‹ Encore les femmes (volume 3)Chapitre 8 sur 39 · ORAISON FUNÈBRE DU CARNAVAL · texte numérisé non relu

ORAISON FUNÈBRE DU CARNAVAL

A. Alphonse Lebâtard.

Eh là "bas I mon cher Alphonse, te souvient-il encore lu carnaval ? il me semble bien que nous avons as^ sisté à la fin du carnaval en France.

À moins que sur ce point, comme sur tant d'autres, il ne nous arrive déjà ce qui est arrivé & ceux qui BOUS ont précédés :

On blâme la frisure quand on n*a plus de cheveux, et on médit des pommes quand on n*a plus de dents.

Le carnaval du temps de notre jeunesse était-il réellement une chose très-amusante en elle-même, ou le plaisir que nous y trouvions venait-il seulement de notre jeunesse?

Age heureux, riche et puissant, où les fruits des

baies et Tamour de la première venue ont tant de saveur ; où Ton fait de si bons dîners avec les côtelettes à la sauce du chaircuitier àxi coin; où Ton écrit tant de vers, où Ton éprouve de si nobles et de si génére'ûx sentiments pour des créatures qui n'en comprennent pas un mot, — grâce à Tappétit de Testomac et l'appétit du cœur, grâce à la jeunesse I

En tout cas, si nous nous sommes amusés du carnaval, nous avons eu parfaitement raison de nous amuser.

J'espère que toi et moi nous éviterons de faire un crime à nos successeurs des plaisirs qui nous échappent; j'espère surtout que nous ne deviendrons jamais assez bêtes pour nous faire un crime à nous-mêmes de les avoir goûtés.

Si je me sentais disposé à acjsuser la génération qui nous suit de légèreté, de frivolité, d'amour des plaisirs et surtout d'amour de l'amour, je mé mordrais soigneusement les lèvres pour emprisonner ma lan-gue» et je reconnaîtrais tristement :

Et tet flge étitieut où tiali l'AuAtôritê, Où l'en fait la sagesse avec Tinfirmité,

Et le radetàge» celte fleur jaune qui fleurit soi" les

INCOAE LES FBMHB8. 8S

ruines, comme la giroflée. Mais ^and J'ai & repro* cher à la jeunesse de n'être pas assez jeune et de n'a- Toir pas ce trop sans lequel on n*a [pas assez plus tard,

Amo in adolescente quod re secari possit,

jerfai plus la môme défiance de moi-même. Pcut*-être cependant est-ce le radotage sous une autre forme, le radotage de Nestor et celui d'Evandre, le radotage dé* guisé, le radotage en domino et avec un faux nez. Cela hous ramène au carnaval.

Autrefois les gouvernements faisaient une sottise : ils s'attribuaient tout ce qui arrivait de bien à Itur peuple, soit par hasard, soit malgré eux.

Ils exigeaient de la reconnaissance & cause de la pluie et à cause du soleil. Si les épis jaunes et lourds tombaient sous la faucille, si la vigne se chargeait de pampres et dô grappes, les gouvernements de ce temps-là le publiaient avec emphase, et les plus mo-^ destes baissaient les yeux.

Cétait un mensonge, mais ce n*ést pas là Tmconvénient. ^e mensonge n*est mauvais pour celui qui le fait que quand on ne le croit pas, et les gouvernements, auxquels on ne pouvait répondre tout haut^ croyaient toujours qu'on les croyait.

rinconvénient était que, lorsqu'il ne pleuvait pas ou qu*il pleuvait à contre-temps, lorsque les coteaux ou les plaines restaient infertiles, on accusait les gonvemements et Fon s'en prenait & eux.

Injustice criante, si ce n'avait été une juste représaille.

Alors les gouvernements étaient'obligés, pour parer à cet inconvénient, d'avoir des gens à eux qui soutenaient, envers et contre tous, qu'il pleuvait quand il fallait de la pluie, — et plaidaient, le parapluie à la main, qu'il faisait le plus beau soleil du monde, quand il fallait du soleil.

