseigne aujourd'hui, maïs je crèdïis qu'Esther ûé s'aperçoive de mon igiiôrance ; l'indulgence n'est pas son fort, et je vais Wè ihettre en campagne pour trouver un génie démonsfralif qui viehn« ici me remplacer. -^ Vous Irôyez bien que \ malgré mes interminables jérémiades; je sïiis encore un peu gentille pour quelqu'un (Juî inét ùné teUé pérsiètahce à m'admer. Il est mîdî, le soleil â ïrioniphé de !a brume. Esthér mlntiiûe Tordit de Ta côttdmrfe à la cabane ; vous savez bien que je pense à vous là e^eèrk^ phis ^è paitobt.
« Vous m'avez donné une part de votre jarfttn, nn^
L4 PÉNÉLOPE NOJjl^ANDÇ. «9
p^rt de yos fle\in|, ^ne part de votre soleil ; — ^t mçi, que vous aî-j.ç donné en échange, — à vous' qui ne youle:? pas de mon amitié? — Ne m'en veuillez pas, 1^ plus belle fiUe du monde ne peut dopner que ce qu'elle a, — et moi je n'ai que du chagrin; ce n'est pas ma faute si vous voulez absolument en prei^dçe votre part et ne prendre que cela.
<c Adieu! — écrivez-moi; — ne me dites fias que vous êtes amoureux, — à quoi cela sert-il? CrQ^ezyous que je n'y pense pas? Gela n'est pas g^Qéreu^, vous avez l'air d'un homme qui pari|erait obstinément de son parc et de ses bois à quelqu'un qui n'aurait qu'un pot de giroflée sur sa fenêtre.
(( NOEMI. »
' René de Sorhièresa Noè'mi d^Apreville,
« Je ne vois pas le grand malheur qu'il y aui'â^it po^r ï^ giifoflée & descendre de sa fenêtre d^s le parc, -*- à y trouver de bog^e terre et ^q hou soleil.
« Ce ii'est que par orgueil qu'elle veut rester dans la terre ipaigre et aricie. de ^^ prison de fçuençe, — et c'est qn orgueil bien mal fondé que celui qui pousse une gîrptlée à Iwguir et a s'étioler.
iOO LA PÉNÉLOPE NORMANDE.
« Pour la propriétaire de la giroflée, c'est être bien avare que de ne pas accepter la société dans laquelle Tun apporte le parc et Tautre son pot de fleurs. > — Le premier promettant beaucoup de reconnaissance en * forme d'appoint, — c'est abuser étrangement de la passion du propriétaire du parc qui n'a pas de giroflée.
« n ne faut pas être si fière parce qu'on ne vit pas, parce qu'on n'a qu'un cœur froid et des sensations émoussées. — C'est peut-être très-heureux d'être mort, mais ce n'est pas une raison pour être si dure et si dédaigneuse pour ceux qui ont l'infériorité d'être encore vivants.
(( René. »
Noëmi d*Aprmlle à René de Sorbières,
« Gardez votre parc, — je garderai ma giroflée. -^ Votre invitation à la planter dans votre beau jardin de vie et d'amour est un piège — pour deux raisons ?
« 1** Les giroflées ne sont jamais si belles, si riantes, que dans les fentes des murailles, — vivant plus dans l'air que sur la terre, et buvant la rosée ;
<( 2« Nous connaissons les horticulteurs et ce dont ils sont capables, — vous auriez bien vite changé ma
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. m
pauvre et chère giroflée en quelque autre chose. — Vous en feriez une fleur double; — je veux qu'elle reste simple. — Dieu sait quelle couleur vous lui im^ poseriez en place de cette belle couleur d'or qui lui « été donnée ainsi que sa forme et sa situation sur le. hautes murailles, pour se détacher conune une étoile sur le del bjeu.
(( C'est une mauvaise action de parler si légèrepent des morts, — c'en est une bien plus mauvaise encore d'essayer de les faire revenir à la vie dont ils se sont échappés. — Les vrais morts ne souffrent plus ;— tioi je suis très-malheureuse, — très-malade, et j'ai pour me consoler cette lettre ironique «et dédaigneuse.
« Vous êtes fâché contre moi, — mais ce n'est pas, il me semble, une raison suffisante pour avoir emporté d'ici le soleil et le bleu du ciel; — il fait un temps affreux , *^ un temps à donner le spleen aux pinsons. — Si le vent dure encore une journée, vous ne trouverez plus de feuilles aux arbres , et ce sera dommage ; celles des vignes vierges sont du rouge des rubis, — celles des cerisiers, orangers, Qomme des topazes.
« Avez-vous du chèvrefeuille à Paris? — Non, —
en voici un brin que j'ai cueilli hier chez vous. -—
lift LA PtNiLePË lOiftlIillDS.
<>]asd J'aurai Boixfitite ans^ atoss que vou» àocaptexae leshpiuiitefi déliées dé la sainte amitié, aoua news «le ces itMnanesqueriës; — je veux que irqus a|d»E à réeévoir celte fleur alitant de plairir que j'en ai eii à vous l'envoyer; -* à la distancQ ôùnouà soiàBies, je n'ai pas peur de vous; je ne sai$ si la route feitiguë l'amour, mais il arrive ici tout pareil à Tamifié.
« Si vous ne me parliez pas opiniâtrement d'amour, je vous dirais ici : « Je vous aime, » — mais vous seriez capable de donner à ces mots un sens que je ne veux pas qu'ils aient. — Je ne veux pas que mon amitié arrive là -bas changée comme votre an^our. — Quand on voyage en poste, lorsque deux postiUmis se croisent et se rencontrent à moitié rdute , ils échan- .q^ent leurs chevaux; diaeun prend la voiture de l'autre et retomne ainsi à son point de départ. — Je crains que nos deux messagers n'imitait un peu les postillons en question , <— - ce qui nous induirait tous deux en erreur, — en nous inspirant, à moi une confiance et une sécurité dangereuse, — à vous des espérances qui nous feraient beaucoup de mal à tous les deux.
(( Adieu. Je vous serre la main acee mon eœw. ^ Gette mauvaise phrase est prétèotieuse et révottante; mais, ma foi, tant pis ! je ne recule devant aucun
hi P]ÈtiÉLÛP8 NOBMiNDF. (03
moyen pour vous prouver que j*ai un cœur, — vous en avez dout^.
« Quel malheur que cette manie de ne pouvoir rencpi|tr§r îine feoin^e sans lui parler d'amour ! -^Si vous gaviez poq^ip^ cel^ me gêne avec vous ! — Que de bonnes choses j'aurais 4 i^pii§ dire gue ^*g Jieus spigneî|§ei»wt renfermées !
« P fapi y renoncer tout 4 fait. — Etçs-yous musicien, pfli^ conaprendre ipa ooippar^spii? — Si nous ne çq^Yop? nous mettre et Yiyre dans le iï}^me ton, au lieu 4'WÇ flaême b^monie, nqu? nq feroi^s jç^mais que tmtwpçuTp et charivari.
« C'ç§|; pl^s doux, plus tendre, plus enivrait, je ravQUfj, 4ç cjianter en fm^^Kr; mai^ queyoï^ez-vpus î je suis majeur jusque dans les os. — Je we chaiigerai pa^, c'est 4 vous 4 vous mettre 4'^ccord.
« Adieu encore une fois. — Je me défie des grands parc3, oii l'on peut faire de mauvaises remcontres; mais je ne vous défends pas 4'aiifipr un pei4 le3 giroflées. — Ne les arrachez plus, ne les volez pas, — voilà tout ce qu'on vous demande.
« NoÉMi. »
Noëmi d'Apreoille à René de Sorbières,
« J'ai des chagrins à moi, et puis j'ai les vôtres dont il faut bien que je prenne ma part; — c'est plus qu'il n'en faut pour être fort triste.
« Quand vous êtes loin, je vais très-régulièrement à votre cabane regarder la forêt et le soleil couchant; — il me semble que je dois regarder et aimer ces belles choses pour nous deux. — Hier, je trouvai les fenêtres de la maison ouvertes, comme si vous y étiez; je n'ai compris que c'est un soin de Bérénice, pour aérer votre appartement, qu'en recevant ce matin votre lettre qui m'apprend que vous passerez encore quinze jours là-bas.
« J'espère que vous êtes à' Paris très-ennuyé, trèstriste ; — si je vous y croyais heureux, il ne m'en faudrait pas davantage pour me faire vous détester complètement. — Je m'ennuie de vous.
(( NOKMI. »
Hené de Sorbières à Noëmi d^ApreviUe, <( Quand vous recevrez cette lettre, je serd en
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. lOS
route, et le même jour, à dix heures du soir, je serai à votre porte.
a Rens. »
Béni de Sorbières à Augustin Sanajou.
« Je pleure de rage. — Cette femme est une coquine, cette Il faut que je me remette pour te
raconter tout à l'heure.
« .... Hier, je suis arrivé à neuf heures et demie chez moi; «^ mais quel a été mon étonnement en retrouvant dans ma valise la lettre que j'avais écrite à madame d'Apreville pour lui annoncer mon arrivée, et que j'avais chargé ton Benoit de mettre hier à la poste ! — Je ne sais si c'est lui, — si c'est moi, —mais Tétourderie était faite.. — Contrarié un moment, je pensai ensuite avec plaisir que je la surprendrais plus agréablement et davantage en apparaissant à son dé* sir de me voir, comme le Percinet des contes de fées, chaque fois que Gracieuse pense à lui. — Je me dirigeai donc vers sa demeure. — Comme j'allais faire le tour du jardin pour gagner la porte principale, je m'aperçus que la petite porte était entr'ouverte. — Il était dix heures et demie; i— cette circonstance m'in-
qufétftil; ---^le attendait qvelgpi'aii. . . , et à coup sûr eDe ne m'attendait pas, puisque j'avais ma le¥bre dans ma poche ; «^ je poussai la porte et j'entrai dans le jardin, après avoir refermé la porté sans bruit; puis j'allai vers la maison : — \d gotît salon était éclairé et plein de fleurs, — il avait un air de fête gui me fît fpoid au cœur; — * elle n'y étiùt pas ; -^ je sortis et la vig qfn se promenait éMins le jardin , -*- en regardant du côté de la porte d'entrée, rr- qu'elle ouvrit en ajfsaal soim de ne pas fiiire de brait, et qu'eUe referma aj^s avoir jeté les yeux sur le chemin. — 3a servante dormait, — eUe était seule, — elle attendait... -r- cette obambtte parée et parfumée attendait aussi. — Alors apparurent à mes yeux toutes les fantasma- ^Qsies qu'a si vite fait d'évoquer un esprit en proie à la jalousie. — Je rentrai dans , le salon , il y avait du papier sur une petite table, — et je me mis à écrire : (f il est onze heures moins un quart à votre pendule, J -écris ees mots dans votre salon ; — je m'en vais pour né pas vous déranger. »
« Je me levais pour m'en aller sans bruit, — je la vis debout et pAle à la porte du salon, — elle me regardait écrire.
(( — Enfin, — mè dit-eDe d'un air serein,. cafane et
LA PJÈ1*ÉLX)I>Ë NORMANDE. tê7
heiireus;, — j'ai cru un momerit que vôtisii'an*îverîè5ç pas.
« Et elle me tendit la mkîn. — Au lieu de bafiser cette Ifiâin, je 'la pfi^ sàfi's là sei*rélr^ jétfi^inblîimi avec un dîr de politesse *c(idè , je toftf diëi là lëttife p«r laquelie je lui avais aanoncé mon privée «|lôiïr»itï*»s8wrer qu'elle était bien dans ma poche.
« — Ces parole») répondis-ge, veuleiit^elles dii*e'que vous ài'attendiez?
c( — Mais elles me paraissent assez claires. — Qu'avez-vous? — Regardez ces fleurs, voyez, tout ne vous dit*il pas ici que je vous attendais?
« — H est Vrai que je vôtis avais annoncé mon 'arrivée p'ar une lettre.
« — Je ne l'ai pas reçue.
- u — Je le crois, elle est^dans ma poche, i^ Gomment alors m'attendiez-vous?
« — Je vous attendais si bien, que, si vous h*^loz pas arrivé, je ne vous aurais peut-^être jamais revu de ma vie. Coioment! une femme que vous prétendez aimer pluis passionnément qu'elle ne le "veut vous écrit : «Je m'ennuie de votis, » et vous n'arrivez pas auprès d'elle dans le temps strictement iVéces^sMri* pour faire la route ? Oti <!a'feraît lie'n (|i<e*}îtti'' rr?;5f)pet
humain. — Ma lettre {fartie, j'ai commencé à compter les heures et à vous attendre.
tt — Mais vous étiez pâle...
« .^ C'est sans doute le froid que j'ai ressenti dans
le jardin en regardant sur la route; — en marchant,
même en rond, il me semble qu^on va au-devant des
gens.
' n Je me jetai sur sa main et la couvris de baisers*
u — Maintenant, me dit-elle, — il faut vous en aller.
« — Pourquoi?
« — Parce que ma santé n'est pas assez forte pour me permettre de veiller plus tard, — et parce que ma confiance dans la bienveillance de ma servante et de mes voisins n'est pas assez robuste pour que je sois certaine qu'ils trouveraient d'eux-mêmes toutes les preuves de Tinnocence de nos entrevues à une heure pareille.
« — Tout le monde dort.
(( — C'est pour cela que je veux dormir aussi.
« A ce moment j'entendis un coup de sifflet répété trois fois. — C'était évidemment un signal. — Elle frissonna; — je la regardai.
• « — Quelle folie I dit-elle, n'ai-je pas eu peur I Voilà
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. i09
ce que c'est que de lire de mauvais livres. —J'oubliais que nous vivons dansunesorted'Arcadie malhonnête, où le vol se contente de s'exercer sous la forme prudente du commerce. — Je prenais ces coups de sifflet pour un signal de voleurs. — AUez-vous-en bien vite.
« — Mais, dis-je en souriant, si ce sont des voleurs, vous m'exposez à leurs coups.
« — Allons donc ! c'est un signal d'amoureux, — c'est la forme la plus rustique de la sérénade ; — c'est loin de la guitare des galants espagnols, — mais ça dit et ça demande la même chose.
a Le même signal fut répété, mais un peu plus fort.
« — Vous voyez bien, dit-elle, que tout le monde ne dort pas. — Sortez vite, il n'est pas encore une heure à laquelle il soit précisément impossible de terminer une visite tardive; — mais plus tard, si on vous voyait sortir de chez moi, je serais compromise, perdue. — Allez-vous-en.
0 — Elle était émue et tremblante.
« — • Je vous obéis , lui dis-je , parce que vous avez peur, car sans cela je vous ferais remarquer...
« — Rien du tout... Au nom du ciel, allez-voujs-en I
« -^ Alors je vais repartir pour Paris...
i\Q. LA PÉNÉLOPE NORMANDE.
(( Comme vous voudrez , pourvu que. vous
partî^K...
« — Aht madame...
(( .. Oh I mon Dieu I... partez... J'irai vous voir demain à une heure à votre cabane... Mais partez.
(( Et elle me prit par le bras, — sa mam toucha la mienne ; — sa main était froide.
