VUI
Une heure avant le jour, ainsi qu'elle en avait reçu Tordre, Mathilde battit le branle-bas. — Elle ouvrit
brusquement la porte d'Anthime , alla à lui, le secoua vigoureusement et s'écria :
— Allons, maître Férouillat, — debout! le jour va bientôt paraître. — - Le patron est levé depuis une heure, — il vous attend.
Anthime Férouillat, réveiUé en sursaut, s'écria :
— Qui va là? qu'est-ce que c'est? Qu'on n'éveille pas
la reine I
— Rêvez-vous ou êtes-vous fou, maître Anthimeî je vous dis qu'il est temps de vous lever.
— Ah ! c'est toi, Mathilde ; — c'est bon, on se lève. Jamais homme ne se réveilla plus mal à propos. 11
rêvait qu'il était seul maître de la Belk-Neëmiy — la coque de la Belle- Noetni était en bois de cèdre et les mâts en bois de citronnier doré, les voiles en soie bleu de ciel et les cordages en argent fin. — La canne à sucre et la betterave étaient mortes de maladie; -^ il n'y avait plus de cannes à sucre que dans une seule
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. 2:i:i
île qu'il avait découverte, on vendait chaque liv.re de sucre contre sept fois son poids en or. -^ L'île appartenait à une reine qui tombait éprise de Férouillat et qui Tépousait; cette reine était très-jeune, très-belle, et, par une de ces péripéties communes dans les rêves, elle se trouva être Noçmi.
La reine était couchée sur un lit de satin blanc, et Sa Majesté Férouillat allait se mettre auprès d'elle, lorsque la voix glapissante de Mathilde l'avait fait rentrer dans la vie moins brillante du capitaine Anthime FérouiUat. Il eut besoin de quelques instants pour se réconciUer avec la vie, à laquelle son rêve ne pouvait manquer de faire du tort. — Cependant il se dit : — Je suis propriétaire de la moitié de la Belle^Noemij capitaine du navire, — et hier... hier, j'ai à peu près tué M. de Sorbières, — quoique, à vrai dire, j'aimerais presque autant qu'il ne mourût pas... on pourrait peut-être me tracasser. — Allons, allons! la chance du capitaine Férouillat n'est pas encore des plus mauvaises.
...Mais ce matin... Ahl bah!... j'aimerais mieux pourtant que ça fût fini.
Il s'habiUait tout en s'adressant ces paroles. Q remit dans ses poches deux petits pistolets cachés
ràiy LA PÉNÉLOPE NORMANDE,
sous son oreiller, avec sa montre et sa bourse ^ et il était prêt, ou peu s'en fallait, lorsque Hercule d'Apreville entra dans sa chambre, suivi de Mathilde, qui portait sur un plateau du pain , du fromage , du genièvre et de Teau-de-vie,
— Allons ! Anthime, dît -il, lestons un peu le bâtiment ; nous avons à faire une traversée de quelques heures. En fait de déjeuner, on n'est certain que de ce qu'on a dans l'estomac. .
— Arsène, dit-il au fils de Mathilde, — descends les fusils dans le canot. '
— Mathilde, a-t-on des nouvelles de ce pauTre diable de M. de Sorbières ?
— J'en viens, maître Hercule. — Le jeune homme ne va pas bien; — il a une fièvre qui le mange. — On attend le grand médecin de Paris que son ami Sanajou est allé chercher en poste hier.
— Sacré Férouillat, tu touches dur, quand tu t'y mets.
— Voilà ce qui arrive aux enfants et aux mousses, quand ça veut jouer avec des hommes et avec des
, matelots. — D'ailleurs, on ne peut pas se battre et ne pas se taper un peu sur les doigts. — J'espère qu'il va y avoir encore une leçon de donnée aujourd'hui.
— As-tu déjeuné, FérouiUat? Il faut profiter du flot pour remonter dans la rivière.
— Encore un verre d'eau-de-vie, et je suis paré.
— A ta bonne chance, Hercule ! dit-il en choquant son verre contre celui d'Hercule d'Apre^ôUe.
— J'accepte tes vœux, Férouillat, je les accepte de grand cœur; — maintenjant, en route !
— Tu sais, Mathilde, ce que tu as à dire à Noëmi, une partie de chasse...
— Non, maître Hercule; elle m'a recommandé d'entrer dans sa chambre aussitôt que j'aurais des nouvelles.
— n faut lui obéir, Mathilde, dit sévèrement d'Apreville en voyant de quel air rechigné Mathilde parlait de Noëmi.
— Que ces pauvres maris sont donc drôles ! pensait Férouillat : — en voilà un qui passe pour un homme qui ne s'endort pas pendant le quart ; — eh bien ! il n'a pas vu la pâleur de sa femme, quand elle apprit l'accident arrivé à son godelureau. — En voilà une qui n'aurait pas fait des vœux bien ardents pour moi. , . si elle avait su, — et qui n'aurait pas mieux demandé que de me desservir auprès du bon Dieu, si le bon
Dieu s'amusait à écouter des pécheresses comme elle. — Pauvre mari, va !.. .
On descendit à la mer. — Mathilde profita d'un moment où Hercule d' Apreville était en arrière pour saisir sa main, qu'elle porta à ses lèvres. Cette main était froide comme un serpent. Elle les regarda partir, puis alla à l'église allumer un cierge devant la chapeUe de la Vierge.
Quand elle revint, Noëmi l'avait appelée déjà plusieurs fois.
— Mathilde, lui dit-elle, a-t-on des nouvelles de M. de Sorbières ?
— Oui, nladame, dit-elle, le maître m'a envoyée en chercher ce matin.
— Eh bien?
— Eh bien ! ça ne va pas mieux, et ça ne va pas plus mal. n ne parle pas. On est allé chercher un grand médecin à Paris... Madame veut-eUe déjeuner?
— Non, je n'ai pas faim. — Hercule est sorti?
— Oui, madame, avec maître Férouillat... ils sont allés à la chasse ; mais le déjeuner de madame va refroidir.
— Laisse-le refroidir, Mathilde, et laisse-moi; je
vais sortir un peu et prendre Tair, — j'ai une affireuse migraine, — ça me fera du bien.
Pendant ce temps, Hercule et Anthime avaient rejoint le canot tiré sur la plage , les deux fils de Mathilde le mirent à flot, — s'élevèrent au vent avec les avirons, puis hissèrent la misaine, et on commença à faire de la route , grâce à une petite brise qui ridait l'eau.
— Tu as beau dire, Hercule, dit Férouillat, — ce combat des Américains, ce combat au fusil, — est un combat de cannibales, — un combat de Peaux-Rouges et de Hurons. — J'aurais mieux aimé te voir arranger l'affaire autrement.
— Pom'quoî? Je te dirai ce que tu disais tout à l'heure : — Quand on se bat, il faut bien se taper un peu sur les doigts. — Crois-tu que ta manière d'hier était plus amicale et plus tendre? Crois-tu que la façon dont tu as frappé ton homme parût méprisable aux Sioux les plus rouges et les plus ornés de chevelures ?
— N'importe, il faut qu'un homme soit bien offensé pour se battre ainsi.
— Aussi suis-je très-offensé.
— Vas-tu enfin me dire ton affaire?
— - J'ai vu une fois un combat pareil.— C'était dans un bois très-touffu. — Les deux adversaires passaient pour bons tireurs, — et ils se défiaient Tun de l'autre, -r- Une fois placés, ils commencèrent par s'écarter et se mettre à l'abri. — Il arriva que l'un des deux, après avoir attendu une heure et demie, perdit patience et se mit à la recherche de son homme. — Il s'avança avec prudence, — s'abritant derrière les troncs d'arbres, — et, avant de faire un pas et de se découvrir, — jetant un coup d'œil tout alentour. — Il se passa quatre heures encore, et cependant il ne s'impatienta pas. — Jamais il ne fit un pas imprudent; — mais tout à coup il tomba foudroyé : une balle lui avait percé le sommet du crâne. — Son ennemi, juché au plus haut d'un arbre, n'avait pas bougé et avdt attendu patiemment qu'il passât au pied de l'arbre et à sa portée.— Les amis du mort firent des observations...
