‹ Encore les Femmes (volume 2)Chapitre 34 sur 36 · NOÉMI · texte numérisé non relu

NOÉMI

Noëmi d'Apreville à Julie Quesnet.

« Ah! ma chère enfant! j'ai voulu jouer avec l'amour... ça hrûle, ça hrûle jusque daiis la moelle des os.

« J'aime René de toutes les forces à la fois et de toutes les faihlesses de mon âme. Je l'aime tellement, et cet amour m'élève si haut l'esprit et le cœur, que, lorsque je le vois à mes pieds, c'est de honne foi que je le repousse, — c'est de bonne foi que je lui ottre une simple amitié. Mais c'est que je souffre horriblement, à penser que la seule preuve d'amour convaincante, irréfragable que je puisse lui donner, je l'ai donnée déjà à un homme vulgaire, et que je ne puis faire pour l'homme que j'adore avec tant de raison que ce que j'ai fait pour Férouillat, parce qu'il était là et que je m'ennuyais.

«s LÀ PÉNÉLOPE NORMAND^.

« J'j^mQ René et je Iç yçpoi^ç^e, — et je lui dis : — J^ pe yous aime pas, et je le repousserai tw% que je pourrai ! Oh | que je le hais ce Féroujll^t ! Lç moU^drç mal que je rêve pour lui, c'est unp mort prompte et violente.

« Gefte c]iambre où il n'est entré qu'une fois est restée pleine de lui. — Comme elle est embaumée des fleurs qu'il m's^ Is^issées en partant \ — car îl est parti.

« Mais les fempies ]|î'attachpnt pas assez de prix à elleç-mêmes, — elles né pensent pas assez à se garder pour l'homme qu'elles aimeront. — Elles se donnent P^ce qu'on les aime d'une façon qui leur plaît, et quand vient le pn^oment où elles aiment elles-mêmes, elles n'ont plus rieu à donner, que les restes et les os d'un festin où se sout assis des indifférents.

« Que faire, que devenir? — Quand j'aurai dit à René : Je vous aime, ce mot déchirera et brûlera le voile gui couvre mpn cœur et mes pensée^ ; — je ne pourrai plus lui cacher la vérité sur FérouUlat, je s^rai tfpp à René pour soutenir un mensonge. ^- Açcept^r^-t-il comme uue expiation sursaute mou désespoir de ne pas l'avoir attendu? — Si je lui dis que j'aimais Férouillat, — il se demandera à quoi sert

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dtètre l^ean, spirituel, noble, ^^ puisqu'on pouvait avoir eette femme ap prix qu'y pou^t mettre le Férouillat, — puisqu'elle a aimé Férouillat.

« Si je lui dis que je ne Taime pfis, — il me méprisera encore çlavantage. — Les hommes attachent à notre possession un prix que nous ne comprenons bien que lorsque nous aimons. — Il ne comprendra pas qu'on cède aux désirs qu'on inspire, — parce qu'on croit que l'amour consiste uniquepient h être aimée, et que l'on choisit non pas Jliomme qu'on aiine, mais celui qui vous aipie de le\. façon qui nous plaîf le plus. — C'est une sorte de traditioïi ^ors qui nous guide pour le reste. Sait-on mauvais gré aux s£^uyages de danser au son d'un tambour quand ils ne cpimaissent pas d'autre musique? — Savais-je que j*aimer^s2

« Non, il fauçjra que je persévère dans mon mensonge, — ^t cela gâte et empoispnnç mon amour. — Et, d'ailleurs, commeftt faire ? Férouillat, si je le re- PQUSse tout à fait, s'e^açpérera, — fera des sorties qui diront clairement ce que jç yeu^c c?icber, et je perdrai flamme le béuéflpe çle Ja ?iuçé|:ité.