Les gouvernements de ce temps-là avaient une autre imprudence lorsque vers l'époque de carnaval il faisait une belle gelée et quelques pâles rayons de soleil, — lorsqu'il plaisait à beaucoup de leurs sujets de se peindre le visage en rouge ou en bleu, et de s'enivrer du plaisir que l'on goûte à entendre les hordes de gamins crier à la chie-en-lit quand on est sûr que l'on est la cause et le but de ces cris; — les gouvernements de ce temps-là annonçaient que c'était un signe de grande prospérité et s'en enorgueillissaient. De là à payer des gens pour se déguiser et d'autres pour crier à la chie-en-lit, il n'y avait qu'un pas, et les chroniqueurs prétendent que sous certains gouver-

nements, à certaines époques, on servait sur les boulevards de Paris de la félicité publique, sophistiquée et à faux poids.

En remontant un peu, on sait que la grande Catherine, visitant ses États, trouvait de temps en temps, dans des endroits où les historiens, les géographes et les statisticiens ne connaissaient que des déserts ou des bourgades misérables, —de beaux petits hameaux tout neufs, peints et vernissés avec des troupes de paysans joufflus et bien vêtus qui dansaient joyeusement comme des paysans d*opéra-comique.

A Taspect de l'impératrice, ils se prosternaient sans se relever jusqu'à ce que la voiture eût disparu.

Pais, en grande hâte, par les soins de Potemkin, on ramassait, on démontait, on repliait proprement les maisons, on emballait les paysans, et, par des chemins de traverse, on allait, à quelques lieues plus loin, remonter, reconstruire et replanter le hameau devant lequel les «mêmes paysans recommençaient & danser et à se prosterner.

Ce qui fit que Catherine le Grand, comme l'appjdait Voltaire, rentra chez elle aussi enchantée que surprise de la prospérité de ses États et du bonheur de ses sujets.

En remontant encore un peu, on se rappelle Shà-

habaam qui dit à ses sujets : « Or çà, que tout le monde s'amuse; ceux qui ne sWuseront pas seront empalés. »

Par une pente invincible, tout despotisme arrive à Shahabaam.

Si Ton voit aujourd'hui beaucoup moins de masques dans les rues de Paris, ce n'est pas que l'on se déguise moins, c'est parce que, au contraire, trente bals masqués ouvrent toutes les nuits leurs gueules à deux battants.

Cependant, malgré la multitude de gens qni se déguisent, il n'en est pas moins vrai que le, carnaval n'existe plus, et cela parce qu'il n^a plus aucune raison d'être.

Ces nombreux bals déguisés où les hommes ne mettent pas de masques et où les femmes ont les leurs dans leur poche, ne sont que des bals parés, où tout le monde adopte un seul et môiiie déguisement, où chacun se déguise en quelqu'un de* riche.

Le carnaval a sa raison d'être lorsque les r,angs, les castes, les professions sont fixés et distingués par le costume.

On comprend les saturnales des Romains. Les esclaves se déguisaient en maîtres et les maîtres en esclaves, parce que les esclaves et les maîtres savaient

bien quUls reprendraient le iendemain leur véritable ligure.

On comprend le petit bourgeois se déguisant le mardi gras en tnarqiiîs, lorsque le petit bourgeois savait qu'il n* avait aucun autre moyen de devenir marquis ni aucun autre jour pour Tétre.

On comprend l'artisan s*affublant d'un costume de chevalier, lorsqu'il n'était permis qu'à un membre de la noblesse d'aspirer à être officier dans l* armée du roi.

On comprend la grisette se costumant en duchesse, lorsqu'elle savait positivement qu'elle ne pouvait être faite duchesse que par elle-même, et pour vingt-quatre heures.

On comprend l'ouvrier se déguisant en prince à tutilque abricot, avec des crevés bleu de ciel, lorsqu'il était condçimné à porter le reste de l'année sa veste de travail.

Mais, aujourd'hui, des causes diverses ayant produit de kons et de mauvais résultats, tout cela est changé.

Le petit bourgeois, Remployé à 1 ,800 fr. se déguise toute la vie en marquis, — il s'habille comme lui au moins une fois par semaine.