Les amis du mort n'avaient pas raison , — c'est la règle de ce duel. — Les deux hommes, également armés de fusils pareils , — les deux coups chargés , — avec un nombre égal de cartouches dans les poches, peuvent imaginer toutes les ruses possibles. — La seule chose qui leur soit défendue est de sortir d'une enceinte ou d'un rayon convenu. — D'ailleurs, si celui
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. 26i
qui était sur l'arbre avait été aperçu, Tautre l'aurait décroché et descendu comme une grive.
— Voici rile en vue, encore deux petits faux bords, et nous y serons. Que font les témoins pendant ces affaires? dans celle où j'ai assisté en curieux, ils
étaient allés boire à dix minutes de chemin du lieu du
combat.
— Ds avaient parfaitement raison, les témoins, n'ayant aucunes règles à faire observer dans un duel qui n'en a pas , ne pourraient que courir inutilement des dangers.
— Nous pourrons nous tenir dans les canots.— Mais çà, voyons, — d'Apreville, mon vieux, — est-ce qu'il n'y a pas absolument moyen que ça s'arrange , cette affaire-là?
— Nous voici dans la rivière.
— Aucun moyen, — et tu seras de mon avis quand tu connaîtras les causes du duel.
— C'est cruel d'avoir à te parler de ça... mais tu as une femme.
— Eh bien! oui, — j'ai une femme... Après?
— Après, tu as un enfant.
— Ma pauvre petite Esther..,
— n peut t*arriver malheur. . . quoique j 'espère bien le contraire... As-tu pensé à eux, à tes affaires?
— Ah ! mon Normand , dit Hercule d'ApreviUe en souriant, tu veux savoir ce que ma mort peut te coûter. Les affaires auxquelles tu penses, — ce sont les affaires qui concernent la Belle ^No'émi et son nouveau capitaine.
— Ah ! Hercule... tu me méconnais.
— Non, par le diable ! je ne te méconnais pas... Sois tranquille, tout est en ordre. — Ah çà! est-ce que tu crois à Tamitié, — toi?
— Je serais bien ingrat, — tu m'as toujours servi dans Toccasion. — Hier, tu m'as peut-être sauvé la vie, car le jeune homme, pour un moment, n'était pas manchot, et aurait volontiers fait de ma peau un fourreau pour son sabre ; — et ne vas-tu pas faire ma fortune en me donnant le commandement de la goélette?
— Tu te trouves heureux comme cela, Férouillat?
— Ma foi! oui, — et sans ta maudite affaire d'aujourd'hui... Mais nous voilà à terre. — Accoste, Arsène, accoste, — amène la misaine, Césaire. — Bien, garçons, — nous nous retrouverons sur la goélette.
On descendit dans l'île, — Hercule prit les deux fusils.— Les deux matelots, fils deMathilde, qui avaient
sans doute reçu d'avance letirs instructiong, reprirent le large et allèrent mouiller à une trentaine d'encablures de rUe, près de la terre.
— Je ne vois pas d'autre embarcation , dif Férouilliait.
— Faisons le tour de l'île.
L'île avait à peu près un quart de lieue de tour, — elle était plantée de saules au tronc énorme et bizarre, — dont les branchages formaient un berceau épais. — Hercule, qui y était venu la veille cependant, — examinait avec attention.
Le tour de l'île parcouru, Férouillat regarda au loin du côté de la mer.
— A moins, dit-il, que ton adversaire n'ait jugé plus magnifique de se faire transporter par le brick que je vois là-bas... Il n'y a pas une embarcation à portée de vue, — et Férouillat a des yeux qui rapprochent. Allons, allons! ton adversaire ne viendra pas,
— Je n'ai pas d'autre adversaire ni d'autre ennemi que toi, — et il ne sortira de cette île qu'un de nous deux.
— Es-tu fou?
— Je l'ai été le jour où j'ai cru à l'amitié, — où j'ai
confié à un voleur et à un traître ma maison et ma
fenmie.
— Je ne comprends pas... Hercule, je ne comprends pas du tout.
— Je vais, gredin que tu es, — t'épargner des mensonges ; je sais absolument tout, — c'est moi qui ai rendu nécessaire ta querelle avec le Sorbières, — car tu reculais, tu es un lâche !...
— Hercule !
— Mets-toi en colère, — ça te donnera du cœur.
— Prends garde !
— Je ne voulais pas me risquer contre le Sorbières, et je t'ai aidé contre lui parce que je me réservais ta punition. — Lui, il a fait son état : il a trouvé une femme jeune et jolie, de bonne volonté, une femme déjà perdue, il a profité de l'occasion. Pourvu qu'il meure, pourvu qu'il n'existe plus, — je ne tiens pas à le tuer moi-même, — mais toi, c'est différent.
— Allons ! Hercule , reprends ton bon sens : des apparences, peut-être.
— Ah ! des apparences ! et pourquoi haïssais-tu M. de Sorbières? parce qu'il était ton rival... Je te le
répète, je sais tout Je puis te dire le premier jour
où tu es resté trop tard chez moi. Je sais tous les
LA PÉNÉLOPE Ï^ORMANDE. 265
détails... leur date, le jour, Theure mais cela
m'étrangle d'en parler. Nous allons nous battre : tu sais les conditions du combat?
— Je ne me battrai pas avec toi.
— Ah, tu crois?...
— Non, un camarade de trente ans.
— Tu aurais dû y penser lorsque tu me traliissais. — Ah ! ce Jean faible ne veut pas se battre honnêtement avec moi et il veut bien m'assassiner par derrière! — Pas de pleurnicheries. — ^ Il faut en découdre.
— Non...
— Écoute, tu sais si je tiens ma parole. — Eh bien ! si dans deux minutes tu n'es pas décidé, — je te tue avec mon couteau. Allons donc ! on est.traître, on. est menteur, on est fourbe, on est voleur: — est-ce que décidément on est lâche ?
— Hercule, tu sais bien que non.
— Ma foi ! je n'en sais rien : tu n'avais pas trop envie de te battre hier.
— Eh! imbécile, c'était ta femme qui me le défendait. .
— Ah! maintenant que tu as avoué, mV
— Écoute... c'est bête, ça. — Demain je quitterai le port, — et nous ne nous reverrons pas.
— Tu quitteras le port demain, si tu me tue aujourd'hui. — Les deux minutes sont passées.
Et Hercule d'Apreville — tira et ouvrit un grand couteau. — ,Ses yeux étaient injectés de sang.
Anthine Férouillat, qui connaissait de longue date son extrême violence , vit qu'il n'y avait pas moyen de reculer.
— Tu le veux? dit-il. — Deux vieux amis de trente ans pour une femme...
Hercule lui cracha au visage et dit :
— Choisis ton fusil.
Anthine, pâle, prit un des fusils sans répondre. Hercule ajouta :
— Maintenant, voici quatre cartouches — prendsen deux.
Anthime, étourdi, comme enivré, prit au' hasard deux des cartouches.
— Voici huit capsules — ^. à chacun quatre. Anthime prit quatre capsules.
— Maintenant séparons-nous. — Prends ta montre, dans cinq minutes juste on se mettra en marche. —
J'ai accepté tes vœux de ce matin, et je compte sm* la justice de ce Dieu.