« — Si je ue le rq)ou^5^ p?is, — me partagarai-je eutçe lui et René? — Oh I non, jamais I — et d'ailleurs

encore, — comment dirai-je à René de ne pas me voir tous les cinq jours? Tant que je me préserve et me défends avec des phrases sur ma fidélité, — que je devrais à mon pauvre Hercule, je puis faire passer FérouUlat pour un gardien vigilant; — les heures auxquelles la prolongation de ces visites donnerait un sens cruellement clair, n'appartiennent pas àRené et ne gênent pas nos relations actuelles.'

« Ah! oui, — c'est de bonne foi, — c'est du meilleur de mon cœur que je voudrais le voir se contenter, non pas d'une amitié qu'il refuse, — mais d'un amour si pur, si noble, si complet, que je sens dans mon cœur, en laissant de côté, en dédaignant ce qui a été profané par Férouillat. — Je suis tout heureuse que René soit à Paris. — De loin, je puis, j'ose l'aimer,

— je puis ainsi doubler cet amour de cruautés et d'avanies pour le détestable et le détesté Férouillat. Le bruit de ses ridicules gémissements n'ira pas jusqu'à mon bien-aimé et ne le réveillera pas du rêve.

— Hélas ! où il me voit belle, honnête et pure, comme je meurs de chagrin de ne pas être.

« Ah! Julie ! — toi qui n'as pas encore aimé, gardetoi, conserve-toi pour l'homme que tu aimeras. — Si tu savais comme alors on devient précieuse à soi'-

même, — comme on se sent riche et conséquemment avare de tout ce qu'il aime en nous ! de quel or suprême on croit ses cheveux quand on a senti les regards de son amant s'arrêter voluptueusement sur eux! quelle valeur on attache soi-même au contact de " cette main sur laquelle on Ta vu cueillir un plaisir dont il a frissonné en y posant ses lèvres ! — Alors, on sait qu'on a des regards dans lesquels on verse au cœur d'un autre une céleste ambroisie ; alors, on devient ménagère de ses regards, on ne veut s'en servir que pour luf, — on ne voudrait parler que pour lui, parce qu'on sait qu'on a dans la voix une céleste musique qui lui fait frissonner \ë cœur. Oh ! heureuse la femme qui s'est gardée! mais rien ne nous avertit de nos richesses; — nous éparpillons, nous dépensons les diamants, les rubis et les émeraudes, comme du billon et des sous de cuivre, — et nous n'en savons la valeur que lorsque nous avons jeté les derniers, ou lorsque ceux qui nous restent ont perdu leur titre à cause de la prodigahté qui les a rendus vulgaires.

« Aujourd'hui, je ne sens ma richesse passée — que par ma ruine et ma misère. — J'ai jeté aux mendiants" des chemins toutes mes splendeurs > toutes

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ii^es ricl^esses, tont mon bonheai* — ^t je n'ai sl)|s cien i donner à celui que j'aime ; — je ne sarpif W que j'aimerais, — je ne savais pas qn'o^ aimait, je croyais qu'on était seulement aimée; je ne sayais pas que j'avais en dépôt — les richesses et le bon^^eur 4ci René; — le voilà qui arrive, et j'ai tout dépensé, tout perdu, je n'ai plus rien !

« -^ Ahl si j'avais su cela, àiirais-je épousé Hercule, — aurais-je... — Ah! que je hais ce Férouillat, — et je suis à lui I Ah! René est loin, — je puis braver Férouillat ; ce n'est pas de lui que j'ai peur, — il dira tout à mon mari s'il le veut, mais pourvu qçe René ne sache rien... ne sache rien. — Il faut donc que je le trompe... Je ne puis même me donner entièremeut à lui, lui donner mon cœur et pia pensée comme ma personne sans' le perdre I

« Ah ! Julie, je suis bien à plaindre !

<( Heureusement René est à Paris , — je voudrais qu'il y restât toujours; je puis, à ma fantaisie, et l'aimer et haïr Férouillat. — Je puis prolonger cette situation au delà de laquelle je ne vois que le désespoir.

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