« Je me dirigeais vers la petite porte, — elle m'arrêta. — Non, me dit-elle, pas par là. Et elle me conduisit du côté de la porte principale. — Là elle prêta l'oreille, puis ouvrit la porte très-doucement et me poussa dehors. -— À ce moment, les trois coups de sifflet, qui jusque-là avaient été discrets jusqu'à un certain point, déchirèrent l'air, le silence et la nuit, d'un accent aigu et menaçant ; — la porte était déjà refermée sur moi. J'étais stupéfait, étqurdi; il était évident que ce signal avait un sens pour elle, et était pour quelque chose dans sa frayeur et dans son empressement à me renvoyer. -—Je me hâts^ de fair:e le tour du jardin pp^^r courir à la petite porte par laquelle j'étais entré , — car c'était de ce côté qu'était le siffleur. — Malgré la rapidité de ma course, je n'ai> rivai que ppur voir se fermer cette portQ; — . je l'avais refermée derrière moi, — il est évident qu'on l'avait
rouverte; — je ne voyais personne, on ne sifflait plus : — c'est le siffleur qu'on attendait; c'est lui qui est entré. — Quelle perfidie I — quelle hypocrisie I — Je rôdai autour de la maison comme un loup autour d'une ferme; j'écoutais, mais il me seoiblait que le bruit de mon cœur qui sautait dans ma poitrine m'em« péchait d'entendre ; je le comprimais de mes deux . mains pour le faire taire; j'essayai d'aller pousser les deux portes , elles étaient bien fermées ; je voulais rentrer. J'essayai d'escalader le mur, j'y déchirai mes ongles et mes genoux; je voulus entrer au moins par un bruit, par une peur, par quelque chose qui vînt de moi; je voulus... déranger I Je voulais faire entendre à mon tour trois coups de sifflet pareils à ceux qui avaient tant effrayé madame d'Apreville. Mais mpn émotion était teUe , ma respiration était si haletante, mes lèvres ai desséchées, que je ne pus faire sortir aucun son. Alors je fus ssdsi d'une rage indicible. Je saisis une pierre, puis une autre, puis une troisième» et les jetai à travers les vitres que je voyais par-dessùs le mur du jardin. — J'en entendis une se briser en éclats. — Si c'est un homme, si c'est un amant, il va sortir t m'écriai-je , — je vab le voir, — je les tuerai tous les deux I
i\2 LA PÉNÉLOPE NORMANDE.
« Mais a s'ouvrit une autre fenêtre, celle d'un voisin. *- La honte me prit et je m'en allai chez moi,. — où je ne pus tenir en place. — Deux heures après, je rôdais encore autour du jardin de madame d' Apreville. — Puis il me vint une idée. — Je résolus d'entrer. -*- J'allai encore chez moi prendre une échelle, — mais, comme j'arrivais près de chez elle, j'entendis des pas : — je sentis cette joie profonde qu'éprouve un amant jaloux au moment où... il va avoir cette joie poignante, douloureuse, mais en échange de laquelle à ce moment on n'accepterait pas les plus grandes ivresses de l'amour heureux.
« Je déposai mon échelle et je m'avançai dans la direction du bruit des pas ; — je me trouvai en face de deux paysans qui me dirent txmJGur enm'appelant par mon nom. — D'autres pas succédèrent à ceux-là, -*^ un autre paysan me dit encore borgour^ monsieur René. — Pourquoi bonjour î Est-ce qu'A va faire jour ? Ces gens se lèvent pour aller à leur ouvrage, il est tout simple qu'ils me disent boi^onr. — L'hori* zon s'éclaire ; — c'est le jour ; — je n'ai que bien juste le temps de. remporter mon échelle, -— et encore vais-je choisir le chemin pour n'être pas rencontré.
« Je suis rentré chez moi — où je suis depuis deux
heures. — Je marche dans ma chambre comme une
bête féroce emprisonnée.
« A coup sûr — efle attendait quelqu'un ; — elle a
ouvert la porte ;— il est entré... J'ai été faible et
lâche ; — il fallait entrer : — quelle joie d'écraser
leurs deux visages l'un contre l'autre !
« J'ai essayé de dormir ; — j'ai pleuré, j'ai rugi ; — je viens de t'écrire, — je suis plus calme ; — je partira demain sans la revoir, — j'irai à Paris, et je ne reviendrai ici que quand je l'aurai oubliée ; je ne l'attendrai pas à la cabane ; — je ne vehx pas lavoir; toutes ses tentatives à ce sujet seront inutiles; — je ne la reverrai pas ; je ne dois pas, je ne veux pas la revoir; — je m'en irai par une route détournée, pour qu'on ne sache pas dans le pays, pour qu'elle ne sache pas que je vais à Paris ; — je ne lirai pas ses lettres — et surtout je ne la reverrai pas, je ne la reverrai jamais ; — je ne veux pas la voir.
« René. »
NoSmi d^AfrevUle à René de Sorbiires.
a 10 heures du matin.
« Ne m'attendez pas à votre cabane ; je n'irai pas, je n'irai plus, je n'irai plus jamais. Nous ne devons plus nous revoir.
«Adieu !
René de Sorbiirei à Noëmi (tAprevUle.
« Et moi, je veux vous voir ; je veux une explication ; je veux vous convaincre de votre perfidie; je veux... non, je veux que vous vous excusiez, si c'est possible. Je vous en ai bien trouvé des excuses, moi,., vous en trouverez. Cethomuie venait pour votre servante, n'est-ce pas!
« Vous ne voulez pas me voir parce que vous êtes fâchée de ma colère, de ma violence, de cette vitre que j'ai brisée; — mais je suis amoureux, je suis jaloux. — n y avait tant d'apparences ! — Et qui me dit que ce sont des apparences? — Vous attendiez quelqu'un, et ce signal vous ' a émue ; — vous êtes allée ouvrir la porte: — j'ai vu la porte se refermer; — j'ai essayé de franchir Id, muraille ; — j'ai les ongles arra-
chés et les genoux sanglants. — • Je veux voâs voiT) •— je ne vous ferai pas de reproches, — maïs fl faut que je vous voie, — soit chez vous, soit à ma cabane. —Je le veux, — je vous en prie, — il le faut.
(( René.»
Noemid'Apremlleà Julie Quesnet.
« Ah! ma chère! que je suis malheureuse! et encore... je ne sens pas tout mon malheur. L'étrange combat que je livre en ce moment, et qui prend toutes mes forces, m'ôte, comme à un soldat sur le champ de bataille, la conscience de mes blessures, de mes souf&ances et dn sang que je perds.
« J'attendais Férouîllat et son ennuyeux et périodique amour. J'avais eu soin d'écrire à René une lettre assez tendre. En bonne logique, et en temps ordinaire, cela devait empêcher un amant de venir. Quand un amant se voit très-certainement aimé, quand sa maîtresse mérite le plus son amour, naturellement il aime un peu moins, et ne s'avise pas des grandes scènes de sentiment. A ce point de vue, écrire une lettre suflïsam- ' ment tendre à René, cela devait sufiBre pour* lui ôter toute idée de quitter Paris. On à toujours le temps de
foire cuire les poules domestiques qui gloussent autour de la maison; mais on se donne à peine le temps de prendre sonfusil et de courir à des perdrix Sauvages que Ton a vues se remiser dans les ajoncs. Mon tort a été de traiter un amoureux que j'aime comme si c'était un amant. Je me suis trompée. René est arrivé dans le temps rigoureusement nécessaire pour franchir la distance. Il était dix heures et demie. J'attendais Férouillat. J'avais laissée ouverte la petite porte qui est derrière le jardin. Je regardais moi-même sur la route; en entrant dans la maison, je vis René assis devant ma table, qui m'écrivait. Cet empressement, cette présence, qui auraient dû me combler de joie, me glacèrent le cœur. Je m'occupais de le renvoyer après lui avoir fait croire que je l'attendais. Je prétextai une indisposition. Il allait partir, lorsque Antbime Férouillat, ne trouvant pas ouverte, comme à l'ordinaire, la petite porte que René avait refermée derrière lui, fit entendre un signal usité entre Hercule et lui, trois coups de sifflet. Ce signal ne tarda pas à être répété- Je poussai René dehors et j'allai ouvrir ù Férouillat. — Mais M. de Sorbières avait à peu près deviné ce qui se passait. Il avait vu se refermer la porte qu'il avait déjà fermée lui-même. Plein defureur
yÇoogle
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. Ii7
Il lança une pierre qui brisa une vitre. Férouillat s'élança pour sortir; je le retins en lui promettant de lui dire toute la vérité. Cela me donna le temps de préparer un mensonge. Je lui avouai une partie de mon secret pour cacher sûrement le reste. Je le priai de m'aider à me sauver de Tablme sur le bord duquel une sotte coquetterie m'avait conduite. J'avouai que M. de Sorbières me faisait la cour; que j'avais accepté un bouquet; je lui désignai un petit vase de Chine dans lequel était ce bouquet. — Férouillat saisit le vase et le brisa par terre.
« Jamais M. de Sorbières n'était entré dans la maison, — il revenait sans doute de chez lui, lorsque moi, impatiente de ne pas voir arriver mon cher Anthime, j'avais ouvert la porte qui donne sur la grande route, — Ilm'avait saluée, nous avions échangé quelques paroles; ^— il était en train de me supplier de le laisser entrer dans le jardin, lorsqu'au signal d'Anthime j'avais brusquement refermé la porte. — J'avais été un peu coquette, je l'avouais, mais cela ne justifiait pas les emportements de mauvais goût de M. de Sorbières ; — c'était laconduite d'un homme mal élevé . Aussi je prenais la résolution de ne le revoir j amais . — Ce qu'il y avait de vrai dans ma confession donna au
reste une vraisemblance suffisante, — et j'achevai d'apaiser Férouillat. — C'est très-cher d'apaiser Férouîllat.
« Lui parti, — je pleurai amèrement. René était perdu pour moi. Il n'y avait pas moyen d'expliquer ni de nier. — Nier, il avait vu et entendu. — Expliquer, cela ne s'expliquait que trop de soi-même. H est évident que je perdais René que j'aime, — qu'il ne reviendrait pas. — Le génie des femmes et des conquérants m'est venu en aide — l'audace. Si j'avais montré à peine mon cœur déchiré, — mes yeux rouges de larmes, — mon esprit ahattu par la honte, — il m'aurait repoussée avec mépris; — le seul moyen de le faire revenir était de le renvoyer, de lui fermer une porte; c'est ce que j'ai fait par ma lettre. — Il est désespéré, il me fournit un catalogue d'excuses entre lesquelles je n'ai qu'à choisir; il croit d'avance ce que je lui dirai; — mais, comme il faut que je lui dise à peu près la vérité, j'ai besoin de le désespérer un peu plus; — les excuses qu'il a trouvées pour moi et qu'il est prêt à accepter ne s'élèvent pas tout à fait à la vérité ; — et il me pardonnerait cette vérité ; — mais je veux qu'il craigne, qu'il imagme et qu'il me pardonne davantage; —je veux qu'il me pardonne d'avance
plus que je ne compte lui avouer; — qu'il me pardonne avec reconnaissance, avec humilité, avec bonheur. — Ce n'est que demain, après l'échange dfe plusieurs lettres encore, que je consentirai à le revoir.
(c Ah ! quelle triste chose, ma chère, que ce combat de ruses et de mensongers, de fourberies, quand on aime! Je serais si heureuse de n'avoir rien à lui cacher !
a NoÉMT. ))
Noëmi d'Apreville à René de ^orbieres.
« Comment ne comprenez-vous pas vous-même que nous ne devons pas nous revoir? — D'ailleurs je l'ai promis, — je l'ai promis à un anii qui a été généreux et indulgent.
«Le signal imprévu qui m'a tant troublée hier était une habitude de marins, une façon qu'ont de s'appeler entre eux et de s'annoncer de l'un à l'autre mon mari et M. Férouîllat. Quand je vous ai renvoyé si ' vite, j'ai crû que c'était mon mari qui revenait brusquement.
«Je n'étais pas coupable, car je ne vous aime pas,
je De TOUS aime pas d'amour ; — mais j'ai eu peur des apparences, j'ai cru que le ciel allait me punir de la légèreté avec laquelle j'ai laissé nos relations tourner à l'intimité. — Ce n'était que M. Férouillat qui, ponr s'introduire chez moi à cette heure inusitée, avait employé ce stratagème, et d'ailleurs a, je crois, voulu me frapper de terreur en me faisant croire sdnsi au retour de M. d'Apreville, car il vous savait chez moi.
« Ëh bien ! cet homme dont les manières sont rudes et presque grossières s'est montré excellent et plein de cœur ; — il a été presque éloquent pour me peindre mes torts. — « Je vous crois innocente , m'a-t-il «dit, car vous ne mentez pas d'ordinaire : — mais «croyez-vous qu'il ne suffirait pas d'un soupçon, « même injuste, pour troubler toute la vie de mon « pauvre ami ?» — Et il m'a retracé cette tendresse si touchante, si dévouée, de M. d'Apreville. — J'ai voulu expier mes torts en les confessant à cet excel* ent homme. Je lui ai dit ce qui est vrai : — * j^ n'aurais pas trompé Hercule. — Si j'avais aimé M. de Sorbières, — j'aurais écrit à M. d'Apreville: «Ne « comptez pas sur moi, j'ai disposé de mon cœur et « de ma personne, mais je n'ai pas voulu vous trom-
LA PËNËLOPË NORMANDE. 121
c( per; » et j'aurais quitté sa maison sans attendre son retour.
« Mais, comme je ne vous aime pas, j'ai pu dire à M. Férauillat : — Mon ami, j'ai de grands torts ; — j'ai été un peu coquette avec M. de Sorbières ;' j'ai écouté avec plaisir ces banales paroles d'amour que l'on adresse à toutes les femmes, — mais je suis restée pure et digne de mon mari. — Si vous voulez me perdre, vous le pouvez ; — il ne me pardonnera pas même ce qui s'est passé, mais il en mourra de chagrin. — Je puis m'arrêter sur cette pente où je n'ai fait ^e les premiers pas ; — je romprai toutes relations avec M. de Sorbières, — je ne recevrai plus de lettres de lui, — je ne lui écrirai pas ; — je n'irai plus dans son jardin, et il n'entrera pas ici, et alors.,.. Je n'ai plus rien de vous. — Vos dernières fleurs sont fanées, — vos lettres sont brûlées, — le petit vase de Chine est en mille pièces. — Ecrivez-moi deux lignes, les dernières, pour me dire que vous ne garderez pas dci mauvais sentiments contre moi ; — que ces lignes ne parlent que du seul sentiment que je vous avais offert, — de l'amitié ; — que je puisse lea garder. — Adieu I monsieur^ je serai bien heureuse, si, lorsque je serai une vieille femme, vous acceptez ce
sentiment, le seul dont je polssedisposer ; — il pourra alors nous donner des consolations et ne fera de chagrin à personne. — Je ne crois pas manquer à mes promesses en vous disant que je suis triste à en mounr, — Adieu. »
René de Sarhières à Noëmi cFApremlle.
(( Tâchez de vous pardonner à vous-même. — * Je vous pardonne, n
« R. DK S. »
M. Jean-Alphùtise Karr au lecteur.
« Après avoir envoyé cette lettre concise, — René de Sorbières resta d'assez méchante humeur. — Cette femme est par trop incertaine, se disait-il, il fauty renoncer. . — Décidément le plus sûr est de ne plus la voir et de partir demain au soir pour Paris. — Il se mit à écrire à Augustin ^anajou. Il est probable qu'il lui communiquait sa résolution, mais^ la lettre à moitié faite, il la froissa dans sa main, puis ia déchira, et en jeta les morceaux.