En disant ces mots, d'Apreville s'éloigna en courant et disparut dans les saules.
En ajoutant : « Et comme Dieu demeure très-haut, et que je suis sûr d'avoir raison , il n'y a pas de mal d'aider un peu cette justice. »
Il s'éloigna d'abord jusqu'à l'extrémité de l'île , — jeta au loin les deux cartouches que lui avait laissées Férouillat sur les quatre entre lesquelles il avait choisi, — et dans le creux d'un saule dont il avait cassé une branche la veille afin de le reconnaître facilement, — il trouva une boîte où étaient d'autres cartouches avec lesquelles il chargea son fusil. .
Celles qu'il avait jetées contenaient parfaitement des balles, — mais elles ne renfermaient de poudre qu'à l'extrémité où l'on pouvait les déchirer, le reste était du charbon pilé.
— Me battre, — se dit Hercule d'Apreville, — pour
que, moi mort, il ait la femme et la goélette; — non! non! ce serait une folie, je vais le tuer comme mn chien.
Puis il regarda à sa montre, — les cinq minutes étaient passées, il se glissa derrière les saules, eu se
rapprochant de l'endroit où il avait laissé Anthime.
Comme il marchait, le col tendu, la main droite sur le chien de son fusil , — il entendit tout à coup du bruit derrière lui, — il se retourna vivement, — et se jeta derrière un arbre , en voyant FérouiQat qui le mettait en joue; — il avait décrit un circuit sans être aperçu et sans fiaire de bruit.
Férouillat, de son côté, — se voyant découvert, se mit à Tabri d'un gros saule.
Tous deux se trouvaient à une portée ordinaire de fusil.
Hercule se découvrit le premier.
Anthime ajusta, mais se découvrit à son tour pour ajuster.
Deux coups partirent à la fois. La balle de d'Apreville s'enfonça dans le saule ; il ne vit nulle part celle d'Anthime.
D sourit amèrement, se découvrit tout à fait et avança , en tenant son fusil prêt , jusqu'à dix pas de l'abri où se cachait Férouillat.
Puis, il s'élança d'un bond de côté, et, le voyant alors tout entier à découvert, il ajusta avec la rapidité de la pensée.
Et deux coups partirent encore en même temps.
Tous deux tombèrent.
Férouîllat avec un horrible juron, d'Apreville sans rien dire, si ce n'est :
— Ah ! le Normand ! Ah I le renard I
En effet, après une minute qu'il lui avait fallu pour se remettre à la fois et de la ruse ou de l'insulte •— et de la stupéfaction où ce brusque revirement de ses espérances l'avait jeté, — Anthime Férouillat, qui, depuis la veille , avait eu à plusieurs reprises de vagues soupçons, avait vu qu'il fallait se battre, et se battre le mieux possible, — sans rien négliger;
n avait tâté une des cartouches et elle lui avait paru suspecte, il l'avait percée légèrement au milieu, et avait mis sur sa langue quelques grains noirs un peu trop fins à son gré qui en étaient sortis ; — il avait tout deviné, — il avait tiré les balles des cartouches, et avait rapidement chargé son fusil avec les balles et avec la poudre qu'il tira de ses pistolets.
n avait compris en même temps que le piège que lui tendait Hercule donnait à lui, Férouillat, un immense avantage, parce- que Hercule, le croyant à moitié désarmé , négligerait naturellement de se mettre à couvert.
D'Apreville, de son côté, se sentant grièvement
270 LA PËNÊLOPÉ NORMANDE.
blessé, comprit ce qni s'était passé. — n souflfir^t
horriblement.
Féroaillat s'écria :
— Te voilà bien avancé! — Denx braves gens... poar..'>
Hercule ne répondit pas, — il se traîna en rampant du côté où gisait Férouillat. — Celui-ci, qui le vit approcher comme un serpent ^ les yeux ardents,
— l'écume à la bouche, essaya de se traîner plus loin; — la chose lui fut impossible, il avait la cuisse brisée, — il se rassura quand il s'aperçut que d'Apreville n'avait plus la force d'avancer et était retombé inerte sur l'herbe, — mais bientôt celuin^i, après un instant de repos , reprit sa marche ram« pante, toujours sans parler.
Quand il ne fut plus qu'à trois pas, Férouillat eut tout à fait peur; il essaya encore de s'éloigner,
— mais en vain, — d'Apreville saisit une de ses jambes et s'en servit pour se hisser jusqu'à lui. — Ce n'était pas la jambe blessée , — * Férouillat la débarrassa, et chercha à repousser son ennemi à coups de pieds; — mais, outre que la douleur intolérable que lui causait le moindre mouvement ne laissait guère de force à ses coups, d'Apreville, sans parler, sans
ti
essayer de se garantir, recevait les coups, mais conxnuait à avaûcer. — Alors Férouillat le saisit et essaya de l'étrangler; — mais il sentit alors un froid aaortel lui glacer le cœur. — C'était le couteau d'Heriule d'Apreville, que celui-ci lui enfonçait dans la poitrine, et qu'il faisait tourner dans la blessure ; ses Soigts se crispèrent autour du col de d'Apre ville, qui perdit la respiration ; mais tout à coup les doigts se détendirent, — Anthime poussa un hurlement de bête féroce et expira.
A ce cri, tes deux frères restés sur le canot se consultèrent et accostèrent l'île. — Ils ne tardèrent pas à trouver deux corps étendus; — l'un était un cadavre, — • l'autre avait la .même immobilité , mais respirait encore, — c'était celui de d'Apreville. — Ils le transportèrent dans le canot, sans échanger une parole, et sans même s'assurer si Anthime était bien mort, — puis sortirent de la rivière, hissèrent la misaine, et mirent le cap sur la maison du maître.
Mais le vent était court, un canot avec une simple misa,ine ne pouvait le serrer ou aller au plus près, — ils n'arrivèrent à terre qu'à la nuit.
Mathilde leur dit ce qu'ils devaient raconter : — Anthime, en chassant, avait, par maladresse, frappé
son ami , puis il avait disparu dans Tégarement de
son désespoir; — ils ne Tavaient pas revu.
Elle envoya en toute hâte chez M. de Sorhières chercher le médecin, il était absent. — On y retourna, il ne devait revenir que dans deux heures, il était à . plus de trois lieues de là. — Mathilde envoya à la ville chercher l'autre médecin, il était auprès d'une femme en mal d'enfant — et en danger, il lui était impossible de s'absenter.
Quand les fils de Mathilde rapportèrent à la maison le corps sans mouvement du capitaine Hercule d'Aprcville, Noëmi était absente; elle était allée le matin chez René; mais la vieille Bérénice lui avait alors appris la vérité. Elle savait que c'étiait FérouiUat qui avait blessé René : elle apprit que le médecin de la localité n'avait rien pu faire espérer et paraissait au bout de son peu de latin, et que M. Sanajou était allé en poste à Paris chercher une célébrité, qui', seule, déciderait du sort de M. de Sorbières,
— Écoutez-moi, ma bonne Bérénice, avait-eUe dit, pormettez-moi de le voir un moment.
— Impossible , madame , M. Sanajou m'a défendu de laisser entrer personne dans la chambre de mon-
sieur, la moindre émotion pourrait être mortelle, et il n'a pas déjà trop de chance pour lui.
— Mais , Bérénice , ne pourrais-je Tapercevoir un moment sans qu'il me vît ?
— Dame I s'il lui arrivait, comme hier, d'avoir son accès de fièvre à cinq heures et de s'endormir à la fin du jour, — c'est un sommeil si profond qu'un instant j'en ai eu peur , — alors vous pourriez le voir un moment, car M. Sanajou ne peut aiTiver que dans la nuit de demain.
