‹ Encore les femmesChapitre 7 sur 33 · ORAISON FUNÈBRE DU CARNAVAL · texte numérisé non relu

ORAISON FUNÈBRE DU CARNAVAL

A Alphonse Lebdtard

Eh là -bas ! mon cher Alphonse, te souvient-il encore lu carnaval ? il me semble bien que nous avoQis a9« sistë à la fin du carnaval en France.

A moins que sur ce point, comme sur tant (i*autres, il ne nous arrive déjà ce qui est arrivé à ceux qui nous ont précédés :

On blâme la frisure quand on n*a plus de cheveux, «t on médit des pommes quand on n'a plus de dents.

Le carnaval du temps de notre jeunesse était-il réellement une chose très-amusante en elle-même, on le plaisir que nous y trouvions venait-il seulement de uotre jeunesse?

Age heureux, riche et puissant, où les fruits dei

haies et Tamour de la première venue ont tant de sa»

veur : où ?on fait de si bons diners avec les côtelettes

à la sauce du chaircuitier du coin ; où Ton écrit tant

de vers, où Ton éprouve de si nobles et de si généreux sentiments pour des créatures qui n*en comprennent pas un mot, — grâce à Tappétit de Testomac et Tappétit du cœur, grâce à la jeunesse I

En tout cas, si nous nous sommes amusés du carnavaU nous avons eu parfaitement raison de nous amuser.

J*espëre que toi et moi nous éviterons dé faire un crime à nos successeurs des plaisirs qui nous échappent ; j'espère surtout que nous ne deviendrons jamais assez bétes pour nous faire un crime à nous-mêmes de les avoir goûtés.

Si je me sentais disposé à accuser b gérnération qui nous suit de légèreté, dfe fHvolïlÈ?, (famcfur dès plaisirs et surtout d*amour de Tamour, je nmmordhds soigneusement les lèvres pour emprisonner ma lào* gue» et je reconnaîtrais tristement :

Et cet âg^ enyieux où natt l'anstérité.

Où ron fidt la sagesse^averllaflkHitéi

Et le radotage, cette fleur jaune qur flètrrit sur les^

ruines» comme la giroflée. Mais quand j*ai k reprocbear à laljeunesse de n*ëtre pas assez îeune et de n V Yok B2» c$ trop sans lequel on n'a..j^asr assez plus tard,

ÂMoa in adoIeBoeata qiio<i ra.eecariiptMît^

je.Q*ai plusla même défianfie de mol-m&me. Peut-ôlre cependant est-ce le radotage sous une autre forme, le radotage. de Nestor et. celui d'Ëvaadre, le radotage dégjuisë, te. radotage en domino et avec un faux nez. ûela> nous ramène au carjiavaL.

Autrefois les gouvernements faisaient une sottise : ila «^attribuaient toui ce. qui arrivait de bien à leur pettple,.soU par hasard, soit malgré eux.

Ils exigeaient de la reconnaissance à cause de lat pluie et à cause du soleil. Si les épis jaunes et lourds tombaient sous la faucille, si la vigne se chargeait de pampres et de grappes^ les gouvernements de ce tcanpsrlà le publiaient avec emphase, et les plus modestes, baissaient les jeux.

C'était un mensonge, mais cen*est pas làTînconiteienL Le mensonge n'est mauvais pour celui qui jaiait que quand on ne le croit pas, et les gouveraements,, auxquels on. ne pouvait répondre tout haut, crajfaient toujours qu*on les croyait.

il ENCORE LES FEMMES.

L'inconvénient était que, lorsqu'il ne pleuvait pas on qu'il pleuvait à contre-temps, lorsque les coteaux ou les plaines restaient infertiles, on accusait les gouvernements et Ton s'en prenait à eux.

"' Injustice criante, si ce n'avait été une juste représaille.

Alors les gouvernements étaientobligés, pour parer à cet inconvénient, d'avoir des gens à eux qui soutenaient, envers et. contre tous, qu'il pleuvait quand il fallait de la pluie, — et plaidaient, le parapluie à la main, qu'il faisait ie plus beau soleil du monde, quand il fallait du soleil.