« Il se fit croire alors qu'il fallait aller retenir lai-
même sa place à la voitnre au lieu de confier cette f acUe commission à Bérénice Breschet, et il sortit en se disant : — Pourvu que je ne rencontre pas Noëmi* I
« En revenant, il s'arrêta un instant à un carrefour d'où l'on voyait la maison de M, d'Apreville ; il regarda autour de lui et se dit : — Ah çà! je ne rencontre pas Noëmi!
« Il ajouta : — Tant mieux î du ton dont on dirait : — • C'est triste ! comme s'il eût chanté son tant mieux sur l'air : Tombe de mes aïeux l de la lAide,
a Alors il aperçut de loin madame d'Apreville qui . rentrait chez elle, — il se sentit fort triste en pensant qu'il aurait pu la rencontrer, et que le hasard ne l'a^ vait pas voulu.
« Il resta quelque temps à regarder cette maison où il ne devait plus entrer, — et il retourna lentement chez lui. — Au moment où il entrait dans l'endos, un paysan lui demanda où était la maison de M. de Sorbières. — La maison, dit-il, la voilà; M. de Sorbières, c'est moi.
« — Alors, cette lettre est pour vous.
« Cette lettre était un billet au crayon sur lequel il y avait ; « Chez moi, à neuf heures, «— ce sdr. »
« NoÊtfi. »
tt René respira avec volupté. — Neuf heures ! c'était ITieure à laquelle il avait cru partir pour Paris, — l'heure à laquelle il avait cru s'éloigner pour jamais de madame d'ApreviUe.
« En pareille circonstance, il y a passablement de siècles entre trois heures de Faprès-midî et neuf heures. Quand il fut huit heures et demie, M. de Sorbières se mit en route. — C'était beaucoup plus de temps qu'il n'en fallait pour franchir la distance qui le' séparait de madame d'Apreville, mais il prit le plus long ; c'était quelque chose que d'être en route pour aller la voir. — Arrivé à la porte, il tira sa montre et s'approdia d'une lanterne : il était neuf heures moins cinq minutes. — Il songea qu'il ne fallait pas devancer l'heure indiquée, pour deux raisons : il pourrait ainsi déjouer quelques mesures.de prudence prises par madame d'Apreville; — il montrerait plus d'em* pressement qu'il ne convenait de le faire à un amoureux offensé. — Allons, dit-il, je vais aller me promener pendant un quart d'heure. — Il se remit en route. — Dieu sait ce qu'il roula de souvenirs dans sa tête ; —il se rappela toute son histoire avec Noêmi depuis leur première rencontre ; — il fit cent projets de bonheur avec elle, — cent autres projets de ven-
geance contre elle. — n lui sembla alors que tant de pensées n'avaient pu naître en moins d'une bonne demi-heure. — ^ Il n'y avait pas de lanterne qui lui permit de consulter sa montre; il revint en toute hâte à la porte de madame d'Apreville et i la lanterne qui en était proche; — il était neuf heures moins une minute; il porta rapidement sa montre i 'son oreille, la supposant arrêtée; — elle allait parfaitement.
« n poussa doucement la porte, elle était entr'ouverte; — il entra, traversa le jardin, et trouva de^ bout, devant la maison, madame d'Apreville qui lui tendit la main. — René, qui aurait demandé cette main avec instance, si on avait fait mine de la lui refuser, la refusa avec toutes les apparences du dédain en voyant qu'en la lui offrait.
« Noêmi la laissa tendue et dit : — Il faut absolument que vous me donniez la main.
«René mit froidement sa main dansla main de madame d'Apreville. Elle le fit entrerdansle petit salon, — lui indiqua un fauteuil en face du sien.
« — Monsieur de Sorbières, dit-elle, je suis bien malheureuse.
« — Il faut crohre, madame, que cela vous plaît ainsi.
ce — Votre lettre d'une Kgne m'a d'abord irritée, — puis désespérée; — j'ai tenu bon jusqu'à deux heu* res, — puis je suis sortie pour aller tout droit chez vous; — en approchant, ma fierté s'est réveillée, et j'ai passé deux fois devant la porte : — si je vous avais aperçu, je me serais en allée avec l'espoir de vons laisser un peu de chagrin et dB ne pas être mal* heureuse seule ; — mais ne vous voyant pas, je n'ai pas pu y tenir, j'ai déchiré, un feuillet de mon carnet, j'ai écrit deux mots; — * puis je n'ai pas osé frapper chez vous, —j'ai fait quelques pas pour m'en retourner ; — un paysan inconnu passait, je lui ai confié à tout hasardma commission ; je vois qu'il Ta faite.
« — A coup sûr, madame ; sans votre invitation je ne me serais pas présenté chez vous.
« — Quittez ce ton sec et froid, monsieur René, je suis horriblement triste.
« — Qu'avez-vous à me dire, madame.
« — Oh ! mon Dieu ! rien, si vous continuez à prendre cet air renfrogné ; — il ne faut piis m'aimer , mais il n'est pas défendu de me plaindre : — j'ai voulu vous serrer la main.
((-—Mais, madame, je ne comprends pas votre chagrin, — si vous m'aimez...
«—Vous savez bien que je ne peux pas vous aimer, monsieur.
« — Ne m'interrompez pas, madame, ce n'est qu'un raisonnement. Si vous m'aimez, vous me voyez trèsamoureux de vous ; ce serait le plus grand bonheur humain. Si vous ne m'aimez pas, que vous fait de ne plus me voir ?
« — Je suis mariée, j'aime mon mari, — et cependant l'idée de ne plus vous voir me désespère. — Expliquez-moi à moi-même.
« — Je le voudrais, madame , mais je ne vous comprends pas non plus ; — vous avez sacrifié à je ne sais quelles phrases banales de M. Pérouillat, en pointe d'éloquence, et mes lettres et mes fleurs, et ce petit vase de Chine que vous deviez toujours conserver ; ce sacrifice n'est raisonnable que s'il vous a été inspiré par une vive tendresse pour votre mari, par une conviction profonde produite par les invincibles arguments du sieur Férouillat, que nous appellerons désormais Férouillat Bouche d'or, — Férouillat Chrysostome ; — alors cette conviction , cette tendresse conjugale, ce sacrifice même, doivent vous rendre très-heureuse.
— Moi ? — je suis malheureuse à en mourir.
128 LA PËNËLOPE NORMANDE.
— Laissez-moi continuer, madame. — Ce renoncement à moi ne peut être fondé que sur une conviction trèg-complète. — Eh bien 1 après les excès auxquels vous vous êtes livrée contre moi, — que vous avez sacrifié comme une victime expiatoire à l'amour conjugal, — vous avez manqué trois fois à vos dernières promesses faites à ce devoir auquel vous veniez de me sacrifier. — Vous aviez promis à Téloquent « qui que ce soit, » autrement dit au sieur Férouîllat Bouche d'or, l®de ne plus me voir; 2^ de ne plus me laisser entrer ici; 3* de ne plus m'écrîre. Eh bien ! vous m'avez écrit deux fois en deux jours, et la seconde fois c'était pour me dire de venir vous voir ici.
« — C'est vrai, — je suis bien coupable; je suis bien malheureuse.
« — Donc, c'est à rien, à un caprice, à un eflfet passager de l'éloquence de Cicéron FérouUlat, — que vous m'avez sacrifié. Maintenant que ce parfum démosthénien s'est un peu dissipé, il faudrait que j'oubliasse aussi vite que vous le mal que vous m'avez fait I
<( Noëmi cachait son visage avec ses mains. René lui dit :
(( — Voyons, cherchez, — tâchez de voir un peu clair dans votre cœur.
« — Voyez-y plutôt vous-même, dit-elle en écartant ses mains et en laissant voir ses yeux baignés de larmes; — voyez-y, vous qui avez gardé assez de sang-froid pour me parler sur ce ton d'odieuse plaisanterie.
«— Ces plaisanteries sont comme vos mains sur votre visage, elles cachent des larmes. — Ce qu'il y a de vrai, ce qu'il y a de certain, c'est que je vous aime.
« — Ah ! monsieur de Sorbières, il ne faut plus me dire que vous m'aimez.
« — Mais... vous dire autre chose, ce sera mentir.
« — Mentez, s'il le faut, — ^pour que nous ne soyons pas perdus l'un pour l'antre.
« — Eh bien I je mentirai.
• « René se jeta aux genoux de Noëmî et les tint embrassés.
« — Je ne vous aime pas, dit-il. Je puis regarder vos yeux sans frissonner, — je puis me contenteer d'une innocente amitié.
« Noêmi le repoussa doucement en disant :
« ^^ Vous savez bien qu'il ne faut pas être à mes genoux.
(( — Je n'y suis pas.
« — Ah ! dit-elle, c'est trop mentu*.
« — Alors ne mentons plus.
(( ... Ne mentons plus, nous mentons trop mal.
(( — Eh bien I je t'aime, ma Noêmi adorée 1
« — Ah! René, je vous aime bien ainsi !
« René, ivre d'amour, la saisit dans ses bras; mais elle le repoussa avec une sorte de terreur et de haine :
« — Je ne vous aime pas ! laissez-moi I
(( René se releva en disant :
<( — Et moi, je ne vous aime plus.
(( Les voilà désespérés tous les deux. Après quel* gués instants d'un silence farouche, Noêmi tendit la main à René; il se précipita sur cette main, puis retomba aux genoux de madame d'Apreville. Mais Noêmi se jeta aux siens :
<( — Je suis une femme perdue, une misérable 1 ayez pitié de moi I
u On reprit un peu de calme, , on se rassit, on re« commença à parler d'amitié. On en parlait encore à une heure du matin. Il est difficile qu'à cette heure-là Tamitié ne s'orne pas de quelques détails qui semblent, le jo^r, appartenir à d'autres sentiments. D'autre part, la nuit donne aux amoureux tout le courage qu'elle 6te aux autres hommes. On convint qu'il faudrait se défier de FérouiUAt ; que, puisque bette ami*
lié, Innocente au fond, désolait cet autre ami -— ((qui que ce soit,» puisqu'elle désespérerait Hercïde d'AprevîJle, dans Tintérêt de tous deux, il fallait leur en dérober la connaissance. — - Faute de mieux, ce serait encore s'acquitter d'un devoir conjugal que de tromper son mari, — pourvu qu'on le trompât bien.
(( On discuta les limites de l'amitié ; — des combats eurent lieu sur les frontières. — Tout porte à croire que l'amitié gagna beaucoup de territoire et recula ses bornes. — On pleura encore; on se dit plusieurs fois c( adieu pour toujours I » — ce qui, chaque fois, fut suivi d'un serment de ne se quitter jamais. — Quand l'amitié sortit par-dessus le mur, à trois heures du matin, — elle ressemblait singulièrement à son frère; -*- elle avait quelque chose de guerrier, d'hermaphrodite, de masculin, de vainqueur; elle avait un certain air de Christine de Suède — qui portait par-dessus sa jupe ui^ habit d'homme et un chapeau militaire sur aa, t^te. »
Notmi d*Aprmlle à Julie QuemeL
« Que faire? que devenir? René est venu l'autre soir; il n'est parti qu'à trois heures du matin : U est
i32 LA PÉNÉLOPE NORMANDE,
évident que Férouillat ne peut plus être mon amant. n est venu hier apporter à mes pieds le tribut périodique de sa flamme quasi hebdomadaire. Il s'est inutilement irrité et désespéré de mes refus. — Dans Tamour, dans ce céleste duo, est-ce donc la musique qui fait tout, et les paroles ne comptent-elles pour rien? — Il est arrivé plusieurs fois à Anthime de me dire les mêmes phrases que m'a dites René à propos de mes ex-rigueurs, — entre autres, celle-ci : — «Vous voulez donc me faire mourir I » — Eh bien! quand René la prononçait, j'étais émue, enivrée, attendrie;
— cela me paraissait la dernière limite de l'éloquence.
— Hier, Férouillat, avec les mêmes mots, m'a paru quelque chose de ridicule et de grotesque sSx dernier degré. — La seule impression que j'aie ressentie a été un invincible déshr de lui rire au nez : — ce que j'ai fait.
« Quoique Férouillat soit reparti furieux à son bord, sa colère va s'exhaler pendant cinq jours contre ses matelots, — mais il reviendra un peu plus amoureux; et pour ces gens-là l'amour n'est qu'un appétit, et la diète les exaspère, — et alors mes nouveaux refus l'exaspéreront. Cet honune est capable de tout; — il est capable d'écrire à mon mari que j'ai un amant; U est capable de vouloir se battre avec René; celui-ci
est brave •— Thomme que j*aime ne saurait être autrement; il ne reculera pas. Mais , te le dirai- je? ce qui m'alarme le plus, e'est que FérouiUat ne fasse savoir à René la vérité aiir nos relations : un homme aussi justement fier que M. de Sorbières ne pourrait que ressentir de Thorreur et du dégoût à cette révélation. Il se demanderait : A quoi sert d'être jeune, beau, noble, spirituel, puisque cet homme stupide, grossier, vulgaire, a réussi comme moi?
« Malheureusement, j'ai écrit quelquefois à FérouiUat, — au commencement de Tabsence d'Hercule, alors que mon cœur ou plutôt mon imagination, avide d'amour et d'aliments , se prenait au moindre prétexte ; comme j'ai vu Hercule tirer le fleuret contre uiï mur, faute d'adversaire pour faire sa partie, ce qu'il appelait plastronner; — comme je l'ai vujouer seul au billard, donnant sa main gauche pour adversaire à sa main droite ; — j'ai écrit à Férouillat, parce que sa présence me gênait trop pour l'aimer, — tandis que, lorsqu'un bras de mer nous séparait, je pouvais lui prêter d'autres traits, d'autres pensées, d'autres sentiments. Ces lettres doivent être pleines de l'amour qui était en moi; elles doivent respirer la tendresse et l'enthoasiasme. 8
134 LA PËNËLOPE NORMANDE.
(( Ah I si je pouvais leur opposer la froideur de mes pensées et de mes paroles, quand AnUiime était là;~ quand il aurait fallu Taimer lui-même : — quand j'attendais, pour Taimer, qu'il fût à cinquante lieues, c^eslrà-dire qu'il n'existât pas, il me serait facile de faire comprendre à René que je n'ai jamais aimé que lui; — que je plastronnais avec Férotùllat en l'attendant; -— mais les paroles se sont évanouies, et les lettres sont restées. Il est impossible que ce rustique personnage ne les ait pas précieusement conservées,
— jamais il n'a pu lui arriver d'çn recevoir dé pareilles ; et celles-là, en effet, ce n'était pas à lui qu'elles étaient écrites, mais à l'amant inconnu que je rêvais,
— à René de SorMëres.
a Le papillon, qui a reçu de la nature et de la beauté le droit de poser sur une rose, la touche avec délicatesse et l'effleure à peine, —mais le hideux colimaçon qtd est arrivé en rampant, qui sait bien qu'il usurpe, laisse sur la fleur parfumée une trace visqueuse et déshonorante. Pérouillat aura gardé mes lettres pour pouvoir se prouver à lui-même de temps en temps qu'il n'a pas rêvé , •— qu'il est vrai qu'il est Famant d'une femme comme moi, -^ pour se prouver la réalité d'une chose impossible. — D'aiUeurs, cet être,
dont les sentiments sont anssi grossiers gne sa figure me le parait aujourd'hui, aura touIu se faire des armes contre moi; mes fautes passées lui servent i exiger de nouvelles faiblesses. — H mcmtrera ces lettrès à René ; — ces lettres sont pleines de ces choses que René m'inspire, et qu'il n'était pas là pour recueillir; ce sont des fruits mûrs qui tombent quand on ne les récolte pas. Ce ne sont pas des fruits èueillis, ce sont des fruits ramassés.
a J'ai eu tort de ne pas lui tout avouer l'autre jour; il était si désespéré, il avait rêvé tant de désastres, il était tombé si bien au fond du goUfifre, qu'il aurait tout pardonné en même temps, et je pouvais, à ce mo« ment, l'emporter si haut dans les nuages, dans le bonheur, qu'il aurait perdu de vue et la terre et le gouffre; — mais aujourd'hui, s'il apprend la vérité^, il faudra qu'il retombe douloureusement, et cette révélation faite à présent lui paraîtra une infidélité. L'autre jour, je pouvais lui dire : — Voilà ma vie passée, je ne vous connaissais pas, quoique je vous attendisse. D'aujourd'hui, je suis à vous, je vous serai fidèle.