Et Noëmi était retournée à l'heure indiquée; ainsi que l'avait prévu Bérénice, René dormait d'un sommeil léthargique. — Noëmi put contempler ce beau visage pâle et calme, et eUe baisa une main qui pendait hors du lit, ^ puis, cédant aux exhortations de Bérénice, elle sortit et retourna lentement chez elle. — Elle vit d'en bas de la lumière dans la chambre de son mari, mais elle ne s'en inquiéta pas. La mansuétude d'Hercule , et l'entière confiance qu'il montrait depuis quelque temps, étaient telles qu'au besoin elle aurait dit qu'elle était allée , en se promenant, prendre des nouvelles de M. de Sorbières.
Elle sonna une fois, — deux fois, personne ne vint : elle appela, sonna encore. •— Enfin, on ouvrit
27i LA PÉNÉLOPE NORMANDE.
la porte. — Mathilde, dit-elle, j'ai sonné pendant un
quart d'heure.
— Ah I dit Mathilde, j'ai bien autre chose à faire qu'à ouvril* la porte, il s'en passe de belles dans la maison !
— Et que se passe-t-il?
— Montez, et vous verrez sur son lit le maître qu'on vient derapporter à moitié mort,
— Qui... à moitié mort? Monsieur d'ApreviUe... mon mari!
— Oui, votre mari, n^adame, et c'est pour cela qu'il va mourir !
— Qu'est-ce qu'elle dit?... Allons! laissez-moi passer que je le voie.
Et Noëmi gravit rapidement l'escalier.
Le capitaine n'avait pas encore repris connaissance. Cependant sa respiration était plus forte, son teint plus vivant. — Il ne tarda pas à ouvrir les yeux, — puis les referma et s'endormit.
Noëmi était écrasée, anéantie ; il lui semblait qu'elle était la proie d'un horrible rêve. — Elle se levait brusquement, avec l'espoir de se réveiller, et retombait immobile sur son siège.
Partout des blessures, partout du sang, partout la
jaort! — Mais ce nouveau malheur, elle ne pouvait se l'attribuer... Elle questionna Mathilde qui lui répondit à peine ; elle s'adressa à Césaire, — elle n'apprit que ce que Mathilde avait ordonné à ses fils de dire. — Le capitaine Férouillat avait en chassant atteint par maladresse d'Apreville d'un coup de fusil; en voyant son ami sans connaissance, le croyant mort, il s'était jeté sur lui en pleurant, puis s'était, enfui) — sans doute, il s'était à lui-même tiré un coup de fusil. — Les fils de Mathilde avaient entendu une détonation, — mais, occupés de transporter leur pauvre maître, ils ne s'étaient pas occupés de Férouillat.
-— Mon Dieu! pensa Noëmi, Férouillat Ta-t-il assassiné par jalousie ? — Oh ! non, dit-elle en se rappelant, — non ! — Férouillat n'avait rien à gagner à la mort d'Hercule, et il y perdait la goélette. — Non, je n'ai pas encore ce nouveau malheur à me Reprocher,
Elle se retira dans sa chambre en recommandant à Mathilde de la prévenir aussitôt que M. d'Apreville se réveillerait; puis, s'enfermant, elle se livra avec une sorte de volupté à répandre les larmes qui Fétouffaient.
Au bout de quelques heures, Hercule d'Apreville ouvrit les yeux, — et s'éveilla, — il se rappela lentement ce qui s'était passé, porta la main à sa blessure — et dit :
— Ah I le Normand !
— Ah I mon maître, mon pauvre maître ?
. — Tais-toi, Mathilde; — le Normand m'a peut-être tué, — mais il est mort avant moi. •— Ah ! quelle joie de lui tourner le couteau dans le cœur !
^ Maître Hercule, — elle a dit de la prévenir quand vous ouvririez les yeux.
— 'Attends un peu... apporte auprès de mon lit cette cassette dans laquelle sont mes papiers. — Bien! après tout je ne suis pas encore mort, et je suis deux fois revenu de plus loin que cela.
A-t-on appelé un médecin?
— Le médecin d'ici, qui a passé l'autre nuit auprès de M. de Sprbières, a été obligé de faire sa tournée de malades, il ne rentrera que dans une demi-heure, à présent.
— n m'en faut pourtant un.
A ce moment, Noëmi, qui avait entendu parler, ouvrit la porté.
— Mon pauvre ami, dit-elle, quelle horrible chose I
— Quel malheur ! -*- Gomment vous trouvez-vous ?
— Je me trouve encore vivant, mais cela durerat-il? Peut-être un médecin en saura-t-il plus long... Ne me faites pas parler, Noëmi, cela me fait horriblement mal...
— Est-on retourné chez le médecin? dit Noëmi à Mathilde.
— On renverra aussitôt qu'il arrivera.
— Mais, j'y pense... ce grand médecin qu'on attend pour M. de Sorbières... c'est un coup de la Providence. Mathilde, envoyez Arsène chez M. de Sorbières, — qu'il recommande de dire à M. Sanajou... non, je vais écrire...
Et elle écrivit à la hâte et donna le papier plié à Mathilde, qui. envoya Arsène. Il y avait sur le papier :
« Monsieur, M. d'Apreville vient d'être rapporté grièvement blessé... un accident de chasse... Aussitôt que le médecin que vous amenez ici aura vu votre ami, suppliez-le de venir ici... à l'instant même.
« N. d'Apreville. »
H est difficile d'imaginer une situation plus cruelle que celle de Noëmi : par moments auprès de sop
mari blessé, peut-être mourant, — elle l'oubliait en-
tièrement, et ses yeux à demi fermés lui montraient René de Sorbières étendu sans mouvement sur un autre lit de douleur. — Puis tout à coup elle s'éveillait de ces pensées et s'agitait inutilement autour d'Hercule d'Apreville, qui souflBrait horriblement et qui, les yeux fermés, feignait de dormir pour se livrer plus entièrement à ses pensées.
— Pour Noëmi je suis encore, se disait-îl, cette bonne dupe, si aveugle, si confiante , si bête, que j'ai fait semblant d'être depuis que j'ai été certain de mon affaire, — depuis que, sûr de la trahison, j'ai résolu la vengeance.
Voici l'infâme Norniand mort; — Fautrene vaut guère mieux. — Ahî si je ne mourais pas, —j'emmènerais Noëniiloin, bien loin; — je lui ferais honte de sa conduite, de son ingratitude... — Ah! que je souflfre I — J'aurais le droit de l'isoler. . . — D'ailleurs, je ne la quitterais plus; car, malgré ses crimes, je suis ainoureux d'elle...
Et le malheureux, entr'ouvrant les yeux, examinait avec plaisir le beau visage pâle et les formes élégantes de sa femme.
— Elle sera à moi, bien à moi; — il n'entrera plus un seul homme dans ma maison... Oh ! le maudit
Normand ! — Si un homme fait mine de vouloir devenir mon ami, je lui chercherai querelle, je le tuerai... — Qu'elle est belle ! — Mais ça me fait mal, — ça
irrite mon sang et ma blessure de la regarder. — Bah! on revient de loiuj — et le coffre est bon. — J'ai déjà eu une fois une lame d'épée qui m'a traversé le corps (Je part en part; -—je ne sens rien de détraqué en moi.
— A ce moment arriva le médecin de la ville, le premier que l'on avait été chercher.