Les gouvernements de ce temps-là avaient une autre imprudence lorsque vers l'époque de carnaval il faisait une belle gelée et quelques pâles rayons de soleil, — lorsqu'il plaisait à beaucoup de leurs sujets de se peindre le visage en rouge ou en bleu, et de s'enivrer du plaisir que l'on goûte à entendre les hordes de gamins crier à la chie-en-lit quand on est sûr que l'on est la cause et le but de ces cris; — les gouvernements de ce temps-là annonçaient que c'était un signe de grande prospérité et s'en enorgueillissaient. De là à payer des gens pour se déguiser et d'autres pour crier à la chie-en-lit, il n'y avait qu'un pas, et leg clironiqueurs prétendent que sous certains gouver-

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céments, à certaines époques, on servait sur les boulevards de Paris de la félicité publique, sophistiquée et à faux poids. -^

En remontant un peu, on sait que la grande Catherine, visitant ses États, trouvait de temps en temps, dans des endroits où les historiens, les géographes et les statisticiens ne connaissaient que des déserts ou des bourgades misérables, — de beaux petits hameaux tout neufs, peints et vernissés avec des troupes de paysans joufflus et bien vêtus qui dansaient joyeusement comme des paysans d'opéra-comique.

A Taspect de rimpéralrlce, ils se prosternaient sans se relever jusqu'à ce que la voiture eût disparu.

Puis, en grande hâte, par les soins de Potemkin, on ramassait, on démontait, on repliait propi;ement les maisons, on emballait les paysans, et, par des chemins de traverse, on allait, à quelques lieues plus loin, remonter, reconstruire et replanter le hameau devant lequel les mêmes paysans recommençaient à danser et à se prosterner.

Ce qui fit que Catherine le Grand, comme rappelait Voltaire, rentra chez elle aussi enchantée que surprise de la prospérité de ses États et du bonheur de

ses sujets.

En remontant encore un peu, on se rappelle Sha-

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habaani cgd. dit k se& sujets : € Qi q^ que kmlle moQde s'amuse; ceux qui ne; a*amuseroai pas saroat empalés. » ^

Par uiàe pente iarincîtde,, tout despotisme arrin^ â Sbahabaaaa.

Si ron voit aujourd.'lmLbea]ïCOup moios dama&rques dan& les roe& de Paris,, ce a!est pas que Ton se déguise moins , elest.parca qpe^ au contraire , trente bais masqués ouvrent toutes, les nuits leurs gjueule&k deux battants.

Cependant, malgré la multitude de gens qni se dégrisent, il n'en est pas moins vrai que. le carnaval n'existe plus, et cela parce qu'il, n'a plus auGime;raison d'être.

Ces nombreux bals dépiisés où les bommea ne mettent pas de masques et où lest femmes ont les leurs, dans leur poche, ne sont, que des bals p.rés, où UmX le monde adopte un seul et même déguisement^ où chacun se déguise en quelqu'un de richa

Le carnaval a sa raison d'être lorsque lesiranjp» lesi castes, les proDûssiona sont fixés et distingnèi par le costume.

On comprend les saturnales des RemainSi Le& esr* claves se déguisaient en maîtres et les maîtres en esclaves, parce que les esclaves et le& maitms savaient

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bien qu'ib reprendraient le lendemain leur véritable

Qn coiapreBd le petit bourgeois, ae d^uisaat Is^ oiardi gras en marquis, lorsque la petit bourgeois» savait qu!il n'auait aucun autie moyen de devenir marquis ni aucan autre jour pour l'être*

On comprend Tartisan s*affublant d'un costume d& chevalier, lorsqu'il n'était permis qu'à un membre êB» la noblesse d^aspirer à être officier dans V armée dwToi>.

On comprend la grisette se costumant en ducbesse, lorsqu'elle savait positivement qu'dle ne poui^aitêtie faite duchesse que par elle-même^ et pour vingtr-qua^ tre heures.

