R. DE S
M. Jean-Alphonse Karr au lecteur.
« Après avoir envoyé cette lettre concise, — René de Sorbières resta d'assez méchante humeur. — Cette femme est par trop incertaine, se disait-il, il fauty renoncer. .— Décidément le plus sûr est de ne plus la voir et de partir demain au soir pour Paris. — Il se mit à écrire à Augustin ^anajou. Il est probable qu'il lui conununiquait sa résolution, maisj la lettre à moitié faite, il la froissa dans sa main, puis la déchira, et en jeta les morceaux.
K II se fit croire alors qu'il fallait aller retenir loi-
même sa place à la voitnre au lieu de confier cette facile commission à Bérénice Breschet, et il sortit en se disant : — Pourvu que je ne rencontre pas Noëmr I
« En revenant, il s'arrêta un instant à un carrefour d'où Ton voyait la maison de M. d'Apreville ; il regarda autour de lui et se dit : — Ah çà ! je ne rencontre pas Noëmi !
« n ajouta : — Tant mieux ! du ton dont on dirait : — C'est triste ! comme s'il eût chanté son tant mieux sur Tair : Tombe de mei aïeux I de la Lucie,
« Alors il aperçut de loin madame d'Apreville qui rentarait chez elle, — il se sentit fort triste en pensant qu'il aurait pu la rencontrer, et que le hasard ne l'avait pas voulu.
(( Il resta quelque temps à regarder cette maison où il ne devait plus entrer, — et il retourna lentement chez lui. — Au moment où il entrait dans l'enclos, un pays£Ui lui çLémanda où était la maison de M. de Sorbières. — La maison, dit-0, la voilà; M. de Sorbières, c'est moi.
« — Alors, cette lettre est pour vous.
« Cette lettre était un billet au crayon sur lequel il
y avait ; « Chet moi, à neuf heures, — ce soir. »
« NoÊifi. »
« ftené respira avec volupté. — Neuf heures ! c'était ITieure à laquelle il avait cru partir pour Paris,— l'heure à laquelle il avait cru s'éloigner pour jamais de madame d'Apreville.
(( En pareille circonstance, il y a passablement de siècles entre trois heures de l'après-midi et neuf heures. Quand il fut huit heures et demie, M. de Sorbières se mit en route. — C'était beaucoup plus de temps qu'il n'en fallait pour franchir la distance qui le séparait de madame d'Apreville, mais il prit le plus long ; c'était quelque chose que d'être en route pour aller la voir. — Arrivé à la porte, il tira sa montre et s'approcha d'une lanterne : il était neuf heures moins cinq minutes. — Il songea qu'il ne fallait pas devancer l'heure indiquée, pour deux raisons: il pourrait ainsi déjouer quelques mesures «de prudence prises par madame d'ApreviQe; — il montrerait plus d'empressement qu'il ne convenait de le faire à un amoureux offensé. — Allons, dit^il, je vais aller me promener pendant un quart d'heure. — n se remît en route. — Dieu sait ce qu'il roula de souvenirs dans sa tête; — il se rappela toute son histoire avec Noè'mi depuis leur première rencontre ; — il fit cent projets de bonheur avec elle, — cent autres projets de ven-
geance contre elle. — n lui sembla alors que tant de pensées n'avaient pu naître en moins d'une bonne demi-heure. — ^ Il n'y avait pas de lanterne gui lui permit de consulter sa montre; il revint en toute hâte à la porte de madame d'Apreville et à la lanterne qui en était proche; — il était neuf heures moins une minute; il porta rapidement sa montre à *son oreille, la supposant arrêtée; — elle allait pariaitement.
« n poussa doucement la porte, elle était entr'ouverte; — il entra, traversa le jardin, et trouva debout, devant la maison, madame d'Apreville qui lui tendit la main. — René, qui aurait demandé cette main avec instance, si on avait fait mine de la lui refuser, la refusa avec toutes les apparences du dédain en voyant qu'en la lui offrait.
« Noëmi la laissa tendue et dit : — Il faut absolument que vous me donniez la main.
«René mit froidement sa main dansla main de madame d'Apreville. Elle le fît entrerdansle petit salon, — lui indiqua un fauteuil en face du sien.
« — Monsieur de Sorbières, dit-elle, je suis bien malheureuse.
(( — Il faut croire, madame, que cela vous plaît ainsi.
«—Votre lettre d'une Kgne m'a d'abord irritée,— puis désespérée; — j'ai tenu bon jusqu'à deux heures, — puis je suis sortie pour aller tout droit chez vous; — en approchant, ma fierté s'est réveillée, et j'ai passé deux fois devant la porte: — si je vous avais aperçu, je me serais en allée avec l'espoùr de vons laisser un peu de chagrin et de ne pas être mal^ heureuse seule ; — niais ne vous voyant pas, je n'ai pas pu y tenir, j'ai déchiréi un feuillet de mon cfiuv net, j'ai écrit deux mots; — puis je n'ai pas osé frapper chez vous, —j'ai fait quelques pas pour m'en retourner ; — un paysan inconnu passait, je lui ai confié à tout hasardma commission; je vois qu'il Fa faite.
« — A coup sûr, madame ; sans votre invitation je ne me serais pas présenté chez vous.
« — Quittez ce ton sec et froid, monsieur René, je suis horriblement triste.
« — Qu'avez-vous à me dire, madame.
« — Oh ! mon Dieu ! rien, si vous continuez à prendre cet air renfrogné ; — il ne faut pjas m'aîmer , mais iln'estpas défendu deme plaindre : — j'ai voulu vous serrer la main.
« — Mais, madame, je ne comprends pas votre chagrin, — si vous m'aimez...
«—Vous savez bien que je ne peux pas vous aimer, monsieur.
« — Ne m'interrompez pas, madame, ce n'est qu'un raisonnement. Si vous m'aimez, vous me voyez trèsamoureux de vous ; ce serait le plus grand bonheur humain. Si vous ne m'aimez pas, que vons fait de ne plus me voir ?
<( — Je suis mariée, j'aime mon mari, — et cependant l'idée de ne plus vous voir me désespère. — Ex- * pliquez-moi à moi-même.
« — Je le voudrais, madame , mais je ne vous comprends pas non plus ; — vous avez sacrifié à je ne sais quelles phrases banales de M. Férouîllat, en pointe d'éloquence, et mes lettres et mes fleurs, et ce petit vase de Chine que vous deviez toujours conserver ; ce sacrifice n'est raisonnable que s'il vous a été inspiré par une vive tendresse pour votre mari, par une conviction profonde produite par les invincibles arguments du sieur Férouillat, que nous appellerons désormais Férouillat Bouche d'or, — Férouillat. Chrysostome ; — alors cette conviction , cette tendresse conjugale, ce sacrifice même, doivent vous rendre très-heureuse.
•—Moi? — je suis malheureuse à en mourir.
— Laissez-moi continuer, madame. — Ce renoncement à moi ne peut être fondé que sur une conviction très-complète. — Eh bien 1 après les excès auxquels vous vous êtes livrée contre moi,— que vous avez sacrifié comme une victime expiatoire à l'amour conjugal, — vous avez manqué trois fois à vos dernières promesses faites à ce devoir auquel vous veniez de me sacrifier. — Vous aviez promis à l'éloquent « qui que ce soit, » autrement dit au sieur Férouillat Bonche d'or , 1° de ne plus me voir ; 2* de ne plus me laisser entrer ici ; 3® de ne plus m'écrire. El bien ! vous m'avez écrit deux fois en deux jours, et la seconde fois c'était pour me dire de venir vous voir ici.
« — C'est vrai, — je suis bien coupable; je suis bien malheureuse.
« — Donc, c'est à rien, à un caprice, à un effet passager de l'éloquence de Cicéron Férouillat, — que vous m'avez sacrifié. Maintenant que ce parfum démosthénien s'est un peu dissipé, il faudrait que j'oubliasse aussi vite que vous le mal que vous m'avez fait I
<( Noëmi cachait son visage avec ses mains. René lui dit:
« — Voyons, cherchez, — tâchez de voir un peu clair dans votre cœur.
« — Voyez-y plutôt vous-même, dit-elle en écartant ses mains et en laissant voir ses yeux baignés de larmes; — voyez-y, vous qui avez gardé assez de sang-froid pour me parler sur ce ton d'odieuse plaisanterie.
«— Ces plaisanteries sont comme vos mains sur votre visage, elles cachent des larmes. — Ce qu'il y a dé vrai, ce qu'il y a de certain, c'est que je vous aime.
«— Ah I monsieur de Sorbières, il ne faut plus me dire que vous m'aimez.
« —Mais... vous dire autre chose, ce sera mentir.
« — Mentez, s'il le faut, — pour que nous ne soyons pas perdus l'un pour l'antre.
« — Eh bien I je mentirai.
• « René se jeta aux genoux de Noëmî et les tint embrassés.
« — Je ne vous aime pas, dit-il. Je puis regarder vos yeux sans frissonner, — je puis me contenteer d'une innocente amitié.
« Noëmi le repoussa doucement en disant :
« — Vous savez bien qu'il ne faut pas être à mes genoux.
^ « — Je n'y suis pas.
« — Ah ! dit-eUe, c'est trop mentir.
i30 LA PÉNÉLOPE NORMANDE.
« •— Alors ne mentons plus.
« -— Ne mentons plus, nous mentons trop mal.
(( — £h bien I je t'aime, ma Noëmi adorée 1
« — Ah! René, je vous aime bien ainsi I
(( René, ivre d'amour, la saisit dans ses bras; mais elle le repoussa avec une sorte de terreur et de haine:
« — Je ne vous aime pas I laissez-moi !
« René se releva en disant :
« — • Et moi, je ne vous aime plus.
« Les voilà désespérés tous les deux. Après quelques instants d'un silence farouche, Noëmi tendit la main à René ; il se précipita sur cette main, puis retomba aux genoux de madame d'ApreviUe. Mais Noëmi se jeta aux siens :
(( — Je suis une femme perdue, une misérable 1 ayez pitié de moi I
« On reprit un peu de calme, . on se rassit, on recommença à parler d'amitié. On en parlait encore à une heure du matin. Il est difficile qu'à cette heure-là Tamitié ne s'orne pas de quelques détails qui sem- * blent, le jour, appartenir à d'autres se^timents• D'antre part, la nuit donne aux amoureux tout le Qourage qu'elle 6te aux autres hommes. On con\3nt qa'U faudrait se défier de FéroniU^t; que, piiisque cette ami-'
LÀ PÉNÉLOPE NORMANDE. i31
lié, innocente au fond, désolait cet autre ami -^ «qui que ce soit,» puisqu'elle désespérerait Hercule d*Apreville, dans Tintérêt de tous deux, il fallait leur en dérober la connaissance. — Faute de mieux, ce serait encore s'acquitter d'un devoir conjugal que de tromper son mari, — pourvu qu'on le trompât bien.
« On discuta les limites de l'amitié ; — des combats curent lieu sur les frontières, — Tout porte à croire que l'amitié gagna beaucoup de territoire et recula ses bornes. — On pleura encore; on se dit plusieurs fois « adieu pour toujours !» — ce qui, chaque fois, fut
suivi d'un serment de ne se quitter jamais, — Quand l'amitié sortit par-^dessus le mur, à trois heures du matin, — elle ressemblait singulièrement à son frère; -» elle avait quelque chose de guerrier, d'hermaphro*dite, de masculin, de vainqueur; elle avait un certain air de Christine de Suède — qui portait par-dessus sa jupe ui\ habit d'homme et un chapeau militaire sur sa tête. »
Noemi d^Aprmlle à Julie QuesneL
« Que faire î que devenir î René est venu l'autre $pir; il n'est parti qu'à trois heures du niatin : il esf
i32 LA PÉNÉLOPE NORMANDE,
évident que Féromllat ne peut plus être mon amant. n est venu hier apporter à mes pieds le tribut périodique de sa flamme quasi hebdomadaire. Il s'est inutilement irrité et désespéré de mes refus. — Dans l'amour, dans ce céleste duo, est-ce donc la musique qui fait tout, et les paroles ne comptent-elles pour rien? — Il est arrivé plusieurs fois à Anthime de me dire les mêmes phrases que m'a dites René à propos de mes ex-rigueurs, — entre autres, celle-ci : — «Vous voulez donc me faire mourir! » — Eh bien! quand René la prononçait, j'étais émue, enivrée, attendrie; — cela me paraissait la dernière limite de l'éloquence. —• Hier, Férouillat, avec les mêmes mots, m'a paru quelque chose de ridicule et de grotesque a\i dernier degré, — La seule impression que j'aie ressentie a été un invincible désir de lui rire au nez : — ce que j 'ai fait. u Quoique Férouillat soit reparti furieux à son bord, sa colère va s'exhaler pendant cinq jours contre ses matelots, — mais il reviendra un peu plus amoureux; et pour ces gens-là l'amour n'est qu'un appétit, et la diète les exaspère , — et alors mes nouveaux refus l'exaspéreront. Cet homme est capable de tout ; — il est capable d'écrire à mon mari que j'ai un amant; il est capable de vouloir se battre avec René ; celui-ci
est brave — Thomme que j'aime lie saurait être autrement; il ne reculera pas. Mais , te le dirai- je? ce qui m'alarme le plus, c'est que Férouillat ne fasse savoir à René la vérité sur nos relations : un homme aussi justement fier que M. de Sorbières ne pourrait que ressentir de Thorreur et du dégoût à cette révélation. U se demanderait : A quoi sert d'être jeune, beau, noble, spirituel, puisque cet homme stupide, grossier, vulgaire, a réussi comme moi ?
<( Malheureusement, j'ai écrit quelquefois à Férouillat, — au commencement de l'absence d'Hercule-, alors que mon cœur ou plutôt mon imagination, avide d'amour et d'aliments , se prenait au moindre prétexte ; comme j'ai vu Hercule tirer le fleuret contre uix mur, faute d'adversaire pour faire sa partie, ce qu'il appelait plastronner; — comme je l'ai vu jouer seul au billard, donnant sa main gauche pour adversaire à sa main droite ; — j'ai écrit à Férouillat, parce que sa présence me gênait trop pour l'aimer, — tandis que, lorsqu'un bras de mer nous séparait, je pouvais lui prêter d'autres traits, d'autres pensées, d'autres sentiments. Ces lettres doivent être pleines de l'amour qui était en moi ; elles doivent respirer la tendresse et Tenthousiasme, 8
« Ah I si je pouvais leur opposer la froideur de mes pensées et de mes paroles, quand Anthime était lâ;-*guand il aurait fallu Taimer lui-même : — quand j'attendais, pour Taimer, qu'il fût à cinquante lieues, c'est-à-dire qu'il n'existât pas , il me serait facile de faire comprendre à René que je n'ai jamais aimé que lui; — - que je plastronnais avec FérouiUat en l'attendant; -^ mais les paroles se sont évanouies, et les lettres sont restées. Il est impossible que ce rustique personnage ne les ait pas précieusement conservées,
— jamais il n'a pu lui arriver d'çn recevoir dé pareilles ; et celles-là, en effet, ce n'était pas à lui qu'elles étaient écrites, mais à l'amant inconnu que je rêvais,
— à René de SorMères.
a Le papillon, qui a reçu de la nature et de la beauté le droit de poser sur une rose, la touche avec délicatesse et l'effleure à peine, —mais le hideux colimaçon qui est arrivé en rampant, qui sait bien qu'il usurpe, laisse sur la fleur parfumée une trace visqueuse et déshonorante. Férouillat aura gardé mes lettres pour pouvoir se prouver à lui-même de temps eii temps qu'il n'a pas rêvé , — qu'il est vrai qu'il est Famant d'une femme comme moi, — pour se prouver la réa* litô d'une chose impossible. -« D'ailleurs, cet être,
dont les sentiments sont anssi grossiers gne sa figure me le parait anjourdlmi, aura youIu se faire des armes contre moi; mes fautes passées lui servent à exiger de nouvelles faiblesses. — n montrera ces let* très à René ; — ces lettres sont pleines de ces choses que René m'inspire, et qu'il n'était pas là pour recueillir; ce sont des fruits mûrs qui tombent guand on ne les récolte pas. Ce ne sont pas des ttxnts cueillis, ce sont des fruits ramassés.
« J'ai eu tort de ne pas lui tout avouer l'autre jour; il était si désespéré, il avait rêvé tant de désastres, il était tombé si bien au fond du gouffire, qu'il aurait tout pardonné en même temps, et je pouvais, àce moment, l'emporter si haut dans les nuages, dans le bonheur, qu'il aurait perdu de vue et la terre et le gouffre; — mais aujourd'hui, s'il apprend là vérité^, il faudra qu'il retombe douloureusement, et cette révélation faite à présent lui paraîtra une infidélité. L'autre jour, je pouvais lui dire : — Voilà ma vie passée, je ne vous connaissais pas, quoique je vous attendiisse. D'aujourd'hui, je suis à vous, je vous serai fidèle.
« Quand je le vois si heureux, quand je regarde tout ce que ses yeux expriment d'apiour, de félicité, de sécurité, je tombe parfois dans une invincible tristesse,
— et îl me dit : — Qu'avez-vous ? — Je réponds comme répondent les femmes, — je dis : Rien ! — Mais, s'il n'était étourdi par la ravissante mélodie qu'il entend dans son cœur, il s'apercevrait que je ne puis donner à ce « rien » rintoaation qui lui appartiendrait — et que je le prononce avec un accent qui veut dire clairement : — J'ai le cœur navré !
<( J'aime passionnément M. de Sorl)ières, — ^et il faut que je lui fasse un mystère de mes pensées et de mes préoccupations. — Ce bonheur dont je jouis va disparaître au premier moment , et je n'en aurai joui qne pour le regretter et en emporter le souvenir dans mon désespoir.
« NOÉMI,
M. Jean-Alphonse Kart au lecteur.
« Il y a , au théâtre et dans les livres , des conventions étranges, qui restreignent singulièrement le nombre des combinaisons dramatiques et littéiaires , qui diminuent dans une proportion inquiétante la série des choses vraies qu'il est défendu à l'écrivain de reproduire.
(( Ainsi, au théâtre, — prenez celui des théâtres où
règne la plus grande liberté , — l'auteur offrira sans scrupules, à vos yeux, des créatures à peu près nues, et à vos oreilles, des équivoques de mauvais goût; -*mais il n'6sera pas avotier que ce n'est pas pour le bon motif que Ton courtise ces créatures déshabillées , et le public s'effaroucherait si fort, si elles n'étaient i la fin pudibondement et correctement épousées. — L'adultère n'est toléré que si les personnages expri* ment leurs sentiments immodestes en s'arrêtant un peu chaque fois qu'ils ont prononcé sir syllabes , etun peu davantage lorsqu'ils en ont prononcé douze. — Il est, de plus, absolument nécessaire que les vœux déshonnêtes se manifestent par des phrases où, de douze en douze syllabes, les paroles hostiles à la pudeur se terminent par les trois mêmes lettres que la dernière des douze précédentes syllabes criminelles.
(( C'est-4-dire que Phèdre en prose et sous un autre nom que celui de tragédie exciterait lïndignation du public.
« Dans les livres , on a un peu plus de liberté ; cependant on exige que l'écrivain observe et reproduise xles choses réelles et vivantes, et en même temps on veut qu'il ne choisisse que des circonstances d'une certaine nature, — e'e&t-à-dire qu'il lui faut rejeter des
tableaiËS gui frappent tous les jours ses regaids aussi bien que ceux des lecteurs.