« Quand je le vois si heureux, quand je regarde tout ce que ses yeux expriment d'apaour, de félicité, de sécurité, je tombe parfois dans une invincible tristesse,
yGoogle
-«* et il me dit : — Qu'avez-vous î — Je réponds comme répondent les femmes , — je dis : Bien ! — Mais , s'il n'était étourdi par la ravissante mélodie qn'îl entend dans son cœur, il s'apercevrait que je ne puis donner à ce « rien » l'intonation qui lui appartiendrait — et que je le prononce avec un accent qui veut dire clairement : — J'ai le cœur navré !
(( J'aime passionnément M. de SorbiëreSi—- et il faut que je lui fasse un mystère de mes pensées et de mes préoccupations. — Ce bonheur dont je jouis va disparaître au premier moment , et je n'en aurai joui que pour le regretter et en emporter le souvenir dans mon désespoir.
« NoImi. »
M. Jean-Alphonse Kwrr au lecteur.
(( Il y a , au théâtre et dans les livres , des conventions étranges, qui restreignent singulièrement le nombre des combinaisons dramatiques et Uttéi aires , qui diminuent dans une proportion inquiétante la série des choses vraies qu'il est défendu à l'écrivain de reproduire.
(( Ainsi, au théâtre, — prenez celui des théâtres où
règne la plus grande liberté , — * rauteur offrira sans scrapules, à vos yeux, des créatures à peu près nues, et à vos oreilles, des équivoques de mauvais goût; — mais il n'Osera pas avouer que ce n'est pas pour le bon motif que Ton courtise ces créatures déshabillées, et le public s'effaroucherait si fort, si elles n'étaient à la fin pudibondement et correctement épousées. — L'adultère n'est toléré que si les personnages expri* ment leurs sentiments immodestes en s'arrêtant un peu chaque fois qu'ils ont prononcé sir syllabes, ei un peu davantage lorsqu'ils en ont prononcé douze. — Il est, de plus, absolument nécessaire que les vœux déshonnêtes se manifestent par des phrases où, de douze en douze syllabes, les paroles hostiles à la pudeur se terminent par les trois mêmes lettres que la dernière des douze précédentes syllabes criminelles.
« C'est-à-dire que Phèdre en prose et sous un autre nom que celui de tragédie exciterait lïndignation du public.
« Dans les livres , on a un peu plus de liberté ; cependant on exige que l'écrivain observe et reproduise des choses réelles et vivantes , et en même temps on veut qu'il ne choisisse que des circonstances d'une certaine nature, — c'est-à-dire qu'il lui faut rejeter des
tabteaiEx qui frappent tous les jours ses regards aussi
bien que ceux des lecteurs.
0 L'adultère est admis dans les livres, — une fenuue mariée y peut avoir un amant;— -une femme non mariée, -— en général, on exige qu'elle soit veuve, — peut avoir un amant et le tromper pour un autre. On peut chercher et trouver de ces deux situations toutes les combinaisons possiUes, personne n'y trouvera à redire. ^
« Mais il est upe^auijre situation plus qu'assez commune dans le moi^de^ jrivant, et qui n'est pas admise dans le monde des, livres. Regardez autour de tous, il n'est personne qui n'ait, dans le cercle de ses connaissances, une femme qui , trompieint son mari pour un amant, trompe celui-ci à son tour pour un autre amant, c'est4-dire pratique l'adultère à fleurs doubles, — flore plmo, — comme disent les horticulteurs.
« n arrive souvent qu'un amant trop assuré de la possession de «l'objet aimé» se laisse aller sur la pente doucement glissante de l'habitude, remplace graduellement le mari, qui s'efface et a porté <( ses vœux» ailleurs, et lui succède dans tous les détails conjugaux. . — n devient ainsi tout doucement un mari lui-même, un second mari, un autre mai*i; mais un mari; — il
oublie que l'amant n'a pas à joner le même r^e que le mari , qu'il ne doit pas le remplacer, mais le ccxnpléter; — qu'il doit entraîner ou au moins suivre la femme dans ses fantaisies extraconjugales ; il ne doit jamais l'arrêter, la réfréner, la modérer; •— il ne doit pas l'aimer, il doit l'adorer, il doit surtout l'amuser. Faute de savoir ces choses, il fait de sa liaison, d'abord criminelle , une chose qui finit par être tolérée , admise, reconnue par le monde, un lien honnête, es* timable. H devient comme le mari d'une femme veuve d'un époux vivant; -^ il fait des observations, des économies; — il devient familier, il gronde, il désapprouve; •— il défend, il empêche, il gêne; — en un mot , sans s'en apercevoir , il abandonne tout doucement le rôle d'amant et laisse une place vide, un em« ploi vacant, qui ne tardent pas à être remplis.
«Le cœur féminin est un viscère qui, comme la nature , a horreur du vide. Le premier mari ne compte pas; le premier amant passe mari à l'ancienneté et est, non pas remplacé comme je le disais, mais complété par un aspirant au choix. Cet adultère double est la situation où se trouvent, pour le moment , les gens dont je vous raconte l'histoire, situation aussi rare dans les livres que fréquente dans le monde.
Aussi , quand je m'en suis aperçu , c'est-à-dire il y a dix minutes, ai-je cru devoir m'en expliquer avec vous. -— Tant qu'à reprendre les personnages et les bons hommes 4es livres, — mettre au commencement ou à la fin, dans un nouvel ouvrage, ce qui est au milieu dans un ancien, — supposer toujours un criminel BQjïB circonstances atténuantes' et un innocent sans circonstances aggravantes, — un bourreau sans scrupule et une victime sans tache, — c'est-à-dire remanier une douzaine de personnages et une trentaine de situations, ce serait peu respecter et le papier blanc et les lecteurs. — Les choses de la vie ne se passent pas entre les scélérats tout d'une pièce d'une part et agneaux purs de l'autre; — la victime d'hier peut très-bien être le sacrificateur de demain. — L'infidélité dont vous mourez, aujourd'hui qu'on vous l'a faite, vous l'auriez commise vous-même, si vous n'en n'étiez pas victime. — Les lois de l'amour sont comme les lois de la société, c'est une gêne que chacun voudrait bien imposer aux autres; — c'est le plomb que le jockey a soin de faire mettre dans les poches de son concurrent sous un prétexte quelconque, et que celuici jetterait toujours en route, s'il ne savait qu'on le pèsera au retour.
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. Ui
(( Au théâtre des marioxmettes, Polichinelle et le diable se prennent tonr à tour le bftton.
« Eh bien I je ne crois pas avoir besoin de faire comme les anciens pontffes des dieux. Comme il était fort difficile de trouver des victimes sans tache, sur* tout quand il s'agissait de grosses victimes, de taureaux blancs, par exemple, ils dissimulaient les taches brunes ou noires avec de la craie. Les dieux étaient attrapés, mais les hommes, qui y regardaient de plus près, appelaient ces victimes « bœufs à la craie, » bo$ cretatU9. Je ne ferai pas ce mensonge ; je vous raconterai les choses comme elles sont et comme je les vois, « Ainsi Noëmi, malgré l'horreur honnête et légitime qu'elle avait témoignée dans ses premières lettres à Julie Quesnet, pour avoir deux amants, alors qu'elle se jurait à elle-même de n'aller pas trop loin avec M. de Sorbières, malgré la résolution qu'elle annonçait dans la dernière, de ne pas garder Férouillat, puisqu'elle avait pris René, Noëmi d'Apreville résista d'abord, épuisa les prétextes, puis se trouva fort embarrassée. — Férouillat était un homme violent, emporté, grossier; — passionnément épris de la seule femme un peu élégante et comme il faut qu'il lui eut été donné d'aborder dans toute sa vie, — il n'y avait
iè% LA PÉNÉLOPE NORMANDE,
pas moyen de l'amener à se retirer sans brait, en galant homme o£Eénsé ; -— il n'admettrait auemie de ces délicatesses commodes pour les femmes et inventées par elles ; il ferait des avanies; il écrirait, £^u besoin, à Hercule d'Apreville; — il insulterait et provoquerait même M. deSorbières. — n était impossible qu'ils ne se rencontrassent jamds.
René, à la rigueur, consentait à se cacher de Férouillat, qu'il prenait pour l'espion du mari; mais il n'y avait pas moy^i, sans lui avouer que Férouillat était un aniaiit, de lui faire accepter que le capitaine du Marsouin pouvait, tous les cinq jours, le rencontrer la nuit chez madame d'ApreviHe. Il fallait donc inventer un prétexte tous les cinq jours, — six prétextes par mois, — cela ne pouvait pas durer longtemps ; on avait eu bien vite épuisé les bons prétextes; on entamait les prétextes médiocres, et René hochait la tête ou restait le jour suivant pensif et boudeur.
w Noêmi en était arrivée à ce point de fatigue et d'anxiété qu'elle désirait presque un hasard qui amènerait un éclat. — Si elle avait été sûre que l'orgueil de René lui pardonnerait Anthime Férouillat, elle aurait tout avoué à l'un ou à l'autre pour sortir
de cette insupportable situation; eUe recueillait avee joie toutes les preuves de Tamour âe René pour s'en former un espoir qu'elle ne le perdrait pas le jour d'une explication inévitable»
« Un soir, les deux amants, renfermés chez madame d'Apreville, avaient, sans s'en apercevoir, laissé s'éteindre le jour; —ils étaient sans lumière, occupés à laisser couler de douces paroles de leur cœur. ^— René avait dénoué les longs cheveux de Noëmi et jouait nonchalamment avec leurs ondes épandues. — - Tout à coup, on entendit le^ trois coups de sifflet d'Anthime Férouillat. — Tous deux furent frappés. — René, qui reconnut ce signal, savait qu'il avftit à se défier d'Anthime, surveillant laissé par M. d'Apreville : — il se hâta de s'éloigner de Noëmi, — de se lev» et de se placer debout devant la cheminée. — Noéml rassemblait ses cheveux, et se pressait tellement que deut fois le peigne s'échappa de ses mains et roula par terre. EUe entendit la porte s'ouvrir et se refermer; — elle pensa d'abord que robseurité lui donnerait le temps et le moyen de réparer son désordre; —'mais en même temps cette obscurité, quand elle était seule axec M. de Sorbières, était un iiidice bien précis pour Anthimé. «^ Elle aurait
Ui LA PÉNÉLOPE NORMANDE,
pu faire cacher ftené ; mais alors le ton et les manières d'Anthime auraient été des indices bien autrement précis encore pour René. Comme elle entendit les pas de Férouillat, elle ne voulut pas qu'il la crût seule; ses premières paroles pourraient bien être familières; — - elle espéra \m moment qu'elle^ pourrait encore diviser, les deux orages, •— les subir séparément; elle se hâta de dire à René, à voix basse : — C'est M. Férouillat, vous resterez cinq minutes et vous partirez. Puis, parlant haut :
« — Sonnez, je vous prie, monsieur, puisque vous êtes près de la cheminée, pour que je demande de la lumière.
« A ce moment la servante entra précédant Anfhime Férouillat, elle portait une lampe de cuisine.
« ^- Eh quoil c'est vous, mon ami? dit Noêmi. — Par quel heureux hasard! — Mathilde, dit-elle à la servante, voilà trois fois que je donne à M. de Sorbières la peine de sonner pour demander là lampe, et vous ne répondez pas.
(i — Je n'ai pas entendu, madame, c'est que j'ouvrais la porte à M. Anthime.
« — Allumez des bougies, — Monsieur Ânthime Férouillat, M* René de Sorbières ; mais vous vous con-
LA PÉNÉLOPE iNORMANDE. 145
naissez, Vous vous êtes déjà rencontrés.— Anthîme ne parlait pas, mais il regardait alternativement René et Noêmi. — René cherchait inutilement une phrase qui pût interrompre ce silence embarrassant, — une phrase qui eût Tair de faire suite à une conversation suspendue par l'arrivée d'Anthime Férouillat. Noëmi sentait que ses cheveu^ç étaient mal rattachés^ — elle sentait surtout le regard d'Anthime fixé sur les boucles échappées. — Enfin René crut avoir trouvé sa phrase.,
« — Je vous disais donc, madame, que mon grandpère achetait cette terre en... M. Férouillat me permettra de continuer cette histoire, qui n*a plus que deux mots : — mon grand-père acheta cette terre, pour constituer un majorât, en 17...
<{ Anthime s'avança vers René.
« — Monsieur, lui dit-il, je vois que madame vous reçoit familièrement et sans façons, — comme un ami, — - je ne me gênerai donc pas non plus : — je sois l'amant de madame, et j'ai à causer avec elle.
(( Noêmi ferma les yeux, comme le patient qui sent grincer le couteau au-dessus de sa tête.
(( — René retrouva du sang-froid dans la colèrç.
« — Monsieur, dit-il, je ne saurais que plaindre madame d'avoir aussi mal placé ses affections.
« — Je vous répète, monsieur, que j'ai à causer avec ma maîtresse.
. (( — Je comprends ; vous voulez que je m'en aille. Mais j'attends un peu, pour savoir si madame ne va pas me donner Tordre de vous jeter par la fenêtre.
« — Moi? par la fenêtre... blanc-bec! s'écria Férouillat.
(( Et il s'avança en fureur vers M. de Sorbières. *({ Celui-ci vit facilement qu'il allait avoir affaire à un homme plus vigoureux que lui; il s'empara d'une chaise et se prépara à s'en faire une arme.
(( Noëmi se leva pâle et tremblante. .
« A ce moment, on entendit trois coups de sifflet pareils à ceux par lesquels deux fois déjà Antliime s'était annoncé.
({ Cette fois ce fut Anthime Férouillat qui devînt blême; il s'arrêta stupéfié.
(( René dit: — Encore un Férouillat qui s'annonce, j'espère qu'il n'est pas aussi l'amant de madame.
(( — Non, dit Noëmi; — mais c'est mon mari.
<( René resta interdit, — Anthime était terrifié.
« Noëmi — pâle, la voix saccadée, — dit: — Eh bien ! tant mieux ! nous serons tous perdus, — je vais tout lui dire.
« — No€mi, s'écria Anthime, vous ne ferez pas cela I
« — Je le ferai, — ou vous allez m'obéir; — vous allez tousdeux calmer votre colère, et vous, Anthime, vous présenterez M. de Sorbières à Hercule.