On com.prend Tûaviâev seéégîQisant e& pnnee à. lu^ nique abricot, avec desi erevési bleu de ciel, locsqu'ilf était condamné à porter le re&te de Tannée sa^veste ds^ traicaîL

Mais, aujourd'hui, des causes diverses ayant produit de bon» et de mauvais résultats» tout cela, est changé.

Le petit bourgeois, l'employé à \ ,500 fr. se déguis»' toute la vie en marquis, — il s'habille comme lui ao^ moins une fois par semaine.

On a vu de noire temps des épiciers et des bonnetier» devenir sinon marquis, du moins comtes et barons*

Les costumes de chevaliers et de guerriers à casques dorés sont abandonnés depuis qu'une grande partie de nos illustrations militaires de f autre révolution et de Fautre empire sont sorties des boutiques d'artisans» et depuis surtout que les bourgeois s'tiabillent en garde national.

^ Pourquoi une griseîte ou une comédienne se dégui* serait-elle en duchesse au carnaval? —Us peis de pSF» tience, un peu d'adresse, un peu de Mtoriété aa bal Mabille , ^ eUe épousenj^ peut-être on vrai duc. -— Ces alliances ne sont pa» mee aiQuQrd'bai* «-D'ûk leurs elle s'habille déjà comme les grandes dames.

L'ouvrier, comme l'employé à f ,S0O fr., met des bottes vernies et un paletot âe drap fin ; S se déguise en prince d'aujourd'hui, en prince vivant, cinquantedeux fois par an ; qu'a-t-il besoin de se aéguiser une fois en prince de fantaisie, en prince de contes de fées, en prince de pendule?

Grâce à « l'égalité de dépenses » qui règne aujourd'hui, tout le monde est sans cesse déguisé, — carnaval coûteux, dangereux, laborieux, très-sérieux et trèstriste.

Le masque n'existe de droit que lorsque les mœurs renferment chacun dans sa sphère, comme l'apologue ne vit que sous les gouvernements absolus. M. Vien-

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net a le tort d'écrire encore des fables très-spirituelles. mm M. BelmoDtet n*en fait pas : il peut tout dir^ et il en use largement.

Le masque aurait pu subsister encore au bal de ropéra. Le bal de TOpéra était pour nous le carnaval» car nous n*avons ni l'un ni Fautre pris jamais aucune part aux danses frénétiques, aux plaisirs épileptique^ du Jardin Mabille ou du Ch&teau-Rouge. J'avouerai même que je n'ai jamais vu ni l'un ni l'autre de ces deux jardins de délices. Mais je crois bien avoir rencontré leurs initiés et leurs habitués au bal de l'Opéra la dernière fois que j'y suis allé.

Sans cette invasion, le bal de TOpéra aurait été un asile étemel pour le masque.

Mais cette invasion a tué le bal de l'Opéra. Développons quelque peu ces deux propositions :

La première est que le bal de l'Opéra, sans l'invasion des habitués de Mabille et du Château-Rouge, aurait été un asile éternel pour le masque.

Si les conditions sociales se sont fort mêlées, les conditions humaines n'ont pas changé ; la situation de la femme vis-à-vis de l'homme est toujours la même. C'est pour la monotonie et l'ennui de cette si lualion que le bal de TOpéra offrait des saturnales, ~ c'est à-dire que la femme, dans la vie, doit attendre

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qu'on rinvite h Tamour, comtûe, dans le salon, elle attend qu'on rinvite àia dansa.

La femme, qui ne peut choisir qu'entre ceux qui Tont piséalablement choisie;

Qui. ne peut élxe choisie que parmi le petit nomlu:^ qui se tinmve dans un certain, cercle ; — la, femme, ce. jourrlà,. abandonnait son rôle, Inasq^ait son visage pour pouvoir démasquer son esprit et son coeur ; choisissait; avant dâlre choisie, choisissait hors du cercle de ses relations, et parlait une bonne fois à. langue abattue.

Caries femmes seules se déguisaient, les hommes ne pouvaient que se parer et devaient attendre, à couse; du masque dBS' femmes,, commue ailleurs les femmes, à cause de rusafce.oji'an Les choistt.dumaisi& pcear causer.