0 L'adultère est admis dans les livres, —une femme mariée y peut avoir un amant; — une femme non ma« née, — en général, on exige qu'elle soit veuve,— peut avoir un amant et le tromper pour un autre, on peut chercher et trouver de ces deux situations toutes les combinaisons possibles, personne n'y trouvera à redire. j
« Mais il est une^auke situation plus qu'assez commune dans le moi^de^ pvant, et qui n'est pas adoiise dans le monde de^ Uvres. Itegaxde. autour de .eus, U n'est personne qui n'ait, dans le cercle de ses connaissauces, une femme qui , trompant son mari pour un amant, trompe celui-ci à son tour pour un autre amant, c'est-à-dire pratique l'adultère à fleurs doubles, — flore pleno, — conmie disent les horticulteurs.
« Il arrive souvent qu'un amant trop assuré de la possession de « l'objet aimé » se laisse aller sur la pente doucement glissante de l'habitude, remplace graduellement le mari, qui s'efface et a porté « ses vœux» ailleurs, et lui succède dans tous les détails conjugaux. .— fl devient ainsi tout doucement un mari lui-même, un second mari, un autre main; mais un mari; — il
oublie que Tamant n'a pas à jouer le même rôle que le mari , qu'il ne doit pas le remplacer, mais le cconpléter; •-*- qu'il doit entraîner ou au moins suivre la femme dans ses fantaisies extraconjugales ; il ne doit jamais l'arrêter, la réfréner, la modérer; — il ne doit pas l'aimer, il doit l'adorer, il doit surtout l'amuser. Faute de savoir ces choses, il fait de sa liaison, d'abord criminelle , une chose qui finit par être tolérée , admise, reconnue par le monde, un lien honnête, es^ timable. Il devient comme le mari d'une femme veuve d'un époux vivant; — il fait des observations, des économies; — il devient familier, il gronde, il désapprouve; — il défend, il empêche, il gêne; — en un mot , sans s'en apercevoir , il abandonne tout doucement le rôle d'amant et laisse une place vide, un emploi vacant, qui ne tardent pas à être remplis.
«Le cœur féminin est un viscère qui, comme la nature , a horreur du vide. Le premier mari ne compte pas ; le premier amant passe mari à l'ancienneté et est, non pas remj^lacé comme je le disais, mais complété par un aspirant au choix. Cet adultère double est la situation où se trouvent , pour le moment , les gens dont je vous raconte lldstoire, situation aussi rare dans les livres que fréquente dans le monde*
Aussi, quand je m'en suis aperçu , c'est-à-dire il y a dix minutes, ai-je cru devoir m'en expliquer avec vous. — Tant qu'à reprendre les personnages et les bons hommes 4es livres, — mettre au commencement ou à la fin, dans un nouvel ouvrage, ce qui est au mi-' lieu dans un ancien, — supposer toujours un criminel sans circonstances atténuantes' et un innocent sans circonstances aggravantes, — un bourreau sans scrupule et une victime sans tache, — c'est-à-dire remanier une douzaine de personnages et une trentaine de situations, ce serait peu respecter et le papier blanc et les lecteurs. — Les choses de la vie ne se passent pas entre les scélérats tout d'une pièce d'une part et agneaux purs de l'autre ; — la victime d'hier peut très-bien être le sacrificateur de demain. — L'infidélité dont vous mourez, aujourd'hui qu'on vous l'a faite, vous l'auriez commise vous-même, si vous n'en n'étiez pas victime. — Les lois de l'amour sont comme les lois de la société, c'est une gêne que chacun voudrait bien imposer aux autres ; — c'est le plomb que le jockey a soin de faire mettre dans les poches de son concurrent sous un prétexte quelconque, et que celuici jetterait toujours en route, s'il ne savait qu'on le pèsera au retour.
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. i41
(( Au théâtre des marioimettes, Polichinelle et le [iable se prennent tour à tour le bftton.
« Eh bieni je ne crois pas avoir besoin de faire omme les anciens pontées des dieux. Conune il était >rt difficile de trouver des victimes sans tache, sur* )ut quand il s'agissait de grosses victimes, de tau* eaux blancs, par exemple, ils dissimulaient les taches runes ou noires avec de la craie. Les dieux étaient ttrapés, mais les hommes, qui y regardaient de plus rè's, appelaient ces victimes « bœufs à la craie, » bos "etatus. Je ne ferai pas ce mensonge ; je vous racon- \t8i les choses comme elles sont et comme je les vois, (c Ainsi Noêmi, malgré lliorreur honnête et légime qu'elle avait témoignée dans ses premières letes à Julie Quesnet, pour avoir deux amants, alors l'elle se jurait à eUè-même de n'aller pas trop loin ^ec M. de Sorbières, malgré la résolution qu'elle an» mçait dans la dernière, de ne pas garder Férouillat, lisqu'eUe avait pris René, Noëmi d'Apreville résista abord, épuisa les prétextes, puis se trouva fort emurassée. — Férouillat était un homme violent, em- )rté, grossier; — passionnément épris de la seule mme un peu élégante et comme il faut qu'il lui eût é donné d'aborder dans toute sa vie, — il n'y avait
pas moyen de ramener à se retirer sans bruif, en galant homme offensé ; •— il n'admettrait aucune de ces délicatesses commodes pour les femmes et inventées par elles ; il ferait des avanies ; il écrirait, 9^ besoin, à Hercule d'Apreville; — il insulterait et provoguerait même M. de Sorbières. — H était impossible qu'ils ne se rencontrassent jamais.
René, à la rigueur, consentait à se cacher de Férouillat, qu'il prenait pour Tespion du mari; mais il n'y avait pas moyen, sans lui avouer que Férouillat était un aniatit, de lui faire accepter que le capitaine du tllar%min pouvait, tous les cinq jours, le rencontrer la nuit chez madame d'Apreville. H fallait donc inventer un prétexte tous les cinq jours, — six prétextes par mois, — cela ne pouvait pas durer longtemps ; on avait eu bien vite épuisé les bons prétextes ; on entamait les prétextes médiocres, et René hochait la tête ou restait le jour suivant pensif et boudeur.
(f Noëmi en était arrivée à ce point de fatigue et d'anxiété qu'elle désirait presque un hasard qui amènerait un éclat. — Si elle avait été sûre que l'orgueil de René lui pardonnerait Anthime Férouillat, elle aurait tout avoué à l'un ou à l'autre pour sortir
de cette insupportable situation; eUe recueillait avee joie toutes les preuves de Tamour âe René pour s'en former un espoir qu'elte ne le perdrait pas le jour d'une explication inévitable.
<( Un soir, les deux amants, renfermés chez madame d'Apreville, avaient, sans s'en apercevoir, laissé s'éteindre le jour; — ils étaient sans lumière, occupés è laisser couler de douces paroles de leur cœur. — René avait dénoué les longs cheveux de Noëmi et jouait nonchalamment avec leurs ondes épandues. — Tout à coup, on entendit lei^ trois coups de sifiOiet d'Anthime Férouillat. — Tous deux furent frappés. — René, qui reconnut ce signal, savait qu'il avait à se défier d'Anthime, surveillant laissé par M. d'Apreville : — il se hâta de s'éloigner de Noëmi, — de se lev^ et de se placer debout devant la cheminée. — Noëmi rassemblait ses cheveux, et se pressait tellement que deux fois le peigne s'échappa de ses mains et roula par terre. Elle entendit là porte s'ouvrir et se refermer; — elle pensa d'abord que l'obscurité lui donnerait le temps et le moyen de réparer son désordre; —mais en même temps cette obscurité, quand elle était seule avec M. de Sorbières, était un faldice bien précis pour Anthimé. *» Elle aurait
iA4 LA PÉNÉLOPE NORMANDE,
pu faire cacher René; mais alors le ton et les manières d'Anthime auraient été des indices bien autrement précis encore pour René. Gomme elle entendit les pas de Férouillat^ elle ne voulut pas qu'il là crût seule; ses premières paroles pourraient bien être familières; — - elle espéra uq moment qu'elle ^pourrait encore diviser les deux orages, — les subir séparément; eDe se hâta de dire à René, à vois basse : — C'est M. Férouillât, vous resterez cinq minutes et vous partirez. Puis, parlant haut :
« — Sonnez, je vous prie, monsieur, puisque vous êtes près de la cheminée, pour que je demande de la lumière.
(( A ce moment la servante entra précédant Anthime Férouillat, elle portait une lampe de cuisine.
(( — Eh quoil c'est vous, mon ami? dit NoêmL — Par quel heureux hasard I — Mathilde, dit-elle à la servante, voilà trois fois que je donne à M. de So^ bières la peine de sonner pour demander là lampe^ et vous ne répondez pas.
a — Je n'ai pas entendu, madame, c'est que j'ouvrais la porte à M. Anthime.
« — Allumez des bougies. — Monsieur Ânthime Férouillat, M* René de Sorbières ; mais vous vous con-
naissez, Vous vous êtes déjà rencontrés.— Anthime ne parlait pas, mais il regardait alternativenient René et Noëmi. — René cherchait inutilement une phrase qui pût interrompre ce silence embarrassant, — une phrase qui eût Pair de faire suite à une conversation suspendue par l'arrivée d* Anthime Férouillat. Noëmi sentait que ses cheveuîf étaient mal rattachés^ — elle sentait surtout le regard d/Anthime fixé sur les boucles échappées. — Enfin René crut avoir trouvé sa phrase.,
« — Je vous disais donc, madame, que mon grandpère achetait cette terre en... M. Férouillat me permettra de continuer cette histoire, qui n'a plus que deux mots : — mon grand-père acheta cette terre, pour constituer un majorât, en 17. . .
« Anthime s'avança vers René.
« — Monsieur, lui dit-il, je vois que madame vous reçoit familièrement et sans façons, — comme un îiDai, — je ne me gênerai donc pas non plus : — je suis l'amant de madame, et j'ai à causer avec elle.
« Noêmi ferma les yeux, comme le patient qui sent grincer le couteau au-dessus de sa tête.
« — René retrouva du sang-froid dans la colèrç.
« -^ Monsieur, dit-il, je ne saurais que plaindre madame d'avoir aussi mal placé ses affections.
U6 LA PÉNÉLOPE iNORMANDE.
« — Je vous répète, monsieur, que j'ai à causer avec ma maîtresse.
. « — Je comprends ; vous voulez que je m*en aille. Mais j'attends un peu, pour savoir si madame ne va pas me donner Tordre de vous jeter par la fenêtre.
« — Moi? par la fenêtre... blanc-bec! s'écria Férouillat.
« Et il s'avança en fureur vers M. de Sorbières.
(( Celui-ci vit facilement qu'il allait avoir affairé à un homme plus vigoureux que lui; il s'empara d'uiie chaise et se prépara à s'en faire une arme.
« Noëmi se leva pâle et tremblante. .
« A ce moment, on entendit trois coups de sifflet pareils à ceux par lesquels deux fois déjà Anthime s'était annoncé.
« Cette fois ce fut Anthime Férouillat qui devint blême; il s'arrêta stupéfié.
« René dit: — Encore un Férouillat qui s'annonce, j'espère qu'il n'est pas aussi l'amant de madame.
(( — Non, dit Noëmi ; — mais c'est mon mari.
« René resta interdit, — Anthime était terrifié.
« Noëmi — pâle, la voix saccadée, — dit: — Eh bien ! tant mieux ! nous serons tous perdus, — je vais tout lui dire.
«— Noëmi, s'écria Anthime, vous ne ferez pas cela!
« — Je le ferai, — ou vous allez m'obéir; — vous liiez tousdeux calmer votre colère, et vous, Anthime, 'ous présenterez M. de Sorbières à Hercule.
« — Moi I vous plaisantez ; — jamais f
« — Alors je vais lui dire comment vous avez gardé 8 dépôt...
« *— n entre, dit Anthime en prêtant Toreille.
<( — Décideznvous, ^— je vous jure que je suis dédiée.
« — Monsieur, ditBené, sauvons madame, rien ne LOîis empêchera de nous retrouver ensuite.
« — Je Tespère bien, dit Férouillat, -— mais com-
aent?
« .^Le voilà, ditNoëmi: c'est vous g[ui avez amené
lonsieur, ou... je dis tout.
« On entendit en effet des pas d'abord, -^ puis la
oix de Mathilde qui criait : •
(( -*- Madame, madame^ c'est monsieur I « Puis une voix forte et vibrante qui disait: « — Me voilà, me voilà, — di^ Noëmi, — me
oUàl ' * •
« Et on vît entrer M. Hercule d'Apreville, capitaine u long cours et maître de la fliaison, quiâe précipita
iU LA PÉNÉLOPE NORMANDE,
sur Noëmi, la saisit dans ses bras, l'enleva sur sa poitrine, couvrit de gros baisers son visage et ses cheveux, en disant:
« — Me voUà! — et pour toujours cette... Tiens! tu es ici, Férouillat, — dit-il en apercevant son ami. « — J'arrive, — dit Férouillat, (( Les deux capitaines s'embrassèrent, « Noëmi vit que Férouillat oubliait de présenter René ou n'en voulait rien faire.
« — Mon ami, dit-elle, tu ne fais pas attention... M. de Sorbières est un ami de Férouillat que le capitaine a amené ce soir, <( Hercule salua René.
« — Un nouvel ami alors, dit-il, car Anthime n'avadt pas, je crois, l'honneur de connaître monsieur lors de mon départ.
« — En effet, dit Férouillat, un nouvel ami, « — Monsieur, dit Hercule d'Apreville avec bonhomie, ne prônez pas en mauvaise part que j'aie dit un nouvel ami. — Nous autres vieux, nous voudrions ne voir accorder l'avancement qu'à l'ancienneté. — Mais l'avancement au choix donne souvent de bons sujets à la marine. L'ami de Férouillat est le bienvenu chez Hercule d'Apreville. » '
« Noè'mi était au bout de ses forces.— Elle voulait à tout prix voir finir cette scène. -^ Son mari la prit par le corps et voulut l'attirer sur ses genoux. — Elle se dégagea et n'osa plus lever les yeux sur René.
(( — Et vous, monsieur de Sôrbières, toi, Férouillat, dit Hercule, restez-vous à souper avec nous? On soupe encore ici, j'espère. Vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir, si ce n'est de refuser et de venir plutôt manger notre soupe demain.
« — Je vous rends grâces, monsieur, dit René; mais je serai sans doute absent.
« — Non, dit Férouillat ; vous savez bien que vous jm'avez promis de ne pas vous absenter.
« — C'est juste I pardon !
« — Alors vous acceptez, dit Hercule, sans quoi, je croirai que vous vous fâchez de ce que je ne vous presse pas davantage pour aujourd'hui. Mais il y a longtemps que je suis absent. J'ai cent choses à demander à ma femme et deux cents' choses à lui dire. D'autre part, parce qu'elle voit des figures étrangères,
150 Lk PÉNÉLOPE NORMANDE.
eDe slmagme qa'il est convenable d'avoir Tair de ne pas aimer son mari. Pour Féronillat, lui ne se fâchera pas; deux vieux amis et deux vieux marins peuvent l'un vis-à-vis de l'autre parler et agir franchement.
« Noémi, Férouillat, René, étaient embarrassésde leur présence mutuelle, et évitaient de laisser rencontrer leurs regards. — Cependant Noêmi fit signe à René qu'il était nécessaire ^'il partit, et dit: — Pourqu<M ces messieurs ne resteraient-ils pas à souper ce soir?
« — Cela m'est impossible, dit René.
« — Mais FérouiUat au moins peut rester, fit Noêmi.
« — Je le voudrais, dit FérouiUat, mais...
(( — Allons ! Noêmi a raison, reste. — Je n'aurais osé garder M. de Sorbières, parce que. . . une arrivée... un souper sans façon... mais, puisqu'il veut bien accepter pour demain, — tu peux rester, tpi, je ne me gênerai pas pour parler de mes affaires devant toi, ni pour te^renvoyer de bonne heure.
« — Je t'assure...
« — Restez, capitaine FérouiUat, dit Noêmi.
« — Je veux que tu restes... je suis ton ancien.
(( Il fit asseoir FérouiUat en le poussant sur \m iége. — René salua et se retira. — Hercule d*Aprc- Ule lui tendit la main et le reconduisit, en lui recomnandant d'être exact poui^ le dîner du lendemain.
« Pendant les quelques instants que dura son absence, Anthime se leva furieux et dit à Noëmi:
« ' — Quel rôle me faites-vous jouer? ^
(( — Croyez-vous, dit-elle, qu'Hercule trouve plus >cau celui que vous avez choisi?
« — Je le retrou versai demain, votive godelureau.
« — Je vous parlerai demain matin, restez à cou" lier ici.
a — Non, mille tomierres ! non !
« — Hercule revient; un mot de vous peut me per-
re, mais je vous perdrai avec moi; -^ couchez ici.
({ Hercule rentra.
« — Ah! dit-il, à présent nous sommes seuls, Fé- ►uillat n'est pas quelqu'un. — Ce M. de Sorhières, li d'abord ne me plaisait guère, s'est conduit en )mme discret et bien élevé. — D'où connais-tu donc . de Sorbières, Férouillat, — comment connais-tu s gens-là?
« Férouillat ne répondit pas, — mais Hercule avait
nouveau attiré sa femme sur ses genoux. — Noëmi,
cette fois, qui ne craignait pas de blesser Anthime comme René, — ne fit pas la même résistance, — et lendit àd'Apreville quelques-unes de ses caresses. — Mathilde avait été chercher la petite Esther déjà couchée et qui vint à moitié vêtue prendre sa part des caresses d*Hercule. On soupa. — Anthime était taciturne. Cependant Hercule, heureux, gai, bruyant, le forçait de temps en temps à partager les éclats de sa Joie, du moins en apparence. — Il buvait beaucoup et le faisait boire. — Il raconta son dernier voyage; la goélette, la Belle-Noëmi^ était pleine de marchandises précieuses. Il avait à toucher des sommes importantes sur plusieurs négociants du Havre. — Vraiment ce voyage avait dépassé toutes ses espérances. ■— ^11 avait changé en ^fortune la modeste aisance qui avait paru étroite à Noëmi. — On pourrait aller à Paris. — Mais bois donc, Férpuillat; — la goélette s'est comportée à la mer comme un vrai poisson. — Si Téglise d'ici était assez grande, je voudrais pendre ma goélette au plafond, car c'est mon dernier voyage.— J'ai dit adieu à la mer. — Noëmi est riche, je ne travaillerai plus.— A la santé de la goélette, Férouillat !
« Après le souper , on fit du punch et on fuma. — Anthime, qui d'abord avait fait quelque résistance aux
LÀ PÉNÉLOPE xNORMANDE. 153
Eréquentes rasades que lui versait son ami, se mit tout d'un coup à penser qu'il avait beaucoup de chagrin, et tjae le mieux était de s'étourdir : — il but alors sans xnénagements, avec une sorte d'avidité frénétique; il ne tarda pas à être ivre ; — il appuya ses deux coudes sur la table, mit sa tête dans ses mains et resta muet €t sourd,.
« H n'eut pas à accepter l'hospitalité que lui avait offerte Noëmi. — Ce n'est que le lendemain matin qu'il sut que d'ApreviUe l'avait porté dans un lit.
« Le lendemain, Noëmi était debout de bonne heure , — elle voulait causer sérieusement avec Férouillât.
« — Anthime , — lui dit-elle , — nous avon», vous et moi, commis une gramdë faute, un crime , peutêtre; — ne l'avez-vous pas senti, comme moi, lorsque cet excellent Hercule vous pressait si cordialement àur' sa poitrine î — Nous n'avons qu'un moyen de réparer nos torts.: c'est d'abord de renoncer à de coupables relations , ensuite , de faire en sorte qu'il n'en î5t jamais aucun soupçon ; -.— je veux qu'il soit heureux. — Un mot de vous, une maladresse d'un de nous deux, détruirait à jamais son bonheur. — Je ne vous parle pas de sa vengeance , vous .savez à quelle
m LÀ PÉNÉLOPE NORMANDE,
yioleiice peut arriver cet homme si hon. et si généreuxi — Je vous Tai dit : — Si vous essayez de me perdre, je vous perdrai avec moi. — J*en agirai de même, si vous m'exposez, par votre conduite, au moindre soup" çon de mon mari, soit relativement à vous, soit rela- ' tivement à' toute autre personne.
a i— Vqus voulez parler de M. de Sorbières?
