GÉNÉRALITÉS
Il est presque superflu de présenter au lecteur, au début de ce résumé, un aperçu historique relatif au développement des méthodes de minéralogie synthétique ; ce sujet a déjà été traité en France par des maîtres éminents à différents points de vue. Dans le cours même de F Encyclopédie, M. Fremy 1 s’est attaché à passer en revue les divers procédés employés, à montrer les services mutuels que se sont rendus la chimie et la minéralogie. Il serait aussi inutile que présomptueux d’y revenir dans un premier exposé très sommaire : il nous sera peut-être cependant permis d'ajouter quelques brèves considérations.
On peut affirmer, presque sans témérité, que l’idée même de synthèse minéralogique s’est présentée dès les commencements de la science chimique aux expérimentateurs ; la conception du grand laboratoire de la nature, base des doctrines des alchimistes, revient à chaque pas sous la plume des savants et des philosophes; on pressentait déjà vaguement que l’affinité ne s’exeree pas suivant des lois différentes, dans les phénomènes naturels d’une part, dans les opérations artificielles de l’autre. Il était à prévoir que l 'expérimentation allait confirmer et surtout étendre les données aequises par l'observation.
Remarquons en outre que l’époque où. Lavoisier pose les bases de l’édifice chimique, est précisément celle où prend naissance la géologie ; à ce moment ont lieu d’importants débats entre les écoles rivales de Werner et de Hutton. Par quelle voie s’est exercée l’activité du globe? La voie sèche ou la voie humilie, pour emprunter le langage des chimistes, a-t-elle concouru exclusivement à la consolidation et à la destruction des terrains? Ges graves problèmes piquent la curiosité de plusieurs géologues qui momentanément renoncent à leurs courses sur le terrain pour s'enfermer dans le laboratoire ; James Hall, au prix de mille difficultés.
reproduit la cristallisation du calcaire par voie sèche sous pression ; il cherche en outre à surprendre le secret de la formation des roches éruptives, et parvient dans cette voie aux plus importants résultats.
Des études d’un autre genre encouragent les chimistes à tenter la reproduction des minéraux par les agents artificiels dont ils disposent. Les grandes lois de la chimie se découvrent en même temps qu’entre les mains des Gay-Lussac, des Thénard, des Berzélius, l’analyse chimique voit ses méthodes, de jour en jour plus parfaites, s’appliquer indistinctement aux produits chimiques et aux composés naturels. La conclusion qui se dégage de cette longue série de travaux, c’est que les mêmes principes ont présidé à la composition quantitative des uns et des autres ; dans les deux ordres de composés se retrouvent les mêmes équivalents, les mêmes proportions multiples, les mêmes phénomènes d'isomorphisme. De là à conclure à la possibilité d’obtenir les espèces naturelles dans les laboratoires, il n’y a qu’un pas.
Puis, à cette époque, l'illustre Haüy formule les lois de la cristallisation et démontre qu’elles concernent aussi bien les produits artificiels que ceux de la nature.
La science était donc bien mûre pour tirer parti des plus anciennes synthèses et en imaginer de nouvelles dès les premières années de ce siècle. Les savants allemands, principalement, examinent les produits des hauts-fourneaux, des usines de toute espèce, où se montrent des cristaux ; ils constatent et établissent qu’il y a identité entre ces cristallisations et celles des géodes minérales; Hausmann, Mitscherlich, von Leouhard, se signalent surtout dans ce genre de recherches.
Pendant ce temps, l’école française, par l’expérimentation, poursuit une série de découvertes peut-être plus fécondes encore. Gay-Lussac imite dans tous ses détails la formation du fer oligiste dans les fumerolles, et Berthier, reprenant la voie de fusion inaugurée par Hall, produit plusieurs des silicates des roches éruptives.