Il examine la blessure, — la balle a pénétré audessous du sein gauche, obliquement, d'avant en arrière ; — le médecin introduit un stylet assez profondément sans la rencontrer; il la suppose, dit-il, perdue dans l'espace axillaire, — sous les muscles pectoraux ;— le malade ne présente pas de dyspnée, ajoute-t-il, — ses traits ne sont -que peu ou point altérés, — il ne tousse pas; — les symptômes généraux ne laissent même pas à supposer que la balle en rasant les côtes ait pu les léser; — la plaie ne rend pas de sang, — le trajet de la balle n'est pas douloureux. — Il n'y a pas grande avarie, dit-il en résumant ses investigations; — au moment de la suture, nous nous occuperons d'extraire la balle; —
probablement il se manifestera quelque gonflement inflammatoire, il faudra débrider à l'endroit où nous supposerons le projectile, et nous le mettrons dehors.
Le blessé n'est nullement en danger, et, s'il a faim, il n'y a aucun inconvénient à ce que demain matin il prenne un bouillon. — Du reste, je reviendrai. — Capitaine d'Apreville, ajouta-t-il, vous en êtes quitte à bon marché. —Vous êtes plus heureux que M. de Sorbières, dont la vie ne vaut pas, à l'heure qu'il est, une pipe de tabac. — On est allé chercher un médecin de Paris. Ils peuvent bien venir tous, les médecins de Paris. Tout ce que je demande, et je le demande sans l'espérer, c'est qu'il vive assez longtemps pour lui mourir dans les mains , à ce fameux médecin. Allons ! capitaine d'Apreville , dans huit jours je m'invite à dîner ici, et nous dînerons dans la salle à manger.
Il partit. Noëmi le suivit et se fit confirmer les deux pronostics : Hercule vivrait, mais René de Sorbières n'avait plus à compter que des heures.
Une des choses vraies qu'on ne permet pas volontiers de dire aux romanciers, — c'est qu'une femme peut aimer à la fois son mari et son amant; — j'ai vu même souvent les femmes préférer l'amant ,à l'époux
dans les circonstances ordinaires de la vie, mais sacrifier Tamant à l'époux dans les grandes catastrophes.
Les premiers romanciers ont commencé par portraire des exceptions, des modèles de fidélité, d'abnégation, d'amour exclusif. — Cela avait de la noblesse ; on a affiché ces sentiments très-rares dans la vie ordinaire; on les a portés comme on porte des chapeaux ou des robes d'après une pièce de théâtre à succès. — n a été tacitement convenu que chacun ferait semblant d'attribuer ces grands sentiments aux autres , à condition qu'on les lui reconnaîtrait à luimême sans contestation. Les façons et les degrés d'épreuves, les diverses positions et les sentiments sont aussi variés que les visages et les organisations, mais on est convenu que tout le monde aimait de la même manière et au même degré, c'est-à-dire au degré le plus élevé, ceux qui passent pour honorables ou éclatants, même quand il s'agit de sentiments contradictoires, de passions exclusives les unes des autres.
De même que peu de personnes ont le tempérament sanguin, lymphatique ou bilieux absolument,
mais ont un tempérament composé d'un ou deux
de ces éléments dans des proportions très-différentes; de même que le vent souffle naturellement beaucoup moins du sud, de l'ouest, de Test ou du nord précisément que l'un des vingt-huit points intermédiaires, oh n'est pas souvent un modèle achevé d'amour conjugal exclusif, mais on n'est pas souvent un monstre complet qui ne peut aimer un autre homme sans haïr avec passion celui que l'on trahit ; — on n'est pas fréquemment non plus une de ces mères couveuses qui ne vivent plus que pour leurs enfants, — mais on est rarement aussi une marâtre ; les caractères francs, complets, tranchés, sont des exceptions qui ne se manifestent que par intervalles. D'ailleurs,, les personnes qui ont à ce degré superlatif telle ou telle passion n'ont pas le moyen d'avoir également les autres. — L'esprit de Noëmi était en ce moment rempli de ces contradictions que l'on n'ose pas s'avouer à soi-même. Son mari vivrait, il avait toujours été pour elle bon et dévoué ; elle devinait à moitié ce qui s'était passé; et, s'il était mort, il est évident qu'il aurait été tué par la coquetterie et l'ingratitude de sa femme.
Mais René allait mourir; c'était le seul amour de sa vie ; — elle repoussa une pensée qui se formulait
ainsi : — Si c'était d'Apreville qui mourût, si René survivait, — elle pleurerait suffisamment son mari, mais elle épouserait un jour René — elle serait riche, elle aurait un mari qu'elle aimerait, et alors elle renoncerait à la coquetterie.
Je ne vous donne pas Noëmi comme un modèle, je vous la donne comme un spécimen.
Quoi qu'il en soit, sa position était terrible ; elle ne pouvait pas pleurer devant Hercule d'Apreville au moment où elle recevait l'assurance qu'elle le conserverait; — d'autre part, la pensée de René mourant à quelques pas d'elle, sans qu'elle pût le voir, la jetait dans un profond désespoir.
Vers le milieu de la nuit, le médecin de Paris se fit introduire auprès de d'Apreville ; — depuis le matin, la blessure avait changé d'aspect, et il fut clair pour le docteur que l'artère axillaire était ouverte et que d'Apreville était un homme perdu ; — il lut sur le visage du médecin, demanda qu'on le laissât seul avec lui, — et lui dit :
— Monsieur, je suis un vieux marin que la mort n'effraye pas, mais, si je me sentais surpris par elle, je serais désespéré; j'ai à mettre ordre à certaines
affaires qui ne regardent pas que moi : — dites-moi
la vérité, — je suis blessé à mort, n'est-ce pas?
— Vous aUez trop loin et trop vite, monsieur; la nature est bien puissante, et on revient de loin; — cependant je ne dois pas vous dissimuler que votre état est grave.
— Je comprends, monsieur.
— Prenez garde de vous exagérer la situation; elle est grave, mais elle n'est pas sans remède.
— Je vais vous aider... comme, après tout, arranger ses affaires ne fait pas mourir, je vais arranger les miennes.
— Comme vous dites, monsieur, cela ne fait pas mourir.
— Très-bien; avez-vous vu M. de Sorbières? il parait qu'il ne va pas mieux que moi.
— Je ne l'ai pas encore vu; il dormait, et on est allé chercher, pendant que je venais ici, le médecin qui l'a soigné jusqu'à présent. Aussi, vais-je vous demander la permission de vous quitter; je reviendrai tantôt.
Il pansa d'Apreville, tâcha d'arrêter le sang, qui d'abord venait goutte à goutte et s'épanchait largement; puis il alla auprès de René,
■<-- Ah çà ! dit-il à Sanajou, que s'est-il passé dans ce village? on dirait un champ de bataille. D'Apreville sonna Mathilde, et lui dit :
— Tu vas prendre tes deux fils : un des deux slnstallera chez M. de Sorbières ; l'autre viendra de cinq minutes en cinq minutes me dire s'il est mort.
« Ah ! se dit-il, s'il meurt avant moi, je laisserai Noêmi riche et heureuse ; mais je ne veux pas lui laisser Noëmi. »
Il la fit demander. Elle vint s'asseoir auprès de son lit. Il la regardait sans parler, s'enivrant encore de cette beauté qui lui avait inspiré tant d'amour, à laquelle il avait dû tant de bonheur et de si cruelles tortures ! de cette beauté à laquelle il avait immolé René, Férouîllat et lui-même !
Il se la présenta restant après lui pour René.
— Oh I non, dit-il, il va mourir ; pourvu qu'il meure avant moi I
Mathilde entra et dit :
— Lé médecin de Paris coupe, taille, saigne; le médecin d'ici hausse les épaules,
Noëmi se leva pour sortir de la chambre :
— Ne me quittez pas, Noëmi, vous serez bientôt délivrée de moi.
• — Pourquoi désespérer ainsi, Hercule.,. Le médecin de Paris espère vous tirer d'affaire. . . Hercule hocha la tête et ne répondit pas. Un peu après Mathilde revint et dit :
— Césaire ne rapporte qu'une chose, le médecin de la commune ne hausse plus les épaules et dit :
« — Oh? par exemple I voilà qui est surprenant! »
— Renvoie-le tout de suite, Mathilde, mais il ne peut plus rester que le temps d'aller et venir, car moi je m'en vas. .