« -^ Précisément; vous avez, tous les deux, en ma présence, manifesté des pr()jets...
<( — J'ai tout simplement le projet de couper les oreilles à ce beau monsieur.
« — J'ai dans l'esprit qu'il saurait les défendre; mais écoutez-moi. — Une affaire avec M. de Sorbières que vous avez présenté hier à mon mari... ne m'interrompez pas, — lui serait, à bon titre, suspecte. — S'il devine un peu par votre faute, il saura tout par moi. — Je vous le répète encore une fois, vous ne vous battrez pas ateç M. de Sorbijères.
« — C'est lui sans doute qui vous a priée d'inte^ venir?
« — Non, et loin de là ; j'ai trouvé deux moyens de vous faire céder à ma volonté, et je n'en ai pas encore trouvé un, de l'amener à se contenter de vos excuses.
(( -*- Mes excuses ! mille tonnerres...
<{ — Ne jurez pas, et écoutez-moi. Voici ce que je vous propose : — J'ai causé de vous... cette nuit... avec Hercule, — je lui ai dit :
« — • Tu ne veux plus voyager ?
(( — Non, m'a-t-il répondu.
« -^ Tu parlais de pendre à un plafond d'église la Belle-Noemi?
« '— Ça ne se peut pas, mais j'en vais faire faire un modèle qui sera dans la chapelle de SaintrSauveur.
« — Tu ne comptes pas laisser pourrir ton navire ïans les bassins du Havre ?
(( — Non certes.
« -— Qu'en feras-tu?
(( — : Je vais le vendre.
(( — Pourquoi rie le vendrais-tu pas à F^érouillat?
« — Férouillat n'a pas d'argent.
« — Raison de plus.
<( — Raison bizarre, en tous cas.
« — Non; Férouillat n'a pas d'argent, c'est vrai, nais je t'ai entendu dire cent fois que c'était un des neilleurs capitaines au long cours que tu eusses janais rencontrés. *
(( — C'est vrai. Eh bien! vends la moitié du navire i Férouillat , il te paiera en quelques années sur les
456 LÀ PËNELOPE NORMANDE,
bénéfieesy et ta part te produira gros entre ses mains.
(( — En effet, ça a de bons côtés , ce que tn me dis là.
(( *- Voilà où en est l'affaire , mon cher Anthime; vous n'êtes pas riche, vous ferez votre affaire avec la Belle-Noëmi; ^- non-seulement vous aurez à vous la moitié du navire, mais encore vous serez avantagé comme capitaine, et Hercule, au besoin, mettra des fonds à votre disposition.
« — Cependant, Noêmi, je ne puis pas , pour des avantages d'argent...
« •— Vous n'avez pas le choix, Anthime; si vous vous battez avec M. de Sorbières, vous excitez les soupçons de M. d'Apreville, vous me perdez, et je vous perds.
(( — Mais je le hais, cet homme.
« — Qui vous dit de l'aimer?
(( — Vous, voulez que je fasse des excuses... c'est impossible, j'aime mieux perdre vous et moi; d'ailleurs, l'intérêt que vous lui portez m'exaspère.
« — Je n'exige pas que vous renonciez à votre haine, — mais â une imprudence qui nous perdrait vous et moi. — Je prouverai à Hercule que M. de Sorbières n'était qu'un amoureux et que vous étiez
ion amant. — Ajournez seulement votre haine, allez rier M. de Sorbîères, en liii disaQt nos raisons, — e remettre votre affaire à un mois, — il se présenîra un prétexte, et vous fere2J ce que vous voudrez.
« — Ça, c'est plus raisonnable que des excuses.
c( — Faites-le, et le navil-e est à vous.
(( Vous aviez lin peu surfait.
c( — Peut-être ^t-ce décidé.
a — Oui, pour vous sauver.
(( Antilime sortit de la maison ; la proposition de [oëmi était pour lui une fortune et satisfaisait en même împs ses ambitions de vanité. Il avait tout à gagner
obéir, rien à gagner et tout à perdre à refuser. Ceendant il. n'exagérait pas sa haine contre René, et il e fallait rien moins que ce qu'avait imaginé Noêmi our le décider à en retarder la manifestation. H alla hez M. de Sorbières.'
« Celui-ci lui dit :
(( — «Ah ! c'est vous, monsieur?
« — Est-ce que vous ne m'attendiez pas?
« — Je ne vous attendais plus.
« C'est juste ; je serais venu plus tôt, mais il se présente des circonstances... Je vous hais cordiafenent, monsieur.
« — Vous m'êtes profondément indifférent, moasienr.
a — Cependant, monsieni, ce qne je yons ai dit hier est vraL •
« — Qne m'avez-vons dit hier?
« -. Que j'étais l'amant de madame d'Apreville.
« — Eh bien ! que voulez-vous que cela me fasse?
« — Vous étiez moins froid hier.
« — Oh! hier, vous insultiez ^me femme devant moi, je ne pouvais faire moins que de me mettie à ses ordres.
« — Mais vous étiez amoureux de madame d'Apreville?
(( — Monsieur, je ne serai jamais amoureux d'une maîtresse de M. le capitaine Férouillat.
« Anthime crut entrevoir là un moyen de se tirer d'affaire à meilleur marché qu'il ne l'avait cru d'abord.
(( — Alors vous n'avez pas envie, dit-il, de vous battre avec moi?
« — Ma foi ! non. .
•(( — Et vous refusez de vous battre ?
<( — C'est différent, je suis prêt à me battre avec vous.
h^ PÉNÉLOPE NORMAfNDE. 159
« --r Sans en avoir envie ?
« -T- Sans en avoir la moindre envie.
(( — Je ne comprends pas.
« — C'est tout simple, madame d'Apreville et vous, vous m'êtes complètement indifférents, je ne vois pas que vous puissiez rien faire l'un ni l'autre, ni séparément ni ensemble, qui puisse m'oflfensfBr,
« -— Mais alors vous ne voulez pas vous battre?
(( — H m'a semblé hier que vous vous trouviez offensé de ce que j'avais offert à madame d'Apreville de vous jeter par la fenêtre.
« — Oui, certes, et, sans l'arrivée...
«r — Sans l'arrivée d'Hercule, je vous aurais fendu le crâne avec une chaiàe que j'avais prise en vous voyant devenir tout rouge et rouler de gros yeux ridicules. Je voi;^ suppose donc offensé, et, pour cela seulement, je suis prêt à vous rendre raison.
<{ — J'accepte, nom d'une bombe f
« — Alors je sui;s à vos ordres.
« — Mais nous ne pourrons nous battre que dans un mois.
« — Pourquoi?
<( — Parce que, grâce à la diabolique invention de cette femme, j'ai été obligé de vous présenter hier à
Hercnte comme mon ami, — et q[a'mie affaire entre vous et moi, ce matin, Ini inspirerait nne curiosité impossible on dangereuse à satisfaire. Madame d'Apreville m'a demandé d'ajourner ma vengeance à un mois pour ne pas la perdre; elle vous prie d'en iaûre autant.
(( — Je n'ai pas de vengeance à exercer, capitaine Qui-que-ce-soit,
« •:- Que voulez-vous dire ?
(( — Ali ! pardon | c'est comme cela que nous vous appelions avec madame d'Apreville.
« — Est-ce une injure?
« — Non , c'est un nom d'amitié qu'elle vous donnait.
« — - Je ne vois pas ce qu'il y a là de spirituel.
« — Je ne vous ai pas annoncé la chose comme spirituelle... moi, je vous appelais Hortensius Férouillat Bouche d'or, à cause de votre éloquence.
« — Vous avez Pair , monsieur , de vouloir rendre impossible ce que j'ai promis à Noëmi.
« — Qui est-ce, Noëmi?
«•— Madame d'Apreville.
<{ — Ah!... n est singulier qu'un honmie qui renonce à demander satisfaction d'une offense, pour ne
pas compromettre une femme, se pennette de l'appe- Iqr Noëmî.
n — Je ne renonce pas , monsieur, au contraire... « votre air goguenard augmente mon impatience. — Je vous demande satisfaction pour d'aujourd'hui en un mois , à pareil jour et à pareille heure.
« — Très-volontiers.
« — Je trouverai un prétexte pour M. d'Apreville ; vous ne me démentirez pas.
(( — A condition, capitaine, que vous soumettrez le prétexte à mon approbation, que vous serez toujours Tôfifensé.
« — J'y compte fichtre bien; je ne veux pas perdre le choix des armes.
<{ — Je veux vous avoir offensé d'une façon qui ne soft pas ridicule.
« — Ainsi, c'est convenu.
« — Parfaitement convenu .
« — Dans un mois, à neuf heures du matin.
a — A l'heure que vous voudrez.
« — J'ai le choix des armes»
« — Et moi le choix de l'offense. »
i^% LA PËNELOPË NORMANDE.
((Pérouillat s'en alla enécumant; Fair froid et ironique de Ren^ lui faisait paraître un peu cher le corn-' mandement de la Belle-Noëmù — La réflexion cependant le calma. — En vrai Normand, il n'avait pas parlé de Tanne qu'il se proposait de choisir. — Il se piquait d'être de première force au sahre, arme peu familière aux bourgeois, et l'incertitude où il laissait M. de S5rbières l'empêchait d'avoir l'idée de s'exercer; a se considéraiit donc comme parfaitement sûr de sa vengeance, et il choisissait en espérance quelle partie de son adversaire il aurait le plus de plaisir à entamer. — Il ne put rendre compte de sa négociation à Noëmi que par un signe. — H déjeuna avec Hercule, qui l'emmena au Havre pour présider au déchargement du navire. L'aspect de la Belle-Noëmiy ravissante goélette en effet, d'une marche supérieure, le séduisit comme marin ; la riche cargaison qu'elle recelait dans ses flancs Tenivra comme marchand; ilne trouva plus rien trop cher pour payer le commandement du navire et les espérances de fortune qu'il entrevoyait.
capitaine d'Apreville ne lui' parla de rien, <*« mais
baissait se complaire à son admiration, que le rusé
rmand Férouillat avait soin de faire porter beau-
jp plus sur les qualités de. la goélette que sur la
leur des marchandises,— de quoi Tautre Normand,
Q moins rusé, n'était nullement dupe.
K Pendant ce temps, Noëmi alla chez René.
« — Monsieur, lui dit-elle, après-demain, si vous le
liiez, vous saurez, à n'en pouvoir douter, que la
nme que vous avez aimée a été plus malheureuse
e coupable.
« — J&n'ai envie de rien savoir, madame. «— Je n'insisterai pas, monsieur; vous saurez seument qu'après-demain j'aurai ces preuves entre les aias. Peut-être un sentiment de justice, le désir de J pas avoir trop' mal placé votre amour, vous inspirent Fa pensée de me les demander. Je ne vous en piarlerai pas. Je viens vous avertir que vous pouvez, ec un peu de complaisance, m'empêcher d'çtre rdue. Il faut que l'on vous voie quelquefois chez oi ; votre disparition inspirerait tout naturellement s soupçons... Ne me croyez pas lâche cependgtnt. )us ne m'aimez plus, vous ne pouvez plus m'aier!... Si vous m'aimiez, peu m'importerait le hasard
d'une révélation ; mais , puisque vous ne m'aimezplus. . .
« Elle donna le temps à René de l'interrompre, mais il n'en fit rien.
(( — r PuisquQ vous ne m'aimez plus, il faut qne je m'occupe de mon enfant ; il faut que j'écarte de l'esprit de M. d'Apre ville des soupçons qui le rendraient bien malheureux. Vous avez promis de venir dîner aujourd'hui à la maison ; vous y viendrez, n'est-ce pas?*
« — Si cela vous est utile, madame.
« — Merci*! monsieur.
(( Noëmi avait déjà écrit à Julie Quesniel de lui envoyer le plus promptement possible les lettres où efle lui avait parlé de son désespoir et de ses sentiments haineux contre Férouillat, lorsqu'elle avait conunencé à aimer M. de Sorbières. — Ces lettres, portant le timbre de la poste, étaient en effet une preuve qu'il n'y avait pas eu trahison de la part de Noëmi contre René. Elle aimait René, et ne renonçait pas à son amour; cependant la vie opulente, la vie de luxe que lui rapportait Hercule d'Apreville enivrait son imagination,
— éUe ne voulait pas perdre sa position ; les femmes de bonne foi comprendront ici un détail que les autres nieront avec colère, et qui étonnera certains hommes:
— de riches étoffes des Indes qu'elle trouva en ren-
trant chez elle et que le capitaine d' Apreville avait en- Toyées de la cargaison de la Belle-Noëmi^ lui montèrent à la tête ; elle vit ces étoffes façonnées en robes, elle en rêva les plis : — elle se dit bien qu'elle serait ainsi charmante aux yeux de René, mais cependant elle n'osa pas se demander si elle renoncerait â ces robes pour René. D'ailleurs ces robes la transportaient en esprit à Paris, dans les bals, dans les fêtes ; — tout se traduit en robes pour les femmes et — la robe oblige; — une fois qu*on a une robe qui ne peut se mettre qu^ dans certaines circonstances, on appelle ces circonstances, quelles qu'elles soient, des vœux les plus ardents. On les fera arriver malgré tout le monde, malgré la nature entière.
« Une femme, — une blonde, — le noir leur va si bien, —à laquelle on ferait<voir un vêtement de deuil nouveau, coquet, élégant, — regarderait avec impatience si quelqu'un ne va pas bientôt mourir dans sa famille, —-elle découvrirait sans chagrin des signes funestes sur les visages. S'il existait une très-belle robe, une robe d'une splendeur hors Ugne, que l'on ne pût mettre que pour aller à l'échafaud, il ne manquerait pas de femm es qui feraient en sorte de mettre cette robe.
« J'ai vu une femme faire marier des gens qui ne s'aimaient pas avant les noces et qui se sont détestés ensuite toute leur vie, parce qu jelle avait une cerljinc robe qui ne se pouvait endosser convenahlemet que dans une solennité de ce genre, la maltresse de la robe n'allant pas dans le monde.
« Une autre a fîfrcé son mari d^abàndonner une grande exploitation en Afrique, laquelle les faisait vivre dans l'aisance et leur assurait une fortune, pour venir tenter en France les chances incertaines d'une nouvelle affaire, — parce qu'elle avait reçu en présenty d'un parent négociant, un tnàgnifique manteau de fourrures qu'elle voulait avoir occasion de porter. »
Iteni 4^ Sor bières à Augustin Sanajou.
(( J'ai eu plusieurs fois occasion de penser que, A on faisait scrupuleusement un compte avec les femmes que l'on a aimées, si l'on inscrivait avec l'exactitude que vous mettez dans vos livres, vous autres négociants, parat)Otretdotr,les plaisirs qu^elles nous donnent et les chagrins qu'elles nous càiisent, la balance s^ilabliraitj comme vous dites, singulièreme&t à la charge de l'amour.
(( Quand on voyage, tous les pays, presque, paraissent charmants.
«Il suffit d*un rayon' de soleil qui tombe sur la mousse qui recouvre de son manteau de velours le plus pauvre toit de chaume, pour rendre ce toit de chaume cent fois plus beau -que le Louvre, pour faire croire qu*aux deux coins du foyer, dont on voit à la fin du jour monter la fumée lente et bleuâtre, sont des gens qui s'aiment fidèlement. ■
« On envie le pâtre qui ramène ses troupeaux des landes à rétable.
<( On envie le laboureur ijuî, sur la coUine, avec ses lœufs et sa charrue, se détache en silhouette noire sur le ciel empourpré par le soleil levant*
« Il semble que là est le bonheur.
« Les habitants sont pour vous curieux et avides; cela a Tair pendant quelques jours d'être un accueil bienveillant et une tendre sympathie.
(( Mais, si Ton séjourne pendant quelque temps, on ne tarde pas à voir tout cela, non pas se transformer, mais reprendre sa vraie forme, — et on est forcé de résumer ainsi ses impressions définitives : •
« Il y a quelque chose de trop dans tous les pays : les habitants.
i68 LA PÉNÉLOPE NORMANDE.
« D faudrait ne s'arrêter que quelques jours, qae quelques heures, et on s'en irait en disant*:— Ces bons villageois! — ou toute autre niaiserie équivalente.
« H en est de même de l'amour : il faudrait Fécrémer; — mais, si vous voulez boire jusqu'au fond du vase, vous risquez de trouver du petit-lait aigre.
« n faut faire l'amour comme on mange du poisson, ne pas avaler les arêtes.
(( Certes, j'ai été amoureux de Noêmi.
« Bien plus, je vais te dire à toi ce que je ne me dis pas tout à fait à moi-même :
« Je suis encore amoureux d'eUe ; — le plaisir que j'ai à la haïr, à la mépriser, — à riposter douloureusement à ses perfidies, est encore de l'amour.
(( Tant qu'on hait, on aime encore.
« Elle prétend que certaines lettres Tiens, voici
qu'on m'en apporte une d'elles.
a Cette lettre contient celles qu'elle écrivait à une de ses amies lorsque je commençais à m'occuper
d'eUe.
« Voici d'abord sa lettre :
Noëmi d'Apreville à René de SorUères. .
« Voici, monsieur, des lettres que j'avais écrites à une amie, et que je ne pensais pas devoir jamais être remises sous vos yeux, car elles contiennent une révélation que j'aurais voulu vous épargner, fût-ce même aux dépens de nia vie.
« Vous verrez, monsieur, si vous daignez les, lire, que je ne vous ai pas trahi, — que du jour où je vous ai dit : — Je vous aime, — j'ai repoussé opiniâtrement, au risque des dangers que pouvait me faire courir sa haine, les emportements de cet homme si indigne de moi, et qui, je le crains, m'a rendue indigne de vous.
« Hélas î monsieur, savais-jeque j'aimerais un jour, et que je vous aimerais ?
« Pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt f
« Je ne vous demande pas de me rendre votre amour, monsieur, dont je porterai éternellement le deuil dans mon cœur, — mais, si vous m'abandonnez, que ce soit parce que je m'étais déshonorée, avapt de vous connaître, par une faute sans prétexte, mais que ce ne soit pas parce que je vous ai trahi.
(( J'ai bien souffert, monsieur^ de cette flétrissure ;
mads Tarnoor qae j'étais si heurease de ressentir, et dont je vons devais la connaissance, me semblait une flamme si ardente qu'il me paraissait pouvoir me purifier et me rendre digne de vous.
« Je m'étais laissé aimer, mais je n'ai aimé qae ds jour où je TOUS ai rencontré...
« Je m'arrête, monsieur; je n'ai voulu que me justifier sur un point, et je me laisserais aller à vous peindre ce que je soufiEre et à exciter votre pi^. Dites-moi un mot, un seul, le dernier : que je sache que vous m'abandonnez parce que j'ai eu le malheur de ne pas vous attendre, de ne pas deviner le sentiment céleste que vous deviez seul m'inspirer, mais que vous ne m'accusez ni de trahison ni de*perfldie.
a Ensuite, monsieur, vous ne me verrez plus, je me prêterai au désir qu'a M. d'Apreville, que j'ai eu moimême autrefois, d'habiter Paris, et vous ne serez exposé que par des hasards peu i»*obables à renccmtfér une femme qui bénira toujours vôtre souvenir en re^ connaissaiice des richesses que vous lui avez fait découvrir dans son cœur.
a NoÊHl. »'
^ Po$t-$crip$um de Pautetxr. ^ Il va sans dire que
madame d'Apreville avait fait un triage intelligent dans celles de ses lettres que lui avait renvoyées Julie Quesnel.
Suite de la lettre de René de Sorhièree à Augu$t%n
Safuijùu.
a Ah! oui, — pourquoi ne suîs-je pas venu plus tôt! — Eh ! mon Dieu ! si je n'étais pas jaloux de ce Férouillât, je le serais de son mari.