« — Moi I vous plaisantez ; — jamais f
« — Alors je vais lui dire comment vous avez gardé le dépôt... .
« *— Il entre, dit Anthime en prêtant Toreille.
« — Décideznvous, — je vous jure que je suis décidée.
fc •— Monsieur, dit René, sauvons madame, rien né noiis empêchera de nous retrouver ensuite.
« — Je Tespère bien, dit Féroûillat, — mais comment?
(( .^Le voilà, ditNoëmi: c'est vous ^i avez amené monsieur, ou... je dis tout.*
(( 6n entendit en effet des pas d'abord, -^ puis la voix de Mathilde qui criait : •
(( -^Madame, madame, c'est monsieur!
(( Puis une voix forte et vibrante qui disait:
« — Me voilà, me voilà, — chère Noëmi, — me voUàf •
« Et on vît entrer M. Hercule d'Apreville, capîlainè au long cours et maître de la fliaison, quiâe précipita
sur Noëmi, la saisit dans ses bras, l'enleva sur sa poitrine, couvrit de gros baisers son visage et ses cheveux, en disant:
« — Me voilà! — et pour toujours cette... Tiens! tu es ici, Férouillat, — dit-il en apercevant son ami.
« — J'arrive, — dit Férouillat,
« Les deux capitaines s'embrassèrent,
({ Noëmi vit que Férouillat oubliait de présenter René ou n'en voulait rien faire.
« — Mon ami, dit-elle, tu ne fais pas attention... M. de Sorbières est un ami de Férouillat que le capitaine a amené ce sob,
« Hercule salua René.
« — Un nouvel ami alors, dit-il, car Anthime n'avait pas, je crois, l'honneur de connaître monsieur lors de mon départ.
« — En effet, dit Férouillat, un nouvel ami.
« — Monsieur, dit Hercule d'Apreville avec bonhO" mie, ne prônez pas en mauvaise part que j'aie dit un nouvel ami. — Nous autres vieux, nous voudrions ne voir accorder l'avancement qu^à l'ancienneté. — Mais l'avancement au choix donne souvent de bons sujets à la marine. L'ami de FérouiUat est le bienvenu chez Hercule d'Apreville. )>
et Noëmi était au bout de ses forces. — Elle voulait à tout prix voir finir cette scène. — Son mari la prit par le corps et voulut Tattii^er sur ses genoux. — Elle se dégagea et n'osa plus lever les yeux sur René.
<( — Et vous, monsieur de Sorbières, toi, Férouillat, dit Hercule, restez-vous à souper avec nous? On soupe encore ici, j'espère. Vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir, si ce n'est de refuser et de venir plutôt manger notre soupe demain. >
« — Je vous rends grâces, monsieur, dit René ; mais je serai sans doute absent.
« — Non, dit Férouillat ; vous savez bien que vous jm'avez promis de ne pas vous absenter.
(( — C'est juste ! pardon !
« — Alors vous acceptez, dit Hercule, sans quoi, je croirai que vous vous fâchez de ce que je ne vous presse pas davantage pour aujourd'hui. Mais il y a longtemps que je suis absent. J'ai cent choses à demander à ma femme et deux cents' choses à lui dire. D'autre part, parce qu'elle voit des figures étrangères,
elle s'imagine qu'il est convenable d'avoir Tair de ne pas aimer son mari. Pour Férouillat, lui ne se fâchera pas ; deux vieux amis et deux vieux marins peuvent l'un vis-à-vis de l'autre parler et agir franchement.
« Noëmi, Férouillat, René, étaient embarrassés de leur présence mutuelle, et évitaient de laisser re^Gontrer leurs regards. — Cependant Noëmi fit signe à René qu'il était nécessaire qu'il partît, et dit: —Pourquoi ces messieurs ne resteraient-ils pas à souper ce soir?
« •— Cela m'est impossible, dit René.
« — Mais Férouillat au moins peut rester, dit Noëmi.
« — Je le voudrais, dit Férouillat, mais...
(( — Allons I Noëmi a raison, reste. — Je n'aurais osé garder M. de Sorbières, parce que. .. une arrivéeun souper sans façon... mais, puisqu'il veut bien accepter pour demain, — tu peux rester, tpi, je ne me gênerai pas pour parler de mes affaires devant toi, ni pour te,renvoyer de bonne heure,
« — Je t'assure...
« — Restez, capitaine Férouillat, dit Noëmi.
« — Je veux que tu restes... je suis ton ancien, et...
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. m
(( n fit asseoir Férouillat en le poussant sur mi siège. — René salua et se retira. — Hercule d'Aprcvîlle lui tendit la main et le reconduisit, en lui recommandant d'être exact pour le dîner du lendemain.
« Pendant les quelques instants que dura son absence, Anthime se leva furieux et dit à Noëmi: « — Quel rôle me faites-vous jouer? ^
« — Croyez-vous, dit-elle, qu'Hercule trouve plus beau celui que vous avez choisi?
« — Je le retrouverai demain, votre godelureau. « — Je vous parlerai demain matin, restez à cou" cher ici.
« — Non, mille tomierres ! non !
« — Hercule revient; un mot de vous peut me perdre, mais je vous perdrai avec moi; -^ couchez ici. « Hercule rentra.
« — Ah! dit-il, à présent nous sommes seuls, Férouillat n'est pas quelqu'un. — Ce M. de Sorbières, qui d'abord ne me plaisait guère, s'est conduit en homme discret et bien élevé. — D'où connais-tu donc M. de Sorbières, Férouillat, — comment connais-tu ces gens-là?
« Férouillat ne répondit pas, — mais Hercule avait de nouveau attiré sa femme sur ses genoux. — Noëmi,
cette fois, qui ne craignait pas de blesser Anthime «omme René, — ne fit pas la même résistance, — et lendit àd'Apreville quelques-unes de ses caresses. — Mathilde avait été chercher la petite Esth«r déjà couchée et qui vint à moitié vêtue prendre sa part des caresses d*Hercule. On soupa. — Anthime était taciturne. Cependant Hercule, heureux, gai, bruyant, le forçait de temps en temps à partager les éclats de sa joie, du moins en apparence. — H buvait beaucoup et le faisait boire. — Il raconta son dernier voyage; la goélette, la Belle^Noëmi^ était pleine de marchandises précieuses. Il avait à toucher des sommes importantes sur plusieurs négociants du Havre. — Vraiment ce voyage avait dépassé toutes ses espérances. — ^D avait changé en fortune la modeste aisance qui avait paru étroite à Noëmi. — On pourrait aller à Paris. — Mais bois donc, Férpuillat; — la goélette s'est comportée à la mer comme un vrai poisson. — Si Téglise d'ici était assez grande, je voudrais pendre ma goélette au plafond, car c'est mon dernier voyage. — J'ai dit adieu à la mer. —Noëmi est riche, je ne travaillerai plus. — A la santé de la goélette, Férouillat !
« Après le souper , on fit du punch et on fuma. — Anthime, qui d'abord avait fait quelque résistance aux
fréquentes rasades que lui versait son ami, se mît tout d'un coup à penser qu'il avait beaucoup de chagrin, et que le mieux était de s'étourdir : — il but alors sans ménagements, avec une sorte d'avidité frénétique; il ne tarda pas à être ivre ; — il appuya ses deux coudes sur la table, mit sa tête dans ses mains et resta muet et sour4.
« n n'eut pas à accepter l'hospitalité que lui avait offerte Noëmi. — Ce n'est que le lendemain matin qu'il sut que d'Apreville l'avait porté dans un lit.
(( Le lendemain, Noëmi était debout de bonne heure , — elle voulait causer sérieusement avec Férouillât.
« — Anthime, — lui dit-elle, — nous avons, vous et moi, commis une gràudé faute, un crime, peutêtre; — ne l'avez-vous pas senti, comme moi, lorsque cet excellent Hercule vous pressait si cordialement sur sa poitrine? — Nous n'avons qu'un moyen de réparer nos torts.: c'est d'abord de renoncer à de coupables relations , ensuite , de faire en sorte qu'il n'en aSt jamais aucun soupçon ; — je veux qu'il soit heureux. — Un mot de vous, une maladresse d'un de nous deux, détruirait à jamais son bonheur. — Je ne vous parle pas de sa vengeance , vous savez à quelle
154 LA PÉNÉLOPE MORHANDE.
violence peut arriver cet homme si bim et si généreux, — Je vous l'ai dit : — Si vous essayez de me perdre, je vous perdrai avec moi. — J'en agirai de même, si vous m'exposez, par votre conduite, au moindre soupçon de mon mari, soit relativement à vous, soit rela- ' tivement à' toute autre personne.
« — Vqus voulez parler de M. de Sorbières?
« — Précisément; vous avez, tous les deux, en ma présence, manifesté des projets...
« — J'ai tout simplement le projet de couper les oreilles à ce beau monsieur.
(( — J'ai dans l'esprit qu'il saurait les défendre; mais écoutez-moi. — Une affaire avec M. de Sorbières que vous avez présenté hier à mon mari... ne m'interrompez pas, — lui serait, à bon titre, suspecte. — S'il devine un peu par votre faute, il saura tout par moi. — Je vous le répète encore une fois, voîis ne vous battrez pas aVec M. de Sorbières.
(( — C'est lui sans doute qui vous a priée d'mtervenir?
« — Non, et loin de là; j'ai trouvé deux moyens de vous faire céder à ma volonté, et je n'en ai pas encore trouvé un, de l'amener à se contenter de vos excuses,
(( — Mes excuses ! mille tonnerres...
« — Ne jurez pas, et écoutez-moi. Voici ce que je vous propose : — J'ai causé de vous... cette nuit... avec Hercule, — je lui ai dit :
n — Tu ne veux plus voyager ?
« — Non, m'a-t-il répondu.
« — Tu parlais de pendre à un plafond d'église la Belle-Noëmi?
(( — - Ça ne se peut pas, mais j'en vais faire faire un modèle qui sera dans la chapelle de SaintrSauveur.
« — Tu ne comptes pas laisser pourrir ton navire dans les bassins du Havre ?
(( — Non certes.
(( — Qu'en feras-tu?
(( Je vais le vendre.
« — Pourquoi rie le vendrais-tu pas à F^érouillat?
(( — Férouillat n'a pas d'argent.
« — Raison de plus.
« — Raison bizarre, en tous cas.
« — Non; Férouillat n'a pas d'argent, c'est vrai, mais je t'ai entendu dire cent fois que c'était un des meilleurs capitaines au long cours que tu eusses jamais rencontrés. '
« — C'est vrai. Eh bien! vends la moitié du navire à Férouillat , il te paiera en quelques années sur les
' bénéfiees, et ta part te produira' gros entre ses mains.
c( — En efifet, ça a de bons côtés, ce que tu me dis là.
c( — Voilà où en est l'affaire , mon cher Anthime; vous n'êtes pas riche, vous ferez votre affaire avec la Belk'Noëmi; — non-seulement vous aurez à vous la moitié du navire, mais encore vous serez avantagé comme capitaine, et Hercule, au besoin, mettra des fonds à votre disposition.
c( — Cependant, Noëmi, je ne puis pas , pour des avantages d'argent...
« — Vous n'avez pas le choix, Anthime; si vous vous battez avec M. de Sorbières, vous excitez les soupçons de M. d'Apreville, vous me perdez, et je vous perds.
(( — Mais je le hsds, cet homme.
(( — Qui vous dit de l'aimer?
<( — Vous^ voulez que je fasse des excuses... c'est impossible, j'aime mieux perdre vous et moi; d'aUleurs, l'intérêt que vous lui portez m'exaspère.
« — Je n'exige pas que vous renonciez à votre haine, — mais â une imprudence qui nous perdrait vous et moi. — Je prouverai à Hercule que M. de Sorbières n'était qu'un amoureux et que vous étiez
mon amant. — Ajournez seulement votre haine, allez prier M. de Sorbières, en liîi disant nos raisons, — de remettre votre affaire à un mois, — il se présentera un prétexte, et vous ferez ce que vous voudrez.
« — Ça, c'est plus raisonnable que des excuses.
« — Faites-le, et le navite est à vous.
« — Vous aviez lin peu surfait.
(( — Peut-être est-ce décidé.
« — Oui, pour vous sauver.
« Antilime sortit de la maison ; la proposition de Noëmi était pour lui une fortune et satisfaisait en même temps ses ambitions de vanité. Il avait tout à gagner à obéir, rien à gagner et tout à perdre à refuser. Cependant il, n'exagérait pas sa haine contre René, et il ne fallait rien moins que ce qu'avait imaginé Noëmi pour le décider à en retarder la manifestation. Il alla chez M. de Sorbières.
« Celui-ci lui dit :
« — -Ah ! c'est vous, monsieur?
« — Est-ce que vous ne m'attendiez pas?
(( — Je ne vous attendais plus.
« --. C'est juste ; je serais venu plus tôt, mais il se présente des circonstances... Je vous hais cordiafement, monsieur.
« — Vous m'êtes profondément indiSéraot, mon* sienr.
a — - Cependant, monsienx, ce que je yons ai dit hier est vraL
« — Qne m'avez-vons dit hier?
« — Que j'étais l'amant de madame d'Apreville. « — Eh bien ! que vonlez^Yons que cela me fasse ? « — Vous étiez moins froid l)ier.
tt — - Oh ! hier, vous insultiez -une femme devant moi, je ne pouvais faire moins que de me mettre à ses ordres.
« — Mais vous étiez amoureux de madame d'Apreville?
(( — - Monsieur, je ne serai jamais amoureux d'une maîtresse de M. le capitaine Férouillat.
« Anthime crut entrevoir là un moyen de se tirer d'affaire à meilleur marché qu'il ne l'avait cru d'abord,
<( — Alors vous n'avez pas envie, dit-il, de vous battre avec moi?
« — Mafoiînon. .
V( — Et vous refusez de vous battre ? (( — C'est différent, je suis prêt à me battre avec vous.
LA PËNËI.OPE NORMA«NDE. 159
« — Sans en avoir envie ?
<( -r- Sans en avoir la moindre envie.
« — Je ne comprends pas.
« — C'est tout simple, madame d'ApreviUe Bt vous, vous m'êtes complètement indifférents, je ne vois pas que vous puissiez rien faire Fun ni Tautre, ni séparément ni ensemble, qui puisse m'offens^r.
« — Mais alors vous ne voulez pas vous battre?
« — H m'a semblé hier que vous vous trouviez offensé de ce que j'avsds offert à madame d'Apreville de vous 3 e ter par la fenêtre .
« — Oui, certes, et, sans Tarrivée...
(t — Sans Tarrivée d'Hercule, je vous aurais fendu le crâne avec une chaise que j'avais prise en vous voyant devenir tout rouge et rouler de gros yeux ridicules. Je voc^ suppose donc offensé, et, pour cela seulement, je suis prêt à vous rendre raison.
(( -* J'accepte, nom d'une bombe !
« — Alors je suis à vos ordres.
(( — Mais nous ne pourrons nous battre que dans un mois.
« — Pourquoi?
<( — Parce que, grâce à la diabolique invention de cette femme, j'ai été obligé de vous présenter hier à
160 LA ]?ÉNÊLOPE NORMANDE.
Hercule comme mon ami, — et qu'une affaire entre vous et moi, ce matin, lui inspirerait une curiosité impossiWe ou dangereuse à satisfaire. Madame d'Apreville m'a demandé d'ajourner ma vengeance à un mois pour ne pas la perdre; elle vous prie d'en faire autant.