En effet, une sueur froide couvrit le visage de d'Apreville, sa respiration était courte, il faisait des soupirs longs et sourds. Mathilde se mit à genoux en pleurant.
— Ne tarde pas, Mathilde, dit-il, fais ce que je te dis.
Noëmî restait comme une statue de pierre ; pour Hercule, il semblait qu'il voulait se rassasier de la voir,
Mathilde rentra.
— Ils disent que M. de Sorbières est sauvé ; sa respiration est revenue; le médecin d'ici le dit lui-même.
— Ah ! dit d'Apreville, il vivra et moi je meurs ! Envoie encore une fois, Matthilde, et puis ce sera tout*
Ses paupières commencèrent à se recouvrir de temps en temps, ses yeux devinrent vitreux. — Il tenait une main de Noëmi,
— Ne me quittez pas ! murmura-t-iL 4\f athilde revint et dît :
— Décidément, il est sauvé; c'est un grand médecin, il vous sauvera aussi, mon pauvre maître, il va venir ici tout de suite.
— Personne ne me sauvera, Mathilde, je sens la mort qui me prend dans ses mains froides. — Laissenous, j*ai à causer avec ma femme. — Enferme-nous et n'ouvre qu'à ce médecin, s'il veut venir voir qu'il ne s'est pas trompé.
Mathilde obéit et redescendit.
A peine un quart d'heure s'était écoulé que le médecin de Paris se présenta.
— Eh bien ! monsieur, dit Mathilde, sauverez-vous aussi notre maître?
— Mon enfant, dit-il, il est impossible qu'il vive encore une heure.
A ce moment, on entendit en haut un grand cri désespéré de Noëmi.
Le médecin et Mathilde montèrent en toute hâte.—- Ils trouvèrent Hercule d'Apreville mort sur son lit,
288 LA PÉNÉLOPE iNORMANDE.
— - et, à côté de lui, assise dans uu fauteuil, Noëmi, la tête dans les mains, qui criait :
— Un miroir! un miroir ! qu'on me donne un miroir I
Deux mois après.
René de Sorbières, une fois débarrassé du sang qui Tétouffait emprisonné dans sa poitrine par la précipitation maladroite du docteur du crû, et n'ayant aucun organe important lésé, ne tarda pas à être en pleine voiedeguérison.
Cependant le médecin de Paris avait fort recommandé à Sanajou de ne pas permettre qu'il lui vînt rien qui pût ébranler le système nerveux en lui causant de violentes émotions ou des anxiétés.
Il savait qu'Hercule d'Apreville était mort, —le frater n'ayant pu s'empêcher de dire : — J'avais bien dit que cet homme-là était perdu ! — de même qu'il disait de temps en temps : — ***, de Paris, et moi, nous vous avons tiré d'une passe difficile, mon jeune and. C'est tenter la science que de se faire donner des coups de sabre comme cela. — Bon pour une foiS)
mais n'y revenez plus. — Moi, je suis franc, la vérité avant tout; je ne cache pas ma défiance des Parisiens, de ces lumières qui brûlent plus qu'elles n'éclairent dans ks sciences (il avait lu cette phrase le ^latin même dans un journal religieux), de ces princes de la science, comme on dit. — Eh bien ! je ne suis pas du tout mécontent de celui-ci , il a de la main, de la décision, -r- Vraiment, pour un jeune homme, il a été tout à fait bien. — Dame! ça ne sait que ce qu'on peut savoir à son âge, mais ça sait une grande chose : — ça sait écouter les anciens. — Vous rappelez-vous, Bérénice, un jour qu'il vous demandait de l'eau pour se laver les mains après avoir pansé notre blessé d'accord avec moi, j'ajoutai : — de l'eau un peu tiède, — tepiday — - cela est plus détersif, — meliiis diluxt; il répondit très-gracieusement : — Merci ! mon ancien; parfaitement raisonné, diserte dictum.
Mais, si l'on avait appris à René de. Sorbières la mort de d'Aprcville, dont on ne lui savait pas de raison de s'affliger immodérément^ — on ne lui avait pas raconté les détails, '— car l'on avait fini par savoir comment Férouillat avait disparu, — de la tuerie qui avait épouvanté cette petite bourgade, si paisible d'ordinaire, et que j'aurais à peine osé raconter, si
je n'avais pour excuse et pour modèle celle bien plus sanglante qui signala la restauration d'Ulysse dans son royaume dlthaque, — et songez que sa Pénélope à lui était restée sage et fidèle : qu'aurait-ce donc été, s'il s'était trouvé trompé, trahi comme le malheureux capitaine et par sa femme et par son ami?
On n'apprit pas non plus à René que, siNoëmi avait dit en partant qu'elle allait auprès de son amie Julie Quesnet, on avait de fortes raisons de croire qu'elle avait pris une autre direction, et qu'en réalité personne ne savait où elle était.
Il est vrai que la directrice de la poste n'avait pas caché qu'elle avait reçu l'ordre de retourner à madame Julie Quesnet, à Paris, les lettres, adressées à madame Noëmi d'Apreville. Mais un habitant du pays, qui était allé à la capitale, s'était assuré que madame d'Apreville n'y résidait pas.
René avait écrit cinq ou six lettres à Noëmi sous le couvert de madame Quesnet, — mais n'avait pas reçu de réponse. — Sanajou, qui avait fait plusieurs fois le voyage de Paris pour affaires personnelles, et qui pensa qu'il pouvait y retourner tout à fait, promit à soi\ami de faire une visite à madame Quesnet, et d'en tirer quelque chose, — ; car, de quinze jours au moins
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. 29i
encore, René, qui commençait à faire quelques pas dans sa maison et dans son jardin, ne serait en état de faire un trajet en voiture.
Julie Quesnet à Noëmi cTApreviUe.
' c( Malgré ta recommandation de ne pas t'envoyer les lettres de M. de Sorbières, je t'en fais un paquet que tu recevras avec celle-ci.
c( J'ai vu hier son ami, M. Sanajou : c'est une affection réellement touchante; — si tu n'as pas modifié tes intentions de retraite, si c'est pour toujours que tu as. renoncé au monde, il faut l'en avertir de façon à lui ôter tout espoir ; plus tu attendras, plus le coup que tu as à lui porter sera rude et accablant.
<( Je regrette chaque jour ta promptitude à aller t'enfermer dans cette communauté avec ta cousine, sans être venue me voir aussitôt ton veuvage, — j'aurais pesé avec toi tes raisons de passer le reste de ta vie dans la pénitence*et la réclusion.
« Je comprends de quel désespoir tu as pu être frappée en voyant les funestes résultats d'une coquetterie qui est rarement punie avec tant de sévérité.
Deux hommes morts, un autre en danger, il y avait de quoi, certes, faire réfléchir la plus forcenée coquette et lui faire prendre pour l'avenir des résolutions meilleures. S'il te devenait loisible, d'ailleurs, d'appliquer très-doucement les règles d'une morale nouvelle, rien ne t'empêche plus d'épouser l'homme que tu aimes, et la vertu dans cette union mieux assortie ne te demandait que d'être heureuse. Je crains, ma chère Noëmi, que les saintes personnes qui t'entourent, accoutumées à ne voir le salut que hors du monde, se soient fait un devoir de cultiver outre mesure des dispositions pour la retraite qui, chez toi, ne devraient être que passagères. — Il n'est pas commode de causer de ces choses-là par lettres; —ne peux-tu sortir quelques jours et les venir passer avec moi ? — Si cela ne se peut, mon mari ne me refusera pas de me conduire près de toi. .