« C'est horrible, c'est méchant de la part de Dieu de nous avoir mis au cœur des désirs insatiables, un I)esom de choses qui n'existent pas. — On ne peut être amoureux d'une femme sans remonter le cours de sa vie. — Il n'y en a pas une qui vous arrive à la fois vierge d'esprit et de corps.
« Une vieille femme de mes amies, qui aime à ra- . conter, c'est-à-dire à se promener avec un ami dans les sentiers verts et fleuris où s'est passée sa jeunesse, — m'a avoué qu'elle avait ressenti son premier amour , à l'âge de sept ans.
((Elle a été à sept ans amoureuse, jalouse et déses-
pérée. Quand nn garçon, d'une trentrâie d'années, qui lui apportait des bonbons et qui la faisait sauter sur ses genoux, s'est marié, — elle s'est reufennée dans sa chambre, pour pleurer à sa fantaisie, — pour l'appeler ingrat et perfidei
«Et (juand on voit aux Tmleries toutes ces petites filles, — qui, sous prétexte de sauter à la corde et de jouer au cerceau, recueillent les regards des payants et des promeneurs comme elles cueilleraient dans une prairie des pâquerettes et des boutons d'or, — quand on se rappelle l'histoire de son propre cœur, on voit que l'amour commence de bien bonne heure— et ne finit pas, — que c'est la vie, — et que rienn'est plus malheureux et plus absurde à la fois que de vouloir demandera une femme que l'on rencontre, qaand elle a vingt-cing ans, d'avoir comprimé jusque-là les battements de son cœur; d'avoir attendu pour aimer que vous, dont elle ne connaissait pas l'existence, il vous plût de venir réclamer ce trésor qu'elle aurait conservé contre tous les eflTorts. Vous pouviez ne pas venir; peut-être même, si vous vous étiez su si bien attendu, axiriez^vous cru avoir peu d'intérêt à venir. Est-ce que, moi, je n'ai pas été très-amoureux, à dix ans, d'une grande belle jeune fille de vingt-quatre ans
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. 17à
qpii m'appelait son petit mari et qui m'emmenait partout avec elle ?
«Je lui servais de prétexte, de maintien, de porterespect. — Me tenant par la main, elle avait Tair d'une jeune femme mariée — avec son enfant.
« On la laissait sortir avec moi, et on ne l'eût pas laissée sortir seule. Je lui rendais possible de rencontrer un monsieur. — Tiens, je sens encore que, dans le choix de ces mots : «un monsieur, » pour parler du beau jeune homme très-élégant qui lui faisait la cour, j'ai conservé une sorte de haine contre lui. Quand j'ai appris leur mariage, je me suis cru trahi. — A douze ans, ensuite, n'ai-je pas fait mes premiers vers, que j'écrivais en moyen, — je né savais pas écrire enfin, — pour ma voisine, que je rencontrais souvent dans l'escaJier ? Mais déjà plus vicieux, j'étais naturellement plus timide. Je n'osais pas lui donner mes vers. Je les perdais dans l'escalier, que je descendais rapidément devant elle, apçès l'avoir attendue plusieurs heures ; puis, ensuite, j'avais peur d'elle ; j'évitais de la rencontrer.
« Non, cet amour que nous demandons tous, le. premier et le seul de toute la vie d'une femme, il, n'existe pas. —Cet amour exclusif n'existe pas non
plus. -—On peut, pendant un temps, n'aimer qu'un homme, maïs on aime l'amour des autres, mais on sent avec plaisir des regards ardents sur son visage. — Mais..... alors, je le demande enccwre, pourquoi tant de désespoir de ne pas trouver ce qui n'est pas?
« On ne se désespère pas de ce que les arbres ne sont pas bleu de ciel et lilas comme dans les tableaux de certains peintres du temps de Louis XV.
(( On ne se désespère pas de ne pas voir dans les prairies les moutons teints de pourpre ou de safran dont parle Virgile.
c( On n'exige pas les arbres ni les moutons des livres et des tableaux : pourquoi exige-t*on l'amour des livres ? — Pourquoi demande-t-on aux femmes d'être autre chose que des femmes? — C'est qu'une Providence ennemie nous a mis en germe dans la tête et dans le cœur un portrait fantastique impossible. — C'est que nous sommes tous comme Don Quichotte qui cherche une Dulcinée impossible... Certes,Noémi, femme d-Hercule d'Apreville, madtresse d'Anthime FérouiUat, n'est pas la femme de mes rêves, la femme que j'inventerais; mais elle est encore la plus séduisante de celles ipjie j'ai rencontrées dans toute ma vie.
LA PËNËLOPE NORMANDE* , 175
« Une femme qui aurait attendu jusqu'à vingt-six ou vingt-sept ans qu'eUe a, je suppose, la rencontre de M. René de Sorbières qu'eUene connaissait pas, dont eUe ignorait Texistence, serait à coup sûr une personne peu disposée à Tamour, et dont le cœur ne pourrait guère contenter les ardeurs du mien. — Noëmi ne m'a pas attendu; mais du jour où elle m'a dit qu'elle m'aimait, elle m'a été fidèle, elle s'est conservée à moi malgré les obstacles et les dangers...
a Mais que dis-je? J'aurais pu abréger cette longue et inutile lettre — » en te disant simplement : — Je Taime...
a Je l'aime et je souflfre — quand je me représente cette femme accueillant les empressemeuts l'un Férouillat. — Férouillat heureux! -^ La hai^e it la rage s'emparent de moi, — et je me rappdle ivec joie que ce Férouillat m'a provoqué ; — que lans quelques jours je le tiendi*ai au bout d'uue épée. — n faut que je le tue, lui qui a aimé, qui a possédé .a femme que j 'aime ...
« René. »
176 LA PÉNÉLOPE NJORMANDE.
Le dîner chez les d'Apreville fat somptaenx et surtout abondant.
Le capitaine avait invité trois antres capitaines an long cours, — qui regardèrent avec une sorte de défiance un honune d'une nature aussi différente de la leur que Tétait René de Sorbières.
Les marins ne font pas grand cas des soldats, mais ils les mettent cependant infiniment au-dessus des boprgeois; — ils mettent une grande distance entre un marin et un soldat; — mais la distance entre nn soldat et un bourçeois est telle que ça ne se mesure pas. n faut bien qu'il y ait des soldats pour apaiser les querelles des marins dans les cabarets, — et pour garder les arsenaux de la marine et pour quelques autres menus détails. — Les soldats sont plus à plaindre qu'à blâmer, c'est une classe inférieure, mais c'est une classe, tandis que les autres... on ne sait ce que c'est.
Rien n'est si ordinaire que d'entendre un marin
dire d'un homme qni lui déplaît : — • A quoi ça peutr il servir? ça n'est ni marin ni soldat.
-Ce dîner fut du reste ce qu'est un dîner en Normandie^ et probablement dans d'autres endroits que je ne connais pas, — les plats et les bouteilles se succédèrent pendant deux heures.
C'était le commencement.
Cependant la situa,tion de Mi de Sorbières n'était pas très-facile, — il ne pouvait se mêler* en rien à la conversation des marins. — On sait sous quels rap^ ports il connaissait Anthime Férouillat ; — il n'eût pas été amoureux de madame d'Apreville, qu'il n'eût pas eu néianmoins d'autre ressource que de s'occuper d'elle; — mais Férouillat s'en aperçut avec colère et Hercule d'Apreville avec inquiétude.
Vers le milieu du dîner, au moment où l'appétit des convives parait commencer à se ralentir, il est d'usage de leur servir la moitié d'un verre ordinaire ' d'eau-de-vie qu'on appelle cognac, de tafia ou de genièvre, — cela s'appelle « faire un trou, » après quoi ^Q^ sert les grosses pièces de viande et on recommence à manger et à boire de plus belle. — Le trou se fit avtc du genièvre. René de Sorbières, qui n'aimait pas le genièvre, refusa d'en prendre, — les au-
très convives, toujours selon i'nsage, trinquèrent en
choquant leurs verres.
René, qui n'avait rien dans le sien, se tronva naturellement excepté de cette manifestation amicale. Cela mit encore plus de froid entre lui et le reste de rassemblée.
Férouillat, s'adressant à un des convives qui avait levé son verre un peu vite pendant qu'on versait, et qui avait bu moins de genièvre que les autres, le traita de buveur d'eau, et lui adressa tous les sarcasmes rassemblés depuis des siècles contre les buveurs d'eau. — Pour Férouillat et pour ses compagnons, ces sarcasmes s'appliquaient au moins autant à M. de Sorbières qu'à celui auquel ils étaient directement adressés. — Férouillat, se voyant du succès, alla ie roGon^, comme disent les marins, et il continua à attaquer en apparence son compagnon, en lui faisant des plaisanteries qu'il n'aurait pas adressées à H. de Sorbières, et que sa familiarité avec les marins excusait suffisamment.
René se trouva embarrassé, il ne pouvait se fâcher de paroles; qui ne lui étaient pas dites à lui-même ; Férouillat eût nié toute intention malveillante, mais il sentait bien qu'il était en ce moment ie jouet et le
plastron de rassemblée. — Hercule d'Apreville, dout il était lliôte, loin de détourner la conversation comme il eût dû le faire, encourageait par un rire un peu forcé les lazzis de ses convives.
René, pour se donnét une contenance et feindre de ne pas entendre les attaques dont il était Tobjet, se mit à causer presque à voix basse avec Noëmi. Le capitaine d'Apreville s'en émut, et adressa à sa femme deux ou trt)is observations où la mauvaise bumeur n'était pas difficile à discerner; — il lui reprocba de ne pas surveiller le service, de ne pas donner d'ordres aux domestiques ; il se mit en grande colère à propos ou sous prétexte plutôt de je ne sais quel /rïco^ manqué — et s'en prit à elle.
Pérouillat ne pouvait qu'appuyer sur le malbeur arrivé au fricot^ il ne s'en &i pas faute.
n rappela d'autres circonstances où ce même fricot était délicieux.
René, impatienté, l'appela capitaine Chrysostome. —•Un convive demanda l'explication. — Tout le monde rit beaucoup, lorsqu'on sut que c'était à cause de son éloquence que l'on appelait Bouche d'or le capitaine Anthime Fé rouillât, connu dans les deux mondes pour la difficulté de son improvisation.
Anthime, irrité d'être Tobjet de la gaieté générale, refusa de trinquer avec M. de Sorbières, — lorsque vint ce moment du festin où chacun ouvrit son cœur sans inconvénient à des voisins qui étaient trop occupés à en faire autant pour entendre un mot de ce qu'on leur disait. — Hercule d*Apreville seul était taciturne, il jetait de temps en temps un coup d'œil inquiet sur sa femme, sur René, sur Férouillat. — Celui-ci surtout n'aurait pas non plus été mauvais à écouter pour quelqu'un qui aurait voulu savoir.
n parla des gens qui ne buvaient pas, — des mirli' florSj ~- des hommes qui avaient de jolies mains comme les femmes, — et qui ne sauraient manier ni \m aviron,* ni une hache. — René, qui se sentait désigné au moins autant par les regards des autres convives que par les^paroles incohérentes du capitaine Férouillat, se laissait impatiemment contenir par de douces paroles de Noëmi. — Celle-ci, inquiète, n'osait quitter la table, quoique, selon son usage, elle l'eût dû faire depuis plus d'un quart d'heure. — Elle se décida cependant à se lever de table, — lorsqu'elle s'aperçut que d'Apreville s'alarmait de son séjour prolongé ; — alors un des convives porta la santé de madame d'Apreville ; — elle dut choquer confre tou^
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. 18i
les verres un verre dans lequel elle trempa ses lèvres. — Elle remarqua encore que Férouillat avait é\ité d'approcher son verre de celui de René, et, au milieu du tumulte des voix, — elle distingua ces paroles prononcées d*un ton ironique par le futur capitaine de la Belle-Noëmi : A la fidèle épouse du capitaine d'Apreville! — Elle se hâta de quitter la salle, — en jetant un dernier regard destiné à calmer M. de Sorbières qu'elle avait prié de s'en aller un quart d'heure après elle et de ne pas demander à la voir. . Noëmi partie, on allimia le punch et les pipes. A peu près au même instant, Mathilde vint dire à Férouillat que madame d'Apreville avait â lui parlei*. Et René de Sorbïères se le^gint, pria Hercule de Venir un instant avec lui dans l'embrasure d'une croisée.
Là, il lui dit :
— Capitaine, j'ai accepté avec empressement l'invitation cordiale que vous m'avez faite; — vous êtes anioh hôte, — vous ne devez pas souffrir que je sois Insulté chez vous. — Le capitaine Férouillat est ivre, et sans motif voilà deux fois qu'il refuse de trinquer avec moi; — tout le monde l'a remarqué. — Je vous prie de vous charger d'une commission pour lui.—
I8Î LA PÉNÉLOPE XORMANDE.
A la première santé qui ra se porter, si le capitaine Féronillat ne choque pas son verre contre le mien.—» je lui jetterai le punch au visagt^.
— Vous ne feriez pas cela, monsieur! dit Hercule.
— Je le ferai, monsieur; je sais que vous êtes hrave, et vous ne trouverez pas mauvais que je fasse ce que vous feriez à ma place. — Si le capitaine Féronillat a quelque sujet de mécontentement contre moi — je suis parfaitement à ses ordres; — mais ce n'est pas une raison pour qu'il m'insulte chez un ami conunun.
— CouMuent?... des amis...
— On ne se brouille pas avec les gens qu'on ne connaît pas, capitaine, et d'aiUeurs je veux que mf s amis qui me connaissent plus que les autres me respectent aussi davantage.
D'Apreville s'inclina en signe d'assentiment; René lui prit la main et la sen*a ; — d'Apreville se laissif serrer la main.
Anthime rentra donnant la main à Noêmi. Le câ- I pitaine d'Apreville lui fit signe d'aller à lui, ot l'emmena dans l'embrasure. Il ne ménagea pas les termes de la commission dont il était charçé pour lui. M. de Sorbières ne lui plaisait pas. Ses conversations
f LA PÉNÉLOPE NORMANDE. 183
à voix basse avec K[oëmi pendant le dîner lui inspiraient des inquiétudes. Il n'était pas fâché qu'il eût une querelle avec quelqu'un. Il eût préféré que ce fût avec lui-même. Il savait Férouillat vaniteux et médiocrement endurant. Il était persuadé qu'il arriverait quelque chose qui chasserait M. de Sorbières de la maison.
Quel ne fut pas son étpnnement lorsqu'il vit Férouillat, successivement rouge et pâle de colère, répondi^e cependant, de la voix vibrante et saccadée avec laquelle on lancerait un défi :
— Monsieur de Sorbières se trompe; je n'ai rien contre lui, et je vais avec plaisir choquer mon verre contre le sien !
— Allons I répondit d'Apreville, tu as un bon caractère... •
Noëmi, voyant tout le monde en place, — se mit debout auprès de son mari, — et dit :
— Pardon! messieurs, je suis rentrée pour yous proposer une santé que nous avons oubliée.
— D'abord, à la santé de madame d'Apreville I -^ cria un des capitaines.
— A la santé de madame d'Apreville I — hurlèrent tous les autres.
Noëmi laissa mettre du punch dans son Terre, et chacnn se leTant vînt trinquer avec elle. — EQe fixa ses regards sur les yeux de Féronillat, retonmé à sa place, fit remplir les verres, — et dit :
— Maintenant, messieurs, à la santé du noureaa commandant de la BelU-Noëmi^ — du capitaine Anthime Féronillat!
On répondit à ce toast par des acclamations sauvages. — Féronillat ému| chT)qua son verre contre celui de Noêmi, puis contre celui de d'Apreville.
René s'était levé, avait fait la moitié du chemin, tendit son verre, et répéta d'une voix calme :
— A la santé du capitaine Féronillat ! Férouillat, pâle conune un mort, jeta un coup d*œil
sur d'Apreville et sur sa femme. Tous deux l'observaient avec une expression différente. Il hésita, renr>ontra les yeux de Noêmi, alla à la rencontre de René, choqua son verre contre le sien, et lui dit :
— Grand merci ! monsieur de Sorhières.
Puis il vida son verre. Mais en retournant à sa place, sa main crispée serra tellement le verre qu'il éclata en morceaux et qu'il fut hlessé. Il entoura son poignet de sa serviette et continua à boire de la main gauche.
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. 48o
Deux personnes seulement s'étaient aperçues de t 'accident : d'Apreville et sa femme.
Le capitaine Anthime Férouillat qui passait, eu fait
; boisson, pour être d'un très-fort jaugeage, but ce
ir-là plus que de coutume, et quand les autres s'en
lèrent un peu plus d'à moitié ivres à une heure du
atin, il lui eût été difficile de les suivre ; mais il
ait une chambre dans la maison.
D'Apreville, retiré dans la sienne avec sa femme,
promena de long en large, longtemps après que
îUe-ci fut couchée. : — De temps en temps il lui par-
it de M. de Sorbières : — elle répondait vaguement
naturellement. — Alors il lui reprocha de l'avoir
Lgagé tout à fait avec Anthime par cette santé
l'elle avedt proposée; —mais elle lui fit facilement
connaître que son intention de donner à Férouillat
commandement de la Belle-Noëmi était formelle.
— Pourquoi n'aurions-nous pas ce soir donné tte joie à ton plus ancien ami, au milieu de vos nis à tous deux?
— M. de Sorbières a été très-ennuyeux, dit alors ercule.
— Je ne' crois pas qu'il se soit beaucoup amusé m plus. — Vous étiez tous marins, il ne comprenait
m LA PÉNÉLOPE NORMANDE,
pas la moitié de ce que vous disiez. Je m'efiforçais de lui parler ; mais j'étais avec lui dans la position où il se trouvait avec vous autres. — Je ne pouvais lui parler du monde où il vit et que je ne connais que comme je connais TAmérique, par ouï-dire.
Hercule ne parla pas de la commission dont René Tavaît chargé pour Anthime. — : C'était un triompha pour M. de Sorbières, il n'avait aucune envie d'y faire assister Noëmi.
Alors il grommela sur divers autres sujets, —sur le fricot manqué, — sur le vin de Bordeaux qui n'était pas assez chaud et sur le vin de Champagne qui n'était pas assez froid, — sur le service de Mathilde que, d'ordinaire, il défendait avec ophiiâtreté, lorsque Noëmi avait à s'en plaindre.
Noëmi fit semblant de dormir. — Hercule se coucha, ne trouvant plus personne à quereller, et les deux époux passèrent la nuit, — Noëmi tapie dans la ruelle, — Hercule suspendu au bord du lit. — Ds ne fermèrent l'œil ni l'un ni l'autre, -r chacun des deux croyant l'autre endormi.
Hercule était jaloux et inquiet.
Noëmi) fort troublée de cette inquiétude, cherchait
les moyens de la dissiper sans renoncer à René de Sorbièrcs.
U est presque inutile de dire ce qui s'est passé entre FérouiDat et Noëmi lorsque celle-ci avait fait demander le capitaine par Mathilde, — du moins, je ne le rapporterai que sonunairement. — Noëmi avait • fait de vifs reproches à Férouillat de son attitude visà-vis de René. — Vous amènerez un éclat, lui avaitelle dit; — mais je vous renouvelle mon serment de vous perdre avec* moi, — ou plutôt de me servir de votre perte pour me sauver. — - Au contraire, réparez votre sottise, — je vais rentrer et à la fois vous donner une occasion d'être poli ù l'égard de M. de Sorbières et engager formellement Hercule avec vous.