« — Je n'ai pas de vengeance à exercer, capitaine Qui-que-ce-soit. '
« -:— Que voulez-vous dire ?
(( — Ah ! pardon 1 c'est comme cela que nous vous appelions avec madame d'Apreville.
« — Est-ce une injure?
« — Non, c'est un nom d'amitié qu'elle vous don- ^ nait.
« — Je ne vois pas ce qu'A y a là de spirituel.
« — Je ne vous ai pas annoncé la chose comme spirituelle... moi, je vous appelais Hortensius Férouillat Bouche d'or, à cause de votre éloquence.
(( — Vous avez l'air , monsieur , de vouloir rendre impossible ce que j'ai promis à Noêmi.
« — Qui est-ce, Noëmi?
«— Madame d'Apreville.
« — Ah!... n est singulier qu'un homme qui renonce à demander satisfaction d'une offense, pour ne
pas compromettre une femme, se permette de Fappe- Içr Noëmi.
« — Je ne renonce pas , monsieur, au contraire... , votre air goguenard augmente mon impatience. —Je vous demande satisfaction pour d'aujourd'hui en un mois , à pareil jour et à pareille heure. « — Très-volontiers.
« — Je trouverai un prétexte pour M. d'Aprevillc ; vous ne me démentirez pas.
(( — A condition, capitaine, que vous soumettrez le prétexte à mon approbation, que vous serez toujours Tofifensé.
« — J'y compte fichtre bien; je ne veux pas perdre le choix des armes.
(( — Je veux vous avoir offensé d'une façon qui ne soft pas ridicule.
« — Ainsi, c'est convenu.
« — Parfaitement convenu.
(( — Dans un mois, à neuf heures du matin.
a — A l'heure que vous voudrez.
a — J'ai le choix des armes.
« — Et moi le choix de l'offense. »
162 LA PËNËLOPË NORMANDE.
«Férouillat s'en alla en écumant; Fair froid et ironique de Ren^ lui faisait paraître un peu cher le commandement de la Belle-Noëmû — La réflexion cependant le calma. — ^Envrai Normand, il n'avait pas parlé de l'arme qu'il se proposait de choisir. — Il se piquait d'être de première force au sabre, arme peu familière aux bourgeois, et l'incertitude où il laissait M. de Sbrbières l'empêchait d'avoir l'idée de s'exercer; il se considéralit donc comme parfaitement sur de sa vengeance, et il choisissait en espérance quelle partie de son adversaire il aurait le plus de plaisir à entamer. — - n ne put rendre compte de sa négociation à Noënû que par un signe. — H déjeuna avec Hercule, qui l'emmena au Havre pour présider au déchargement du navire. L'aspect de la Belle-Noëmiy ravissante goélette en eJBfët, d'une marche supérieure, le séduisit comme marin ; la riche cargaison qu'elle recelait dans ses flancs Tenivra comme marchand; ilne trouva plus rien trop cher pour payer le commandement du navire et les espérances de fortune qu'il entrevoyait.
Le capitaine d'Apreville ne lui* parla de rien, — « mais paraissait se complaire à son admiration, que le rusé Normand Férouillat avait soin de faire porter beaucoup plus sur les qualités de. la goélette que sur la valeur des marchandises,— de quoi l'autre Normand, non moins rusé, n'était nullement dupe.
« Pendaut ce temps, Noëmi aUa chez René.
« — Monsieur, lui dit-elle, après-demain, si vous le voulez, vous saurez, à n'en pouvoir douter, que la fenmie que vous avez aimée a été plus malheureuse que coupable.
« — Je» n'ai envie de rien savoir, madame.
«— Je n'insisterai pas, monsieur; vous saurez seulement qu'après-demain j'aurai ces preuves entre les mains. Peut-être un sentiment de justice, le désir de ne pas avoir trop' mal placé votre amour, vous inspireront Ta pensée de me les demander. Je ne vous en reparlerai pas. Je viens vous avertir que vous pouve?;, avec un peu de complaisance, m'empêcher d'être perdue. Il faut que Ton vous voie quelquefois chez moi ; votre disparition inspirerait tout naturellement des soupçons... Ne me croyez pas lâche cependant. Vous ne m'aimez plus, vous ne pouvez plus m'aimer!... Si vous m'aimiez, peu m'importerait le hasard
d'une révélation ; mais , puisque vous ne m'aimezplus . . .
« Elle donna le temps à René derinterrompre,mais il n'en fit rien.
(( -- PuisquQ vous ne m*aimez plus, il faut que je m'occupe de mon enfant ; il faut que j'écarte de l'esprit de M. d'Aprevnie des soupçons qui le rendraient bien 'malheureux. Vous avez promis de venir dîner aujourd'hui à la maison ; vous y viendrez, n'est-ce pas?»
« — Si cela vous est utile, madame.
(( Mercil monsieiu*.
(( Noëmi avait déjà écrit à Julie Quesnfel de lui envoyer le plus promptement possible les lettres où elle lui avait parlé de son désespoir et de ses sentiments haineux contre Férouillat, lorsqu'elle avait comjnencé à aimer M. de Sorbières.— Ces lettres, portant le timbre de la poste, étaient en effet une preuve qu'A n'y avait pas eu trahison de la part de Noëmi contre René. Elle aimait René, et ne renonçait pas à son amom*; cependant la vie opulente, la vie de luxe que Itd rapportait Hercule d'Apreville enivrait son imagination,
— elle ne voulait pas perdre sa position ; les fenmies de bonne foi comprendront ici im détail que les autres nieront avec colère, et qui étonnera certains honmies :
— de riches étoffes des Indes qu'elle trouva en ren-
trant chez elle et que le capitaine d'Apreville avait envoyées de la cargaison de la Belle-Noemiy lui montèrent à la tête ; elle vit ces étoffes façonnées en robes, elle en rêva les plis : — elle se dit bien qu'elle serait ainsi charmante aux yeux de René, mais cependant elle n*osa pas se demander si elle renoncerait â ces robes pour René, D'ailleurs ces robes la transportaient en esprit à Paris, dans les bals, dans les fêtes ; — - tout se traduit en robes pour les femmes et — la robe oblige; — une fois qu'on a une robe qui ne peut se mettre qup dans certaines circonstances, on appelle ces circonstances, quelles qu'elles soient, des vœux les plus ardents. On les fera arriver malgré tout le monde, malgré la nature entière.
(c Une femme, — une blonde, — le noir leur va si bien, — à laquelle on ferait«voir un vêtement de deuil nouveau, coquet, élégant, — regarderait avec impatience si quelqu'un ne va pas bientôt mourir dans sa famille, — ^elle découvrirait sans chagrin des signes funestes sur les visages. S'il existait une très-belle robe, une robe d'une splendeur hors ligne, que l'on ne pût mettre que pour aller â l'échafaud, il ne manquerait pas de femmes qui feraient en sorte de mettre cette robe.
166 LA PÉNÉLOPE iNORMANDE.
« J'ai vu une femme faire marier des gens qui ne s'aimaient pas avant les noces et qui se sont détestés ensuite toute leur vie, parce qu'elle avait une certgdne robe qui ne se pouvait endosser convenablemet que dans une solennité de ce genre, la maîtresse de la robe n'allant pas dans le monde.
(( Une autre a fôfrcé êonmari d'abandonner une grande exploitation en Afrique, laquelle les faisait vivre dans l'aisance et leur assurait une fortune, pour venir tenter en France les chances incertaines d'une nouvelle affaire, — parce qu'elle avait reçu en présent, d'un parent négociant, un tnagnifique manteau de fourrures qu'elle voulait avoir occasion de porter. »
Hené (feSor bières à Augustin Sanajou.
(( J^ai eu plusieurs fois occasion de penser que, ai on faisait scrupuleusement un compte avec les femmes que l'on a aimées, si Ton inscrivait avec l'exacti-* tude que vous mettez dans vos livres, vous autres négociants^ parat)otretdotf,les plaisirs qu'elles nous donnent et les chagrins qu'elles nous cattsent, la balance s' établirait y comme Yons dites, singuliëremetit à la charge de Tamour.
« Quand on voyage, tous les pays, presque, paraissent charmants.
«Il suffit d'un rayon de soleil qui tombe sur la mousse qui recouvre de son manteau de velours le plus pauvre toit de chaume, pour rendre ce toit de chaume cent fois plus beau -que le Louvre, pour faire croire qu*aux deux coins du foyer, dont on voit à la fin du jour monter la fumée lente et bleuâtre, sont des gens qui s'aiment fidèlement. •
« On envie le pâtre qui ramène ses troupeaux des landes à retable.
a On envie le laboureur ^ui, sur la colline, avec ses bœufs et sa charrue, se détache en silhouette noire sur le ciel empourpré par le soleil levant*
« n semble que là est le bonheur.
« Les habitants sont pour vous curieux et avides; cela a Tair pendaut quelques jours d'être un accueil bienveillant et une tendre sympathie.
« Mais, si Ton séjourne pendant quelque temps, on ne tarde pas à voir tout cela, non pas se transformer, mais reprendre sa vî-aie forme, — et on est forcé de résumer ainsi ses impressions définitives : •
« Il y a quelque chose de trop dans tous les pays : les habitants.
i68 LA PÉNÉLOPE NORMANDE.
« H faudrait ne s'arrêter que quelques jours, que quelques heures, et on s'en irait en disant': — Ces bons y^lageoisI — ou toute autre niaiserie équivalente.
« B en est de même de l'amour : il faudrait l'écrémer; — mais, si vous voulez boire jusqu'au fond du vase, vous risquez de trouver du petit-lait aigre.
(( n faut faire l'amour comme on mange du poisson, ne pas avaler les arêtes.
« Certes, j'ai été amoureux de Noëmi.
« Bien plus, je vais te dire à toi ce que je ne me dis pas tout à fait à moi-même :
« Je suis encore amoureux d'elle ; — le plaisir que j'ai à la haïr, à la mépriser, — à riposter douloureusement à ses perfidies, est en.core de l'amoiu*.
({ Tant qu'on hait, on aime encore.
« Elle prétend que certaines lettres..... Tiens, voici qu'on m'en apporte une d'elles.
« Cette lettre contient celles qu'elle écrivait à une de ses amies lorsque je commençais à m'occuper d'eUe.
« Voici d*abord sa lettre :
Noëmi d'Apreville à René de SorUères.
« Voici, monsieur, des lettres que j'avais écrites à une amie, et que je ne pensais pgis devoir jamais être remises sous vos yeux, car elles contiennent une révélation que j'aurais voulu vous épargner, fût-ce même aux dépens de ma vie.
c< Vous verrez, monsieur, si vous daignez les, lire, que je ne vous ai pas trahi, — que du jour où je vous ai dit : — Je vous aime,— j'ai repoussé opiniâtrement, au risque des dangers que pouvait me faire courir sa haine, les emportements de cet homme si indigne de moi, et qui, je le crains, m'a rendue indigne de vous.
« Hélas ! monsieur, savais-jeque j'aimerais un jour, et que je vous aimerais ?
« Pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt f
« Je ne vous demande pas de me rendre votre amour^ monsieur, dont je porterai éternellement le deuil dans mon cœur, — mais, si vous m'abandonnez, que ce soit parce que je m'étais d,éshpnorée, avapit de vous connaître, par une faute sans prétexte, mais que ce ne soit pas parce que je vous ai trahi.
« J'ai bien souffert, monsieur^ de cette flétrissure ;
mais Tamour que j'étais si heureuse de ressentir, et dont je vous devais la connaissance, me semblait une flamme si ardente qu'il me paraissait pouvoir me purifier et me rendre digne de vous.
(( Je m'étais laissé aimer, mais je n'ai aimé que du jour où je vous ai rencontré...
« Je m'arrête, monsieur; je n'ai voulu que me justifier sur un point, et je me laisserais aller à vous peindre ce que je souflËre et à exciter votre pitié. Dites-moi un mot, un seul, le dernier : que je sache que vous m'abandonnez parce que j'ai eu le malheur de ne pas vous attendre, de ne pas deviner le sentiment céleste que vous deviez seul m'inspirer, mais que vous ne m'accusez ni de trahison ni de 'perfidie.
« Easuite, monsieur, vous ne me verrez plus, je me prêterai au désir qu'a M. d^Apreville, que j'ai eu moimême autrefois, d'habiter Paris, et vous ne serez exposé que par des hasards peu probables à rencontrer une femme qui bénira toujours vôtre souvenir en reconnaissance des richesses que vous lui avez fait découvrir dans son cœur.
«Noimi.»
^ Po$t-Sfripium de Pauteur. ~ Il va sans dire que
madame d'Apreville avait fait un triage intelligent dans celles de ses lettres que lui avait renvoyées Julie Quesnel.
Suite de la lettre de René de Sorbiers è Augu$tin Satiajûu.
<i Ah ! oui, — pourquoi ne suis-je pas venu plus tôt!
— Eh ! mon Dieu ! si je n'étais pas jalonx de ce Férouillat, je le serais de son mari.
« C'est horrible, c'est méchant de la part de Dieu de nous avoir mis au cœur des désirs insatiables, un besoin de choses qui n'existent pas. — On ne peut être amoureux d'une femme sans remonter le cours de sa vie. — H n'y en a pas une qui vous arrive à la fois vierge d'esprit et de corps.
« Une vieille femme de me$ amies, qui aime à raconter, c'est-à-dire à se promener avec un ami dans les sentiers verts et fleuris où s'est passée sa jeunesse,
— m'a avoué qu'elle avait ressenti son premier amour à l'âge de sept ans,
«Elle a été à sept ans amoureuse, jalouae etdéses-
pérée. Quand nn garçon, d'une trentaine d'années, qui lui apportait des bonbons et qui la faisait sauter sur ses genoux, s'est marié, — elle s'est renfermée dans sa chambre, pour pleurer à sa fantaisie, —pour l'appeler ingrat et perfide;
«Et quand on voit aux Tuileries toutes ces petites filles, — qui, sous prétexte de sauter à la corde et de jouer au cerceau, recueillent les regards des payants et des prdmeneiu*s connue elles cueilleraient dans une prairie des pâquerettes et des boutons d'or, — quand on se rappelle l'histoire de son propre cœur, on voit que l'amour conunence de bien bonne heure— et ne finit pas, — que c'est la vie,— et que rienn'est plus malheureux et plus absurde à la fois que de vouloir demandera une femme que l'on rencontre, quamd elle a vingt-cing ans, d'avoir comprimé jusque-là les battements de son cœur; d'avoir attendu pour dmer que vous, dont elle ne connaissait pas l'existence, il vous plût de venir réclamer ce trésor qu'elle aurait conservé contre tous les efforts. Vous pouviez ne pas venir ; peut-être même, si vous vous étiez su si bien attendu, auriez-^vous cru avoir peu d'intérêt à venir. Est-ce que, moi, je n'ai pas été très-amoureux, à dix ans, d'une grande belle jeune fille de vingt-quatre ans
qui m'appelait son petit mari et qui m'emmenait partout avec elle î
«Je lui servais de prétexte, de maintien, de porterespect. — Me tenant par la main, elle avait l'air d'une jeune femme mariée — avec son enfant.