« Certes, il te blâme de ta coquetterie et de tes torts envers d'Apreville avec cette sévérité qu'ont tous les hommes pour les faites que l'on ne commet pas à leur bénéfice ; mais cependant , il prétend que, s'il est juste que tu aies des chagrins et du repentir, cela doit avoir des limites; que la vie cloîtrée ne convient ni à tes habitudes, ni à ton esprit, ni à ton cœur,
et qu'il n'est pas de couvent où le diable n'ait un petit autel invisible.
« Entons cas, écris à M. de Sorbières, peut-être lui réserves-tu le triomphe et la gloire de te faire renoncer à une décision qui, je l'espère, n'est pas définitive.
« Esther vient tous les dimanches passer la journée ici avec mes enfants, et elles retournent à leur pension.
<( Julie. »
Noëmi d'Aprevilleà Julie Quesnet.
« Oui, tu as raison, il faut que nous nous voyions, — mais plus tard... dans quelques mois. C'est toi qui viendras ici, car, moi, je ne sortirai plus de cet asile où j'ai abrité mon désespoir; lis ma lettre à René, elle exprime mes sentiments sans exagération, sans emphase. Loin de chercher à me confirmer dans mes ' idées, ma cousine me tient à peu près le même langage que toi. — 11 se peut que cette vie ne convienne pas aux femmes qui ont vécu dans le monde; —
mais, crois-moi, Julie, ma résolution est immuable; quand nous nous reverrons, tu en seras convaincue. — Adieu, fais parvenir cette lettre. » -
Noemi d'Apreville à René de Sorbières,
« J'apprends par vos lettres, mon cher René, que vous êtes enfin remis de cette terrible blessure, — vous le troisième de ceux que j'ai assassinés, — et que vous voulez bien ne pas me haïr. — Mais, mon cher René, il faut que je vous fasse encore un peu de mal, en vous déclarant la résolution inébranlable que j'ai prise de renoncer au monde et de finir ma triste et criminelle existence dans une maison de retraite dont je ne passerai plus le seuil.
« Vous êtes encore amoureux de moi, René, et ce prestige vous empêche de voir mes crimes ; ces flots de sang répandu, ces trois hommes devenus furieux et s 'entre-déchirant comme des bêtes sauvages ; — ces deux amis liés dès l'enfance, se tuant traîtreusement à coups de fusil et à coups de couteau, — et tout cela à cause de moi, tout cejaâ cause de ma coupable coquetterie ! Ces deux spectres de Férouillat et
d'Apreville se dresseraient entre nous. — Non, René, je ne serai jamais à vous. -^ Il faut que j'expie mes crimes en cette vie. — Je crois que Dieu n'exige pas que je cesse de vous aimer ; — vous aimer et vivre loin de vous, ne vous revoir jamais, c'est un supplice au contraire qu'il acceptera comme un à-compte sur ceux qu'il réserve aux damnés.
(( Ne cherchez pas à ébranler ma conviction ; — ne cherchez pas à me revoir ; •*- vous aggraveriez mon chagrin, je le veux bien — maïs aussi le vôtre, et vous, vous êtes un honnête homme, vous n'avez pas de rançon à payer à la justice divine. Cherchez à vous résigner; je vous aimerai toute ma vie, — toute ma vie sera partagée entre Dieu et votre souvenir. — Vous trouverez une autre femme plus digne de vous; — jusque-là, écrivez-moi quelquefois : le plaisir que me causeront vos lettres porte avec lui son expiation, car j'ai renoncé et je renonce devant vous à cet amour qui m'a été si précieux.
(( NOEMI. »
Julie Quesnet à Noëmi d'Apreville,
<( Voici une circonstance qui va peut-être t'embarrasser : — mon mari, qui est le coupable, prétend, au contraire, qu'à moins que tu ne sois devenue tout à fait idiote, tu seras enchantée de son indiscrétion.
(( A vrai dire, au moment où il a dénoncé ta retraite
à ce malheureux René qui est arrivé à Paris et chez moi malgré Tavis des médecins, encore pâle et souffrant, j'allais peut-être céder comme lui.
^ « Pourquoi, Noëmi, ne jouirais-tu pas des délices d'un amour permis? pourquoi n'épouserais-tu pas M. de Sorbières? Je lai ai fait les seules objections sérieuses que tu pourrais faire; — je lui ai demandé s'il était bien sûr que tes torts envers ton premier mari ne donneraient pas au second de la défiance et peut-être peu d'estime pour toi ; — il m'a répondu à ce sujet des choses médiocrement sensées, mais néanmoins, et peut-être à cause de cela, parfaitement rassurantes. Il t'aime très-tendrement et très-passionnément. Il part après avoir passé une journée chez son. ami Sanajou. Il veut entendre de ta bouche que tu
renonces à lui et à son amour. J'espère qu'il te ramènera, n serait étrange que tu n'eusses voulu être à cet homme que lorsque c'était un crime, et que tu t'y refusasses opiniâtrement aujourd'hui que l'amour serait une vertu, la seule vraie vertu des femmes.
(( je t'embrasse,
(( Julie. »
Nogmi fAprmlle à Julie Quemet.
« Eh bien! il est venu, je Ta! vu, j'ai entendu sa voix, et il est reparti sans m'avoit même entrevue. « Je suis brisée.
« Je t'écrirai demain. »
Noëmi d^Apreville à, Julie Quesnet,
« Il faut pourtant que tu saches tout, car, sans cela, tu me croirais folle d'être insensible à l'amour de cet homme, et tes lettres finiraient par me tuer avec leurs excellents raisonnements. Je ne suis pas folle : je ne suis que malheureuse, désespérée ; car je Taimej je
2î)8 LA PÉNÉLOPE NORMANDE.
Tadore, et jamais il ne me reverra. Tes raisomiements ne te paraissent excellents que parce que tu ne sais pas. Apprends donc! mais je te demande en grâce de brûler cette lettre aussitôt que tu l'auras lue ; ou plutôt, — pardonne-moi cette défiance, — renvoie-moi les morceaux déchirés : je la brûlerai moi-même.
« Oui, hier, j'ai entendu sa voix prononcer mon nom et me demander à la tourière ; — oui, avertie par ta lettre et Toeil aux aguets, — je Pavais vu entrer toujours noble, — pâle et un peu courbé de cette blessure reçue à cause de moi ; — oui, ma cousine la supérieure est venue m'avertir qu'il me demandait au parloir; — quelques pas, et je le voyais, et j'étais auprès de lui, et j'ai refusé, — et j'ai entendu refermer la porte sur lui.
« Écoute donc pour savoir où j'ai pris cette force qui me laisse écrasée et détruite : toi seule... Julie... toi seule sauras ce fatal secret, que je t'ai d'abord caché, que je voulais te cacher toujours. — Sur la tête de tes enfants, Julie, ne le confie à personne, — je* me tuerais en te maudissant.
<( Lorsque M. d'Apreville sentit les approches de la mort, et qu'il apprit en même temps que René était sauvé, — il dit à Mathilde :
« — Laisse-moi seule avec ma femme et ferme la porte.
« H me fit asseoir sur son lit après m'avoir ordonné de mettre tout à fait à sa portée une cassette dans la- -quelle étaient ses papiers ; il me prit la main et me dit :
(( — Noëmi, votre beauté a été la joie et le désespoir de ma vie. — Je sais tout; — c'est moi qui ai essayé de faire tuer M. de Sorbières par Férouillat ; c'est moi qui ai tué Tinfàme Férouillat que je m'étais réservé.