Après quelque hésitation, Férouillat, dont le cornliiundemcnt d(3 la goélette faisait la fortune, — qui savait Noëmi femme à le perdre en se sauvant elleniômo, grâce à son adresse et a l'amour qu'avait jîour elle Hercule d'Aprcvillc, — Férouillat, se rappelant que cela ne l'empêcherait pas d'avoir dans peu de temps M. de Sorbières au bout de son sabre, avait pris le parti d'obéir u Noëmi, à la façon dont les tigres apprivoisés obéissent à leurs maîtres, pour
lesquels Us ressentent un mélange confus de crainte, de haine et. d'appétit.
Au déjeuner, d'Apreville fat taciturne. — Noëmi, parfois on levant les yeux, trouyait attachés sur elle des regards qu'il détournait aussitôt. — Après le déjeuner, il alla à la ville avec Férouillat. — Noêmi essaya de rencontrer René, d'abord elle alla se promener du côté de son jardin, puis elle se détermina à aller chez lui. — Il était sorti depuis le matin, Bérénice ne savait pas quand 0 rentrerait, — il était allé dans la forêt avec son fusil.
Noêmi lui laissa un billet pour lui reconunander de ne pas venir chez elle pendant quelques jours — à cause de l'inquiétude que montrait d'Apreville.
Celui-ci était déjà rentré ; quand elle revint, ilfomait à la fenêtre. — Quand illui demanda d'où eUe venait, — savoix trembl ait, — elle répondit qu'elle venait d'aller voir une femme du voisinage qui était malade.
A ce moment, cette fennne passait dans la rue. D'Apreville et Noêmi l'aperçurent en même temps. Noêmi se fâcha. — C'est insupportable, dit-elle, tu me fais mentir avec tes questions — parce que je m'ennuie, pendant que tu vas je ne sais où avec ton Férouillat, je vais me promener un peu et prendre Tair;
LA PËNÉLOPE NORMANDE. 180
tu me demandes d'où je viens d'un air tellement sinistre, que j'ai peur, et je te réponds .par des mensonges, et quels inensonges ! des mensonges si bêtes, si mal faits, que tu devrais m'en estimer davantage. Une femme accoutumée à mentir s'en tirerait mieux que moi« Hercule ne répondit pas, mais un quart d'heure après, il dit : —Je t'avais dit, en partant, que je ne voulais pas que tu fisses connaissance avec M. de Sorbières.
— Je t'ai dit comment ça s'est fait... c'est Férouillat qui l'a amené, et comme tout ce que fait Férouillat, ajouta-t-elle ironiquemant , est bien fait... d'ailleurs, si cela t'ennuie, il est facile de ne plus le voir^ il n'a déjà pas dû beaucoup s'amuser ici — et, si tu veux, je lui dirai que tu ne veux pas que je le voie.
— Pourquoi ne pas lui dire tout de suite que je suis jaloux ?
— Parce que je ne crois pas que tu me fasses cette injure; — je lui dirai que tu es une espèce d'ours, que la vue d'un nouveau visage t'ennuie et te gêne. — Ah çà ! est-ce que tu serais jaloux, par hasard?
Hercule regarda, sa femme fixemeat.' Elle ajouta :
— Ce pauvre M. de Sorbières ! il a bien aflaifc
190 LA PËNËLOPE NORMANDE.
d'une petite paysanne comme moi, lui qui vit dans le
grand monde, dans le monde élégant...
— Ce n'est pas cpie je sois jaloux, mais je t'aitnmvée un peu frop familière avec lui...
-* Qui? moi'? familière... non, je tâchais de faire en sorte qu'il ne s'ennuyât pas tout à fait autant. — Toi et tes convives vous ne pensiez pas pins à lui que s'il avait été à cent lieues... Aussi il n'est pas certain qu'il revienne... après une visite qu'il te doit pour le dîner,. , s'il vient pendant ton absence, je ferai dire que tu n'y es pas.
— Allons! des exagérations à présent... je veux seulement qu'il ne prenne pas d'habitudes dans la maison. U ne me plaît pas, voilà tout.
D'ApreviUe resta soucieux.
Dans la journée, Mathilde monta une lettre pour madame, Hercule s'en saisit. — Noëmi, aussi pâle que lui, le laissa faire. ^- Cette lettre était longue, commençait par des banalités ; — il regarda la signature — Julie Quesnet; —il la donna à sa femme (pii n'osa pas la lire devant lui, dans la crainte qu'il ne se.ravisât. — En effet, si Hercule avait lu, il n'aurait plus gardé aucun doute, — il était question — fort longuement et de René de Sorbières et de Férouillat;
— lorsque plus tard Noëmi la lut, elle frémit et la brûla ; — elle avait craint un moment que ce ne fût une lettre de René ; elle n'en aurait pas dit davantage que celle de Julie, mais d'Apreville l'aurait lue. Elle prit alors la résolution de brûler également les (autres lettres de Julie et celles de René qu'elle avait toutes conservées.
Mais son mari ne sortit pas ; — elle feignit en vain que l'odeur du tabac l'incommodait, espérant qu'il irait, comme il le faisait quelquefois, fumer à un petit taudis, décoré du nom de café, qui était dans le. Voisinage, — mais il éteignit sa pipe.
Le soir elle essaya de le faire coucher avai^ elle, elle supposa un ouvrage de couture à finir; — mais Hercule s'obstina a rester. — Tous deux étaient accablés de fatigue, ils n'avaient pas dormi la nuitprér cédente ; — ils s'endormaient malgré eux dans leurs fauteuils. * - . '
— Hercule, tu dors, mon ami, va donc te coucher.
— Mais tu n'as pas déjà les yeux si bien ouverts, et ils sont tout rouges.
— C'est qu'au' contraire, moi, je ne dors pas> je pense à mes comptes avec Férouillat, — je ne mQ coucherai pas de sitôt, va te coucher, toi.
Noëmi prit tout à coup une résolution, et dit :
— Eh bien! j'y vais.
Elle se leva et alla s'enfermer dans sa chambre avec bruit; puis elle ressortit tout doucement, monta nu-pieds dans une petite chambre où elle^ avait caché les lettres et où était la bibliothèque. Elle les prit pêle-mêle dans sa robe, redescendit en toute hâte, s'enferma à double tour, jeta les lettres dans la cheminée et elle mit le feu aux papiers.
Or, si Hercule s'était opiniâtre à rester debout, c'est qu'il voulait précisément chercher dans cette bibliothèque s'il ne trouverait pas des lettres. Il s'était, dans la journée, repenti de ne pas avoir lu la lettre de Julie Quesnet; l'émotion de sa femme l'avait frappé ainsi que le soin qu'elle avait eu de ne pas lire cette lettre en sa présence.
Il se rappelait qu'autrefois sa femme écrivait souvent dans cette petite cliambrc où lui ne montait jamais, n'ayant jamais lu de livjres que ceux qui lui avaient été nécessaires pour ses études et ses examens de capitaine, et quelques journaux qp'il emportait à son bord dans ses voyages, et qu'il lisait en route, mai3 jamais à terre.
Quand il entendît Noëmi enfermée dans sa cham-
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. Id3
re, il monta à la bibliothèque, s'y enferma à son >ur, et chercha; Il vit un petit meuble, — sorte de secrétaire sur leuel étaient les objets nécessaires pour écrire ; — un rand tiroir était ouvert et vide, — on eût dit un nid bandonné.
11 soupçonna un moment la vérité, c'est-à-dire que îoëmi avait enlevé les lettres.
Il redescendit à la chambre conjugale.
Noëmi, qui, malgré le soin qu'il avait pris de ne las faire de bruit, l'avait parfaitement entendu marher dans la bibliothèque, agitait convulsivement les papiers enflammés pour les faire brûler plus vite. — )es lettres pliées brûlent assez diJQfîcilement et lentenent ; — proportionnellement à la façon d'un livre elié qaii peut rester une demi-heure dans un feu arlent sans être entièrement consumé.
Hercule frappa à sa porte.
— Qui est là, demanda-t-ellc ?
— Moi, parbleu ! Qui veux-tu que ce soit?
— Attends un peu.
— Pourquoi?
— Parce que...
A cette première réponse de toutes les femmes, Hercule hésita un m(}ment, puis il dit ;
— C'est moi, ouvre. v
— Tout à l'heure, mon ami; je me déshalDille.
— Eh bien...
— Mais j'ai l'habitude d'être seule pour me déshabiller.
— Quelle bégueulerie ridicule ! dit d'Apreville, toujours à travers la porte.
— On voit bien que tu viens de passer plus d'im an avec des négresses qui n'ont pas besoin de sn déshabiller.
— Je ne plaisante pas, ces manières-là sont ridicules ; ne pas vouloir se déshabiller devant un mari qui va passer la nuit auprès de vous, ce sont des inventions de mijaurée.
— Si vous appelez la décence une invention de mijaurée... V
— Allons! ça m'ennuie... Ouvre.
— Dans un instant; retournez en bas, j'ouvrirai la porte, et vous remonterez quand je serai couchée.
— Ah çà! ouvres-tu? — ou j'enfonce la porto... Qu'est-ce que tu brûles ?
— Moi?
LA PÉNÉLOPB NORMANDE^ Ido
— Oui, toi I Parbleu ! je ne pense pas que ce soit le Grand Turc qui brûle quelque chose dans la chambre.
— Descendez, et je vais ouvrir la porte. L'odeur du papier brûlé se répandait très-fort dans
la maison. — Il y avait plus de cent lettres, tant de Julie puesnet que de Hené de Sorbières ; nous avons eu la discrétion de ne pas les donner toutes au lecteur; et de plus, dans son trouble, Noëmi avait pris, n'ayant pas le temps de choisir, tout ce qu'elle avait trouvé dans ses tiroirs, y compris quelques cahiers de papier blanc. — A ce moment,- d'Apreville, hors de lui, enfonça la porte d'un coup de pied, — et trouva sa femme debout. Cependant elle eut le temps de replacer les pincettes et de se placer d'un bond auprès de son Ut.
— Mais qu'avez-vous? dit-elle, êtes-vous fou ou ivi^e?
Hercule ne répondit pas, et regarda dans la cheminée. Le vent qu'il avait produit en ouvrant aussi brusquement ta porte avait fait monter dans la cheminée le tas de papiers brûlés qu'elle contenait; cependant, il en restait encore sur lesquels de petits points de feu couraient comme des étoiles dans un ciel noir.
•— Tq vois bien,dit-il, que tu brûlais des papiers.
— Eh bien ! qui vous a dit que je ne brûlais pas des papiers ?
— Mais, toi...
— Pas le moins du monde.
— Tu n'as pas répondu quand je te Tai demandé. ' — S'il fallait répondre à toutes les sottises que
vous me dites depuis un quart d'heure... D'ailleurs, vous savez que je brûlais du papier, ça doit se sentir dans toute la maison.
Hercule fut un peu étonné et hésitant de cette assertion de l'odeur qu'exhalait le papier brûlé : — Elle le savait, pensa-t-il,/elle ne le brûlait donc pas en cachette.
Le fait est que Noëmi n'y avait pas songé, et parlait ainsi pour faire naître dans l'esprit de son mari précisément la pensée qui s'y faisait jour. * — Mais, qu'est-ce que c'était que cea papiers?
— D'abord, cd n'était pas des papiers ; c'était un papier.
— Eh bien! ce papier?
— Ce papier, c'était la lettre de Julie Quesnet, que j'ai reçue devant vous tantôt.
— Et pourquoi brûlàisr-tu la lettre de Julie Quesnet ?
— Ah I vous êtes insupportable... C'est donc un interrogatoire ?
— Précisément, c'est un interrogatoire.
— Eh bien ! je brûlais la lettre de Julie Quesnet, parce qu'elle m'y disait de la brûler.
— Qu'est-ce qui me le prouve ?
— Vous n'aviez qu'à la lire quand vous vous êtes permis tantôt de la prendre avant moi.
— Tu me parles d'Une singulière manière, Noëmi...
— C'est que vous agissez d'une étrange façon... Je ne sais vraiment, dans votre grossière profession, queUesfemmes vous voyez; mais à l'avenir, je veux être, .à l'abri de pareilles invasions. C'est bien le moins qu'une femme puisse être seule dans sa chambre quand il lui plaît. — Dès demain, je vous ferai faire un lit dans la chambre à côté de la bibliothèque.
Hercule restait stupéfait... La jalousie est une telle passion, qu'il vient un moment où, sur la trace d'une trahison, on entrevoit, on pressent une telle jouissance dans la vengeance, qu'on est désappointé de trouver innocente la femme que l'on soupçonnait.
Ce n'était pas même là la situation du capitaine .d'Apreville, il croyait non pas avoir découvert l'in-
nocejnee de sa femme, mais ne pas avoir découvertla preuve de son crime.
A ce moment, les papiers brûlés qui s'étaient envolés dans la cheminée, sôus l'explosion du vent qu'avait produite Tefifraction de la perte, retombaient en grande partie dans cette cheminée. — D'Aprevillê s'en aperçut, et, se rappelant parfaitement que la lettre de Julie Quesnet n'avait qu'une page double, il sut que sa femme mentait, — alors, il ne dit plus rien et se coucha. — Elle s'inquiéta de ce silence, et essaya de le rompre par des reproches, mais Hercule lui..dit froidement ; — Je dors, bonsoii:, la suite à demain.
Noëmi se trouva un peu rassurée par cette .dcr* nière phrase en forme d'allusion aux feuilletons des journaux, — phrase qm'elle crut facétieuse.
Elle se trompait, Hercule l'avait apprise pendant sa dernière traversée, en lisant un feuilleton où l'auteur du roman avait très-habilement divisé d'assez féroces élucubrations, de façon à toujours faire tomber cette phrase suspensive :
LA SUITE A DEittAm,
sur une situation terrible^ ce. qui laissait le lecteur dans une grande anxiété. C'était donc pour le capi-
taine Hercule d'Apreville une phrase sérieuse etmei^açante, sur laquelle Noëmi n'aurait pas pu se trom-< per, si elle avait vu sou visage, ses dents serrées et ses yeux sanglants.
Les deux époux passèrent cette nuit comme la précédente, ayant pour ainsi dire le lit conjugal entre eux deux, et formant une séparation, tant Noëmi était blottie et tapie dans la ruelle et appliquée au mur, tant son mari était suspendu sur Textrême bord du lit par un tour d'équUibre presque prodigieux.
Cependant Noëmi 'finit par s'endormir, peut-être 9, Cause de la fausse sécurité qi^e lui avait donnée I4 phrase littéraire par laquelle le capitaine avait clos lai discussion. Quahd elle se réveilla, elle était seule, et sa première impression lui causa un mouvement d'effroi ; elle se rappela confusément les lettres, la porte .enfoncée, etc., mais ensuite elle se tranquillisa en se x^appelant que les lettres étaient brûlées jusqu'à la ' dernière.
C'était aux premières lueurs du jour ^ue le capitaine s'était levé sans avoir dormi. — Il avait appelé Mathilde qui achevait de s'habiller. — Elle était descendue, et à son aspect s'était écriée : — Jésus! Maria! Maître, qu'avez-vous?
Hercule d'Aprevillè avait vieilli de dix ans dans cette nuit où il avait acquis la certitude de la trahison d'une femme qu'il aimait passionnément et qui, depuis le jour où il Tavait épousée, était devenue le but unique de sa vie. — Cet amour fanatique et irn peu idolâtre était devenu une religion. — Dans son dernier voyage, il avait emporté sans rien dire un vêtement porté par Noëmi. — Il le gardait dans sa cabine et le couvrait de baisers le soir et le matin, en s'endormant et en se réveillant; — et lorsque les devoirs de son métier, une côte dangereuse, un temps menaçant, ne lui permettant pas de s'endormir, le dispensaient de se réveiller, la première chose qu'il faisait à son premier moment de liberté, quelque harassé de fatigue qu'il .pût être, était de faire ses dévotions à la bienheureuse relique.
Ce qu'il sentait aujourd'hui, c'était uile profonde ruine, un grand délabrement du cœur; il lui semHait être dans la vie, comme sur un radeau, sans housisole, sans vivres et sans eau, — flottant au hasard sur une mer sans rivage.
— Mathilde, dit-il, mets un de tes fils en vigie, — î^ussitôt qu'il te signalera Férouillat, tu iras au-devant de lui, sans le laisser entrer dans la maison, —
LA PÉNÉLOPE NORMAxNDE. 201
et ta lui diras de venir, sans s'arrêter un instaht, me trouver au café. — Si on te demande ici où je suis, tu n'en sais rien...
— Mais, mon maître, mon pauvre maître, au nom du ciel, qu'avez-vous ? jamais, depuis que le monde est monde, un chrétien n'a changé dans une nuit comme vous avez changé: vous êtes malade... Au lieu d'aller au café, il faut vous remettre dans votre lit...
— Dans mon lit! s'écria Hercule, non'^!
Mathilde le regarda fixement et lui dit ; — ' Ahl pauvre maître! qu'avez-vous ?
— Mathilde, dit-il, je sais tout !
Et cet homme rude et endurci, cet homme brave et fort presque jusqu'à la férocité, cet honune que les marins sous ses ordres prétendaient insensible à la douleur physique, cet homme tomba assis et fondit en larmes.
Puis, tout à coup, se relevant honteux de sa faiblesse :
— Oui, je sais tout... C'est pour cela que .je veux causer avec Férouillat.
— Ah ! maître, qu'allez-vous faire?
— Je veux lui demander conseil....
— * Au capitaine Anthime ?
— Oui, certes.
— Est-U donc vrai que vous lui donnez le commandement <le la goélette? à ce que disent mes fils.
— Oui.
— Maître, sortez tout de suite de la maison, gagnez le petit bois, au fond de la conunime, et attendez-moi.
Le soir, le capitaine d*Apreville ne rentra pas chez lui, — mais Mathilde annonça qu'il lui avait parlé le matin, et qu*il Tavait chargée de prévenir madame d'Apreville qu'il resterait à la ville à cause de certaines affaires concernant la goélette.
Noëmi ne fut qu'à moitié tranquillisée. — Férouillat était venu le matin, et avait été fort surpris de ne pas rencontrer son ami avec lequel il avait pris rendez-vous.
Noëmi le mit sur ses gardes, l'avertit que d' Apreville avait des soupçons; qu'il pourrait bien lui adresser quelques questions directes ou captieuses ; qn'il se tint sur ses gardes et n'oubliât pas que leur faute
commune les avait rendus solidaires, et qu'elle ne àe perdrait 'pas sans lui.
Le lendemain, le capitaine d'Apreville rentra avec Férouillat; il embrassa sa femme, et en déjeunant lui dit d'un air souriant :
— Férouillat, je veux faire ma confession devamt toi : — tu t'es peut-être figuré qu'après un long et productif voyage, trouvant dans ma maison une charmante femme comme No€mi, je me suis mis à être très-heureux et à réparer de mon mieux le temps perdu. •— Eli bien ! non, — depuis mon retour je passe les jours et les nuits à grogner, à ennuyet ma femme, à l'offenser par des soupçons. Je fais tout ce qu'il est possible de faire pour me rendre odieux. — Je l'espionne, je la questionne sur le moindre incident de la journée ; — je tâche de la mettre en contradictionavec elle-même; je me permets de prendre et d'ouvrir les lettres qui lui sont adressées. — Tout cela, elle le sait; mais elle ne sait pas que je suis allé la nuit fouiller dans la table à écrire. — J'aurais mérité d'y trouver quelque chose qui justifiât mes soupçons. — Toute ma conduite est ridicule et injuste ; — et le soir, j'invente des manières cle dormir le plus loin possible de ce beau visage-là. — Cela m'humilie
beaucoup de dire cela devant toi, mon vieux cama* rade; — j'espère que Noëmi me trouvera suflSsamment puni par cet aveu et me pardonnera.
Noëmi, qui avait d'abord regardé son mari avec une surprise nJêlée d'un peu de défiance, lui tendit la main en souriant ; — d'Apreville baisa cette main — et continua : -*- Il faut dire que Tobjet de mes injustes soupçons n'était pas un vieux visage tanné comme le tien ou le mien : — c'était le joli M. de Sorbières, et sais-tu pourquoi ? parce qu'il m'avait semblé que Noëmi causait avec lui avec plaisir.