(( On la laissait sortir avec moi, et on ne l'eût pas laissée sortir seule. Je lui rendais possible de rencontrer un monsieur.— Tiens, je sens encore que,dansle choix de ces mots : «un monsieur, » pour parler du beau jeune homme très-élégant qui lui faisadt la cour, j'ai conservé une sorte de haine contre lui. Quand j'ai appris leur mariage, je me suis cru trahi. — A douze ans, ensuite, n'ai-je pas fait mes premiers vers, que j'écrivais en moyen, — je ne savais pas écrire enfin, — pour ma voisine, que je rencontrais souvent dans l'escalier ? Mais déjà plus vicieux, j'étais naturellement plus timide. Je n'osais pas lui donner mes vers. Je les perdais dans l'escalier, que je descendais rapidément devant elle, apsès l'avoir attendue plusieurs heures ; puis, ensuite, j'avais peur d'elle ; j'évitais de la rencontrer.
« Non, cet amour que nous demandons tous, le. premier et le seul de toute la vie d'une femme, il, n'existe pas. —Cet amour exclusif n'existe pas non
iO.
plus. —On peut, pendant un temps, n'aimer gu'uu homme, mais on aime Famour des autres, mais on sent avec plaisir des regards ardents sur son visage. — Mais..... alors, je le demande encore, pourquoi tant de désespoir de ne pas trouver ce qui n*est pas!
« On ne se désespère pas de ce que les arbres ne sont pas bleu de ciel et lilas comme dans les tableaux de certains peintres du temps de Louis XV.
<( On ne se désespère pas de ne pas voir dans les prairies les moutons teints de pourpre ou de safran dont parle Virgile.
<( On n'exige pas les arbres ni les moutons des livres et des tableaux : pourquoi exige-t*on Tamour des livres ? — Pourquoi demande-t-on aux femmes d'être autre chose que des femmes? — C'est qu'une Providence ennemie nous a mis en germe dans la tête et dans le cceur un portrait fantastique impossible. — C'est que nous sommes tous comme Don Quichotte quicherchç une Dulcinée impossible... Certes,Noémi, femme d'Hercule d'Apreville, maîtresse d'Anihime Férouillat, n'est pas la femme de mes rêves, la fenune que j'inventerais; mais elle est encore la plus séduisante de cdles q;i;ie j'ai rencontrées .dans toute ma vie.
« Une femme qui am^ait attendu jusqu'à vingt-six ou vingt-sept ans qu'elle a, je suppose, la rencontre de M. René de Sorbières qu'elle ne connaissait pas, dont elle ignorait l'existence, serait à coup sûr une personne peu disposée à l'amour, et dont le cœur ne pourrait guère contenter les ardeurs du mien. — Noëmi ne m'a pas attendu; mais du jour où elle m'a dit qu'elle m'aimait, elle m'a été fidèle, elle s'est conservée à moi malgré les obstacles et les dangers.., x( Mais que dis-je? J'aurais pu abréger cette longue et inutile lettre — . en te disant simplement : — Je l'aime...
« Je l'aime et je souffre — quand je me représente cette femme accueillant les empressemeuits d'un FérouiUat. — Férouillat heureux! -^ La haine et la rage s'emparent de moi, — et je me rappelle avec joie que ce FérouiUat m'a provoqué ; — que dans quelques jours je le tiendi'ai au bout d'une épée. •— n faut que je le tue, lui qui a aimé, qui a possédé la femme que j 'aime. . .
« René. »
176 LA PÉNÉLOPE NJORMANDE.
Le dîner chez les d'Apreville fut somptueux et sui*tout abondant.
Le capitaine avait invité trois autres capitaines au long cours, — qui regardèrent avec une sorte de défiance un honune d'une nature aussi différente de la leur que Tétait René de Sorbières.
Les marins ne font pas grand cas des soldats, mais ils les mettent cependant infiniment au-dessus des bojargeois; — ils mettent une grande distance entre un marin et un soldat; — mais la distance entre nn soldat et un bourgeois est telle que ça ne se 'mesure pas. n faut bien qu'il y ait des soldats pour apaiser les querelles des marins dans les cabarets, — et pour garder les arsenaux de la marine et pour quelques autres menus détails. — Les soldats sont plus à plaindre qu'à blâmer, c'est une classe inférieure, mais c'est une classe, tandis que les autres... on ne sait ce que c'est.
Rien n'est si ordinaire que d'entendre un marin
dire d'un homme qui lui déplaît : — A quoi ça peutr il servir? ça n'est ni marin ni soldat.
.Ce dîner fut du reste ce qu'est un dîner en Normandie, et probablement dans d'autres endroits que je ne connais pas, — les plats et les bouteilles se succédèrent pendant deux heures.
C'était le commencement.
Cependant la situa.tion de M. de Sorbières n^était pas très-facile, — il ne pouvait se mêler* en rien à la conversation des marins. — On sait sous quels rap^ ports il connaissait Anthime Férouillat ; — il n'eût pas été amoureux de madame d'Apreville, qu'il n'eût pas eu néianmoins d'autre ressource que de s'occuper d'elle; — mais Férouillat s'en aperçut avec colère et Hercule d'ApreviQe avec inquiétude.
Vers le milieu du dîner, au moment où l'appétit des convives paraît commencer à se ralentir, il est d'usage de leur servir la moitié d'un verre ordinaire ' d'eau-de-vie qu'on appelle cognac, de tafia ou de genièvre, — cela s'appelle « faire un trou, » après quoi l'on sert les grosses pièces de viande et on recommence à manger et à boire de plus belle. — Le trou se fit av^c du genièvre. René de Sorbières, qui n'aimait pas le genièvre, refusa d'en prendre, — les au-
178 LA PÉNÉLOPE NORlfAIiDE.
très conviTeSy toujours selon l'usage, trinquèrent en
choquant leurs verres.
René, qui n'avait rien d^ns le sien, se trouva naturellement excepté de cette manifestation amicale. Gela mit encore plus de froid entre lui et le reste de l'assemblée.
Férouillat, s'adressant à un des convive3 qui avait levé son verre un peu vite pendant qu'on versait, et qui avait bu moins de genièvre que les autres, le traita de buveur d'eau, et lui adressa tous les sarcasmes rassemblés depuis des siècles contre les buveurs d'eau. — Pour Férouillat et pour ses compagnons, ces sarcasmes s'appliquaient au moins autant à M. de Sorbières qu'à celui auquel ils étaient directement adressés. — Férouillat, se voyant du succès, alla de V avant j comme disent les marins, et il continua à attaquer en apparence son compagnon, en lui faisant des plaisanteries qu'il n'aurait pas adressées à M. de Sorbières, et que sa familiarité avec les marins excusait suffisamment.
René se trouva embarrassé, il ne pouvait se fâcher de paroles qui ne lui étaient pas dites i lui-même ; FérouUlàt eût nié toute intention malveillante, mais il sentait bien qu'il était en ce moment le jouet et le
plastron de rassemblée. — Hercule d'Apreville, dont il était Phôte, loin de détourner la conversation comme il eût dû le faire, encourageait par un rire un ' peu forcé les lazzis de ses convives.
René, pour se donnât* ui^e contenance et feindre de ne pas entendre les attaques dont il était Tobjet, se mit à causer presque à voix basse avec Noëmi. Le capitaine d'Apreville s'en émut, et adressa à sa femme deux ou trois observations où la mauvaise humeur n'était pas difficile à discerner; — il lui reprocha de ne pas surveiller le service, de ne pas donner d'ordres aux domestiques ; il se mit en grande colère à propos on sous prétexte plutôt de je ne sais quel fricùt manqué — et s'en prit à elle.
Pérouîllat ne pouvait qu'appuyer sur le malheur arrivé au fricot^ il né s'en fit pas faute.
n rappela d'autres circonstances où ce même fricot était délicieux. •
René, impatienté, l'appela capitaine Cluysostome. — Un convive demanda l'explication. — Tout le monde rit beaucoup, lorsqu'on sut que c'était à cause de son éloquence que l'on appelait Bouche d'or le capitaine Anthîme Fé rouillât, connu dans les deux monde» pour la difficulté de son improvisation.
Anthime, irrité d'être l'objet de la gaieté générale, refusa de trinquer avec M. de Sorbières, — lorsque vint ce moment du festin où chacun ouvrit son cœur sans inconvénient à des voisins qui étaient trop occupés à en faire autant poiu* entendre un mot de ce qu'on leiu* disait. — Hercule d'Apreville seul était taciturne, il jetait de temps en temps un coup d'œil inquiet sm* sa femme, sur René, sur Férouillat. — Celui-ci surtout n'aurait pas non plus été mauvais à écouter pour quelqu'un qui aurait voulu savoir.
n parla des gens qui ne buvaient pas, — des mtrli- /tor«, — des hommes qui avaient de jolies mains conmie les femmes, — et qui ne sauraient manier ni un aviron,' ni une hache. — René, qui se sentait désigné au moins autant par les regards des autres convives que par les ^paroles incohérentes du capitaine Férouillat, se laissait impatiemment contenir par de douces paroles de Noëmi. — Celle-ci, inquiète, n'osait quitter la table, quoique, selon son usage, elle l'eût dû faire depuis plus d'un quart d'heure. — Elle se décida cependant à se lever de table, — lorscpi'elle s'aperçut que d'Apreville s'alarmait de son séjour prolongé'; — alors un des convives porta la santé de madame d'Apreville; — elle dut choquer confretou^
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. i8i
les verres un verre dans lequel elle trempa ses lèvres. — Elle remarqua encore que Férouillat avait évité d'approcher son verre de celui de René, et, au milieu du tumulte des voix, — elle distingua ces paroles prononcées d'un ton ironique par le futur capitaine de la Belle-Noëmi : A la fidèle épouse du capitaine d'Apreville! — Elle se hâta de quitter la salle, — en jetant un dernier regard destiné à calmer M. de Sorhières qu'elle avait prié de s'en aller un quart d'heure après elle et de ne pas demander à la voir. .
Noëmi partie, on alluma le punch et les pipes.
A peu près au même instant, Mathilde vint dire à Férouillat que madame d'Apreville avait a lui parlei*.
Et René de Sorhières se le^nt, pria Hercule de venir un instant avec lui dans l'embrasure d'une croisée.
Là, il lui dit :
• — Capitaine, j'ai accepté avec empressement l'invitation cordiale que vous m'avez faite; — vous êtes mon hôte, — vous ne devez pas souffrir que je sois insulté chez vous. — Le capitaine Férouillat est ivre, et sans motif voilà deux fois qu'il refuse de trinquer avec moi; — tout le monde l'a remarqué. — Je vous prie de vous charger d'une commission pour lui.—
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t82 LA PÉNÉLOPE NORMANDE.
A la première santé qui va se porter, si le capitaine Férouillat ne choque pas son verre contre le mien,— » je lui jetterai le punch au visage.
— Vous ne feriez pas cela, monsieur! dit Hercule.
— Je le ferai, monsieur; je sais que vous êtes bravé, et vous ne trouverez pas mauvais que je fasse ce que vous feriez à ma place. — Si le capitaine Férouillat a quelque sujet de mécontentement contre moi — je suis parfaitement à ses ordres ; — mais ce n*est pas une raison pour qu'il m'insulte chez un ami commun.
— Comment?... des amis...
— On ne se brouille pas avec les gens qu'on ne connaît pas, capitaine, et d'ailleurs je veux que m^s amis qui me connaissent plus que les autres me respectent aussi davantage.
D'Apreville s'inclina en signe d'assentiment; René lui prit la main et la serra ; — d'ApreviUe se laissa* serrer la main.
Anthime rentra donnant la main à Noëmî. Le capitaine d'Apreville lui fit signe d'aller à lui, ot l'emmena dans l'embrasure. Il ne ménagea pas les tonnes de la commission dont il était chargé pour lui. M. de Sorbières ne lui plaisait pas. Ses conversations
à voix basse avec N[oëmi pendant le dîner lui inspiraient des inquiétudes. Il n'était pas fâché qu'il eût une querelle avec quelqu'un. Il eût préféré que ce fût avec lui-même. Il savait Férouillat vaniteux et médiocrement endurant. Il était persuadé qu'il arriverait quelque chose qui chasserait M. de Sorbières de la maison.
Quel ne fut pas son étpnnement lorsqu'il vit Férouillat, successivement rouge et pâle de colère, répondire cependant, de la voix vibrante et saccadée avec laquelle on lancerait un défi :
— Monsieur de Sorbières ses trompe; je n'ai rien contre lui, et je vais avec plaisir choquer mon verre contre le sien !
— Allons I répondit d'Apre ville, tu as un bon caractère... •
Noëmi, voyant tout le monde en place, — se mit debout auprès de son mari, — et dit :
— Pardon! messieurs, je suis rentrée pour yous proposer une santé que nous avons oubliée.
— D'abord, à la santé de madame d'Apreville I -^ cria un des capitaines.
— A la santé de madame d'Apreville ! — hurlèrent tous les autres.
t»4 LA PÉNÉLOPE NORMANDE.
Nbemi laissa mettre du punch dans son verre, et chacun se levant vmt trinquer avec elle. — Elle fixa ses regards sur les yeux de Férouillat, retourné à sa place, fit remplir les verres, — et dit :
— Maintenant, messieurs, à la santé du nouveau commandant de la Belle-Noëmi, — du capitaine Anthime Férouillat!
On répondit à ce toast par des acclamations sauvages. — Férouillat ému' cribqua son verre contre celui de Noëmi, puis contre celui de d'Apreville.
René s'était levé, avait fait la moitié du chemin, tendit son verre, et répéta d'une voix calme :
— A la santé du capitaine Férouillat ! Férouillat, pâle comme un mort, jeta un coup d'œil
sur d'Apreville et sur sa femme. Tous deux l'observaient avec une expression diô'érente. Il hésita, rencx)ntra les yeux de Noëmi, alla à la rencontre de René, choqua son verre contre le sien, et lui dit :
— Grand merci ! monsieur de Sorbières.
Puis il vida son verre. Mais en retournant à sa placé, sa main crispée serra tellement le verre qu'il éclata en morceaux et qu'il fut blessé. R entoura son poignet de sa serviette et continua à boire de la main gauche.
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. 18o
Deux personnes seulement s'étaient aperçues de cet'accident : d'Apreville et sa femme.
Le capitaine Anthime Férouillat qui passait, eu fait de boisson, pour être d'un très-fort jaugeage, but ce soir-là plus que de coutume, et quand les autres s'en allèrent un peu plus d'à moitié ivres à une heure du matin, il lui eût été difficile de les sui\Te ; maiis il avait une chambre dans la maison.
D'Apreville, retiré dans la sienne avec sa femme, se promena de long en large, longtemps après que celle-ci fut couchée. : — De temps en temps il lui parlait de M. de Sorbières : — elle répondait vaguement et naturellement. — Alws il lui reprocha de l'avoir engagé tout à fait avec Anthime par cette santé qu'elle avait proposée; —mais elle lui fit facilement reconnaître que son intention de donner à Férouillat le commandement de la Belle-Noëmi était formelle.
— Pourquoi n'aurîons-nous pas ce soir donné cette joie à ton plus ancien ami, au miUeu de vos amis à tous deux?
— M. de Sorbières a été très-ennuyeux, dit alors Hercule.
— Je ne' crois pas qu'il se soit beaucoup amusé non plus. — Vous étiez tous marins, il ne comprenait
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pas la moitié de ce que vous disiez. Je m'efforçais de lui parler ; mais j'étais avec lui dans la position où il se trouvait avec vous autres. -~ Je ne pouvais lui parler du monde où il vit et que je ne connais que comme je connais TAmérique, par ouï*dire.
