POINT DE VUE HISTORIQUE
Le phénomène de la chute des pierres a été observé dès la plus haute antiquité. Des publications chinoises datant de plusieurs siècles avant notre ère en font mention : par exemple, l'an 644 avant J. -G., pendant la seizième année du règne de Hy kong, il tomba cinq pierres dans le pays de Song.
Les historiens grecs et romains ont aussi enregistré des faits analogues. Vers la seconde année de la 78' olympiade (environ 467 ans avant notre ère), une pierre de la grosseur d’un chariot tomba en Thrace, près de la rivière des Chèvres {Ægos Potamos). Une pierre tomba aux pieds de Pindare. Plutarque dans la Vie de Lysandre, Tite-Live dans ses Décades, Pline, Valère Maxime, Julius Obsequens, César, Ammien Marcellin, Photius, Mézeray, Avicenne, Sauvai (je ne cite que les principaux) mentionnent des chutes de météorites.
Observé par des peuples encore dans l’enfance, le phénomène qui nous occupe a nécessairement été regardé comme une manifestation directe des puissances surnaturelles. Certaines pierres météoriques furent même élevées à la dignité de divinités. Témoin celle qui était adorée sous les noms à'Élagabale chez les Phéniciens, de Cybèle ou Afèj’e des Dieux chez les Phrygiens, de Jupiter Amman dans la Libye, et qui, 104 ans avant Père chrétienne, fut transportée à Rome, où elle devint l’objet d’un culte particulier. Une autre pierre, tombée près du temple de Delphes, passait pour avoir été rejetée par Saturne; une autre, tombée à Abydos, ville d’Asie Mineure, était conservée dans le gymnase de cette ville ; une autre, tombée à Potidée, ville de Macédoine, étant regardée comme d’un favorable augure, y avait attiré une puissante colonie, etc.
Cependant, dès l’antiquité, de grands esprits se firent des météorites une idée plus approchante de la vérité. Ainsi, lors de la chute de la pierre déjà citée, qui tomba près de l’Ægos Potamos, Anaxagore annonça qu’elle avait une origine extraterrestre; il avança même, suivant Pline, qu’elle avait été détachée du corps même du Soleil.
Plus tard, c’est-à-dire dans Père moderne, des explications plus insoutenables les unes que les autres furent mises en avant; ces croyances superstitieuses ou ces explications erronées, se reproduisant à l’occasion de chaque chute de météorites, nuisirent, dans l’esprit des savants du siècle dernier, aux phénomènes euxmêmes. Les savants firent la faute, trop facile en effet à commettre, de ne point
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séparer le fait attesté par tant de témoins des idées qui lui faisaient constamment
cortège, et comme ces idées étaient inadmissibles, le fait fut déclaré fabuleux.
Pendant l’année 1768, trois chutes eurent lieu sur des points différents de la France, l’une à Lucé, dans le Maine, une autre à Aires en Artois, la troisième à Coutances en Normandie.
La mutuelle ressemblance des pierres de ces trois chutes et les conditions identiques des trois phénomènes provoquèrent l’attention de tout le monde. L’Académie des sciences reçut de l’abbé Bachelay le résumé suivant des dépositions faites par les témoins de la chute de Lucé :
« Le 13 septembre 1768, disait-iP, sur les quatre heures et demie du soir, il parut du côté du château de la Chevalerie, près de Lucé, petite ville du Maine un nuage orageux dans lequel il se fit entendre un coup de tonnerre fort et sec, à peu près semblable à un coup de canon ; on entendit à la suite, dans un espace d’à peu près deux lieues et demie, sans apercevoir aucun feu, un sifflement considérable dans l’air, et qui imitait si bien le mugissement d’un bœuf, que plusieurs personnes y furent trompées. Enfin, plusieurs particuliers qui travaillaient à la récolte dans la paroisse de Périgné, à trois lieues environ de Lucé, ayant entendu le même bruit, regardèrent en haut et virent un corps opaque qui décrivait une ligne courbe, et qui alla tomber sur une pelouse dans le grand chemin du Mans, auprès duquel ils travaillaient, l’ous y accoururent promptement, et trouvèrent une espèce de pierre dont environ la moitié était enfoncée dans la terre. Mais elle était si chaude et si brûlante qu’il n'était pas possible d’y toucher. Alors, ils furent tous saisis de frayeur et prirent la fuite; mais étant revenus quelque temps après, ils virent qu’elle n’avait pas changé de place, et- ils la trouvèrent assez refroidie pour pouvoir la manier et l’examiner de pins près. Cette pierre pesait sept livres et demie, elle était de forme triangulaire, c'est-à-dire qu’elle présentait trois espèces de cornes arrondies dont une, dans le moment de la chute, était entrée dans le gazon. Toute la partie qui était entrée dans la terre était de couleur grise ou cendrée, tandis que le reste qui était exposé à l’air était extrêmement noir. »
Tel est le récit fait par l’abbé Bachelay à l’Académie des sciences, à laquelle il présentait en même temps un fragment de la pierre de Lucé. L’Académie nomma une commission. Eût-elle attaché quelque prix au fait qui lui était soumis, elle n’eût pu en saisir des hommes plus compétents que ceux qui furent chargés de lui en rendre compte ; la commission se composait, en effet, de Cadet, de Fougeroux et de l’immortel Lavoisier; un rapport fut fait, parcourons-le.
Mais pour y comprendre quelque chose, il faut savoir qu’à l’opinion des anciens qui voyaient dans la chute des pierres un événement surnaturel, l’opinion s était substituée dans le public que les pierres météoriques n’étaient autre chose que la matière même du tonnerre ; de là les noms de pierre de foudre, pierre de tonnerre, et si on fait attention que les chutes de météorites s’accompagnent de lumière et de bruit, on conviendra que l’erreur était bien excusable. Ce qui lest moins, c’est que les savants n’aient pas su établir de distinction entre les faits et l’explication qui en était donnée, et surtout qu’ils aient tenu comme indignes de