Belle malice qu'une jeune femme trouve plus de plaisir à jaser avec un homme de son âge qu'avec un vieux loup de mer comme toi et moi! — Une femme est honnête, vertueuse tant que tu voudras, mais la vertu ne fera*pas qu'il ne soit plus agréable de regarder un visage frais et jeune, des yeux vifs et brillants, une barbe et des cheveux bruns et bien taillés, . — que de regarder des figures ridées, tannées, goudronnées et entourées de chinchilla comme nos vieilles figures. Je t'avoue, mon vieux Férouillat,que, si je pouvais voir autre chose que la figure de Noëmi, quand elle est làf — et parfois quand elle n'y est pas, . — je la voyais aux Antilles en fermant les yeux, —
j'aimerais mieux moi-même regarder le visage de M. de Sorbières que ton vieux museau de requin ; — quand je dis requip, ma raison cloche sous lé rapport des dents, car tu es bien ^démantelé, mon pauvre vieux.
— Ah çà I dit Férouillat, auras-tu bientôt fini de me débiner comme cela... Parle pour toi, si ça t'amuse, mais moi, je suis ton cadet de six ans- . — H y a plus de six ans que je ne suis plus beau, mon vieux, et tu feras bien de t'y résigner comme moi.
Sinous voulons lutter avec les jeunes gens, — toi et moi, ça n'est pas par la figure ; ça n'est pas non plus par l'éducation et les bonnes manières, et la conversation ; tu comprends comme moi que Noëmi, bien élevée, instruite, élégante, c^iuse plus volontiers avec un jeune homme de sa classe qu'avec nous deux — dont la voix rauque et les paroles peu choisies lui écorchent les oreUles. C'est par la bonté, l'indulgence, que je puis lutter avec ces gens-là. — Eh bien ! je m'avise d'être méchant, jaloux, soupçonneux, bourru, grognon! — si je n'avais pas pour moi la vertu de Noëmi, je serais un homme perdu, et je n'aurais même pas le droit de me plaindre.
!206 LA PÉNËLOf E NORMANDE.
Maiâ je demande grâce à ma belle Noêmi, je lui promets de ne plus être si ennuyeux que ça; — elle se dira : — Mon mari est vieux, il est laid...
— Ah 1 mon cher Hercule, dit Noëmi.
— Laissez-moi finir, ma chère femme : mon mari est laid comme Férouillat. . ^
— Ah çàl dis donc*
— A peu près aussi grossier que lui, pas élégant, mal élevé ; — mais il est bon, il est indulgent, il m*estîme et me respecte; —il m'aime jusqu'à l'irréligion, car Dieu pourrait se fâcher de ce qu'il n'adore que moi; il ne vit, il ne respire que pour moi. — Eh bien ! ça vaut quelque chose.
— Croyez, mon cher d'Apreville...
— Laissez-moi finir; je lui serai une fidèle épouse; je l'ai épousa volontairemenf , il était à peu près aussi laid, aussi grossier qu'à présent ; — car, mon vieux FérouiUat, les années ne nous apportent rien de bon, — depuis plus de dix ans, — je suis fâché de t'en donner ta part, mais c'est comme ça ; — îl a tenu toutes ses promesses et au delà, — ^ je tiendrai les miennes, je ne le tromperai pas, — je ne dis pas pour un museau pareil, au sien, pour un museau conune celui de Férouillat, il n'y aurait pas de mé-
LA PÉNÉLOPE NORMANDB. ' . 207
rite et il faudrait être enragée, mais pas même pour nu jeune et beau visage,., comme celui de M. René de Sorbières ; — il faudrait, pour trahir cet homme que j*ai accepté par un acte de ma volonté, (juî m'aime... de toutes ses forces et de toute sa vie, il faudrait que je fusse une misérable et méprisable créature ! — Et Noëmi se disant cela, je suis sauvé et n'ai rien à craindre...
Excepté d'être ennuyeux, bourru, insupportable, ce que je. ne serai plus, je m'en donne ma parole & moi-même comme au plus intéressé dans la questiou«
Cela dit, le capitaine d'Apreville baisa encore une fois la main de sa femme qui était fort troublée.
De son côté, Anthime Férouillat était d'assez mauvaise humeur de la part que son ami Hercule lui avait faite dans ses confessions, et surtout devant Noëmi. Mais le capitaine d'Apreville fit monter deux bouteilles d'un certain vin qui avait particulièrement la vertu de faire prendre à Anthime Férouillat son parti sur beaucoup de choses,
— • 11 faut que les femmes soient honnêtes, ajouta d'Apreville, mais il ne faut pas cependant leur rendre le métier d'honnête femme trop ennuyeux et les en dégoûter : -^il faut donc qu'elles aient un peu de
plaisir et de distraction. — D'autre part, quelque surveillance qu'on exerce, quelque espionnage qu'on pratique, on ne réussira pas à ne pas être trompé, si une femme a mis dans sa tête qu'elle vous tromperait.
La défiance, les scènes... à quoi cela peut-il servir? — On ne découvre rien, et une femme a le droit de se moquer de vous, si elle est coupable, et de s'offenser, si elle est innocente. C'est ce qui m'est arrivé hier au soir; je n'ai trouvé de preuves ni pour l'innocence, ni pour le crime, et j'ai été violent, ridicule et odieux. Depuis mon retour, cette maison est morne et triste, et ceux qui l'habitent sont bien indulgents, depuis les petits jusqu'aux grands, depuis la maîtresse jusqu'aux domestiques, s'ils s'empêchent de regretter le temps où on ne savait pas où j'étais. — Ce n'est plus cela, je veux que l'on sache à trois lieues à la ronde quand je suis chez moi — par la joie qui régnera dans la maison ; — je veux que, lorsque j'y suis, cette maison soit resplendissante de bonheur, ait un air de fête perpétuelle et donne 6nvic d'y entrer.
Ainsi je veux donner un diner un peu gai, nous aurons nos amis les marins, parce qu'après toiit ce sont
, LA PÉNÉLOPE NORMANDE. 20t)
de bons diables; — c'est grossier, mais ça a des cœurs d'or, — ça ne trahirait pas un ami pour sauver sa vie, ni même pour gagner sa fortune, n'est-ce pas, Férouillat? — Nous aurons donc nos marins, mais ils amèneront leurs femmes et leurs filles, et on dansera après le dîner. Nous demanderons à M. de Sorbières s'il n'a pas quelque ami à nous amener. — Ah çà ! à propos de M. de Sorbières, puisque c'est toi qui l'as amené ici, Anthime, puisque c'est ton ami avant d'être Je nôtre, tu voudras bien ne rien faire pour le chagriner, comme tu as fait l'autre jour en refusant de trinquer avec lui; avec ça que ça n'a pas très-bien fini pour toi, et qu'il t'a fait marcher.
— Comment... marcher! s'écria Férouillat violet de colère, personne ne m'a jamais fait marcher, entends-tu ?
— Écoute donc, Férouillat, c'est à moi qu'il a donné la commission. . . tu sais ... mon bonhomme ... je t'ai dit de sa part : — Si tu ne trinques pas, à la première occasion qui va se présenter, avec M. de Sorbières, il te jettera son verre au visage, — et alors, quand Noëmi a proposé la santé du nouveau commandant de la goélette, tu as fait la moitié du chemin
pour aller choquer 4on verre contre celui de M. dtî
Sorbières, — si tu n'appelles pas cela marcher...
— J'avais mes raisons pour ne pas me faire de querelles avec lui... tu ne crois pas sans doute que ce soit un pareil blanc-bec...
— Non, pas moi, je t'ai vu dans Toccasion, — mais, si d'autres que moi savaient ce qui s'est passé... Enfin, n'en parlons plus.
Férouillat sortit et alla se promener dans le jardin;
— il marchait vite en se parlant à lui-même.
— C'est vrai, disait-il. Hercule a raison. — J'ai marché, j'ai reculé. — r Mais patience! — Je ne suis pas fâché que, dans sa conscience. Hercule me croie insulté par M. de Sorbières ; il ne cherchera pas ailleurs la cause de notre rencontre le jour où elle arrivera.
Et il compta les jours qui restaient encore pour atteindre l'époque convenue avec René. Il s'était réserve le choix des armes, et ne disait pas quelle arme il prenait, pour que René n'eût pas la pensée do s'exercer à une arme peu familière aux bourgeois
— le sabre, — tandis que lui, Férouillat, depuis ce jour, s!exer(,\iit quotidiennement pt^ndant une heure ou deux avec un prévôt du régiment caserne à la ville.
Depuis la conversation que l'on vient de lire, le ca-
L4 PÉNÉLOPE NORMANDE. 2i1
pitaine d'Apreville se conforma entièrement au programme qu*Û avait annoncé : *— il n'exerça plus aucune surveillance sur la conduite de Noëmî. -* Celle-ci fut quelque temps en défiance, mais elle s*encôûragea peu à peu ; puis, voyant que son mari ne faisait pas la moindre observation si elle sortait, si elle rentrait même un peu tard, sans dire où elle avait été, — elle fit ce que font les amants en pareils cas, 7— elle ne recula bientôt devant aucune imprudence, elle profita des absences fréquentes de d'Apreville pour aUer voir René chez lui et y passer des heures entières. Hercule alla lui-même faire une visite à René et lui adressa des reproches de ce qu'on ne le voyait plus. — René prétexta des affaires, et bientôt ne se gêna pas pour venir presque tous les jours. — On parla un jour de je ne sais quelle fête qui attirait beaucoup de monde à deux lieues de là. — Noëmi eut envie d*y allery mais d'Apreville et Pérouillat, occupés de Farmement de la goélette, ne pouvaient raccompagner : alors Hercule pria René d'accompagner Noëmi et de la conduire à la fête'. — Noëmi dit : Nous emmènerons Esther.
— Hom! hom! fit d'Apreville, c'est quelquefois bien gênant — un enfant.
Cependant Noëmî, qui était parfaitement de cet avis, n'osa pas ne pas l'emmener. Férouillat était stupéfait de voir Hercule si peu soupçonneux ; — il avait cru que le programme promulgué par son ami était une simple boutade, — et ne serait pas suivi; — sa propre jalousie le rendait furieux; — il parla d'aboçd à Noëmi.
— Vous avez tort, dit-il, de me braver à ce point; il viendra un jour où ma juste colère fera explosion malgré moi. — Hercule est devenu idiot, il vous laisse vivre publiquement avec M. de Sorbièrcs; — c'est un scandale. . .
Puis il glissa quelques mots à d'Apreville luimême. — Certes, il ne soupçonnait pas j>îoëmi; mais il craignait les bavardages. — Noëmi est très-jolie, très-élégante ; elle avait hier une robe neuve ; tout ce que les autres femmes ont pu .entendre dire contre elle ce jour-là a dû être accepté comme chose prouvée et irréfragable.
Mais il trouva d'AprevSle encore plus décidé que sa femme.
— Allons donc ! dit-il, faut-il, pour éviter les potins et les bavardages, que je fasse vivre cette pauvre Noëmî comme une recluse! — et encore, crois-tu que
les langues s'arrêteraient pour cela? — Tiens, tu as gardé contre M. de Sorbières de la rancune de votre affaire de l'autre, soir ; — voilà ce que c'est que les affaires de ce genre qui ne finissent pas : — on conserve ' un levain gui s'aigrit et fait fermenter dans le cœur une foule de mauvaises pensées et de mauvais senti* ments; j'ai toujours vu qu'il fallait mieux échanger une balle ou un coup d'épée; ça tue au moins la rancune.
Je ne dis pas cela pour M. de Sorbières, — ça me désobligerait beaucoup, c'est un ami de la maison, — et d'ailleurs , tu comprends que Noëmi ne te le pardonnerait pas... je te prie, au contraire, d'être trèsbien pour lui ; — c'est après-demain le dîner, — nos amis amènent leurs femmes et leurs filles — du moins les deux qui en ont. — Duresnil et Crescent n'ont jamais voulu avoir que les femmes des autres. — J'espère qu'on sera gai et qu'on s'amusera.
D'Apreville parla à sa femme des mauvais sentiments que Férouillat lui semblait avoir conservés contre M. de Sorbières , — et il lui communiqua sa théorie au sujet des querelles non finies. — Noëmi dissfmula son trouble et spngea 'à hâter le départ d'Anthime. — « Il n'oserait pas, pensait-elle, manquer
à la parole qu'il loi avait donnée , et, sH partait avant le mois éconlé, le duel ne pôiûraît pas avoir lien, j) — Elle feignit en conséquence un vif déâr d'aller à Paris, — désir que d'Apreville dut natorelleïnent ajourner au départ de la goélette. — Alors elle le harcela pour qu'il précipitât ce départ.
Le jour du dîner, René fut naturellement placé à la droite de la maîtresse de la msûson. — Elle avait placé Férouillat au bout de la table; il était assez intime ami de la maison pour que cela n'eût rien de choquant pour lui, les places dites d'honneur étaient réservées aux étrangers; elle avait mis le nom de chaque convive sur une carte à la place qui lui était assignée.
Mais quand on entra dans Ifi salle à manger, elle vit non sans étonnement Férouillat s'asseoir presque en face d'elle et de René. Elle crut que lui on un an-» tre s'étaient trompés, et elle sut mauvais gré au hasard d'avoir ainsi rétabli une position embarrassante qu'elle avait voulu éviter; —la table était très-étroite et augmentait l'embarras de la situation.
Le hasard n'était pour rien dans l'aflFaire ; les cartes avaient été changées, et Anthime J'érouillat occupait précisément la place à laquelle il avait trouvé son nom.
tk PÉNÉLOPE NORMANDE. 24S
Attssi No€ml jugé«*t-ellô à propos de rappeler, par ses regards, à Anthime Férouillat et les promesses qu'elle avait reçues de lui«t les menaces qu'elle lui avait faites. De plus, elle s'occupa beaucoup de son voisin de gauche, pour ne pas irriter le capitaine par Une préférence trop marquée pour René.
Il vint im moment où Férouillat, qui avait. déjà un peu bu, voulut entreprendre une narration et resta court. Tout le monde rit, à Texception de Noëmi.
— Une bonne idée, dit Hercule, c'est celle qu'a eue M. de Sorbières de donner à Férouillat le nom de Bouche d'or, à cause de sa facilité.
Les rires redoublèrent.
Anthime jeta un regard venimeux sur René.
— Anthime, dit d'Apreville quelque temps après, fais donc passer les olives à M. de Sorbières.
Anthime obéit de înauvaisé grâce.
— Anthime, verse donc à boire à M. de Sorbières. Anthime, appelle donc Mathilde, M. de Sorbières n'a pas de paiii.
Après le dîner on daiisa ; René valsa avec NoéiHi, qui, seule, savait valser entre les femmes cfui se trouvaient là.
Tous deux valsaient bien et avec grand plaisir.
2i6 LÀ PÉNÉLOPE NORMANDE.
— Anthime, dit Hercule, mais tu valsais autrefois.
— Non.
— Pardon! je t'ai va valser: Noêmi, Anthime vous ^ demande une valse.
— Madame, dit Férouillat, jç vous assure...
— Allons donc I sais-tu valser? t'ai-je vu valser, oui ou non?
— Oui... mais...
— Allons, la musique, une valse I Anthime, Noëmi t'attend.
Anthime ne put refuser plus longtemps; d'ailleurs il savait valser; mais après le succès d'élégance que venait d'obtenir M. de Sorbières, il n'avait pas envie d'exciter la comparaison. — Il valsait... comme j'ai vu valser dans mon enfance, tenant la main autour de la taille de la danseuse, mais la maintenant le plus loin de lui possible, — gardant le bras gauche, dont il lui tenait la main droite, roide et tendue comme un b&ton, et la forçant, par conséquent, de partager cette pose disgracieuse, — puis il tournait sans se plier le moins du monde depuis les pieds jusqu'à la nuque, tout d'une pièce, absolument comme les petites pou- ' pées de bois qui valsent sur la table de certains orgue? de Barbarie. — Cette façon de valser est un peu plus
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. til
décente, mais beaucoup plus laide. De plus, Anthîme n'avait pas Toreille exercée et n'était pas toujours en mesure; s'il n'y avait pas eu besoin de le ménager, Noëmise serait arrêtée en riant au premier tour; mais elle voyait que les maladresses successives de son mari l'avaient déjà fort irrité. Anthime, qui, selon le précepte normand, ne laissait jamais son verre plein, pouvait ne pas être aussi maître de lui qu'à une autre heure de la journée, ou du moins qu'après un dîner moins splendide, et faire un éclat. — Cependant tout à coup Noëmi, qui, conduite ainsi, valsait mal, comprit elle-même qu'elle avait mauvaise tournure, s'arrêta net et dit : — » Je suis étourdie; je ne puis continuer. — Le violon, qui composait la musique, joua une contredanse, et Noëmi invita Anthime à la danser avec elle pour remplacer la valse interrompue. Férouillat, qui se piquait d'être beau danseur, pensa qpi'il allait alors avoir sa revanche, surtout quand il vit René ne faire que traîner les pieds en mesure, même quand vint la figure de cavalier seul, où le cavalier danse seul, en efiet, tandis que tous les yeux sont fixés sur lui pendant cinq minutes.
Férouillat, qui faisait vis-à-vis à M. de Sorbières, le regardait faire ses pas insignifiants, terre-à-terre, —
et Férouillat avait un air satisfaisant de hii^même qni disait aux yeux : -^ A notre tour d'être le beau, d-être le gracieux I -^ Bn efiPet, la figure de René terminée, Férouillat partit au coup d'arehet et se livra à toute» les élégances de marin beau danseur; c'était un ellquetis de jambes inouï, — Les convives da â'Aprevfli«, marins, femmes ou filles de lâarms, n'y trouvaient rien à redire ; -^ mais pour René, c'était un spectacle si étrange, comme ce le serait pour toute petrsanaft qui y assisterait pour la première, fois, qu'il e» rUdOI larmes avec d'autant moins de retenue, qu'il crut peii-» dant quelque temps que le but du capitaine était i'^\f citer la gaieté en se livrant à de si singulières eout/^i^ sions. — Les signes de Nqëmi Tavertirent desûii erreur; mais il était trop tard, Férouillat 9'eu étdt aperçu. — En vain Noëmi, pendant le ^estede la coatredanse, lui parla de la goëlette, il resta froid et silencieux jusqu'à la fin de la soirée.
Férouillat ne put dormir. — - iiussitôt qu'il fit JQW; il alla cbez René, — mais ce],ui-ci dormait, et Béyé-
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. tl«
Hîce refusa tout net de le réveiller. «— Antliime se promena de long en large devant la maison pendant une heure. — Après quoi, Bérénice Pappela. Il trouva René en robe de chambre.
— Monsieur de Sorbières, lui dit-il, je viens vous demander un service, un grand service.
René s'inclina en signe d'assentiment et lui désigna uiî siège.
— Monsieur de Sorbières, dit Férouîllat, connaissez-vous un moyen de ne pas vous battre avec moi, si je voulais absolument me battre avec vous?
— Admirablement dit; je ne connais ^as de moyen, monsieur, je n'en ai pas cherché et je n'en chercherai pas.
— Eh bien! monsieur, ça ne peut plus se retar^^
der...
— Très-clairement exprimé. Monsieur Férouillat, je me suis mis à votre disposition déjà, il y a une quinzaine de jours, et c'est à votre sollicitation qu'une rencontre à été remise à un mois.
— C'est vrai, monsieur, mais dans un mois je serai peut-être parti ; comment ferons-nous?
— Naïvement énoncé. Mais c'est vous que cela regarde. — Comment ferai-je, moi? — Mais je ne tiens
pas autrement à me battre avec vous, — je penserai que vous aviez ou bien ou mal pris vos mesures en demandant un délai, et puis je n'y penserai plus.