On a vu de notre temps dés épiciers et des bonnetiers devenir sinon marquis, dd moinà comtes et barons.

Les costumes de chevaliers et de guerriers à casques dorés sont abandonnés depuis qu'une grande partie de nos illustrations militaires de Fautre révolution et de Fautre empire sont sorties des boutiques d'artisans, et depuis surtout que les bourgeois s'habillent en garde national.

Pourquoi une grisette ou une comédienne se déguiserait-elle en duchesse au carnaval? —Un peu de patience, un peu d'adresse, un peu de notoriété au bal Mabille, et elle épousera peut-être un vrai duc — Ces alliances ne sont pas rares aujourd'hui. —D'ailleurs elle s'habille déjà comme les grandes dames.

L'ouvrier, conime l'employé à 4,500 fr., met des bottes vernies et un paletot de drap fin ; il se déguise en prince d'aujourd'hui, en prince vivant, çinquanledeux fois par an ; qu'a-t-il besoin de se déguiser une fois en prince de fantaisie, en prince de contes de fées, en prince de pendule ?

Grâce à « l'égalité de dépenses » qui régime aujourd'hui, tout le monde est sans cesse déguisé, — carnaval coûteux, dangereux, laborieux, très-sérieux et trèstriste.

Le masque n'existe de droit que lorsque les mœurs renferment chacun dans sa sphère, comme l'apologue ne vit que sous les gouverneipents absolus. M. Yien-

Dét a le tort d'écrire encore des fables très-spirituelles, mais H. Belmontet n'en fait pas : il peut tout dire, etil en use largement:

Le masque aurait pu subsister encore au bal de rOpéra. Le bal de TOpéra était pour nous le carnaval, car nous n'avons ni Fun ni l'autre pris jamais aucune part aux danses frénétiques, aux plaisirs épileptiques du Jardin MabiUe bu du Ch&teau-Rouge. J'avouerai même que je n'ai jamais vu ni Tun ni l'autre de ces deux jardins de délices. Mais je crois bien avoir rencontré leurs initiés et leurs habitués au bal de l'Opéra la dernière fois que j^ suis allé.

Sans cette invasion, le bal de l'Opéra aurait été un asile étemel pour le masque.

Hais, cette invasion a tué le bal de l'Opéra. Déve* loppons quelque peu ces deux propositions :

La première est que le bal de l'Opéra, sans l'invasion des habitués de MabiUe et du Cb&teau-Rouge, aurait été un asile éternel pour le masque.

Si les conditions sociales se sont fort mêlées, les conditions humaines n'ont pas changé ; la situation de la femme vis-à-vis de l'homme est toujours la même. C'est pour la monotonie et l'ennui de cette si* tuation que le bal de l'Opéra offrait des saturnales, — c'est-i-dire que la femme, dans la viOi^ doit attendre

qu'on l'invite à Famour, comme, dans le salon, ûh attend qu'on l'invite à la danse.

La femme, qui ne peut choisir qtf entre ceux qu Font préalablement choisie;

Qui ne peut être choisie que parmi le petit nombr qui se trouve dans un certain cercle ; — la femme, c jour-là, abandonnait son rôle, masquait son visage pou pouvoir démasquer son esprit et son cœur; choisissa avant d'élre choisie, choisissait hors du cercle de s( relations, et parlait une bonne fois à langue abattui

Car les femmes seules se déguisaient, les hommi ne .pouvaient que se parer et devaient attendre,

cause du masque des femmes, comme ailleurs li femmes, à cause de l'usage, qu'on les choisît du moii pour causer.

Cette interversion des rôles avait également son cô piquant pour les hommes, en ce que leur vanité y éU chatouillée d*une manière nouvelle et à de» endroi d'ordinaire inchatouillés.

Certes, il se glissait bien par-ci par-là queîqui Phrynés, mais, comme les hommes savaient qu*i avaient beaucoup de chances de rencontrer des femmi du monde, au risque d'offenser les Phrynés, ils rei taient dans les limites d'une familiarité polie et re pectueuse.

la morale officielle a dérangé tout cela il y a déjà

une quinzaine d'années.