Hercule ne parla pas de la commission dont René l'avait chargé pour Anthime. *-: C'était un triompha pour M. de Sorbières, il n'avait aucune envie d'y faire assister Noëmi.
Alors il grommela sur divers autres sujets, — sur le fricot manqué, — sur le vin de Bordeaux qui n'était pas assez chaCud et sur le vin de Champagne qui n'était pas assez froid, — sur le service de Mathllde que, d'ordinaire, il défendait avec opiniâtreté, lorsque Noëmi avait à s'en plaindre.
Noëmi fit semblant de dormir. — Hercule se coucha, ne trouvant plus personne à quereller, et les deux époux passèrent la nuit, — Noëmi tapie dans la ruelle, — Hercule suspendu au bord du lit. — Os ne fermèrent Tœil ni l'un ni l'autre, -r chacun des deux croyant l'autre endormi.
Hercule était jaloux et inquiet.
Noêmi, fort troublée de cette inquiétude, cherchait
les moyens de la dissiper sans renoncer à René de Sorbières.
II est presque inutile de dire ce qui s'est passé entre Férouillat et Noëmi lorsque celle-ci avait fait demander le capitaine par Mathilde, — du moins, je ne le rapporterai que sonunairement. — Noëmi avait fait de vifs reproches à Férouillat de son attitude visà-vis de René. — Vous amènerez un éclat, lui avaitelle dit; — mais je vous renouvelle mon serment de vous perdre avec' moi, — ou plutôt de me servir de votre perte pour me sauver. — Au contraire, réparez votre sottise, — je vais rentrer et à la fois vous donner une occasion d*êti*e poli à l'égard de M. de Sorbières et engager formelleme^it Hercule avec vous.
Après quelque hésitation, Férouillat, dont le comliiundement do la goélette faisait la fortune, — qui savait Noëmi femme à le perdre eu se sauvant ellemême, grâce à son adresse et à Tamour qu'avait pour elle Hercule d'Apreville, — Férouillat, se rappelant que cela ne Tempêcherait pas d'avoir dans peu de temps M. de Sorbières au bout dé son sabre, avait pris le parti d'obéir à Noëmi, à la façon dont les tigres apprivoisés obéissent à leurs maîtres, pour
lesquels ils ressentent un mélange confus de crainte, de haine et.d*appétit.
Au déjeuner, d'Apreville fut taciturne. — Noëmi. parfois en levant les yeux, trouvait attachés sur elle des rcgai'ds qu'il détournait aussitôt. — Après le déjeuner, il alla à la ville avec Férouillat. — Noêmi essaya de rencontrer René, d'abord elle alla se promener du côté de son jardin, puis elle se détermina à aller chez lui. — Il était sorti depuis le matin, Bérénice ne savait pas quand il rentrerait, — il était allé dans la forêt avec son fu^l.
Noëmi lui laissa un billet pour lui recommander de ne pas venir chez elle pendant quelques jours — à cause de Finquiétude que montrait d'Apreville.
Celui-ci était déjà rentré ; quanS elle revint, ilfdmait à la fenêtre. — Quand illui demanda d'où elle venait, — savoLx trembl ait, — elle répondit qu'elle venait d'aller voir une femme du voisinage qui était malade.
A ce moment, cette femme passait dans la rue. D'Apreville et Noëmi l'aperçurent en même temps. Noëmi se fâcha. — C'est insupportable, dit-elle, tu me fais mentir avec tes questions — parce que je m'ennuie, pendant que tu vas je ne sais où avec ton Férouillat, je vais me promener un peu et prendre l'air:'
tu me demandes d'où je viens d'un air tellement sinistre, que j'ai peur, et je te réponds .par des mensonges, et quels inensonges ! des mensonges si bêtes, si mal faits, que tu devrais m'en estimer davantage. Une femme accoutumée à mentir s'en tirerait mieux que moi. Hercule ne répondit pas, mais un quart d'heure après, il dit : — Je t'avais dit, en partant, que je ne voulais pas que tu fisses connaissance avec M. de Sorbières.
—Je t'ai dit comment ça s'est fait... c'est Férouillat qui l'a amené, et comme tout ce que fait Férouillat, ajouta-t-elle ironiquement, est bien fait... d'ailleurs, si cela t'ennuie, il est facile de ne plus le voixs il n'a déjà pas dû beaucoup s'amuser ici — et, si tu veux, je lui dirai que tu ne veux pas que je le voie.
— Pourquoi ne pas lui dire tout de suite que je suis jaloux?
— Parce que je ne crois pas que tu me f^ses cette injure; — je lui dii'ai que tu es une espèce d'ours, que la vue d'un nouveau visage t'ennuie et te gêne. — Ah çà ! est-ce que tu serais jaloux, par hasard?
Hercule regarda, sa femme fixement.' Elle ajouta :
— Ce pauvre M. de Sorbières ! il a bien affaire
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d'une pallie paysanne comme moi, lui qui yit dans le
grand monde, dans le monde élégant...
-— Ce n'est pas que je sois jaloux, mais je t'ai trouvée un peu frop familière avec lui...
-« Qui? moi'? familière... non, je tâchais de faire en sorte qu'il ne s'ennuyât pas tout à fait autant. *— Toi et tes convives vous ne pensiez pas pins à lui que. s'il avait été à cent lieues... Aussi il n'est pas certain qu'il revienne... après une visite qu'il te doit pour le diner... s'il vient pendant ton absence, je ferai dire que tu n'y es pas.
— Allons! des exagérations à présent... je veux seulement qu'il ne prenne pas d'habitudes dans la maison. U ne me plaît pas, voilà tout.
D'Apreville resta soucieux.
Dans la journée, Mathilde monta une lettre pour madame. Hercule s'en saisit. — Noëmi, aussi pâle que lui, le laissa faire. — Cette lettre était longue, commençait par des banalités ; — il regarda la signature — Julie Quesnet; — il la donna à sa femme c[ui n'osa pas la lire devant lui, dans la crainte qu'il ne se.ravisât. — En effet, si Hercule avait lu, il n'aurait plus gardé auaun doute, — il étdt question — fort longuement et de René de Sorbières et de Férouillat;
— lorsque plus tard Noëmi la lut, elle frémit et la brûla ; — elle avait craint un moment que ce ne fût une lettre de René ; elle n'en aurait pas dit davantage que celle de Julie, mais d'Apreville l'aurait lue. Elle prit alors la résolution de brûler également les (autres lettres de Julie et celles de René qu'elle avait toutes conservées.
Mais son mari ne sortit pas ; — elle feignit en vain que l'odeur du tabac l'incommodait, espérant qu'il irait, comme il le faisait quelquefois, fumer à un petit taudis, décoré du nom de café, qui était dans le. Voisinage, — mais il éteignit sa pipe.
Le soir elle essaya de le faire coucber avai4 elle, elle supposa un ouvrage de couture à finir; — mais Hercule s'obstina à rester. — Tous deux étaient accablés de fatigue, ils n'avaient pais dormi la nuitprér cédente ; — ils s'endormaient malgré eux dans Içurs fauteuils. ' * '
— Hercule, tu dors, mon ami, va donc te coucher.
— Mais tu n'as pas déjà les yeux si bien ouverts, et ils sont tout rouges.
— C'est qu'au' contraire, moi, je ne dors pas^ je pense à mes comptes avec Férouillat, — je ne ai6 coucherai pas de sitôt, va te coucher, toi.
Noêmi prit tout à coup une résolution, et dit :
— Eh bien! j'y vais.
Elle se leva et alla s'enfermer dans sa chambre avec bruit; puis elle ressortit tout doucement, monta nu-pieds dans une petite chambre où elle^ avait caché les lettres et où était" la bibliothèque. Elle les prit pêle-mêle dans sa robe, redescendit en toute hâte, s'enferma à double tour, jeta les lettres dans la cliomînée et elle mit le feu aux papiers.
Or, si Hercule s'était opiniâtre à rester debout, c'est qu'il voulait précisément chercher dans cette bibliothèque s'il ne trouverait pas des lettres. Il s'était, dans la journée, repenti de ne pas avoir lu la lettre de Julie Quesnet; l'émotion de sa femme l'avait frappé ainsi que le soin qu'elle avait eu de no pas lire cette lettre en sa présence.
Il se rappelait qu'autrefois sa femme écrivait souvent dans cette petite chambre où lui ne montait jamais, n'ayant jamais lu de livj^es que ceux qui lui avaient été nécessaires pour ses études et ses examens de capitaine, et quelques journaux qu'il emportait à son bord dans ses voyages, et qu'il lisait en route, maijs jamais à terre.
Quand il entendit Noëmi enfermée dans sa cliain-
bre, il monta à la bibliothèque, s'y enferma à son tour, et chercha.
n vit un petit meuble, — sorte de secrétaire sur lequel étaient les objets nécessaires pour écrire ; — un grand tiroir était ouvert et vide, — on eût dit un nid abandonné.
Il soupçonna un moment la vérité, c'est-à-dire que Noëmi avait enlevé les lettres.
Il redescendit à la chambre conjugale.
Noëmi, qui, malgré le soin qu'U avait pris de ne pas faire de bruit, Tavait parfaitement entendu marcher dans la bibliothèque, agitait convulsivement les papiers enflammés pour les faire brûler plus vite. — Des lettres pliées brûlent assez difficilement et lentement ; — proportionnellement à la façon d'un livre relié qui peut rester une demi-heure dans un feu ardent sans être entièrement consumé.
Hercule frappa à sa porte.
— Qui est là, demanda-t-cUe ?
— Moi, parbleu ! Qui veux-tu que ce soit?
— Attends un peu.
— Pourquoi?
— Parce que...
A cette première réponse de toutes les femmes, Herculiî hésita un mc^ment, puis il dit ;
— C'est moi, ouvre. v
— Tout à rheure, mon ami{ je me déshabille.
— Eh bien...
— Mais j'ai Thabitude d'être seule pour me déshabiller.
— Quelle bégueulerie ridicule î dit d'Apreville, toujours à travers la porte.
— On voit bien que tu viens de passer plus d'un an avec des négresses qui n'ont pas besoin de so déshabiller.
— Je ne plaisante pas, ces manières-là sont ridicules ; ne pas vouloir se déshabiller devant un mari qui va passer la nuit auprès de vous, ce sont des inventions de mijaurée.
— Si vous appelez la décence une invention de mijaurée... X
— Allons I ça m'ennuie... Ouvre.
— Dans un instant; retournez en bas, j'ouvrirai la porté, et vous remonterez quand je serai pouchéc.
— Ah çà! ouvres-tu? — ou j'enfonce la porto... Qu'est-ce que tu brûles ?
— Moi ?
LÀ PÉNÉLOPB NORMANDE* m
— Oui, toi I Parbleu ! je ne pense pas que ce soit le Grand Turc qui brûle quelque chose dans la chambre.
— Descendez, et je vais ouvrir la porte. L'odeur du papier brûlé se répandait très-fort dans
la maison. — Il y avait plus de cent lettres, tant de Julie puesnet que de René de Sorbiëres ; nous avons eu la discrétion de ne pas les donner toutes au lecteur; et de plus, dans son trouble, Noëmi avait pris, n'ayant pas le temps de choisir > tout ce qu'elle avait trouvé dans ses tiroirs, y compris quelques cahiers de papier blanc. — A ce moment,- d'Apreville, hors de lui, enfonça la porte d'un coup de pied, — et trouva sa femme debout. Cependant elle eut le temps de replacer les pincettes et de se placer d'un bond auprès de son Ut.
— Mais qu'avez-vous? dit-elle, êtes-vous fou ou ivi*e ?
Hercule ne répondit pas, et regarda dans la cheminée. Le vent qu'il avait produit en ouvrant aussi brusquement la porte avait fait monter dans la che^ minée le tas de papiers brûlés qu'elle contenait; cependant, il en restait encore sur lesquels de petits
points de feu couraient commq des étoiles dans un ciel noir.
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— Tu vois bien, dit-il, que tu brûlais des papiers.
— £h bien ! qui vous a dit que je ne brûlais pas des papiers?
— Mais, toi...
— Pas le moins du monde.
— Tu n'as pas répondu quand je te l'ai demandé. '— S'il fallait répondre à toutes les sottises que
vous me dites depuis un quart d'heure... D'ailleurs, vous savez que je brûlais du papier, ça doit se sentir dans toute la maison.
Hercule fut un peu étonné et hésitant de cette assertion de l'odeur qu'exhalait le papier brûlé : — Elle le savait, pensa-t-il,/elle ne le brûlait donc pas en cachette.
Le fait est que Noëmi n'y avait pas songé, et parlait ainsi pour faire naître dans l'esprit de son mari précisément la pensée qui s'y faisait jour. • — Mais, qu'est-ce que c'était que cea papiers?
— D'abord, çd n'était pas des papiers ; c'était un papier.
— Eh bieni ce papier?
— Ce papier, c'était la lettre de Julie Quesnet, que j'ai reçue devant vous tantôt,
•—Et pourquoi brûlaisr-tu la lettre de Julie Quesnet 7
— Ah I vous êtes insupportable... C'est donc uu interrogatoire ?
— Précisément, c'est un interrogatoire.
— Eh bien ! je brûlais la lettre de Julie Quesnet, parce qu'elle m'y disait de la brûler.
— Qu'est-ce qui me le prouve ?
— Vous n'aviez qu'à la lire quand vous vous êtes permis tantôt de la prendre avant mol.
— Tu me parles d'une singuUère manière, Noëmi...
— C'est que vous agissez d'une étrange façon... Je ne sais vraiment, dans votre grossière profession, quellesfemmes vous voyez; mais à l'avenir, je veux être, .à l'abri de pareilles invasions. C'est bien le moins qu'une femme puisse être seule dans sa chambre quand il lui plaît. — Dès demain, je vous ferai faire un lit dans la chambre à côté de la bibliothèque.
Hercule restait stupéfait... La jalousie est une tefle passion, qu'il vient un moment où, sur la trace d'une trahison, on entrevoit, on pressent une telle jouissance dans la vengeance, qu'on est désappointé de
trouver innocente la femme que l'on soupçonnait. ■ Ce n'était pas même là la situation du capitaine
.d'Apreville, il croyait non pas avoir découvert l'in-
nocejQce de sa femme, mais ne pas avoir découvert la preuve de sou crime.
A ce moment, les papiers brûlés qui s'étaient envolés dans la cheminée, sôus l'explosion du vent qu'avait produite l'effraction de la perte, retombaient en grande partie dans cette cheminée. — D' Apreville s'en aperçut, et, se l'appelant parfaitement que la lettre de Julie Quesnet n'avait qu'une page double, il sut que sa femme mentait, •--* alors il ne dit plus rien et se coucha. ^ Elle s'inquiéta de ce silence, et essaya de le rompre par des reproches, maïs Hercule lui.,dit froidement ; -^ Je dors, bonsoii:, la suite à demain.
Noêmi se trouva un peu rassurée par cette .dernière phrase en forme d'allusion aux feuilletons des journaux, — phrase qm'elle crut facétieuse.
Elle se trompait. Hercule l'avait apprise pendant sa dernière traversée, en lisant un feuilleton où l'auteur du roman avait très-habilement divisé d'assez féroces élucubrations, de façon à toujours faire tomber cette phrase suspensive :