— Le service que j'ai à vous demander, c'est de mettre tranquillement notre petite affaire à trois jours d'ici — comme je vous le disais en cominençant, attendu que je suis très-décidé...
— Très-sensément pensé, mais, pardon, si je vous interromps, monsieur FérouiUat, mais jevous voisavec peine prodiguer les trésors d'éloquence qui vous ont fait appeler FérouiUat Bouche d'Or, — et les prodiguer «n pure perte. — Je suis parfaitement à votre disposition, soit pour demain, soit pour aujourd'hui.
—Jevous dis dans trois jours, monsieur deSorbières, parce que j'ai absolument affaire demain et après à mon bord pour l'arrimage de quelques marchandises.
— Très-sagement fait : à trois jours donc, aussi bien cela me donnera le temps de faire venir de Paris un ami qui m* me pardonnerait pas volontiers de m'être passé dehii dans cette circonstance.
— Ce n'est pas tout, monsieur de Sorbières, il faut que vous vous engagiez à ne pas dire à Hercule d'Aprcville le sujet de notre querelle.
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. Ml
—Très-prudemment avisé. — Vous avex un excellent moyen à votre disposition pour que je ne le dise à personne, capitaine Qui que ce «otV, c'est de Gonti^ nuer à me le laisser ignorer à moi-même.
— C'est une plaisanterie.
— Très-gaiement apprécié, mais j'ai dit vrai... Ah! je me rappelle, il y a quinze jours, vous me demandiez raison de ce que j'avais offert à madame d' Apreville de vous jeter par la fenêtre : est-ce toujours cela?
— Vous savez bien que c'est impossible.
— Pourquoi?
— Parce que Hercule voudrait savoir pourquoi.
— Très-délicatement prévu. — Vous deviez inventer, je mêle rappelle à présent, une autre offense...
— Eh bien ! monsieur, supposons qu^ t©us avez dit... des injures... de moi.
— Ingénieusement trouvé; mais quelles injures, capitaine?... Gomme nous ne parlons pas toigours la même langue... il est bon de donner de la vraisemblance à la chose.
— Mais... dam!... n'importe lesquelles... les premières venues... berger, par exemple.
— Très-joli ! Et qu'est-ce que cela a d'insultant, capitaine?
tn LA PÉNÉLOPE NORMANDS»
'^ C'est ane grosse Injupe entre mams, ^ a veut 4ire qu'on ne sait pas son métier, qu'où n'est bon fi'è garder les yaches.
— Très-justement senti, — mais je n'ai pas ITion* neur d'être marin, et j'ignore si vous' savez bu non votre métier, — cherche;^en un autre.
— Oh! mon Dieu, il n'y a pas besoin d'y aller par quatre chemins. . . Un gros mot. . . Supposons que vous m*avez appelé... Muffe, gulifiàh«..
— Très-agréabiement imaginé; mais voyez cOHime j'avais raison, capitaine : ces mots ne sont pas la langue que je parle, et je ne puis me laisser attribuer des expressions que je ne comprends pas,
— Eh bien ! . . . c'est impatientant, . • supposons que vous avez dit de moi que j'étais ridicule, grossier.
— Splendidement just« cette fois, capitaine... NouH pouvons d'autant mieux le supposer, qu'à dire vrai, c'est un peu mon opinion, sans doute erronée, sur votre compte... et qti'il est très-proboble que je l'aurai exprimée.
— Ça va donc pour ces mots-là ?
— Parfaitement exact.
— Mon témoin demandera aux vôtres que vous me ' fassiez des excuses ; le vôtre...
*^ Le mien, extrêmement clair, refusera tout net.
— Ce n'est pas encore tout.
•-^ ParleZj capitaine.
— Je vous demande votre parole de ne pas en parler à madame d*Apre ville ni avant ni après...
-— Aliçàl capitaine, savez-vous que ce que vous me dites là, pour les gens comme moi, est aussi peu poli que si je vous appelais... berger... Vous pouvez être tranquille, capitaine Bouche d'Or, mes témoins seuls sauront que j'ai l'honneur de croiser... Ahl que croisons-nous, capitaine, croisons-nous ou échangeons-nous?
— C'est l'aflfaire de nos témoins.
— Parfaitementraisonné.— Monami sera ici après demain dans la nuit; — - le lendemain matin il attendra vos témoins, il s'adjoindra n'importe qui.
— Monsieur de Sorbières, je suis votre serviteur.
— Monsieur Férouillat, je vous salue.
Le capitaine Anthime pensait que le plus difficile, n'était pas fait; il avait encore à instruire de la situation Hercule d'Apreville — et à le décider à n'en pas parler à sa femme. -^11 avait à persuader à Hercule, qui ne manquerait pas de faire des objections, que l'ajOTaire était indispensable, sans cependant lui laisser
soupçonner la véritable cause de sa haine contre René.
n retourna chez d'Apreville qui l'attendait pour aller avec lui à la goélette, et c'est chemin faisant qu'il lui dit: — Ah çà ! Hercule, c'est pas ça, — te rappelles-tu que je t'ai servi de témoin dans ton affaire avec le capitaine anglais John Wils?
— Très-bien..,
— Sais-tu que tu n'avais pas raison dans la querelle ?
— n avait le tort d'être Anglais.
— J'ai partagé ton opinion, mais j'étais le seul, — et le pauvre diable en a eu pour quatre mois à rester
. au lit. — Te souvient-il encore de la" querelle que tu eus avec un capitaine dans le port de Cherbourg?
-^ Ah ! celui-là, il avait abordé un brick que je commandais.
-— Je fus également de cet avis; mais tous les autres marins prétendirent que c'étaitton brick qui avait abordé son navire, attendu que tu l'avais touché de l'avant en pleines hanches de bâbord, et que toutes les avaries avaient été pour lui. Il n'était pas Anglais, celui-là.
— Il était Gascon.
LA PÉNÉLOPE NORMANDE. tt^
— Eh bien ! je veux te prier à mon tour, non pas d'être mon témoin, cela aurait des inconvénients pour toi, maii! de ne pas me gêner dans une petite affaire quefai.
— Et pourquoi ne serais-je pas ton témoin?
— Tu vas le comprendre tout de suite : cette petite affaire est avec M. René de Sorbières.
— Ah! diable!
— n faut seulement que tu m'aides à la cacher à ta femme; cela parait toujours odieux aux femmes de voir s'égorger, comme elles le disent, deux hommes de leur connaissance. Il leur semble, de plus, que celui qui propose l'affaire est le plus méchant, sans parler de leur propension à croire que la raison et le bon droit sont toujours du côté de celui des deux adversaires qui a les cheveux les plus noirs et l'habit le mieux fait.
— Cela va sans dire ; — mais, voyons, tu te trompes sur ce point... Je veux être ton témoin... et cela n'a pas d'inconvénients pour deux raisons. — L'affaire s'arrangera...
— Non...
— L'affaire s'arrangera ou ne s'arrangera pas...
— Elle ne s'arrangera pas.
n^ LA PÉNÉLOPE NORMANDE.
«— Comment le sais-tu?.. Quelle est roffcuseque tu as reçue?..
-— Il m*a appelé ridicule, grossier...
Anthime, s'apercevant que d'Apreville restait froid, sortit un peu des conventioiis et ajouta... Il a dit que j'étais un Trai berger.
— Hum! hum! — ça n'est pas agréable, mais il peut faire des excuses.
Ici Férouillat, pensant que René refuserait les excuses, avisa qu'il n'y avait pas d'incionvénient à ne pas se montrer d'une férocité qui pourrait bien faire soupçonner à d'Apreville qu'on ne lui confiait pas la traie cause du duel. — ^^11 dit : —Des excuses cchbplètes, formelles...
— Naturellement... je reprends donc où tu m'as interrompu. —L'affaire est arrangeaMe ou ne l'est pas : — si elle est arrangeable, mon intervention peut contribuer à la conciliation ; si elle n'est pas arrangeable, c'est-à-dire, si M. de Sorbières refuse de faire entrer en balance notre connaissance de quelques jours et notre vieille amitié à nous deux, cette amitié que nous n'avons jamais trahie ni l'un ni l'autre, n'est-ce pas, Aathime?.. J'ai accepté M. de Sorbières, présenté par toi comme un ami. — C'était une amitié
de reflet, tu ne l'aimes plus, il n'est plus de mes amis. ' — * Je serai ton témoin... mais j'espère que cela s'arrangera.
— n attend un ami qui lui servira de témoin, et qui arrivera après-demain.
— Ah çàl tu l'as donc vu?
— Je sors de chez lui.
— Et il ne t'a pas fait d'excuses?
— Je ne lui en ai pas deiâandé.
— C'est plus facile à demander et à obtenir par les témoins... Il en fera.
— Mais des excuses formelles, tu entends, Hercule?
— Sois tranquille, je ne suis pas pour les fauxfuyants. — Ah çà! tu as le choix des armes?
— Certainement; puisque je suis l'offensé...
— Le pistolet ou l'épée?
— Le sabre.
— Et il a accepté?
— Je ne lui en ai pas parlé; mais il acceptera^ puisque j'ai le choix des armes.
— Oui, mais le choix entre l'épée et le pistolet; — un homme qui n'est pas soldat n'est pas forcé de se battre au sabre.
-— Je ne suis pas soldat non plus.
— Raison de plus pour refuser.
— Si tu t'y prends bien, il acceptera le canon ou Tobusier, il paraît décidé à jouer l'indifférence impertinente; à tout ce que je dis il répond : — Volontiers! ou comme vous voudrez ! — en l'excitant un peu, il acceptera le sabre.
— C'est possible... mais pourquoi choisis-tu le sabre? tu n'y es déjà pas si fort,
— Pour plusieurs raisons; je ne suis pas plus fort à répée ni au pistolet, et à ces deux armes, il est possible qu'il sait aussi fort et plus fort que moi, — tandis qu'au sabre, il est probable •qu'il n'a jamais manié un sabre de sa vie... Et puis je me suis exercé.
— Comment. . . ce matin ...
— Non, je voyais bien depuis ton retour qu'il faudrait finir par en découdre avec ce beau monsieur dont les airs ne me conviennent pas. Alors, j'ai travaillé avec le prévôt du régiment.
— Est-ce qu'il est fort?
— n m'apprend une botte secrète.
— Allons donc... tu me feras voir ça tantôt, — ou plutôt demain matin, de bonne heure, pour que Noëmi ne s'inquiète pas de nous voir ferrailler. — Il faudra
apporter deux sabres... qui serviront, siraffaîrenè s'arrange pas; mais elle s'arrangera.
Lé soir, Hercule apporta deux sabres sous sa longue redingote; il les fit porter et cacher par Césaire \alin, le fils de Mathilde, dans un cellier où, le lendemain matin, — à la pointe du jour, — Hercule et Anthime se renfermèrent.
— Voyons les ruses que t'a apprises ton prévôt, demanda Hercule.
Et il se mit en garde avec Anthime, qui répéta sa leçon...
— Eh bien ! ça ne vaut rien ; un tireur d'épée parera cela sans avoir touché un sabre de sa vie. Il faut quelque chose qui appartienne au sabre, vois-tu? Anthime, une bonne ruse, la meilleure de toutes, apr^s le savoir, et quelquefois de niveau avec lui, c'est la vitesse. Un homme très-exercé à porter un coup de pointe correcte arrive à une telle perfection, que l'on prend cela pour une botte secrète. C'était ce qui en faisait tant attribuer au fameux Saint-Georges.
— Mais tu n'es plus vif.
— Je vais te montrer autre chose, remettons-nous en garde. Les deux amis reprirent les sabres; — mais il se passa chez d'Apreville une sorte de phénomène
no LA PÉNÉLOPE NORMANDE,
singulier, •— ses yeux. deTÎnreat éclatants et lancèrent des éclairs, ses dents claquèrent; il serra la poignée du sabre avec une sorte de volupté saavage; -*- mais il s'arrêta, recula et dit : — Laissons lés sabres, prenons des baguettes;— avec les sabres on pourmtKe faire du mal — et noud n'avons aucune raison de rougir ces lames-là, n'est-ce pas, Féroiiillat?
Ds ne tardèrent pas à trouver deux bâtons convenables. En allant les chercher, d'Apreville entra à la cuisine et but un verre, d'eau.
— Il y a, dit-il à Férouillat, une ruse qui sera éternelle. — Tire sur moi à ta fantaisie.
Et Hercule feignant de se retirer à chaque attaiqne de Férouillat, comme un homme qui a peur, l'anima peuàpeu, et, saisissant unemarche imprudente del'adversaire, il le menaça d'un coup de sabre sur la tête, que celui-ci se mit en mesure de parer; mais Hercule tira un coup de seconde, la main haute, en lâchant le pied gauche en arrière, et arrêta Férouillat d'un violent coup de la pointe du bâton dans la poitrine.
— n faudrait savoir si ton adversaire connaît un peu le sainte; s'il avait pris une ou deux leçons, — tu serais bien sûr de lui. Il faut lui en faire prendre deux.
— Comment cela?
-^ C'est tout simple, fais-lui écrire ceci, qui du reste
fissurera le choix du sabre, par une main inconnue.
Écris sur ton calepin.
Et Anthime écrivit :
« Monsieur, quelqu'un, qui s'intéresse à vous vous avertit d'une chose : vous avez laissé au capitaine Férouillat le choix des armes dans une affaire qu'il doit avoir avec vous; — il est offensé, c'est la règle; mais d'ailleurs, ayant accepté sans restrictions, je vous crois trop chatouilleux sur l'honneur pour que vous permettiez une discussion à ce sujet entre les témoins. — Eh bien! le capitaine Férouillat choisira le sabre; — si cette arme ne vous est pas familière, vous avez le temps de vous exercer un peu d'ici là.— Le prévôt du régiment passe pour hiibile et donne volontiers des leçons.»
— Puis tu feras signer : *« Un homme (Jue vous avez obligé. )>
— Ta! ta! ta! dit Anthime, elle est belle, ton idée! — Et si le prévôt lui apprend quelque bon coup; si M. de Sorbières qui, sans aucun doute, tire l'épôe, {>erd l'embarras que cause une arme inconnue... il m'embrochera comme un poulet.
—-Je vais te projaver que tu n'as pas le sens commun; — remets-toi en garde : bien — porte-moi un coup, je pare en seconde, — relève-toi en parant une riposte. —'Ah! — eh bien! pourquoi pares-tu en prime?
— C'est tout naturel, puisque je t*ai paré en bas; tu ne vois de chance qu'en m'attaquant en haut, et d'ailleurs le prévôt me le répète sans cesse.
— Très-bien! alors tu vois que ce que tu fais là est une affaire d'instinct, de raisonnement, et que, d'autre part, on ne manquera pas de l'enseigner et de le recommander à ton homme.
— Où est l'avantage de lui apprendre à parer?
— A parer quoi? un mauvais coup de tranchant sur la tête... Allons donc! — Ou l'affaire s'arrangera ou elle ne s'arrangera pas. — Je suis sûr qu'elle s'arrangera, mais, si par hasard elle ne s'arrange pas, il faut travailler de la pointe. Eh bien! si ton homme fait ce que; tu viens de faire, — ce que, selon toi, l'instinct lui fera faire, et ce que le prévôt à coup sûr lui enseignera, — tu le tiens parfaitement, — et tu auras à peine le temps de lui demander s'il te prend encore pour un berger. — Je ne puis te promettre qu'il aura, lui, le temps de te répondre : — ainsi donc, fais écrire.
Maintenant, je vais Rapprendre ce que tu as à faire sur le terrain.
Et ils ferraillèrent une demi-heure avec les bâtons,
— jusqu'au moment où ils supposèrent que Noè'mi pouvait être levée. Après le déjeuner, ils repartirent pour la ville, où Férouillat fit écrire à René par un écrivain public; en même temps, il lui écrivit luimême :
(( Monsieur,
(( J*ai été obligé de dire à d'Apreville que vous m'avez non-seulement appelé ridicule et grossier, mais encore que vous m'avez traité de berger. Sans cela je l'aurais trouvé très-incrédule aux raisons qui me font exiger une réparation.
(( Ne me démentez pas.
« Il veut me servir de témoin, dans Tespérancc d'arranger l'affaire. — Il vous demandera des excuses,
— vous m'avez promis de ne pas en faire. « Votre serviteur,
<( Le capitaine Anthime Férouillat. »
A quoi René répondit :
« Soyez tranquille, capitaine Férouillat, on ne vous f«ra pas d'excuses.
S34 LA P£MSLOPE NORMANDE.
u J6 ncoimais tous avoir traité de berger^ ]ittîfi^e vous y tenez absolument.
« Bmi HE So&BiÈKts. »
René lut plusieurs fois la lettre anonyme avec une certaine défiance; mais il décida que Tavisy en tous cas, était bon, et il le suivit.
Dès la vciUe, il écrivit à Augustin SanajoU :
(( Mon cher Augustin,
«Je me bats atec le capitfidne Oui-çpie-cc-soit, autrement dit Antbime Férouillat. Tu as tout juste le temps d'arriver pour m'assjster dans cette rencontre.
(( RESti. »
Puis il attendit, en s'exerçant avec le prévôt.
Sanajou arriva fort efiaré ; il eut peine à se rendre aux injonctions de son ami, qui lui dit :
— * Je ne tiens pas à me battre avec ce butor, puisqu'il va s'en aller. — Cependant ça ne me déplaît pas tout à fait. — En tout cas, si l'affaire n'a pas lieu, c'est lui qui y renoncera. — Si tu fais la moindre concession , je te désavouerai. — Je refuse toute excuse, et j'accepte le choix des armes , quel qu'il soit. — Cet homme , d'ailleurs, doit être bête , mftme aux annes.
LA PËNÉLOPB ^ORMAIiîDp. m
— Le prévôt nouus founiira un second témrâi pour t'assister; — ce témoin sera un personnage muet, seulement pour la symétrie.
Le troisième jour, à Theure convenue. Hercule d'Apreville se présenta chez M. de Sorbières avec le prévôt, qu'il avait choisi pour raccompagner.
— Monsieur, dit^il à René, j*aî accepté d'être le témoin dé Pérouillat, parce que j'espère arranger cette affaire.
— Monsieur d'Apreville, dit René, je vous remercie de vos bonnes intentions , je vais votis réunir à mes témoins, qui vous attendent.
11 ouvrit le salon, fit la présentation, et alla se promener dans la forêt, mais il trouva à l'entrée Pérouillat qui attendait le résultat de la conférence.
— Capitaine Pérouillat, dit41, est-ce que par hasard vous auriez l'idée gaie de me proposer de faire notre petite affaire tout seuls, pendant que ees messieurs jaseiit entre eux?
— Cela ne se peut pas> maniknr.
— Trës^noblement répliqué. Alors j'ai bien une demi-heure devant moi.
— Sans aucun doute.
— Franchement répondu. Je vais l'employer le mieux possible, avec votre consentement, capitaine, car enfin c'est peut-être la dernière que vous me laissez.
— Le sort des armes en décidera, 'monsieur.
— Lyriquement apprécié. A bientôt, capitaine.
Et René pensa que d'Apreville causant dans son salon et Férouillat étant de faction à l'entrée de la forêt, U n'aurait jamais une plus belle occasion d'aller faire une visite à Noëmi en toute sécurité.
« D'ailleurs, pensa-t-il un peu moins gaiement qu'il ne l'avait dit, — c'est peut-être ma dernière heure, il serait bête de ne pas la donner à l'amour. )>
Dans le salon. Hercule d'Apreville prit la parole en s'adressant à Augustin Sanajou , car le soldat et le prévôt étaient là, deux pas en arrière, et, comme l'avait dit René, pour l'ornement de la symétrie :
— Monsieur, cette affaire n'a pas de cause sérieuse, et j'ai accepté les pénibles fonctions de témoin surtout avdc r^spéranttt de l'arranger.