« Je voulais me jeter à genoux, il me retint et m'interrompit ;
« — Écoutez-moi sans me répondre, je sens que j'ai très-peu de temps devant moi. Votre beauté était mon trésor, ma vie, — vous me l'avez vendue, car vous ne m'aimiez pas, Noëmi; ce que vous aviez cherché dans le mariage, c'était la liberté, l'aisance, les commodités de la vie.
(( — Si je n'étais pas mort tué par ce Normand de Férouillat, ou si M. de Sorbières seulement était mort avant moi, je ne vous aurais pas dit ce que je vous dis là. — Mais je meurs, et... l'autre reste. Ce que vous avez voulu, c'est la fortune : je vous laisserai
im LA PÉNÉLOPE NORMANDE.
licbe. Cette cassette contient des papiers qui laissent tout on ordre , et le laissent à vous seule. — Mus... allez voir si cette porte est fermée.
M J'y allai; pendant ce temps, il ouvrit la cassette et y remua je ne sais quoi ; -» je revins auprès de liû.
« — Vous serez riche, répéta-t-il.
(( Et sa voix haletante, entrecoupée de hoquets, annonçait qu'il ne se trompait pas.'
« — • Vous aurez* donc ce que vous avez voulu, — mais... approchez-vous de moi.
(( Il m'inclina sur lui.
« —-Mais cette beauté que vous m'avez vendue, que j'ai achetée, pour laquelle je meurs, je l'emporterai avec moi.
« A ce moment, de son bras gauche il me serra contre lui en m'enfonçant ses ongles dans le dos,— puis de l'autre maiji il m'apphquà sur le visage un mouchoir mouillé qui me brûla ; — nous jetâmes ensemble un grand cri. '
u On monta, il était mort. — Moi, je demandais un miroir. — Mathilde, sans m'écouter, sortit en courant pour aller prévenir le prêtre, espérant qu'il n'était pas mort tout à fait. — Quand je fus seu^e avec le médecin, — je lui dis :
« — Mais moi, monsieur, moi> que m'a-t-il fait? Jq brûle.
« Le médecin fit un mouvement d'horreur ; il me pansa. .
« — Un miroir I un miroir I disais-^e«
«— Quand vous serez pansée, répondait-il.
«Alors seulement je vis ma figure, mais cachée par la charpie -— un œil était fermé.
« —Monsieur, dis-je, serai-je défigurée?
« — Hélas ! madame, probablement.
« — Monsieur, dis-je en me jetant à genoux, — au nom du ciel ! — emmenez-moi d'ici et que personne ne sache rien !
« — Mais c'est impossible, vous devez souifrir beaucoup, et le transport !
— Cela ne fait rien, je veux partir d'ici... emmenez- . moi, je sais que vous retournez à Paris.
« — Ma chaise est à votre porte.
(i -^ Emmenez-moi... que personne ne sache rien
(( Il me laissa dans ma chambre, — dit à Mathilde que j'étais très-frappée, peut-être folle, qu'il ^allait m'emmener. — A là faveur de l'obscurité et du mouchoir que je tenais sur mon visage, je pus monter
302 LA PENËLOPE NORMANDE.
dans la chaise dn docteur sans être vue ; je sonffîrais les tortures de l'enfer; — mais je ne pensais qu'à ne pas être défigurée, laide, — là où était René.
« A Paris, le médecin me mit dans une maison et me soigna; il prétendit m'avoir guérie. — Alors j'allai chez ma cousine. — Je ne te donnerai aucun détail.
— Inutile de te dire que je suis défigurée, hideuse,— et que l'implacable d'Apreville a emporté, comme il le disait, cette beauté si funeste, mais si regrettable,
— cette beauté sans laquelle une femme est la plus ruinée des créatures. — J'ai voulu me tuer, mais je me suis lâchement laissé donner des raisons banales par ma cousine pour renoncer à ce projet. — Je voulais te cacher à toi-même cette horrible histoire.
<( Être laide !
« Il n'y a pas de miroir dans mon appartement, pas plus que dans les cellules des religieuses cloîtrées. — Personne ne m'a vue laide qiie le médecin et les femmes d'ici, qui n'en sortent et n'en sortiront jamais. Dans l'esprit de tous ceux qui m'ont connue, j'ai gardé mon visage d'autrefois. — Je ne suis laide qu'ici où personne ne me voit; mais je suis belle dans la mémoire et dans le cœur de René, où je vis, où je vivrai d'une vie d'amour.
« L'autre jour, — quand il est venu, — je m'étais levée de bonne heure ; la matinée était fraîclie et riante; — une petite brise secouait légèrement les arbres, et faisait tomber de leurs cimes parfumées et des pétales d'aubépine et des chants de fauvette. — Je descendis au jardin; — les fleurs entr'ouvraient leurs corolles éclatantes et humides de rosée, — les insectes ailés bourdonnaient dans Tair; — une douce ivresse rempUt mon cœur et Tinonda de jeunesse, de bonheur et d'amour; — tout semblait comme moi être jeune et aimer; — tout ce qui était proche, tout ce qui se touchait paraissait se rapprocher ou se caresser, jusqu'aux colimaçons qui sortaient des bordures de buis et se cherchaient, et paraissaient moins hideux. — fl y avait près de quatre mois que je n'avais vu mon visage ; il me sembla que je ne devais plus être laide, que le printemps, que l'amour, avaient dû tout réparer. — C'est à ce moment que j'entendis tinter la grosse cloche de la cour et que je me hâtai de monter à ma chambre. — J'entendis, je reconnus la voix de René, — je faillis aller au-devant de lui. — Quand ma cousine vint me parler, j'allais presque céder ; — tout à coup je demandai un miroir; — il n'y en avait qu'un dans la maison, chez une autre pensionnaire
302 LA PÉNÉL^" ^jt^J'^^^'
dans la chaise d ff^^^^.^^^"^' '^^^ ^^^^^
les tortures df ^ ^t^^. ffpas être défif --^^y A "^^ i« »é reçois et ne rece- « A Pari? A ^'l.^'^\ %^i^ mourrai sans sortir de me soigna ^Ir^/^'"!? J'^*^^"*^^ * ^' ^^ Sorbières.
chez ma ' ^/^ .^oute, car j'entendis des voix un
Inuti ' ff'^- a^ ^^ porte de la cour s'ouvrit en
et crue ^i^^' ronds , et elle se referma avec un bruit
le dis ^^ nn^^ ^^ maison silencieuse : c'était m^ 'i
0 ^//'^ y «c refermait sur moi.
rui iîf^^ tfsrti, mais je lui ai écrit, je lui écrirai (!<•> flaires, de belles lettres d'amour qu'il lira en
Ji*^^ f^s son cœur mon beau visage d'autrefois.—
'^^. fir^i ^* ^ m'écrira amoureux de moi. — Je me ^^ '^^. belle auprès de lui. J'espère mourir jeune ' ,,^'Ueurs, pour lui je n'aurai pas vieilli. Il ne me ^^r^rra jamais.
i^Sien ? maintenant tu viendras me voir, — tu
. jjji-as seule. — Tu garderas mon secret vis-à-vis de
jj mari lui-même. — Tu comprends que trahir ma
-jifiaiice, ce serait être plus barbare que d'Apreville :
il 0i'a laissé une consolation, tu ne m'en laisserais pas,
gg m'enlevant à ton tour ma beauté dans lé cœur de
Hené, là où elle est reine, là où il importe qu'elle vive.
f Ime , recevant ses lettres , lui écrivant , ne
^iit plus jamais mon visage, je retrouverai dans
•s lettres ma chère beauté perdue., — Je Souffrirai,
mais de la souffrance des belles. — Je souffrirai de Ja
séparation, mais non de l'abandon.
« Adieu ! ma chère JuUe, adieu !
<( NOÉMT D'ApREVILLE. ))