L’étude minutieuse et approfondie des substances accidentellement cristallisées se continue pendant vingt-cinq ans environ sans qu’il y ait lieu de signaler l’apparition de nouvelles méthodes ; puis à cette période de repos relatif succède en 1850 une incomparable série de travaux ; la liste des conquêtes de la synthèse minérale prend alors une étonnante extension. Les méthodes mises en œuvre sont aussi variées qu’élégantes ; il suffira de rappeler les noms de Becquerel, de de Sénarmont, d’Ebelmen, de M. Dauhrée, de Durocher, d’Henri Sainte-Claire Deville, de M. Debi’ay, de Manross ; ils sont connus de tous : constatons seulement la part prépondérante et des plus glorieuses que prennent à ces recherches nos grandes écoles, Normale, des Mines et Polytechnique.
Ces éclatanls triomphes de la synthèse minérale se continuent dès lors par d’autres découvertes incessantes dont la série se poursuit jusqu’au jour où nous écrivons. L’éclosion des faits nouveaux acquis à la chimie dans cette voie est singulièrement favorisée par diverses circonstances. Les méthodes d’analyse se perfectionnent en même temps que les dispositions matérielles des appareils conçus par les expérimentateurs. Les méthodes optiques, l’emploi du microscope principalement et des instruments de polarisation abrègent les recherches en leur donnant une précision nouvelle.
En même temps les roches éruptives deviennent l’objet d'études aunrofondies ; -
une branche spéciale des investigations géologiques, la pétrographie, acquiert en peu d’années un développement extraordinaire ; les ouvrages de MM. Zirkel, Rosenbusch, Fouqué et Michel Lévy attestent ce grand mouvement. L’attention des chercheurs se trouve naturellement ramenée vers les problèmes géogéniques ; l’observation sur le terrain et dans le laboratoire vient donner une direction aux études expérimentales, en même temps que les procédés pétrographiques sont souvent susceptibles de s’appliquer aux produits artificiels. On aborde avec succès la reproduction, non plus d'éléments isolés, mais de véritables roches, et ces méthodes synthétiques donnent, au moins dans'Certains cas, la clef des procédés naturels.
Il est assez délicat de citer quelques-uns des noms de la nombreuse liste de ceux qui se sont exercés dans ces dernières années à refaire des espèces naturelles. MM. Fouqué et Michel Lévy, opérant par voie ignée sans fondant, ont reproduit les espèces des roches basiques, soit prises isolément, soit associées, pour former ces mêmes roches avec toutes les particularités d’agencement qu’elles offrent dans la nature. M. Hautefeuille, en faisant intervenir des fondants chimiques de nature variée, a obtenu par la voie sèche une riche série de substances des plus importantes. MM. Friedel et Sarasinont eu recours à la voie humide à haute température, sons une très forte pression, et sont ainsi parvenus à reconstituer le quartz, la tridymite, des feldspaths, des zéolithes. Ces divers expérimentateurs, par la haute portée de leurs travaux, méritent une mention spéciale.
II est à prévoir que l’exemple de ces maîtres sera suivi fructueusement et que ces brillants résultats en présagent de plus surprenants encore. Aujourd’hui la chimie est plus en honneur que jamais, et la minéralogie, qui ne comptait naguère qu’un petit nombre d’adeptes, s’est conquis dans ces dernières années une place des plus distinguées dans notre enseignement. La publication du Zeitschrift fur Krystallographie und Minéralogie, de M. P. Groth, la fondation de la Société minéralogique, les sacrifices déjà faits par l’État, les nouveaux ouvrages didactiques 1 , toutes ces causes ont puissamment contribué à rendre accessible la science des minéraux ; dans ces conditions, il y a lieu d’espérer que la synthèse minérale ne restera pas en arrière par rapport aux autres branches de la chimie et de l’histoire naturelle. Les résultats acquis dès à présent fournissent de sérieuses raisons dépenser que les obscurités qui enveloppent encore la production d’un grand nombre de minéraux seront dissipées au bout d’un petit nombre d’années et qu’il ne restera plus aucune incertitude sur le mode de formation des roches et des filons des différents âges.