Celte interver^on des râles avait paiement soaa côt& piqisant pour les hommes, en ce que leur vanité y était chatouillée, d*une maniëria nouvelle et à deS: endroits. d*ordinaire iAchatouiUés*

Cei^Si,, il se glissait! bieik par-ei paF4à. quelques Pfaxynés,. mais, comme les hommes savaient, qu'ils allaient heauaoup de chance&deieneontrer des femmes du monde, au risque d'off^iser les Phrynés, ils restaient dans les limites d*une familiaorité polie et res** pectueme;

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Ia morale o£r>cielle a dérangé tout cela il ; a déjà une quinizadBe cFannëes.

jGette Hvecate, qui a pour Qmque procédé de iioucher tes égovtS) saDs.se préoccuper des sottrcesrsi des niis^ seaux^ a? dans son dossier, entre, wtres mesures, d^àvoir* défendu aux Piirynés de parattrn: en toilettes^ bROMrres dans 00*12105 endiroit&ikes;

Morsy BOUB avons m naitre la.locette que l!on vest- (xmtf& paclont babillée comme les plu& hânnétes femmes du monda

Leg femmes du moad&auraient payainfira : et, pour atlaùf, il faUail. ne: pets liuKer.

ni faHai t afScfaisr la smplicité» du moim^ daast la lue et dans les endroits publics.

ies lorcttes^ nîost pa& ks moyen. d!Atre ûmples : le lkii»:est lemTlitrée.

Mais lesi femnoes dm monde onl/romltt tallerdelBKe; dbs quij ne psavent f nincr qa^Bik Imrane» elles ioà foétendo hittee de Bolîes ehère&aiRecdeft rivales qm ruinent tout le monde.

Mesi ont vooki ]iietftrenla> ceinlnrei doirèe,. de sorte quelea lorcttes se AigtdsaAt qw feaimes duc mendie, de piur la merale^officssliev et les femmes du moiuie se; à& goisant en levedes^ de pac leio: propire: volonté^ il esA UM difficile éhr s*y recoamattie.

Les lorettcs, auxquelles les femmes du monde ont voulu disputer la rue en s*y montrant en jupes ma* gniflques» se sont vengées en portant la guerre sur les frontières de leurs ennemies et un peu au delà.

Elles ont envahi les théâtres, les promenades; elles ont pris possession du bal de TOpéra. Là elles ont tout renversé. Leur visage démasqué, elles ont démasqué leurs épaules ; elles ne cachent plus que leurs masques. Il serait plus franc que l'administration les reçût en dépôt au bureau des cannes.

On ne peut rester masquée : on n'aurait qu'à faire illusion et à être prises pour des femmes comme il faut par quelques béjaunes qui n'oseraient pas offrir un souper I

Quelques dominos émaillent encore le bal, — quelques masques s'opiniàtrent comme le coucou obstiné de la rue Saint-Denis. — Mais on croit généralement que celles qui sont masquées ont une figure plus laide que leurs masques ; — que celles qui sont vêtues sont maigres ou difformes.

On prétend, il est vrai, que sous deux ou trois de pes dominos se cachent des femmes du monde, -* mais c'est un quine auquel personne ne met, — et, tomme il est convenu qu'il faut obéir aux majorités, jn aime mieux choquer un peu une femme du monde

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par hasard égarée là, que d'ennuyer mille lorettes et de paraître accessoirement un nigaud. — Aussi, le langage et les manières achèveront de choquer les femmes du monde qui vont encore à l'Opéra, — si tant est qu'il y en aille encore.

De telle sorte, mon bon Alphonse, que nous pouf ons nous persuader ceci :

Que ce plaisir de notre jeunesse s'est évanoui derrière nous au moment où nous le quittions

Comme dans le beau conte de Gracieuse etPerrinei, quand Gracieuse sort du palais de cristal où elle a refusé d'épouser le beau page vert, elle voit le magnifique palais s'écrouler derrière elle et se briser en nûlla miettes.

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