Cette morale, qui a pour unique procédé de boucher les égouts, sans se préoccuper des sources ni des ruisseauxy a dans son dossier, entre autres mesures, d'avoir défendu aux Phrynés de paraître en toilettes bizarres dans certains endroits fixes.

Alors, nous avons vu naître la lorette que Ton rencontre partout habillée comme les plus honnêtes femmes du monde.

Les femmes du monde auraient pu vaincre : et, pour Cela, il fallait ne pas lutter.

n fallait afficher la simplicité, du moins dans la rue et dans les endroits publics.

Les lorettés n*ont pas le moyen d*6tre simples : le taxe est leur livrée.

Mais les femmes du monde ont voulu lutter de luxe; elles ^ùi ne peuvent ruiner qu'un homme, elles otit pfétendu Ititter de robes chères avec des rivales qui ruinent tout le monde.

Elles ont voulu mettre là ceinture dofée, de sbrte que l^s lorettés se déguisant en femmes du monde, de par la morale of&cielle, et les femmes du monde se déguisant on lorettés, dé par leur propre Volonté, il est ïort difficile de s'y rèootiûattrd.

Les lorettes, auxquelles les femmes du monde on voulu disputer la rue en s*y montrant en jupes magnifiques, se sont vengées en portant la guerre sa les frontières de leurs 'ennemies et un peu au delà.

Elles ont envahi les théâtres, les promenades; elle ont pris possession du bal de TOpéra. Là elles on tout renversé. Leur visage démasqué, elles ont démas que leurs épaules; elles ne cachent plus que leur masques. Il serait plus franc que Tadministration le reçût en dépôt au bureau des cannes.

On ne peut rester masquée : on n*aurait qu'à fair illusion et à être prises pour des femmes comme : faut par quelques béjaunes qui n*oseraient pas ofDri un souper I

Quelques dominos émaillent encore le bal, — que ques masques s'opiniàtrent comme le coucou obstio de la rue Saint-Denis. — Mais on croit généralemei que celles^qui sont masauëes ont une figure plus laid que leurs masques ; — que celles qui sont vêtues soi maigres ou difformes.

On prétend, il est vrai, que sous deux ou trois d ces dominos se cachent des femmes du monde, mais c'est un quine auquel personne ne met, -^ ei comme il est convenu qu*il faut obéir aux majorités

on aime mieux choquer un peu une femme du mond

ENCOAE LES FEMMES. <S

par hasard égarée là, que d'ennuyer mille lorettes et de paraître accessoirement un nigaud. — Aussi , le langage ^t les manières achèveront de choquer les femmes du monde qui vont encore à TOpéra, — si tant est qu'il y en aille encore.

De telle sorte, mon bon Alphonse, que nous pou-fODs nous persuader ceci :

Que ce plaisir de notre jeunesse s*est évanoui derrière nous au moment où nous le quittions

Comme dans le beau conte de Gracieuse et Perrinet, quand Gracieuse sort dd palais de cristal où elle a retasé d'épouser le beau page vert, elle voit le magnifique palais s'écrouler derrière elle et se briser en mille miettes.

;lques mots du dictionnaire de la langue féminine

...tli-i

n existe & Tusage des femmes tout un dictionnaire

de sous-entendus. Celui qui n'entend pas et qui ne

parle pas cette langue doit renoncer au commerce

des femmes, — j'entends des vraies femmes, — il

est condamné à celles qui appellent un chat un chat,

elles sentiments par leur nom. Je ne sais rien d'aussi

intéressant qu'une conversation dans cette langue,

conversation où ce qui s'est dit n'a aucune valeur,

où il ne s'est pas dit un mot de ce qui s'est entendu,

et où on a, de part et d'autre, parfaitement entendu

tout ce qui né s'est pas dit.

Voici pour échantillons quelques mots du diction-*

&aire des femmes, pris au hasard : ce ne sont pas les

plus fins; mais il faut indiquer les couleurs avant les nuances.

Page 1