Sanajou tendit à d^Aprevilie une main que celui-ci serra avec cordialité.
— M. de Sorbières, continua d'Apreville, s'est servi, à l'égard du capitaine Anthime Férouillat, que je représente, d'expressions offensantes; j'ai décidé Férouillat, qui est bon diable, à se contenter d'excuses.
— Ah! monsieur, dit Sanajou. — Ne m'interrompez pas, vous parlerez après ; — je disais donc que j'ai très - péniblement fait consentir Férouillat à accepter des excuses, — pourvu qu'elles fussent formelles, complètes... — ^^Ne m'interrompez pas.
— Au contraire, dit Sanajou, il faut que je vous interrompe, M. de Sorbières m'a exprimé l'intention arrêtée de ne pas faire la moindre excuse.
— J'espère, monsieur, répliqua d'ApreviUe, que vous n'hésiterez pas à tenter, même malgré l'intention de votre ami, d'arranger l'affaire, s'il est possible : c'est le premier devoir des témoins; il y aurait de la férocité à ne pas tout faire pour l'accomplir.
— Je suis de votre avis, monsieur, mais...
— Écoutez, je ne vais pas vous surfaire, je ne vais pas vous demander des mille et des cent, — je ne vais pas vous demander des choses qu'un brave homme ne demande pas, parce qu'un brave homme ne peut le«
faire ; voicî le» excuses que je m'engage à faire agréer à Férouillat, — je les ai édulcorées le plus possible, mais, par exemple, il n*y a pas. un iota à en retrancher; c'est à prendre ou à laisser.
— M. René de Sorbîères écrira ces paroles. Et Hercule tira de sa poche une note écrite à l'avance.
« Je reconnais que je n*ai jamais eu Tinténtion d'offenser le capitaine Anthime Férouillat, que je respecte infiniment; je nie avoir prononcé, en parlant de lui, les expressions de ridicule, de grossier j de berger; — si de pareilles expressions m'étaient échappées, je n'hésiterais pas à en faire les plus formelles excuses et à en demander pardon au capitaine Férouillat. » Sanajou rougit de colère, et d'une voix saccadée : — Monsieur, dit-il, vous m'avez vu un peu trop vite, peut-être, accueillir vos propositions pacifiques. Mon inexpérience de ces sortes d'afikires, l'horreur du sang, une ancienne et tendre amitié pour M. de Sorbières, m'avaient disposé à essayer de lui faire agréer des expressions qui auraient pu peut-être tout concilier. Mais je me suis trompé, monsieur; je n'ai jamais manié qu'une plume , monsieur, mais, si on me proposait une pareille rétractation, quand mon adversaire
aurait un canon pointé sur moi; quand je n'aurais pour me défendre que mon canif, je vous déclare que je ne laisserais pas causer mes témoins plus longtemps. — C'est moi qui ai ici des excuses à faire, monsieur, mais à mon ami. Il m'avait défendu de laisser finir une phrasé qui parlerait d'excuse ; je n'ai mission que de fixer les conditions du combat et d'y assister. — Parlez donc en ce sens, monsieur.
— Je regrette votre vivacité, monsieur, dit Hercule d'un air câlin ; si vous aviez fait, dç votre côté, autant de concessions que j'avais amené Antiiime à en faire, — il ne voulait pas d'excuses d'abord, — nous aurions évité l'effusion du sang. — Un célèbre maître d'armes, Grisiêr, l'a dit avec raison, monsieur : les témoins tuent plus de gens que les armes; — réfléchissez encore.
— Sur votre rédaction?
— Attendez, pardon I il y aune omission à réparer, le capitaine Férouillat exige qu'il y ait « à en demander humblement pardon. »
J'avais passé par mégarde ce mot auquel il tient.
— Assez, monsieur!
— Vous l'exigez, monsieur! passons au second acte du drame sanglant dans lequel nous avons, vous et
moi, le rôle le plus douloureux. — Le capitaine Férouillat a le choix des armes ; il prend le saLre.
— Je croyais, monsieur, que cette arme, usitée entre militaires, n'était pas acceptable pour un bourgeois. — Je prends sur moi cette observation, que M. de Sorbier es m'a défendu de faire , mais j'en appelle à votre honneur, n'abusez pas de la grandeur d'être de M. de Sorbières.
Le soldat acolyte de Sanajou s'avança et dit :
— Un bourgeois n'est pas forcé de se battre au sabre; pas vrai, sergent?
— La justice avant tout, répondit le prévôt; Camuchet a raison, et d'ailleurs il répète ce que je lui ai appris; le pékin, réputé inférieur et peu accoutumé, n'est pas forcé d'accepter l'arme des troubadours, ça ne peut être qu'un effet de sa volonté.
— Ces deux braves gens pensent comme moi, monsieur,
— Anthime tient au sabre, c'est son droit.
— Je le conteste, fort de l'opinion de ces deux militaires , dont un, qui est mon adversaire , obéit à la justice et à l'honneur, en s'exprimant comme son camarade ; — mais il n'y a pas à discuter le droit, M. de Sorbières accepte; mais je vous pri^ d'insister auprès
de M. Férouillat pour qu'U renonce à un avantage que lui veut faire la générosité de mon ami.
— Il est inutile que je consulte Férouillat.
— Je vous le demande sérieusement : est-il loin d'ici?
— A deux pas; j'y vais pour vous prouver une fois de plus dans quelles idées de conciliation j'avais accepté les pénibles fonctions que je partage avec vous.
D'Apreville alla trouver Anthime et lui dit :
— Il n'y a pas moyen d'arranger l'affaire.
— Mais je ne t'ai pas chargé de l'arranger.
— Situ avais accepté des excuses : eh bien! on n'en veut pas faire ; je les avais adoucies un peu plus peutêtre que tu ne m'y avais autorisé, mais ils ne veulent pas en entendre parler.
— Tant mieux !
— On m'envoie vers toi pour te proposer d'accepter le pistolet en place du sabre.
— Hom, hom ! que penses-tu?
— Rien ; mais ces mirliflores-là, c'est souvent forts au pistolet; c'est une élégance d'aUer au tir et de toucher des mouches ; ça ne demande pas de force et surtout ça n'exige qu'un courage positif; je ne veux pas
^influencer, mais, si tu cèdes tes droits, je me retire, le prévôt t'amènera un soldat pour me remplacer.
— Dis-leur que je maintiens mon droit.
— C'est bien.
Hercule rejoignit les autres témoins.
— Messieurs, dit-il, ainsi que je l'avais prévu, mon ami refuse de céder sur le choix des armes , il mmntieixt le sabre, — mais il consent encore, et pas sans peine, à accepter les excuses que...
— Monsieur, interrompit Sanajou, mon ami accepte le sabre ; quand se battra-t-on?
— Tout de suite, dans une heure ; prévôt, vous devez connaître une bonne place?
— Il y en a une où j'ai ouvert la tête du maître d'armes du régiment de cavalerie qui a passé ici le mois dernier ; la place est jolie et on peut y montrer son talent; Camuchet la connaît comme moi, il était mon témoin, et c'est lui qui avait affilé les sabres.
— Eh bien ! monsieur, dit Hercule, dans une heure donc ; le militaire Camuchet nous conduira, nous aurons des sabres.
—Je regrette, monsieur, de ne pas vous avoir trouvé dans des dispositions aussi conciliantes que les miennes, nous aurions arrangé cette triste affaire.
•i— Assez, numsieuri
— Réfléchissez, décidez votre ami -r et tant qu'on n'a pas dit : Allez ! — il est encore temps.
Augustin Sanajou tourna le dos à d'Afwreville sans lui répondre ; celui-ci se retira avec le prévôt, qui lui dit, en s'en allant :
— Vous êtes on particulier qui avez tout de même une dréde de manière d'arranger les affaires.
En ce moment, René revenait; il salua Hisfcule, Antiiime et le prévôt, qui se réunissaient, et entrii^ chez lui, — où, à la nouvelle qu'il se battait dans une heure, il dit : O'est bien, •*• St donner à déjeuner au soldat, — but avec Augustin un verre de vin de l^adère, dans lequel ils trempèrent un biscuit, puis il s'enferma avec lui, lui remit des papiers et lui donna quelques instructions pour le cas d'une mauvaise chance.
Puis on se mit en route.
— Augustin, dit René, je ne veux pas qn'U y ait la moindre conversation sur le terrain.
— C'est mon avis, dit Sanajou.
On ne tarda pas à arriver, sous la conduite du soldat ; Férouillat et ses témoins furent aperçus dans une «liée couverte, qui s'avançaient, le prévôt en avant,
244 Là Pénélope normande.
portant les sabres, Hercule parlant bas à Férouillat avec des gestes qui évidemment s'appliquaient à l'escrime.
On se salua de part et d'autre; Hercule, s'approchant de René, dit :
-— Monsieur de Sorbières, si votre témoin...
— Monsieur, dit Sanajou s'interposant, assez de conciliation comme cela, l'affaire n'a pas besoin d'être envenimée.
— Mesurons les sabres, dit le soldat, qui voyait bien qu'il n'y avait pas à causer.
Le prévôt et le soldat mesurèrent les sabres, s'assarèrent qu'ils étaient également affilés, puis ils placérent les adversaires, qui avaient ôté leurs habits, à une distance convenable. Chacun passa les mains sur la poitrine du combattant adverse pour s'assurer qu'il n'avait rien sous la chemise qui pût le garantir.
Puis ils se reculèrent.
Et le prévôt dit :
— Allez!
« Pourvu, se dit Hercule d'Apreville, qu'il ne m'entame pas mon Férouillat. )>
René attaqua le premier et faillit atteindre Férouillat d'un coup de sabre sur la tête; mais celui-ci recula en
parant, — puis se remit en garde en menaçant son adversaire dans les lignes hautes. — Celui-ci, voyant Férouillat découvert dans le dessous, essaya de Vy surprendre; Férouillat^ para seconde. — Naturellement, d'après les leçons qu'il avait reçues, René s'attendait à une riposte en haut; Férouillat tournant rapidement lé poignet, la main en octave, ce froissement
le confirma dans son impression, et il para de prime.
— Mais Férouillat fit filer sa lame tout droit , et la pointe du sabre entra dans la poitrine de René. Férouillat recula d'un pas et se remit en garde. — René agita le sien un moment, le laissa tomber, et s'affaissa dans les bras de Sanajou et des deux soldats : — le sang coulait abondamment par une large blessure.
— René paraissait suffoqué, sa respiration était courte.
— Messieurs, s'écria Sanajou, allez vite prévenir le médecin, qui est chez M. de Sorbières, où je lui ai donné rendez-vous.
C'était le moyen le plus honnête de quitter la place; Anthime et Hercule en profitèrent.
Pendant ce temps, René était devenu affreusement
pâle ; une sueur froide inondait ses tempes et ses
joues. — Il fallut l'étendre sur l'herbe, arracher sa
didïnise) la mettre en tampons pour esss^er d'arrêter le sang.
Le médecin arriva ; il approcha son oreille de la plaie. L'air s'en échappait dans l'expiration» et péné* trait dans l'inspiration avec un bruit particulier,
n se hâta de rapprocher les bords de la blessure ayec des bandelettes agglutinatives.
— Eh bien? demanda Sanajou d'un regard plein d'anxiété.
Le médecin leva les yeux au ciel — et écarta les mains pour exprimer que la blessure était grave et qu'il ne pouvait eucorc se prononcer.
Sur son ordre, les deux soldats coupèrent de grosses branches à coups de sabre et en formèrent fine litière avec les habits de René et ceux de Sanajou , puis on se mît en devoir de transporter chez lui René, qui s'agitait sans ouvrir les yeux et paraissait éprouver de douloureuses angoisses.
Les deux soldats le portaient; le médecin et Sanajou le maintenaient des deux côtés ; — quand on fut arrivé on mit le blessé dans son lit, — les deux soldats s'en allèrent.
-^ Camuchet, dit le prévôt, — voilà un fier coup de sabre, c'est tout à fait contre la tradition, nn homme
LA PËNfiLOPB NORMANDE. 147
paré en seconde doit se relever ai prime ; «^ ma» il faut toujours se défier^ tu aurais été pris tout comme ce pauvre monsieur; c'est un joli coup, que nous mh
Ions travailler un peu en rentrant; c'est une botte se* erète à ajouter à celles que je t'ai montrées, et que jp. placerai en dessous , mais assez près de ma favorite^ que je ne montre à personne, qu'à ceux qui la reçot* vent, comme il est arrivé au madtre du 8* chasseurs à cheval.
— Monsieur, dit lé médecin à Sanajou, les symptômes , je ne dois pas vous le cacher , sont des plus terribles, vptre ami est perdu.
— Mais, docteur, que faire?
-^ Suivre les prescriptions de la science, mais sans espoir. >
— Docteur, ne vous o&ensez pas, mate je veux tout tenter, je vais prendre des chevaux, aller à Paris, ramener le docteur X. . .
— C'est une lumière de la science , mais il ne sau- ,vera pas votre ami.
— N'importe; je vous recommande mon malheureux amiy ne le quittez que le moins possible, comptez sur ma reconnaissance , je serai ici dans le temps ri* goureusement nécessaire pour faire deux fois la route.
— Bérénice, dit-fl, prenez du monde pour vous aider, faites un lit, préparez une chambre pour le docteur, qui couchera ici; — je vous en prie, docteur, vous coucherez ici, •— Bérénice vous fera à manger, vous ne serez pas mécontent d'elle. — Ne quittez mon pauvre ami que le temps strictement nécessaire pour vos visites indispensables : — vous me le promettez? vous n'aurez pas obligé un ingrat.
Sanajou entra voir un instant René , qui était toujours dans la même situation; il l'entendit cependant et répondit par une pression de main, quand Augustin lui dit : — La blessure est grave, mais nous te sauverons, il n'y a pas de danger sérieux, je cours à Paris cherdier le docteur ***, — le médecin d'ici ne te quittera pas, — sois tranquille.
Puis il dit à part à Bérénice :
— Ma pau^rre Bérénice, nourrissez bien le docteur; donnez-lui le meilleur vin de la cave. — Soignez bien René. Adieu!
Et il se procura un cabriolet auquel on mit deux chevaux de poste.
— Mon ami, dit Sanajou au postillon, il s'agit d'aller vite. — Cinq francs de guide ou quinze sous, — avertis tes camarades.
D'Apreville et Férouillat furent quelque temps sans parler, — jusqu'à ce qu'ils eussent averti le médecin; seulement Hercule se dit à lui-même :
« Allons ! on m'a laissé mon Férouillat intact, tout entier. »
— Ah çà! ne va pas raconter Tafifaire à ta femme !
— Sois tranquill^..
— Le coup doit être rude, j'ai senti le sabre entrer.., entrer.
— C'est tout simplement un homme perdu.
— Crois-tu?
— J'en suis sûr; le poumon est touché, on l'entendait râler.
— Ma foi, tant pis ! il n'avait qu'à ne pas m'appeler berger.
— Comme tu dis, il n'avait qu'à ne pas»t'appeler berger... Ah çà! tu es donc pour la vengeance, toi, Férouillat?
— Je suis pour ne pas me laisser marcher sur les pieds.
— Tu penses donc que , pour une offense , on a le droit de tuer un homme ? »
— Dame! ça dépend de l'offense.
159 LA PËNÉLOPB MORMANDE^
— C'est juste : par exemple^ quand on a été appdi berger.
— Non, je ne tenais pas à le tuer; je me serais cfiaj[
tenté d'une bonne leçon... mais enfin, tant pis! . ^i
—.Trouves-tu, mon ami Férouillat, que je t*aie Usa
servi dans cette affaire?
— Admirc^lement. i
— Comment trouves-tu ma petite botte ?
— Superbe I
— Eh bien! il faut que tu m'assistes à ton tour.
— Comment?
— Je me bats démain matin.
— Avec qui?
— J'aî des raisons pour ne pas te dire soii nom.
— Je le connais ?
— Oui, et tu connais en même temps un fieffé grcdin.
— Qu'est-cQ qu'il t'a fait?
— Tu le sauras avant l'affaire. Sache seulement que moi, qui ne voudrais pas égratîgner un homme qui m'aurait appelé berger, j'espère bien tuer celui-là et le donner à manger aux corbeaux.
— C'est donc bien grave?
— Assez pour qu'il soit nécessaire qu'un de nous de«x reste sur la place ; mais ce sera lui*
LA PË!l£LOTE NORMANDE. S5i
-^ Beis-je voir les témoins?
-i- Tout est arrangé d'avanee, on se trônveTa demaki dans la petite ile des Sanles, dans la rivière. • 7— Mais les conditions ?
«— Oh! les conditions, je les impose. ..je suis offensé.
En prononçant ces mots , les yeux de d' Apreyillè lançaient des éclairs ; Féronillat le regarda avec étonnement.
— Je suis offensé... rudement offensé, continua
d'Àpreville.
— Alors, la botte d'aujourd'hui pour seconde, la main et octave...
— Non, il la connaît.
— Ah diable \
— On se battra au fusil, à l'américaine I ... Je n'aime pas ce dueHà.
— C'est un bon duel pour tuer.
— Tu veux le tuer absolument donc?
-^ Si je veux le tuer ! . . .
Et d'Apreville dit ces mots avec tant de rage et d'une voix si singulièrement vibrante , que Férosillat le regarda encore d'un air soupçonneux et surpris.
— Il faut absolument que tu sois là, dit Hercule ; va-t'en à la ville pour jeter un coup d'œil à la goélette,
puis reviens souper et coucher à la maison. — Je ne te lâche plus. — On nous éveillera avant le jour; les deux YaUn avec le flot nous auront bien vite menés aa cahot. — Adieu, à tantôt! •
Férouillat s'en alla un peu pensif; puis il se dit : « Allons donc I... Pourvu cependant qu'il ne se fasse pas tuer. L'affaire de la goélette n'est pas finie, et ça n'tist pas la veuve qui la finirait , quand elle n'aurait plus peur de moi... Et quand elle va savoir que je lui ai décroché son godelureau... Gomment faire pour qu'elle ne le sache pas?... Il s'agit de presser l'affaire de la Belle-Noëmi et de payer la chose en monnaie de petit hunier. »
Avant de rentrer chez lui, d'Aprevîlle alla prendre des nouvelles de M. de Sorbières. Il apprit que le médecin en désespérait' et que Sanajou était parti pour Paris.
— Après tout, dit-il, il n'avait qu'à ne pas appeler le capitaine Anthime Férouillat berger. Il ne s'agit pas d'appeler un homme berger, et de croire qu'il vous dira ensuite : — Grand merci I
Puis il rentra et dit à Mathilde :
— M. de Sorbières a été blessé par Férouillat; arrange-toi pour que Noëmi n'en sache rien jusqu'à de-
main après notre départ. Férouillat couche ici, je l'emmène avec tes fils demain, avant le jour, faire un tour dans la rivière... où je vais à présent; — le canot est-il paré? •
— Oui, et les deux gas vous attendent. D'Apreville ne rentra que pour le souper, Férouillat
était là depuis une heure. — Noëmi ne savait rien : Mathilde, la voyant se disposer à sortir, lui* avait charitablement conseillé de n'en rien faire, en lui disant: — Le maître m'a donné l'ordre de lui dire si vous sortiez.
Elle n'avait laissé personne entrer dans la maison .
D'Apreville dit :
— Il est arrivé un accident à un de vos amis, Noëmi, M. de Sorbières. . .
Mathilde devint pâle , et Férouillat rougit jusqu'au violet.
— Je pense que ce n'est pas grand'chose, une chute
de cheval... à ce que je^ crois.
*— n faudrait envoyer. ••
— J'en viens... je n'ai pu entrer... Mathilde y enverra son fils de grand matin.
Noëmi resta silencieuse. -
On ne tarda pas à se coucher.